CONSIDÉRATION
l'APPEL D'UN ROI TEMPOREL, POIR AIDER A CONTEMPLER LA VIE DU ROI ÉTERNEL (1).
L'oraison préparatoire ôst la même qu'à l'ordinaire.
Le premier prélude est la composition de lieu. il consistera ici à voir, des yeux de l'imagination, les synagogues, les bourgs et les villages que parcourait Notre-Seigneur Jésus-Christ en annonçant son Évangile.
Le second prélude consiste à demander la grâce que je veux obtenir. Ce sera ici de demander à S'otre-Seigneur la grâce de n'être pas sourd à son appel, mais prompt et diligent à accomplir sa trèssuiute volonté.
(1) Le titre de cet Exercice nous le présente comme une préparation à la contemplation de la vie de Notre- Seigneur. Il est en effet aux semaines suivantes ce que la méditation fondamentale est à la première semaine et à tous les Exercices. La seconde semaine ne commence donc, à proprement parler, qu'à la contemplation de l'Incarnation, qui est appelée, pour cette raison, la première du premier jour .
Premier point. Je me représenterai un roi quf la main de Dieu a choisi (1), et à qui tous let princes et tous les peuples chrétiens rendent respect et obéissance.
Second point. — Je m'imaginerai entendre ce même roi parlant à tous ses sujets, et leur disant: Ma volonté est de conquérir tout le pays des infidèles. Que celui qui voudra me suivre se contente de la même nourriture, de la même boisson, des
(1) Un roi que la main de Lieu a choisi. — Pour que celte similitude nous dispose plus efficacement à la contemplation de Jésus-Chriët notre Roi, il est important de suppo-er que le roi qu'on nous propose, quoique mortel, a pour lui l'élection divine, comme saint Ignace le dit formellement ; et, comme il le laisse à entendre, que c'est par une inspiration divine qu'il se prépare à ce'te expédition ; qu'une révélation divine lui a promis la victoire ; et que, par une protection également divine, ni la disette, ni les fatigues des marches, ni les hasards courus dans les combats, ni les travaux de tout génie, ni le sang même qui pourra couler des blessures des guerriers, rien en un mot ne sera capable de causer la mori à un seul d'entre eux, afin que tous ceux qui suivent ce roi protégé du ciel, véritablement tous, aient part aux fruits de la victoire, comme il est dit dans le second point. Et s'il est vrai que, je ne dis pas la certitude, mais la seule espérance de vaincre, toute douteuse qu'elle puisse être, enflamme 1 esprit du soldat; quel sentiment, je le demande, ne devront pas faire naine dans nos cœurs tous les avantages dont nous venons de faire l'énumération? Sous la conduite d'un chef mortel, ils seraient inouïs, ils ne pourraient être que l'effet du plus évident des miracles ; à la suite de Jésus-Christ, ils sont assurés ; et nos expressions, quoi que nous puissions imaginer, seront toujours au-dessous de la vérité.
Iî>2 SECONDE SEMAINE.
mêmes vêtements que moi. Qu'il travaille durant le jour, qu'il veille pendant la nuit, comme moi, afin de partager un jour avec moi, selon la mesure de ses travaux, les fruits delà victoire.
Troisième point. Je considérerai ce que devraient répondre de fidèles sujets à un roi sigéné reux et si bon, et combien celui qui n'accepterait pas de telles offres serait digne du mépris de tout le monde, et mériterait de passer pour le plus lâche des hommes (1).
La seconde partie de cet Exercice consiste à appliquer (2) à Jésus-Christ, notre Seigneur, les trois points de la parabole précédente.
Et quant au premier point, si l'appel d'un roi de la terre à ses sujets fait, impression sur nos cœurs, combien plus vivement ne devons-nous pas
(i) Littéralement: pour un lâche chevalier. Cette expression désigne moins un soldat sans distinction qu'un personnage noble qui serait librement au service de son prince, et sur l'esprit duquel devrait agir puissamment le sentiment de l'honneur et de 1 émulation. (2e Addition, note 2, page 79.)
(2) A appliquer les trois points de la parabole précédente. — 11 ne fiut omettre dans celle application aucun point ; mais comparer avec l'attention la plus sérieuse Roi avec Roi, expédition avec expédition, ennemis avec ennemis, travaux avec travaux, combats avec combats, victoire avec victoire, triomphe avec triomphe. Et nous verrons que, du côté de Jésus-Christ, tout est d'aulant plus grand, que le divin remporte sur ce qui est humain, l'éternel sur le tempe rel; c'està-dire que la diflérence est réellement infinie.
être touchés de voir Jésus-Christ, notre Seigneur, Roi éternel, et devant lui le monde entier, et chaque homme en particulier, qu'il appelle en disant : Ma volonté est de conquérir le monde entier, de soumettre tous mes ennemis, et d'entrer ainsi dans la gloire de mon Père. Que celui qui veut venir avec rai travaille avec moi ; qu'il me suive dans les fatigues, afin de me suivre aussi dans la gloire (1).
Je considérerai, dans le second point, que tout homme qui fait usage de son jugement et de sa raison ne peut pas balancer à s'offrir généreusement à tous les sacrifices et à tous les travaux.
Je considérerai, dans le troisième point, que tous ceux qui voudront s'attacher plus étroitement à Jésus Christ (2), et se signaler au service
(1) [ Qu'il me suive dans le fatigues, etc. — Au lieu de cette dernière phrase, on lit dans la version latine de Frusius, traduite par fabbé Clément, les paroles suivantes : Labori enim prœmium respondebit : La récompense sera proportionnée au travail de chacun. Cette pensée est juste, et nous la reproduisons volontiers, parce qu'elle peut servir à compléter le sens de saint Ignace ; mais c'est une substitution, non une traduction.
(2) Ceux qui voudront s'attacher plus étroitement à Jesus- Christ, et se signaler..., etc. Je supplie ici le lecteur de peser avec attention tous les mots de l'auteur des Exercices, afin de comprendre à fond le sens véritable d'un passage moins bien rendu par les traductions précédentes.
Pour s'offrir tout entier à Jésus-Christ, il suffit d'avoir un jugement sain et d'en faire usage ; nous l'avons vu dans le second point. Dans celui que nous entreprenons d'expliquer, il s'agit de ceux qui veulent s'attacher plus étroitement à Jésus- Christ, et se distinguer, se signaler dans tout ce qui est du
de leur Roi éternel et Seigneur universel, ne se contenteront pas de s'offrir à partager ses tra-
service de leur Seigneur et de leur roi. Ils doivent donc s'offrir à des travaux plus grands et plus nombreux que ne l'exige rigoureusement le service de Jésus-Christ de la part de tout homme qui possède, comme nous l'avons dit, un jugement sain, c'est à-dire de tout homme raisonnable. Or, le moyen, pour ceux qui le voudront, de se disposer à ces travaux plus nombreux et plus grands, à ces services plus signalés, est d'agir contre leur propre sensualité, contre leur amour charnel et mondain, ne combattant pas seul ment la rébellion de la chair, des sens et de l'amour-propre ; car lorsqu'il s'agit de rébellion, tout homme qui marche sous l'étendard de Jésus-Christ, tout homme raisonnable est tenu de combattre ; mais agissant encore directement contre toutes les inclinations de la sensualité, de l'amour-propre et de l'amour du monde ; les attaquant, même lorsque nous ne sommet pas obligés de le fdire, par exemple quand ces inclinations nous portent à des actions d'ailleurs permises, et dans lesquelles il n'y a pas même apparence de rébellion. — Remarquez la force de l'expression textuelle agir contre, qui signifie plus qui; résister ; car en résistant, nous repoussons, il est vrai, l'atta<pue de nos ennemis ; mais en agissant contre eux, nous les attaquons ooos-nv.mes, afin d'affaiblir leurs forces ; et non-seulement nous veillons à notre propre conservation, mais nous faisons régner autour de nous la sécurité, en réduisant à l'inaction, autant qu'il nous esl possible, un ennemi épuisé par de nombreuses défaites.
On trouvera dans ce troisième point des pensées que saint Ignace n'a point exprimées dans la parabole, mais qu'il a laissées à notre méditation en termes généraux : Ce que doivent répondre de fidèles sujets. En effet, dans l'application de la similitude qui se fait en cette seconde partie, le premier point répond tout à la fois au premier et au second point de la première partie; et le second répond au troisième. Le troisième, qui parle de services plus éclatants et plus signalés, a donc été ajouté tout entier, non pour tous, mais pour ceux qui, non contents de s'acauitter envers leur prince des devoirs in-
vaux ; mais, agissant contre leur propre sensua-
dispensables de tout fidèle sujet, veulent encore se signaler à ion service.
Or, dans la parabole proposée d'un roi de la terre, quels pourraient être ces éclatants et signalés services ? Ce serait, par exemple, si un sujet dévoué, résolu d'accompagner son roi dans l'expédition qu'il médite, engageait encore à son service tous !es siens, et mettait à sa disposition tous ses biens pour favoriser le succès de son entreprise. Ce serait de se contenter du grade, quel qu'il fût, qui lui sérail offert ; de s'exposer volontiers à tout ce qu'il y a dans la milice de plus pénible et de plus périlleux, de désirer avec ardeur, de rechercher avec empressement les postes les plus dangereux et les plus difficiles, miquement dans le but de plaire à son roi; et par une conséquence nécessaire, de prendre à la victoire, dont on suppose qu'il a déjà l'assurance, une plus grande part. Sentiments nobles, que l'auteur des Exercices a laissés avec raison à notre méditation, puisqu'ils doivent naître comme naturellement dans le cœur de tout sujet dévoué, appelé par un roi si généreux, et à de si avantageuses conditions.
Quant à l'application de cette parabole à Jésus- Christ, notre Roi, les services éclatants et signalés sont ceux qu'on lui offre dans le colloque. Pour qu^ cette offrande soit sincère, il faut, comme nous l'avons dit plus haut, une mortification entière de la sensualité, de l'amour-propre et de l'amour du monde ; non-seulement dans les rencontres où il y aurait rébellion des sens, de l'amour-propre et de l'amour du monde ; car alors tout homme raisonnable est tenu de se mortifier et de se vaincre; mais encore dans les actions qui ne seraient nullement défendues et dans lesquelles il n'y aurait aucune rébellion.
D'après ce que nous venons de dire, on comprendra facilement ce que la contemplation du règne ou de la royauté <'q Jésus-Christ, que Ton peut regarder comme un second fondement des Exercices, ajoute aux conséquences de la méditation fondamentale, base nécessaire et règle universelle de toutes nos actions. Le terme de la première méditation est l'indifférence universelle, sans distinction de ce qui est conforme
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lilé (1), contre l'amour de la chair et du monde, ils lui feront encore des offres d'une plus haute
ou contraire a nos penchants. Le terme de la contemplation présente est une inclination plus grande à tout ce que la nature n'embraie qu'avec répugnance et repousse avec horreur. Et en effet, celui qui a le bonheur d'avoir appris Jésus- Christ, ChrisLum didicisse, comme parle l'Apôtre, ne doit-i! pas sentir qu'il ne lui est pas loisible de se contenter de la seule indifférence ? Comment, en voyant que son roi a choisi la pauvreté et les mépris, pourra-t-il se bornera être indifférent pour les richesses et les honneurs ? Comment, enflammé du désir d'imiter ce Roi anéanti pour lui, ne se sentira-t-il pas invinciblement porté à embrasser comme lui la pauvreté et le mépris ? Cette indifférence sera donc le partage de ceux qui du moins ne veulent pas être insensés, de tout homme usant de sa raison, et se gouvernant par un sens droit ; mais les sa* orifices plus grands appartiennent aux imitateurs de Jésus- Christ, à ceux du moins qui veulent se signaler à la suite et au service de ce Roi.
(1) Leur propre sensualité. Les ennemis dont il est parlé dans le premier point de cette contemplation, et que notre Roi veut tous soumettre, sont, comme personne ne l'ignore, le démon, la chair et le monde. Comment donc se fait-il que saint Ignace réduise enfin le combat à L'attaque de la sensualité, et de l'amour charnel et mondain, qui sont en nous-mêmes, 6ans faire mention du démon et du monde ? C'est que, comme le royaume de Dieu est au dedans de nous, de même notre ennemi principal est au dedans de nous ; et, si cet ennemi domestique est une fois terrassé et vaincu, ceux du dehors, qui sont le démon et le monde, auront difficilement prise sur nous.
Or, par la sensualité, j'entends les jouissances des sens . et la liberté que l'on accorde, même dans les limites permises, aux yeux, aux oreilles, au goût, à l'odorat, au toucher, et aussi à la langue. Par Yamour charnel, j'entends l'amour des aises du corps en général ; l'amour de la santé et de la vie ; l'amour non purement spirituel, quoiqu'il ne soit pas défendu, des parents, des ami* et des autres. Par l'amour mondain, j'entends l'amour des choses que le monde aime,
importance et d'un plus grand prix, en disant : Roi éternel et souverain Seigneur de toutes choses, je viens vous présenter mon offrande : aidé du secours de votre grâce, en présence de votre infinie bonté, sous les yeux de votre glorieuse Mèr^ et de tous les Saints et Saintes de la cour céleste, je proteste que je désire, que je veux, et que c'est de ma part une détermination arrêtée, pourvu que (1) tels soient votre plus grand service et
comme sont les richesses, les honneurs, la vaine gloire, le faste, etc. — On peut encore entendre par la sensualité, toute la nature, soit extérieurement, soit intérieurement; et, dans ce sens, les subdivisions de la sensualité seraient l'amour charnel, q<n regarde les sens extérieurs et les aises du corps, et l'amour mondain, qui est esclave de la vanité et de l'orgueil. — Agir contre ces ennemis intérieurs, même dans les choses où l'on ne voit point de péché, c'est le propre de ceux qui veulent s'attacher plus étroitement à Jésus-Christ Roi, et se signaler en tout ce qui est de son service.
Du reste, si nous ne nous efforçons pas de vaincre ces ennemis dans les choses permises, ils nous entraîneront facilement à celles qui ne le sont pas... Le démon et le monde se joindront à eux, et nous attaqueront, d'abord secrètement par la ruse, puis ouvertement par la force.
^1) Pourvu que. — Cette condition ainsi que la suivante : Si votre tres-sainle Majesté, est nécessaire, l'intention de celui qui fait ce colloque n'étant que de manifester le dési* qui l'anime et la promptitude de sa volonté. Son désir est sincère, puisque, par cette oblation de lui-même, non-seulement il consent à supporter toutes les privations à la suite de Jésus- Christ, mais il désire db les supporter réellement ; cependant il ne va pas au delà du désir, parce qu'il n'est pas encore censé connaître à quel état Dieu daigne l'appeler. Quant à ceux qui gont dans l'état religieux, la double condition que nous venons de mentionner n'a pas lieu à leur égard, à moins qu'il ne s'agisse de subir effectivement des travaux pénibles et des privalions extraordinaires; et. pour ce dernier cas, ils doivent s'a-
votre plus grande gloire, vous imiter en supportant les injures, les opprobres, la pauvreté d esprit et de cœur, el même la pauvreté réelle, si votre très -sainte Majesté veut me choisir et m'admettre à cet état de vie.
On fera cet Exercice deux fois dans la journée : le malin, en se levant, et une heure avant le dîner ou le souper (1).
Pendant la seconde sernain? et les suivantes, il sera très-utile de lire de temps en temps quelques passage? de Y Imitation de Jésus-Christ, des Évangiles et de la Vie des sainls.
bandonner aux dispositions de la Providence, et se soumettre aux événements et aux accidents de la vie, par lesquels Dieu a coutume de manifester aux hommes ses volontés. C'est pouf cette raison que saint Ignace dit : De vous imiter en souffrant, en supportant toutes les injures; non en les cherchait. Mais., pour le désir de ces mêmes travaux et de ces privations extraordinaires, il convient, je parle toujours du religieux, qu'il soit ardent el absolu. La sublimité de sa vocation et la sainteté .le so;i état l'exigent; et, s'il n'est pas animé de ce désir, il scia difficile, pour ne pas dire impossible, que l'on dise de lui qu'il suit sérieusement Jésus-Christ. Que si la faiblesse et la corruption de notre nature sont en nous un obstacle à la vivacité el à l'ardeur de ces désirs, uou.-> devons du moins, à l'exemple du Roi-Prophète, désirer de brûler d'aussi saintes flammes. Mon âme, Seigneur, a souhaité de désirer vos justifications: « Concupivit anima mea desiderare juslificaliones tuas.» (Ps. cxvm, 20.)
(1) Cette remarque de saint Ignace indique que l'on doit prendre, pour faire cette contemplation, un jour entre la pre~ mière et la seconde semaine, hors de la série de la seconde semaine, dont elle ie fait partie qu'en tant qu'elle en est le fondement. Elle doit donc être considérée comme une seconde méditation fondamentale .