SUR LE PARASITISME DU POULPE ARGONAUTE
La question du parasitisme du poulpe argonaute ne paraît pas encore toucher à sa fin. Les naturalistes ont agité cette question depuis Aristote. A différentes reprises on a proclamé la solution du problème, et chaque nouvel écrit semble faire vaciller l’opinion de ceux qui veulent se rapporter à ce qui a été dit. Poli , Pelle Chiaie , De Ferussac , De Blainville , Mme Power , Gray , Smith , Rang , etc., ont fourni leur contingent d’observations ou de déductions, et De Blainville , dans une lettre très-savante, qu’il vient d’envoyer aux rédacteurs des Annales françaises et étrangères ch anatomie et de physiologie (année 1837), résume tout ce qu’on connaît à ce sujet , et met en regard les faits observés par les défenseurs de l’une ou de l’autre opinion. M. De Blainville persiste dans l’opinion qu’il avait émise depuis long-temps dans le Journal de physique 1 , et à l’article Poulpe du Grand Dictionnaire des Sciences naturelles , que ces poulpes habitent Y Argonaute en parasite. L’extension de la paire de bras inférieurs étant exceptionnelle dans ces animaux, M. De Blainville pense que cette disposition doit correspondre à un trait de mœurs également différent des poulpes leurs voisins. De même que les Pagures , dans les Crustacées, ont le corps terminé par des crochets , pour se cramponner dans l’intérieur de la coquille empruntée, de même le poulpe de l’Argonaute présente une expansion membraneuse qui lui sert , d’après les belles observations que vient de faire M. le capit. Rang1 2, pour embrasser la coquille et se maintenir dans son intérieur. Les mêmes faits ont conduit MM. De Blainville et Rang à des résultats tout opposés. Le premier voit dans les bras palmés la preuve du parasitisme ; le second y trouve un nouvel argument en
1 Tora. I, pag. J87. 1818.
2 Voy. Magasin de Zoologie. 18S7, cl. V, pl. 86, 87 et 88.
SUR L’ARGONAUTE
faveur de l’opinion qui admet que le poulpe est le constructeur de sa coquille.
Ce sujet étant d’une grande importance sous le rapport scientifique, j’ai cru ne pas devoir négliger l’occasion de faire connaître quelques faits qui complètent les observations de Mme Power et de M. Rang, sur la reproduction de la coquille. Ces faits se rapportent précisément aux desiderata que M. De Blainville a ajoutés dans son rapport fait à l’Académie des Sciences de Paris 1 , sur le Mémoire de M. Rang.
M. le chevalier B. Dubus, qui s’est déjà fait connaître par d’importantes notices d’ornithologie, possédait depuis long- temps dans sa collection deux coquilles d’ Argonaute , qui ont été l’une et l’autre brisées dans des endroits différens , et réparées par une matière dont la nature paraît semblable au reste de la coquille. Si la mort n’avait pas sitôt enlevé aux sciences notre savant compatriote M. Vanderlinden, ces faits auraient déjà été consignés depuis quelques années. M. le chevalier B. Dubus avait confié ces pièces à l’entomologiste distingué, quelque temps avant sa mort , et aujourd’hui il a eu la complaisance de me les communiquer pour en faire le sujet d’une notice.
A l’aide de ces pièces, je pourrai répondre à quelques-unes des demandes de M. De Blainville : a Si la réparation de la coquille a aussi bien lieu à son bord que dans une autre partie de son étendue. Examiné à la loupe et au moyen des réactifs chimiques , quelle est la structure et la nature du morceau reproduit, comparativement avec un morceau de la coquille ? »
Les deux coquilles appartiennent à V Argonaute papyracé ( Argo nauta argo. Linn.). La plus grande a 8f pouces de diamètre, l’autre est un peu plus petite. Elles sont figurées toutes deux, pl. 6, fig. I et II , avec la disposition de leur lésion. Elles sont réduites à moitié.
Dans le premier individu {fig. I, a) il a existé sur les flancs une grande ouverture qui est entièrement fermée par une matière cal-
1 Comptes rendus.
MÉMOIRE
caire d’un aspect semblable à celle de la coquille. Il y a seulement ceci à remarquer, qu’on n’aperçoit point dans la partie reproduite ni les côtes trans verses ni les stries d’accroissement. Cette partie paraît avoir été solidifiée insensiblement, mais d’une manière égale dans toute son étendue.
Cette couche nouvelle est plus bombée que la coquille et présente une dépression correspondante à l’intérieur, ce qui fait supposer que l’animal, à l’époque de la sécrétion, était plus ou moins pressé dans l’intérieur de son habitation, ou bien que les premières couches sécrétées ont fléchi sous la pression du corps. La partie nouvelle dépasse légèrement le bord cassé de la coquille à l’extérieur, et beaucoup plus à l’intérieur. Elle forme ici une plaque beaucoup plus grande que ne l’était l’ouverture. La texture de la nouvelle substance est feuilletée ou en lames très-minces qu’on peut diviser presque comme des feuilles de mica. On voit cette texture feuilletée à l’œil nu , mais beaucoup mieux au moyen du microscope. Yue sur le porteobjet du microscope, son analogie avec le mica est beaucoup plus grande.
Les réactifs chimiques donnent le même résultat que l’examen physique , c’est-à-dire que la composition me paraît semblable dans la nouvelle comme dans la vieille substance de la coquille. J’ai seulement ceci à faire observer, que la nouvelle matière est d’autant moins chargée de carbonate de chaux , qu’on examine une lame plus superficielle, au point que la lame externe en est presque entièrement privée et paraît faire fonction d’épiderme. La reproduction d’une partie brisée aurait lieu ainsi d’une manière semblable à la formation de la coquille entière qui est d’abord membraneuse. Les lames extérieures jaunissent fortement par l’action de l’acide nitrique, tandis que les intérieures, ainsi que la substance même de la coquille , changent à peine de couleur.
Outre cette grande lésion , il s’en trouve sur la même coquille une petite près du dos (fig. 1, b), qui est de même complètement restaurée. La couche interne dépasse aussi de beaucoup les bords de l’ouverture.
SUR L’ARGONAUTE
La seconde coquille {fîg. II, pl. 6) présente la lésion également sur les flancs. Ce n’est point une ouverture comme dans la précédente, mais une fente , qui s’étend jusqu’au bord libre à l’endroit où les bras palmés sortent de l’intérieur pour aller embrasser la coquille. Les bords de la fente ne sont point restés en place , la moitié antérieure est rejetée en dehors, ce qui augmente l’étendue de la lésion. Toute cette partie lésée est remplie par la matière calcaire nouvelle qui offre , comme dans la précédente , une disposition feuilletée. La matière ne dépasse point ici les bords de la fente, mais à l’intérieur elle tapisse une étendue assez considérable. Ce qui me paraît surtout important à noter, c’est que la partie nouvelle , qui forme le bord libre, a reçu le même poli qu’on remarque le long de ce bord, au point qu’on distinguerait à peine l’endroit de la lésion si les pièces étaient restées en place. Ce bord libre est très-luisant et comme couvert d’une couche d’émail. Les bras palmés déposeraient-ils à leur base une couche d’émail sur ce bord pour lui donner ce lustre qu’on y remarque , comme le fait la Cyprœa , sur toute l’étendue de sa coquille au moyen des lobes du manteau ? Si cela était , ce serait un fort argument contre le parasitisme; car le prétendu constructeur de cette habitation, voisin des Carinaires, ne pourrait en aucune manière polir cette surface. Tout le coté libre depuis les tours de spire jusqu’au dos, ne pourrait présenter qu’un bord égal et non un bord poli à sa base, comme nous le remarquons dans cette coquille.
Nous voyons ainsi par ce qui précède, que la matière nouvelle est de même nature que la coquille, et comme Mme Power et M. Rang ont vu le poulpe lui-même réparer cette habitation , il est probable qu’ici de même c’est le poulpe qui a restauré la coquille brisée. Cette réparation a lieu dans trois endroits différens : sur le milieu des flancs , à son bord libre inférieur et près du dos de la coquille 1 .
On peut se demander maintenant si un animal non coquillifère ,
1 Depuis que ce mémoire est présenté , j’ai vu que MM. Charlesworth et Gray ont fait des communications sur le même sujet. (Voy. Institut ., n° 247. 20 septembre 1838 ; Sociét. zool. de Londres et The magazine of natural history. 1837; et Gray, Institut ., n° 2-44. 1838.)
MÉMOIRE
peut avoir un appareil sécréteur propre à restaurer, en cas de besoin, une habitation qui n’est point à lui et déposer une couche d’émail sur le bord libre à l’endroit où ses bras palmés sortent pour embrasser le test ? Je n’ose pourtant me prononcer en face de ce que nous fait croire l’analogie , cette arme si puissante dans ces sciences, quoique je sois fortement enclin à regarder ce poulpe non-seulement comme son habitant, mais aussi comme son architecte. Ce ne sont pas les opinions qui manquent, mais bien les faits, et pour cette raison je me bornerai à consigner ceux-ci en laissant à d’autres le soin d’en faire usage. Si on ne peut révoquer en doute l’identité de la substance reproduite et celle de la coquille , il reste peut-être encore à constater si c’est un poulpe qui a produit cette nouvelle couche en tout semblable, ou bien l’animal supposé le constructeur de cette curieuse habitation.
J’ajouterai encore que les trois individus que je possède, appartiennent tous trois au sexe femelle. L’un des trois qui se trouve encore dans sa coquille a l’entonnoir placé en haut et les bras palmés du côté de la spire.