VICE SPÉCIFIQUE
Ces phthisies , qui sont l’expression d’une affection générale spécifique, doivent encore former
(1) Hildenbrand, Médecine pratique, t. I , lre partie, chap. I. Conslit. médic. de 1807.
un groupe à part ; chacune constitue un état morbide essentiellement distinct , et demande une méthode curative différente.
Le temps nous presse, nous ne dirons que quelques mots de trois de ces espèces de phthisies.
Phthisie pulmonaire vénérienne.
A moins d'une prédisposition particulière, il est rare , selon Baumes, que le vice vénérien se jette d'abord sur le poumon. Mais, si l’économie en est depuis longtemps infectée , l’affection peut porter sur cet organe , l’ulcérer et déterminer une phthisie qui conduit rapidement le malade au tombeau (1).
M. Ricord partage entièrement le même sentiment. Il a même rapporté quelques faits qui témoignent que le virus syphilitique, indépendamment des tubercules dont il hâte le développement et la fonte chez les sujets scrofuleux , peut déterminer un genre particulier d’altérations, qui ne sont ni le tubercule ni l'infiltration tuberculeuse. Dans quelques circonstances , le malade se croit tout à fait guéri d'une gonorrhée vénérienne qu’il avait eue un ou deux ans auparavant , quand tout à eoup des signes de phthisie éclatent. Sims pense que , dans ce cas , le virus , jusque-là lattent et
(t) Baumes , ouvrage cité , t. I, p. 405,
cantonné , s’éveille tout à coup sous l’influence de quelque accident , qu’il passe dans la niasse du sang et l’infecte.
Les caractères qui peuvent faire reconnaître ce genre de phthisie , sont ceux qui indiquent la syphilis constitutionnelle. Nous ne les rappellerons point ici, nous devons seulement faire remarquer, avec Baumes, qu’il se peut que le malade n’ait présenté antérieurement aucun des symptômes extérieurs de la maladie vénérienne, précisément parce que le principe morbifique a porté sur l’organe pulmonaire , relativement plus débile. C’est en questionnant le malade , ou ses amis , qu'on peut reconnaître la cause cachée qui entretient cette phthisie , et alors les bons effets du traitement spécifique , tout en justifiant le diagnostic , peuvent entièrement dissiper jusqu'aux trace des celte maladie formidable. Il y a même des syphilis héréditaires, qui ne se sont montrées que sous la forme de phthisie pulmonaire , selon la remarque du même auteur.
Phthisie pulmonaire goutteuse.
La matière arthritique peut-elle devenir une cause très-réelle de phthisie pulmonaire ? Cullen repousse celte opinion. Musgrave, Morton , Selle, Barthez , Beaumes , sont d’un avis contraire.
lues différences établies entre la phthisie essen-
lielle et la phthisie goutteuse sont les suivantes ; eonformément au caractère particulier de la goutte , elle attaque le plus souvent les hommes d’un âge mûr ; la fièvre hectique ne s’y montre que plus tard , quand les sujets sont épuisés par l’abondance des crachats ; ses progrès sont quelques fois très-rapides. Morton dit qu’elle cause moins de toux que de dyspnée ; Selle la regarde comme une des causes des tubercules , et Quarin la considère comme incurable (Barthez).
Quelquefois, à la suite d’une attaque de goutte régulière, mal à propos dissipée par des remèdes , cette espèce de phthisie se déclare. Le plus souvent , elle ne frappe que des personnes qui en ont longtemps éprouvé des attaques. Elle peut être suspendue dans sa marche par des accès de goutte, la matière arthritique alternant ainsi des poumons aux extrémités.
Baumes conseille , dans l’invasion, une prompte saignée , vu les dangers de celle métastase , dont les premiers effets , dit-il , sont la phlogose et meme l'inflammation des poumons. L’abondance de la matière muqueuse expectorée ne doit pas , selon lui , détourner de la saignée. On doit insister sur les pectoraux adoucissants , en venir ensuite aux pectoraux incisifs , aux purgatifs et enfin aux stimulants, aux amers et aux toniques.
Une autre indication ; c'est de ramener la ma-
tière arthritique aux parties qu’elle occupe naturellement, au moyen des synapismes , des pédiluves , des liniments irritants , des vésicatoires. Ces moyens , selon Baumes , conviennent mieux quand déjà l’irritation de la poitrine a cédé aux relâchants.
Quarin parle des bons effets de l’extrait de ciguë dans un cas de celle espèce de phthisie déjà fort avancé. On peut employer aussi, selon ses conseils, des substances diaphorétiques , qui , telles que le soufre et le gaïac, passent pour des anti-goutteux.
Quand les accidents sont tombés , qn doit chercher à fortifier les organes de la respiration par un régime restaurant et un exercice convenable. 11 est utile de mettre un cautère au bras.
Phthisie pulmonaire herpétique et psorique.
11 n’est pas rare qu’un vice herpétique qui affectait la peau , étant répercuté , se porte sur la poitrine, qu’il irrite les poumons, détermine une toux opiniâtre , provoque la formation de tubercules et décide tous les phénomènes de la phthisie.
J’ai vu un soldat chez lequel on avait brusquement supprimé , disait-il , une gale opiniâtre , au moyen des bains sulfureux et des frictions mercurielles ; il fut pris quinze jours après d’une
affection de poitrine , dont les symptômes s’aggravant progressivement , furent regardés par le médecin comme caractéristiques d’une phthisie qui ne laissait plus d’espoir -, lout-à-coup une fièvre plus vive s'alluma , des abcès considérables éclatèrent au-dessous de la clavicule et autour des articulations des épaules , des coudes et des genoux. Ces abcès furent ouverts , il en coula une abondante quantité de pus et les symptômes de phthisie cessèrent. Ici le mercure qui avait été absorbé , n’était-il pas pour quelque chose dans ces accidents ?
Quoi qu’il'en soit, il est surtout une époque, dit Baumes , où il est très-dangereux de traiter inconsidérément ces affections cutanées -, c'est celle d’un rhume accidentel. Chez les personnes qui ont la poitrine délicate , on doit craindre d’administrer , soit à l’intérieur , soit à l’extérieur des hiédicaments incendiaires , qui indépendamment de l'irritation qu’ils excitent par eux-mêmes , peuvent déterminer la rétrocession de la maladie cutanée sur quelque viscère. La phthisie est le résultat le plus fréquent de celte répercussion.
C’est encore dans les circonstances antérieures qu'on peut trouver les traits capables de faire reconnaître cette espèce de phthisie. On doit rechercher avec soin si quelque affection herpétique ou psorique , qui existait avant la maladie de poitrine , n'aurait pas disparu , soit spontané-
rnent, soit par quelque médication mal dirigée.
Dans le cas où les désordres de la poitrine seraient déterminés par un vice de ce genre , il faudrait recourir aux moyens réputés anti-dartreux. On a signalé parmi ces remèdes , les préparations antimoniales, la décoction de bourgeons de cèdre, et particulièrement la douce-amère, la saponaire , la ciguë. Si l’on a affaire à un principe psorique , on peut prescrire les préparations sulfureuses. On sait depuis longtemps que les eaux thermales sulfureuses ont été utiles à un nombre infini de phthisiques. Plusieurs médecins ont conseillé de faire contracter de nouveau la la gale au malade. C’est un moyen extrême dont on peut user lorsque les vésicatoires et les spécifiques ont été sans résultat.
Nous terminons ici nos considérations sur les différentes espèces de phthisies pulmonaires. On voit combien ces distinctions sont pratiques. La phthisie diverse de nature réclame des méthodes curatives diverses. Ce qui est utile à l'un, est contraire à l’autre.
Les apéritifs et les fondants , combinés avec les anti-scorbutiques, conviennent singulièrement dans les cas où la constitution scrofuleuse est trèsprononcée ; ils peuvent nuire, s’il y a pléthore.
Les préparations antimoniales, utiles dans les phthisies par cause herpétique et psorique , seraient funestes dans les phthisies de nature inflammatoire. Ainsi , on ne doit pas , sur la foi d’un nom donné à une maladie , prescrire toujours un traitement commun. Il faut savoir discerner les cas.
Nous avons dit que vers la fin de la maladie toutes les espèces de phthisies se ressemblent ; les désordres arrivent en foule, les symptômes se compliquent , se confondent et accompagnent ensemble le malade à son dernier terme.
Mais alors même que la phthisie est avancée , l'état des forces, l’émaciation, les sueurs, la diarrhée présentent quelques indications qui , pour nôtre que palliatives , ne doivent pas être négligées.
On tâche de soutenir les forces et de réparer les pertes, au moyen d’un régime analeptique et de facile digestion : œufs frais , poulet , sagou , salep, tapioca, chocolat, lichen , etc. Le lait est utile sous toutes les formes, et principalement le lait d’ànesse.
Contre les sueurs colliquatives et immodérées, on emploie des juleps avec la teinture de roses, le suc de limon, l’acide sulfurique, le quinquina, l’extrait de tannin.
La diarrhée éclate vers la fin et alterne souvent avec l’expectora lion, de manière que l’une aug-
mente quand l'autre diminue, et réciproquement.
On essaie de la modérer en diminuant l'alimentation -, on donne la décoction blanche de Sydenham, la purée aux lentilles, l’eau seconde de chaux.
On calme, au moyen des préparations opiacées, la toux , les douleurs de poitrine avec insomnie , qui tourmentent le malade et vont quelquefois jusqu’au délire.
Enfin , nous répéterons , en terminant , ce que nous avons dit dans un autre travail publié sous les auspices de nos maîtres.
« Dans le courant de la phthisie, il importe de veiller aux inflammations partielles des tubercules, aux points pleurétiques qui se forment, avec fièvre aiguë, et qui souvent emportent le malade avant que la phthisie soit complète (1). De petites saignées, des sangsues appliquées sur la partie douloureuse , et l’ensemble des moyens antiphlogistiques doivent alors être employés et proportionnés à l’état des forces , aux ménagements que demandent la faiblesse du sujet et la longueur de la maladie.
« En général , il faut dans la phthisie être sobre dans l’emploi des remèdes. S’ils sont trop
(1) C’est à une affection de ce genre que parait avoir succombé Fr. Bérard.
actifs , ils provoquent une réaction qui épuise le malade, en ajoutant une irritation artificielle à la fièvre consomptive déjà existante.
« Il ne faut pas s’obstiner dans l’emploi d'un remède qui fatigue; les meilleurs finissent par être contre-indiqués. Si l’on y insiste trop, les émissions sanguines épuisent les forces ; l’opium échauffe et dessèche la gorge -, les balsamiques augmentent la constriclion pulmonaire ; le vin , si propre à soutenir les forces, excite la fièvre. Le lait, qui à lui seul remplit souvent tant d'indications différentes, occasionne quelquefois la gastricité et la diarrhée. Si l’on essaie d’arrêter la fonte des poumons, il s’ensuit un flux de ventre-, si l’on arrête celui-ci; la poitrine s’embarrasse de nouveau. Cette maladie montre la puissance des agents thérapeutiques , car chacun d'eux calme d'abord les symptômes auxquels il est approprié -, mais elle montre aussi que leur puissance est limitée , car ordinairement la maladie finit par reprendre l’empire. Ainsi, au lieu de chercher à opposer une barrière absolue à un mal qui n'en connaît guère et qui ne ferait que s’en exaspérer , il faut seulement modérer ce qui est excessif, et combattre les symptômes selon leur degré de prédomiïience.
« Par ces moyens doux, par un régime varié et approprié à l’état actuel, par ces précautions à éviter tout ce qui ferait empirer b1 mal , on peut
faire durer longtemps , quelquefois plusieurs mois, plusieurs années , un malade dont des remèdes trop actifs et des essais inopportuns auraient précipité la perte (1). »
De l’ensemble des faits et des considérations qui viennent d’être exposés , nous concluons :
1° Qu'il importe pour la pratique de distinguer plusieurs espèces de phthisies pulmonaires ;
2° Que la dégénération tuberculeuse est sans doute l’altération anatomique la plus fréquente de la phthisie ; mais quelle ne la constitue pas essentiellement , ni ne la détermine pas d'une manière irrésistible ;
3° Qu’on doit établir autant d’espèces de phthisies qu’il y a d’affections essentielles qui peuvent constituer cette maladie, et indiquer des méthodes curatives différentes -,
4° Enfin, nous avons montré comment on doit , d’après ces principes , classer les différentes espèces de phthisies pulmonaires, et préciser leur nature et leur traitement.
(1) Compte-rendu des observât, recueillies à l'Hôpital St - Eloi, dans le serviee de MM. les prof. Broussonnet et Caizergues, depuis le 1er avril 1849, jusqu'au 1er mai 1845 , p. 214.