LA TERRE VICTORIA
La Terre Victoria forme une imposante ligne de côtes montagneuses dans la direction nord-sud presque exactement, aux environs du 165° de longitude est de Paris.
Sa découverte est due au capitaine James Ross, qui la releva depuis le cap Nord (71° de latitude sud) jusqu’à la baie Mac-Murdo (77° 30 de latitude sud), au cours de sa campagne de 1841.
(4) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, t. I, p. 128.
En 1894, le capitaine Christiansen y débarqua le premier, au cap Adare. Cest également au cap Adare que, quatre ans plus tard, M. Borchgrevink hiverna et recueillit des collections géologiques intéressantes.
Mais l'étude de cette contrée, par les méthodes scientifiques modernes, est due à la belle expédition de la « Discovery », qui y séjourna de 1901 à 1904, sous le commandement du capitaine’ Scott. M. H.-T. Ferrar, géologue de la mission, en à rapporté des collections géologiques et des observations du plus haut intérêt, dont je vais donner un rapide aperçu.
Le trait le plus saillant de la physionomie de la Terre Victoria est «un puissant relief s'étendant dans la direction nord-sud, sur une distance d’au moins 1500 kilomètres, lequel est le rebord d’un vaste plateau (1) ». Le capitaine Scott, qui a parcouru ce plateau, sur une distance de 370 kilomètres vers l’ouest, aux environs de 78° de latitude, n’a trouvé qu’une interminable étendue de neige, absolument uniforme et horizontale, à une altitude de 2700 mètres.
M. Ferrar divise la chaîne côtière en cinq sections :
1° Entre le cap Nord et le cap Adare, la côte se dirige vers le sudouest; elle est bordée de pies, de pyramides, dont les contreforts sont coupés par la ligne du rivage. Un petit nombre de vallées entaillent profondément les montagnes. La glaciation y est plus intense que sur les terres situées plus au sud ;
2 La chaîne de l’Amirauté, entre les caps Adare et Washington, le «relief le plus accusé et peut-être le plus épais de la région », atteint l'altitude de 3 000 mètres. Elle est précédée par une bordure de collines littorales basses, séparée de la chaîne par une dépression longitudinale :
3° La chaîne du Prince-Albert, qui lui fait suite, est au contraire la moins élevée. Elle est remarquable par sa grande régularité. « La vue de son versant oriental, partout escarpé, laisse l'impression qu’il est simplement le talus de quelque grand plateau, duquel descendent de larges slaciers entre des nunataks » ;
4° La chaîne de la Royal-Society est la partie la mieux explorée,
(1) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, Géologie, par H.-T. Ferrar, t. Il, p. 290,
« D'une manière générale, dit M. Ferrar, on peut dire que la configuration de la chaîne de l’Amirauté reparait dans cette crête, mais beaucoup plus accusée. [Ici nous avons une zone de collines basses, une vallée ouverte nord-sud, la séparant du relief principal; enfin le relief s’élevant jusqu’à 3000 mètres et en quelques points jusqu'à 3 600 et 4 500 mètres. Bien qu'éloignée de 90 kilomètres, cette crête étaittoujours visible de nos quartiers d'hiver; si transparente était l'atmosphère qu'à cette grande distance sa configuration campaniforme était constamment apparente, surtout par suite de la présence d’une large bande de roches claires, qui s’étendait en dessous du rebord du talus, d’un bout à l’autre de la crête. La configuration de cette chaîne paraît donc être la conséquence de l’horizontalité de ses assises » ;
o' Au delà du 79° de latitude sud, les quatre chaînes qui accompagnent la côte sur une distance de 555 kilomètres dans la direction du sud « semblent exactement semblables aux précédentes et présentent comme elles l'aspect de rebord d’un plateau. Elle est divisée par des flords profonds ».
Quatre ou cinq cônes volcaniques, d’une régularité parfaite, s'élèvent à longs intervalles sur la côte, formant un contraste frappant avec la silhouette du relief montagneux. Ce sont : le mont Brewster (environ 1100 mètres), dôme régulier, légèrement aplati au sommet, se dressant brusquement, en avant de la chaîne de l’Amirauté.
Le cône du mont Melbourne porte, à son sommet, un cratère large probablement d’un quart de mille; situé sur le bord de la baie Wood; il s'élève, sur deux de ses faces, directement au-dessus de la mer; il est complètement isolé de la chaîne.
Le mont Morning (1500 mètres environ), près du pied de la chaîne de la Royal-Society, est un dôme surbaissé, couvrant une large surface et entouré de coulées de lave. |
Le mont Discovery est un cône de débris formé de basalte, comme son contrefort la colline Minna.
Les roches de la Terre Victoria se divisent, selon M. Ferrar, en cinq groupes : gneiss, granites, grès, dolérites et autres roches éruptives récentes. Elles ont été étudiées par M. Prior (1).
(1) G.-T. Prior, National Antarctic Expedition, Natural History, vol. 1, Petrography, p. 1014.
Le gneiss s’observe au niveau de la mer, au pied de la chaîne de la Royal-Society; dans ce massif même, il forme « la base d’une série de couches épaisses de plus de 3600 mètres; il peut donc être considéré comme formant le soubassement de la Terre Victoria ». Les collines en avant de cette chaîne semblent constituées par « un calcaire appartenant à la même série que les gneiss ». La partie inférieure de la rive gauche du glacier Ferrar, le cap Bernacchi et les collines rondes voisines sont formés par du gneiss ; sur les hauteurs voisines de New-Harbour et à l'extrémité nord-ouest des collines bordières, on trouve du gneiss à amphibole, qui est noir et à grains fins dans cette dernière localité.
Au pied des Cathedral-Rocks, on observe un affleurement de gneiss, de couleur foncée, long de 5 kilomètres, puissant de 150 mètres. Une ligne de séparation très nette le sépare du granite qui lessurmonte ; toutefois de nombreux filons de granite dessinent une sorte de mosaïque à la surface de la paroi rocheuse; le granite contient des enclaves de gneiss.
Les granites abondent dans toutes les moraines de la Terre Victoria ; ils doivent posséder une aire de distribution étendue. À Port-Granite, ils forment un promontoire long de 3200 mètres et haut de 150 mètres. Plusieurs mamelons, entre la chaîne de la Royal-Society et les collines littorales, sont en granite. Au-dessus des gneiss de Cathedral Rocks, une masse de granite, épaisse de 1 200 mètres, semble constituer l'extrémité de la chaîne de la Royal-Society. Aux Kukri-Hills, le granite est recouvert par une dolérite séparée de lui par une ligne de démarcation très nette, absolument horizontale, qui peut être suivie dans l’ouest sur une distance de plus de 18 kilomètres.
Les assises gréseuses, auxquelles M. Ferrar a donné le nom de Beacon Sandstone Formation, forment, à la partie supérieure de la chaîne de la Royal-Society, une large couche horizontale.
On les retrouve aux Inlands Forts, où elles atteignent une puissance de 600 mètres, puis au pied de la Knob Head, au pied des Beacon Heights, dans la vallée Sèche, enfin à la montagne du Doigt, où son épaisseur est de 90 mètres.
C'est un grès très homogène, de composition uniforme; rarement l’horizontalité de ses couches a été dérangée par l'émission de la dolérite,
À la montagne du Doigt, des filons recoupent les couches sédimentaires, et des injections pénètrent entre les strates. Dans cette localité, M. Ferrar a découvert, dans un grès très pur, de minces lits noirs de matière charbonneuse avec quelques restes de plantes fossiles, malheureusement indéterminables.
La dolérite se présente en coulées très étendues recouvrant généralement les grès. Le sommet de ces nappes forme probablement les points culminants de la chaîne de la Royal-Society. Au nunatak du Dépôt, on trouve une masse columnaire de dolérite qui émerge de 150 mètres au-dessus de la neige. Sur le versant opposé des glaciers, elle s’élève en escarpements à pic hauts de plus de 200 mètres ; des portions de grès ont été soulevées, ce qui indique l’âge plus récent de la dolérite. Les Inlands Forts sont couronnés, à une altitude d’une uniformité remarquable, par de la dolérite.
La montagne du Doigt, haute de 150 mètres au-dessus du glacier, est constituée de couches alternantes de grès et de dolérite. Tous les sommets voisins Knob Head, Beacon Heights, semblent formés par de la dolérite. On la retrouve à la base de la Nouvelle Montagne et de la Knob Head; dans ce dernier gisement, large de 90 mètres sur 60 de haut, elle se présente en colonnes larges de 3°,60 et longues de 6 à 60 mètres. En quelques endroits, comme à Cathedral Rocks, la dolérite s’est épanchée sur le granite.
Au cap Adare, on rencontre des coulées horizontales de basalte (brèches et tufs); ce sont des basaltes normaux et des basaltes à hornblende. Il paraît en être de même sur toute la côte escarpée à assises horizontales comprise entre le cap Adare et le cap Jones, sur une distance de 277 kilomètres.
À la Terre Victoria, se rattache cette extraordinaire formation glaciaire que Ross a appelée la Grande Barrière. Appuyée d’un côté à la Terre Victoria, de l’autre à la Terre Édouard VII, elle présente, entre ces deux terres, une haute falaise de glace régulière; sa surface, à peu près plane, s’étend vers le sud le long de la Terre Victoria, bien au delà du point atteint par le capitaine Scott en 1902 : 82°16". Elle sera décrite en détail dans le chapitre suivant.