BANQUISES
Au cours de presque dix mois d’hivernage qui immobilisèrent le « Français » dans l’île Wandel, du #4 mars au 10 décembre 1904, il m'a été donné de suivre, au jour le jour, l’état de la mer dans notre voisinage immédiat. Malheureusement les deux baies de l’île Wandel, trop largement ouvertes, étaient peu favorables au développement régulier des formations glaciaires. Les coups de vent de nord-est, si violents et si fréquents, soulevaient généralement une houle intense, qui, en quelques heures, morcelaient la banquise de Port-Charcot. La baie de la Salpêtrière était également très mal protégée, et les débâcles y furenttrop nombreuses pour permettre à une véritable banquise de prendre de l’extension.
Cependant, comme un régime aussi irrégulier semble être celui de toute cette région, il n’est peut-être pas inutile de résumer ici en quelques mots les vicissitudes des glaces dans ces deux baies.
C'est Le 8 avril que la baïe de la Salpêtrière se prit pour la première fois; de petits glaçons poussés par la brise du sud, l'ayant envahie, se trouvèrent soudés, par de la glace de mer, qui en fit un tout solide. Malgré le dégel et la pluie qui survinrent pendant quelques jours, la banquise résista ; le 13, elle se couvrit d’une épaisse couche de neige ; le 27, la jeune glace ne dépassait pas l'épaisseur de 10 centimètres, mais elle s’étendait peu à peu en superficie ; le 28, sous l'influence de la marée, une ligne de fractures se dessina tout le long de la rive, et les glacons, redressés par la pression, formèrent de tout petits hummocks. Parles fissures, l’eau monta, s’étendit sur le bord de la banquise et se prit en une belle glace verte, transparente etunie. Maisle 1” mai les crevasses se multiplièrent, et, sous l'influence du vent de nord-est, la baie fut dégagée.
Huit jours après, la banquise se reconstitua de la même façon, par des glaçons plats soudés ensemble; le 12 avril, je pus la parcourir et reconnaître sa composition : dans le fond de la baie, une portion de l’ancienne banquise, vieille d’un peu plus d’un mois, formait une surface légèrement
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ondulée, d’un seul tenant, sans crevasses, si ce n’est le long de la rive, où les mouvements de marée avaient fait naître de longues fentes très minces par où l’eau de mer s’infiltrait. Au-devant d'elle, la jeune banquise, faite de glaçons soudés entre eux, se prolongeait par une étendue de glace de mer absolument plate, épaisse de 8 à 10 centimètres. Mais bientôt des crevasses se montrèrent, la banquise se couvrit d’une bouillie de neige et d’eau de mer, et elle se disloqua totalement le 17 juin. L’épaisseur de la glace de mer n’avait pas atteint 30 centimètres. |
Du 21 juin au 3 août, cette baie fut de nouveau occupée par une banquise analogue ; les glaçons étaient égalementplats, sauf quelques petits icebergs qui se trouvèrent englobés. La glace de mer ne put acquérir qu’une vingtaine de centimètres d'épaisseur.
Le l”‘octobre, la baie se trouvant complètement dégagée se recouvrit de glace formée exclusivement par la congélation de l’eau de mer. La température de l’atmosphère était ce jour-là de 15° environ, et un givre abondant s'était déposé en fins mouchets sur la jeune glace (PI. V, fig. 17); celle-ci épaissit rapidement. Une épaisse couche de neige vint la renforcer (PI. IX, fig. 33). |
Le 10 octobre, elle avait une puissance moyenne de 15 centimètres. Mais elle ne tarda pas à se ramollir à la suite d’une hausse de température et disparut de nouveau.
À partir de cette époque, la banquise ne se reforma pas dans la baie de la Salpêtrière. Au contraire, la baie de Port-Charcot, qui resta libre pendant la majeure partie de l'hiver, fut continuellement occupée par une banquise pendant toute la durée du printemps. Le 9 juillet, une couche de glace de mer s'était formée, dont l'épaisseur s’accrut jusqu’à 25 centimètres ; mais le 23 du même mois elle fut brisée par la houle et entraînée au large par les courants.
Ce n’est que le 8 septembre qu'un amoncellement de blocs de toutes tailles, qui remplissaient la baie, se prit en une masse qui présenta une résistance telle qu’elle persistajusqu’àla fin de décembre (PI. VITE, fig. 25). À ce moment, l’équipage du « Français » aida à sa dislocation, en creusant au moyen des scies et des explosifs un chenal le long de la rive. Cette banquise, d’une composition très hétérogène, comprenait à la fois des pla-
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teaux unis, des débris d’icebergs et de la glace de mer ; aussi sa surface était-elle hérissée de mille accidents et son épaisseur extrêmement variable. La neige, chassée par le vent, s’accumulait en sortes de dunes derrière tous ces obstacles, dessinait à la surface ces traînées sinueuses qu’on appelle les sastrugi. |
Au mois d'octobre, la partie inférieure des glaçons prit une teinte brune due au développement des diatomées. Pendant les mois de novembre et de décembre, les glaces se creusèrent de cavités dans leur portion immergée, et c’est par là qu’elles se désagrégèrent principalement.
Pendant toute la période des basses températures extérieures, la température de la mer près de Îla surface est restée remarquablement fixe entre — 4{°,7 et — 1°,9.
Pendant l'hiver, j'ai pu assister à maintes reprises à la congélation de l’eau de mer (PI. V, fig. 17). Par les grands froids, la mer fume comme une chaudière, par suite de la grande différence entre la température de l’eau etcelle de l’atmosphère. Sa surface devient luisante comme de l'huile. De petites aiguilles de glace apparaissent qui se multiplient rapidement et se réunissent en un réseau solide. La vitesse d’accroissement, que j'ai pu suivre en découpant de petits rectangles dans la glace qui avoisinait le bateau, est très rapide dans les premières heures de sa formation. L’épaisseur atteignait souvent 6 et 7 centimètres en quelques heures. Ensuite l'augmentation se faisait de plus en plus lentement. Les premières couches formées sont un isolant qui protège l’eau sous-jacente, et des épaisseurs de 12 à 15 centimètres demandent déjà plusieurs jours pour être atteintes. Cette glace des premières heures a une structure feuilletée ; elle est formée de petites lamelles emprisonnant un peu de saumure entre elles. L'eau de mer, en se congelant, rejette en effet une grande partie des sels qu’elle contient; ces particulesrestées liquides ontdonc une concentration saline considérable qui abaisse leur point de congélation.
M. von Drygalski a montré que la couche supérieure de la glace de mer était formée de cristaux à axe vertical (1).
Cette glace est molle, plastique ; même épaisse de plusieurs centimètres, elle ondule en suivant les mouvements de la houle. Lorsque le
(4) E. vox Drycacskr, Grônland-Expedition, 1897, Bd. I, p. 424.
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froid persiste, elle devient compacte, et, parles températures inférieures à — 20°, elle est dure, cassante, sonore sous la pioche. Sa transparence lui donne l’aspect noir par opposition avec la neige qui la recouvre.
La puissance isolatrice de la glace explique le fait que les grands froids n'aient pas l’action à laquelle on s’attendrait sur la vitesse d’accroissement de la glace de mer ; elle n’épaissit pas beaucoup plus rapidement par — 30° que par —15°. Il semble même quel’acroissement cesse lorsque la glace atteint une certaine épaisseur. Près de l’île Wandel, je n’ai jamais constaté plus de 40 centimètres. M. Nansen, versla fin de février, ayant foré la glace qui enserrait le « Fram », fut étonné de ne la trouver épaisse que de 1“,87 à bâbord et 2°,08 à l’avant, bien qu'elle fût vieille d’un mois, et que pendant ce mois la température fût descendue à — 50°(1).
Aussiles banquises ainsi formées n’acquerraient-elles jamais de grandes puissances si les couches de neige déposées à leur surface n’augmentaient notablement leur épaisseur. Il se constitue au-dessus d'elles un véritable glacier dont on reconnaît les stratifications sur la tranche des crevasses. Dans le fond des baies abritées, elles peuvent séjourner longtemps avant de se rompre et d'atteindre une épaisseur considérable.
À notre passage dans la baie des Flandres, tout le fond de la baie, à peu près jusqu’à hauteur du cap Rahir, était occupé par une banquise épaisse de 4à 5 mètres ; sa surface, légèrement ondulée, était recouverte de neige molle ; mais, au-dessous, on trouvait le névé avec ses stratifications, puis de la glace compacte. Une ceinture de hummocks l’entourait à quelque distance de la côte; en dehors de quelques régions chaotiques au débouché des glaciers, l’ensemble était un plateau uniforme terminé à la mer par un front de 1 mètre environ au-dessus de l’eau. À cette époque (février 1904), de longues fentes rectilignes détachaïent de temps à autre d'immenses radeaux plats (/oe), que le courant entraînait vers le large ; la banquise se morcelait ainsi peu à peu.
M. Nansen signale un autre mode d’accroissement de la banquise pendant l'été. Bien que nous n’en ayons pu être témoin, il est intéressant de le noter : « L'eau douce, dit M. Nansen, provenant de la fusion de la neige, formait à la surface de la mer une nappe d'environ 3 mètres, et, au con-
(1) F. Nansen, Vers le pôle, p. 106.
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tact de l’eau salée, beaucoup plus froide, subissait un abaiïssement de température et même une congélation. Cette couche de glace d’eau douce, en s’agglutinant à la partie immergée des floe, augmentait leur épaisseur. Des forages révélèrent en effetla présence, sous les vieux floe, d’une nappe de glace peu cohérente (1). »
Nous n'avons pas eu l’occasion d'observer de fortes pressions dans les banquises. Ces pressions latérales, qui se traduisent par des fractures, des plissements, des entassements de blocs, toross ou hummocks, demandent de larges étendues pour acquérir une grande puissance. Les hummocks les plus élevés que nous ayons vus, dans la baïe des Flandres, ne dépassaient pas 2 mètres ; ils étaient dus surtout aux mouvements de marée. Au reste, M. Nansen s’est élevé contre les évaluations excessives que les explorateurs ont faites de la hauteur des hummocks : « L’hummock le plus élevé que J'ai vu, dit-il, ne dépassait pas 10 mètres. Les plus saillants dont j'ai déterminé les dimensions atteignaient 6 mètres à 7°,50 ; ceux-là étaient nombreux. Les entassements de glace de mer ayant une hauteur de 8,50 sont très rares. »
Souvent nous avons constaté des plissements très visibles grâce aux strates, et cela sur des plaques déjà épaisses. Il se produit ainsi quelquefois une sorte de gonflement de la banquise ; le 21 juillet, dans la traversée de l’île Wandel à l’île Hovgaard, nous avons observé une série de gaufrures qui soulevaient la glace ; celle-ci sonnait creux, et, en effet, en la perçant, un jet d’air comprimé s’échappa avec un bruit de vapeur; puis l’eau jallit en bouillonnant. Cette glace est donc plastique même par les températures de l'hiver.
Les courants ont une action curieuse sur la banquise, qu’ils minent en dessous ; ils y déterminent ainsi des clairières d’eau libre dont on n’expliquerait pas la présence autrement. Le 1° juin, c’est-à-dire en hiver, j'ai découvert sur la côte de l’île Hovgaard de petits espaces totalement libres de glace, alors que la banquise tout autour avait une vingtaine de centimètres d'épaisseur ; l’un deux, d’une superficie de quelque 100 mètres carrés, révélait un courant nord assez vif, et la profondeur de Peau y variait de 4 à 2 mètres. Je suis revenu à plusieurs reprises à cet
(4) F. Nansen, Vers le pôle, p. 120.
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endroit pendant notre hivernage, et toujours J'y ai constaté la présence d’eau libre. Le commandant Scott a signalé un phénomène analogue sur la nappe de glace qui entourait la « Discovery » dans les endroits où le courant passait sur un petit fond (1).
Au cours du raid que nous avons accompli sous la direction de Charcot, sur la banquise de la Terre de Graham, nous avons assisté à la désagrégation de cet appareil. Uniquement formée de glace de mer recouverte de neige, cette banquise, remarquablement plate, s’étendait entre le continent et les îles du large, l’île Lund et les îles Argentina, en particulier. Lors de notre raid, en novembre 1904, elle était en pleine décomposition, ce qui nous obligea à traîner avec nous une lourde embarcation pour la traversée des chenaux. La glace de mer qui formait la partie la plus solide et pour ainsi dire la trame de la banquise était pourtant percée comme un écumoir ; au-dessus d'elle, une couche de 40 à 60 centimètres, tantôt bouillie, tantôt glace, tantôt eau liquide, représentait l’ancienne couche de neige tassée qui maintenantentraiten fusion, en même temps qu’elle était pénétrée par l’eau de mer ; enfin, à la partie supérieure, nageait une croûte plus ou moins poreuse, maintenue à l’état solide par la température de l’air. Aucune trace de pressions ne se faisait sentir sur cette grande plaine glacée,et seulement quelques crevasses la traversaient de loin en loin, allant des îles à la côte (PL. X, fig. 38).