LE PACK
Tout ce que les glaciers déversent à la mer, tout ce que les banquises lièrent au moment des débâcles formentd'im menses champs de débris en mouvement qui constituent le pack (PI. VI, fig. 19 ; PL. VIT, fig. 22). La glace de glacier ytient la plus grande place et elle y présente aussi les formes les plus variées ; elle est translucide ou opaque ; sa couleur varie du blanc au bleu verdâtre, suivant qu'elle est plus ou moins poreuse ; ses dimensions vont de celles du plus petit glaçon jusqu’à l’iceberg géant; tout ce que l'imagination peut enfanter de formes bizarres se rencontre en ces édifices ; les stratifications régulières des glaciers s’y retrouvent enbandes azurées parallèles plus ou moins inclinées par rapport à la surface des eaux.
(4) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, vol. E, p. 132.
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La glace de mer se distingue par sa transparence plus grande; elle est incolore ou légèrement grise, ou quelquefois vert pâle. Elle se présente en larges plateaux ou /loe, peu élevés au-dessus de l’eau et généralement couverts de neige ; lorsque celle-ciatteint une épaisseur suffisante, on peut reconnaître les différentes couches et constater qu’elles sont parallèles au niveau de la mer. |
Ces glaçons proviennent pour la plupart du démantèlement des banquises qui pendant l’hiver remplissent les baïes et les bras de mer au voisinage des côtes. Mais 1ls peuvent prendre naissance en pleine mer, et la description de Scoresby (1), qui est devenue classique, mérite d’être citée : « J’ai souvent observé, dit-il, les progrès du gel depuis la première apparence des cristaux Jusqu'à ce que la glace eût atteint une épaisseur de plus d’un pouce, sans que la terre püût en rien aider à sa formation, souvent là où la vieille glace ayant été chassée par les courants ou par les vents d'est, les terres situées à l’ouest avaient empêché de nouvelles glaces de prendre leur place.
J’aivu la glace se former à plus de 20 lieues du Spitzhberg et acquérir rapidement une consistance capable d'arrêter les mouvements d’un navire poussé par une bonne brise, même lorsqu'elle était exposée aux vagues de l’océan Atlantique, au milieu de la mer du Groenland, sous72° de latitude nord. |
Lorsque les premiers éléments de glace paraissent à la surface de lamer sous la forme de petits cristaux isolés et qui ressemblent à de la neige que de l’eau froide ne pourrait fondre, les marins l’appellent sludge (saleté) ; la houle s’apaise comme si on eût couvert les flots d’une couche d'huile. Les cristaux s'unissent entre eux pour former des noyaux plus volumineux, et même, sous l'influence des vagues, ils acquièrent des volumes de 3 à {pouces de diamètre. Ces petits glaçons, constamment heurtés les uns contre les autres, s’arrondissent, se relèvent par leurs bords, s'unissent et présentent bientôt de petits plateaux de 1 pied d'épaisseur et de plusieurs mètres de circonférence ; on les nomme alors pancake (PI. VIL, fig. 22), et, si on vient à examiner ces pancakes, on voit qu'elles ont la forme d’un pavé. Dès que la houle a complè-
(4) W. ScoresBy, An account of the arctic regions, p. 239.
GLACIOLOGIE. 129 tement cessé, ces divers glaçons s’unissent et forment des champs immenses.
Lorsque la mer n’est pas agitée, les progrès de la congélation sont très rapides. La glace augmente par la partie inférieure, atteint souvent une épaisseur de 2 à 3 pouces en vingt-quatre heures et peut soutenir le poids d’un homme en moins de quarante-huit heures. Ces plateaux de nouvelle formation sont nommés par les marins anglais youngice, bay ice, jeunes glaces. »
Sur les côtes découpées et irrégulières comme celles de la Terre de Graham, dans le dédale des archipels qui l'entourent, c’est un va-et-vient continuel, et tel chenal que l’on a franchi en eau libre deux heures auparavant est subitement engorgé et devient impénétrable ; telle baie trouvée libre un jour est comblée le lendemain. Les courants ont une action incontestable sur ces masses, mais c’est surtout aux vents qu’elles obéissent. Dans nos deux baies de l’île Wandel, ouvertes dans deux directions opposées, les vents qui dégageaient l’une amenaient le remplissage de l’autre, etinversement. En plein hiver, les environs de notre station semblèrent libres fort loin à plusieurs reprises, alors que dans les mois de novembre et de décembre la plupart des canaux étaient encombrés de glaces flottantes. |
Le détroit de Gerlache, largement ouvert à ses deux extrémités, semble être libre pendant la majeure partie de l’année. Tout le pourtour du continentantarctique est entouré d’une zone de pack, et c’est là le plus gros obstacle à l'exploration de cesrégions. Les débâcles du printemps libèrent une grande partie des côtes des banquises qui les enserrent; mais le pack qui en résulte séjourne longtemps sur place, et la formation incessante de nouvelles glaces lPaccroît constamment. |
À mesure qu'il remonte vers le nord, le pack se détend; un certain nombre de glaçons s’en détachant et naviguant plus vite que la masse s’'avancent en lignes continues perpendiculaires à la direction du vent. Avant d'arriver au pack proprement dit, les navires traversent ainsi une série de zones concentriques formées de glaces assez lâches, entre lesquelles la mer reste libre. La pack lui-même devient de plus en plus dense à mesure que l’on approche de la terre. En même temps, les glaces pré-
Expédition Charcot. — Gourpox. — Glaciologie. 17
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sentent des dimensions de plus en plus grandes; il est naturel, en effet, qu’elles se fragmentent en s’éloignant de leur point d’origine.
Tousles navigateurs ontsignalé la présence fréquente d’un chenal d’eau libre entre le pack et la côte ou la banquise. C’est dans un chenal de ce genre, large de 1 à 2 milles, que nous cheminions devant la Terre Loubet lorsque survint le malheureux échouage qui interrompit notre campagne.
Le pack s'étend parfois sur des distances considérables, loin des côtes.
Il subit alors l'influence de la grande houle de l’océan, et rien n’est plus impressionnant que le balancement de ces grands plateaux de glace qui montent et descendent avec les vagues et menacent de briser le frêle “esquif aventuré parmi eux. Mais, à mesure que l’on s'enfonce dans le pack. le calme se fait, la houle s’apaise ; les glaçons semblentglisser à la surface de l’eau ou tournoyer sur eux-mêmes; au lieu du murmure des flots, l’on n’entend plusque les blocs quis’entre-choquentoule crépitement des glaces qui se fendillent au soleil. Des clairières d’eau libre se rencontrent çà et là dans le pack; elles sont généralement très peuplées par les Phoques, les Cétacés et les Oiseaux de toutes sortes en quête de nourriture.
Les grandes étendues de glace, banquises ou pack, s’annoncent de très loin par une vive lueur blanche qui s'élève dans le ciel à quelques degrés au-dessus de l'horizon, c’est l’iceblink (PL IX, fig. 34); il est d’autant plus intense que les champs de glace sont plus uniformément couverts de neige. Les clairières se signalent, au contraire, par des bandes sombres ou watersky, qui tranchent dans le ciel sur la hauteur éclatante de l’iceblink.
Vers la fin de février 1904, nous avons rencontré un pack très épais devant la Terre de Graham, à hauteur des îles Biscoe, c’est-à-dire par 66° de latitude sud. Nous l’avons retrouvé dans les mêmes parages l’année suivante, au commencement de janvier. Mais la plus grande étendue de pack que nous ayons rencontrée est celle qui nous arrêta le 13 janvier 1905 en vue de la Terre Alexandre 1”. Les floe y atteignaientune épaisseur telle que l’on ne pouvait songer à les rompre avec l’étrave du navire, et ils étaient si serrés qu'après deux Jours d'efforts pour forcer le passage vers le sud nous dûmes renoncer et remonter vers le nord. Devant la Terre Loubet,
GLACIOLOGIE. | 131 par 67° de latitude sud, le 15 janvier, le pack moins dense se laissa enfin pénétrer (PL. VI, fig. 19). De grands floe très étendus formaient une première zone serrée, rendue plus difficile encore par la jeune glace qui parfois unissait les glaçons ou par une sorte de pâte glaciaire qui gênait leur déplacement ; puis le pack devint plus lâche, fait de débris de glaciers et d’icebergs faciles à éviter. Il est à remarquer cependant que les grands floe sont souvent moins dangereux pour la navigation que ces glaçons, provenant des glaciers, dont le pied immergé et fait de glace très compacte expose la coque du navire à un choc brutal; les floe opposent une résistance plus molle, et l’étrave très arrondie du bateau monte sur l’obstacle, qu’elle brise ensuite par son poids.
C’est dans le courant de février que le pack semble offrir le moins de densité, et c’est par conséquent l’époque la plus favorable aux tentatives des navigateurs pour gagner l’extrême-sud. Ross, qui, lors de sa seconde campagne antarctique (1841-1842), avait mis quarante-six jours (du 18 décembre au 2 février) pour traverser le pack et atteindre le continent, franchit le même espace en quelques jours au retour, à la fin de février. Pendant l'été 1894-1895, le baleinier norvégien « Antarctic » mit cinq semaines pour traverser cette même zone de pack, alors qu'il en sortait plus tard en quelques jours (1).
D'après le commandant Scott, pendant le mois de février, un navire faisant route droit au sud, le long du 178° méridien, pourrait arriver jusqu’à la Grande Barrière sans rencontrer de pack (2).
Il ne faut pas oublier cependant que le régime du pack est extrêmement variable et change d’une année à l’autre. C'est le 28 février 1898 que la « Belgica » pénétra dans le pack, qui devait la garder prisonnière pendant une année entière. Elle n’en sortit que le 14 mars 1899, après avoir dérivé du 80° au 102° de longitude ouest aux environs du 71° de latitude sud.
L’« Antarctic », qui portait M. O. Nordenskjold et ses compagnons, put atteindre l’ile Seymour et Snow-Hill sans trop grandes difficultés le 12 fevrier 1902, alors que l’année suivante le malheureux navire fut écrasé dans les mêmes parages le 10 février. En novembre, au contraire, la cor-
(1) À. DE GERLACHE, Quinze mois dans l'Antarctique, p. 169. (2) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, vol. Il, p. 257:
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vette argentine | « Uruguay », envoyée au secours des naufragés, trouva la roule ouverte jusqu'à Snow-Iill.
Enfin faut-il citer l'exemple du baleinier anglais Weddell qui, en 1825, s’avança par 34° 17 de longitude ouest jusqu'à 74° 15° de latitude à travers des eaux libres, alors que les autres navigateurs moins heureux ont rencontré des glaces impénétrables par des latitudes moindres de plusieurs degrés.
Le commandant Scott, qui a pu suivre le mouvement des glaces dans la mer de Ross pendant cinq saisons consécutives, donne les renseignements suivants (1): « En temps ordinaire, la mer de Ross est complètement gelée pendant l'hiver; cette nappe de glace est exposée à des mouvements d’oseillation, etces mouvements entraînent près de ses bords l'ouverture d’étroits espaces libres, comme par exemple sur la face nord de la Grande Barrière ; peut-être même amènent-ils aussi la création de canaux, qui doivent, 1l est vrai, se refermer rapidement.
Vers la fin de septembre et en octobre, les tempêtes acquièrent une extrême violence au cap Crozier, et il est probable qu'à cette époque la banquise commence à s’affaiblir. La débâcle générale qui en résulte a été observée deux fois par nos reconnaissances : un Jour, une escouade vit la mer complètement couverte de glaces ; le lendemain, à la même place, des eaux libres. La glace ainsi détachée dérive vers le nord et va former la bande de pack que les navires doivent traverser pour atteindre la Terre Victoria au commencement de l'été.
Vers la fin de décembre et au commencement de janvier, ce « belt » s’étend, à partir du cercle polaire austral, vers le sud sur une distance d'environ 200 milles ; 1l présente une zone faible, où l'attaque est relativement facile, et qui est comprise entre les méridiens 178 et 180 est de Greenwich. À l’ouest de cette zone, le pack doit être renforcé par la elace, qui vient des côtes de la Terre Victoria, et, à l’est, par des apports peu connus qui expliquent les difficultés rencontrées par Ross.
La plus grande partie du pack dérive de bonne heure vers le nord; mais il existe dans le détroit de Mac-Murdo une zone de remous où la glace séjourne en décembre et en janvier; c’est à la fin de janvier qu’en 1902
(4) R. Scorr, La « Discovery » au Pôle Sud, vol, IE, p. 254.
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et 1904 cette napve dériva vers le nord; mais, en 1905, elle ne disparut qu'un mois plus tard. À ce moment, un changement visible dans la direclion des courants se manifesta à [a surface du détroit. Le pack disparait complètement à la fin de février.
Au sud des îles Balleny, la mer doit toujours être couverte d’un pack épais, formé par les glaces qui proviennent des côtes de la Terre Victoria. La position de ce pack est assez incertaine ; en février 1904, elle était très avancée dans l’est, tandis qu’en 1841, au même mois, Ross avait trouvé la mer libre à l’est du 168" méridien. »