PAR
MM. J. Z^VEIFEL et M. MOUSTIER
En mars 1879, je reçus à Rotombo, où je résidais depuis quelques années, une lettre de M. C. A. Verminck m'invitant à lui faire connaître mon opinion sur les chances de succès d'un voyage d'exploration dans la direction du haut Niger. Il me demandait en outre si, dans le cas où je le reconnaîtrais praticable, je serais disposé à l'entreprendre.
Je me trouvais à la réception de cette lettre tout préparé à répondre favorablement aux questions qui m'étaient posées, car, depuis quelques temps, par une coïncidence remarquable, j'avais formé le projet de tenter une expédition de ce genre, et bien qu'ignorant alors les intentions de M. Verminck, j'avais tenu, avant de lui soumettre mes idées, à bien étudier d'abord et avec patience les voies et moyens d'arriver jusqu'au Niger et même d'avancer au-delà. J'avais acquis la conviction qu'une telle entreprise était possible, mais qu'elle devrait nécessairement entraîner avec elle des dépenses énormes, en exposant ceux qui l'exécuteraient à de
dures fatigues et à de sérieux dangers.
J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Dirigeant depuis six ans la factorerie de M. Verminck à Rotombo, en rapports constants avec les caravanes descendant du haut Niger, ayant fait diverses visites dans les provinces voisines de mon centre d'exploitation, j'étais en mesure de tenter ce voyage. Je connaissais déjà le Marampa, le Yoni, le Massimerah et le Bam* poli ; parlant la langue de ces diverses contrées, le Timné, j'avais été assez heureux pour rétablir la paix entre quelques chefs rivaux dont les continuelles hostilités paralysaient la marche des caravanes, ruinaient les récoltes, et depuis plusieurs années, portaient un grave préjudice à toutes les affaires de la rivière de Sierra-Leone.
Je comptais mettre à profit les sympathies que je m'étais acquises pendant ces divers déplacements.
Je répondis avec empressement à la lettre de M. Verminck. Les larges instructions qu'elle contenait étaient un sujet nouveau d'émulation pour moi. La liberté la plus complète qui m'était laissée pour suivre tel ou tel itinéraire rendait ma tâche moins ingrate. En un mot, les conseils éclairés contenus dans la lettre de M. Verminck me faisaient voir plus lumineusement les résultats multiples de cette exploration. Je ne puis, du reste, mieux faire que d'en transcrire, en tête de ce récit, les passages les plus saillants. *« Je vois avec plaisir, dit M. Verminck, par votre lettre du « 10 avril, que vous êtes tout disposé à entreprendre le voyage au « Niger. De mon côté, je vais vous faire parvenir les livres et les « instruments que vous me demandez pour faire ce voyage avec « fruit. Je pense que vous pourrez partir fin juin, c'est-à-dire à « Tépoque extrême fixée par vous.
« Il me semble utile de vous dire comment je désire que le a voyage soit fait et quels sont les résultats que j'en attends.
« Le but de votre voyage doit être à la fois géographique et a commercial.
« Le but commercial est d'étendre nos relations d'affaires avec « les pays situés auprès du Niger, d'étudier leurs productions, de « reconnaître les voies les plus faciles pour arriver jusqu'à nos « comptoirs et, en un mot, d'examiner avec soin toutes les ques-
« tions se rattachant au développement de notre commerce dans « ces contrées.
« Le but géographique doit être la découverte des sources du « Niger ; j'y attache la plus grande importance, et c'est principa- « lement en vue de cette découverte que j'ai formé le projet de « Texpédition que vous êtes appelé à diriger.
« Quant aux observations astronomiques, j'ai désigné M...,
« capitaine du navire , qui doit se rendre à Sierra-Leone par
« première occasion, et qui, par ses connaissances professionnelles, « vous sera certainement d'un grand secours en ce qui concerne le « côté scientifique de votre voyage.
« D'autres voyageurs ont exploré le Niger, ils en ont suivi et a déterminé le cours, mais la source, elle-même, est encore a ignorée.
« On s'en est peu occupé jusqu'à ce jour. Le CaputNili quœrere
« est depuis longtemps le mot d'ordre des explorateurs. Ce pro- « blême est à la veille d'être résolu, mais celui des sources du a Niger reste entier.
« Il est probable que bientôt l'attention publique se dirigera de (c ce côté; de nombreux indices le font présager. Eh bien ! prenons « les devants et qu à nous revienne l'honneur de cette découverte.
« Le major Laing et W. Reade placent les sources du Niger à « peu de distance de celles de la Rokelle; ils n'ont pu y arriver, le ft haut pays étant en état de guerre ou de révolte. Depuis cette a époque, il est possible que ce pays soit pacifié et qu'aucun « obstacle sérieux ne s'oppose à votre entreprise.
« Si vous arrivez aux sources du Niger, je désire que vous en (( déterminiez la position exacte afin que cette découverte ait une a valeur géographique importante. Je vous ferai remarquer à ce (L sujet que le Niger doit avoir plusieurs sources et que vous devrez « vous efforcer de découvrir la principale, celle qui mérite réelle- « ment d'être appelée « la tête de la grande eau ».
a Lorsque vous aurez trouvé les sources, vous pourrez retourner « immédiatement à Sierra-Leone, afin d'annoncer le résultat de « votre exploration, et dans ce cas nous remettrions à plus tard le
4 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
« projet d'une exploration plus étendue. Mais, si vous préférez, « vous pourrez expédier à Sierra-Leone les notes de votre voyage 9 et poursuivre votre route en descendant le fleuve jusqu'au « Bouré et même jusqu'à Segou-Sikoro.
a Si vous trouvez que ce projet de trouver les sources du Niger « soit impraticable, vous avez carte blanche pour pousser une « pointe vers l'Est, pour descendre le fleuve, ou traverser le Fouta- « Diallon et gagner par Tinibo, soit le Rio-Pongo ou le Rio-Nunez, « soit le Sénégal ou la Gambie.
« Dans ces voyages l'on ne sait jamais où l'on aboutira. Faire un « tracé formel d'avance serait faire acte de présomption. Il faut « laisser aux circonstances et à la sagacité du voyageur le soin de a diriger ses pas.
« Vous verrez par ce qui précède que je ne vous impose pas un a programme strict, quant à votre itinéraire. Je vous donne carte « blanche, tout en insistant d'une manière particulière sur la « découverte des sources du Niger. Vous jugerez vous-même s'il « convient de restreindre ou d'élargir le champ de vos investiga- « tions pendant ce premier voyage.
« Je vous disais au début de cette lettre que l'expédition doit « avoir un caractère géographique et commercial. Je compléterai « ma pensée en ajoutant qu'elle doit avoir un caractère essentielle- « ment français.
« Si votre voyage réussit et amène d'utiles résultats, je désire et que la France soit la première à en profiter. Ceci dit, je croîs « que moins vous ferez de politique dans votre voyage, mieux cela « vaudra.
« Le navire Foulah sera à Sierra-Leone vers le 20 juillet. Si a vous n'êtes pas parti avant cette époque, vous trouverez à bord « quelques articles pouvant vous être utiles. Le capitaine qui doit « vous accompagner prendra probablement passage sur ce « navire. »
Au reçu de cette lettre, le personnel, que je comptais prendre à Sierra-Leone même, était au complet. Il se composait de deux chefs interprètes et d'une trentaine de porteurs.
L'un des interprètes, Joseph Reader, natif du Rio-Pongo, avait, Composition en 1869, accompagné W. Reade dans ses deux voyages à Falabah *« wtre escorte, et au Bouré, et avait également, en 1874, suivi dans l'intérieur le D' Blyden, professeur noir originaire de Libéria. Lorsque ce dernier tomba malade à Falabah et dut renoncer à aller plus loin, Joseph Reader continua le voyage jusqu'à Kankan, porteur d'un message du gouverneur Sir Arthur Kennedy pour le chef de cette ville importante ; Reader y séjourna pendant neuf mois. Ces différents voyages l'avaient initié à divers dialectes africains. Il parlait fort bien le soussou, le foulah, le mandingue et le koranko et était très connu dans la plupart des pays que nous allions parcourir. Presqu'aussi désireux que nous d'arriver aux sources du Niger, puisqu'il faisait partie pour la quatrième fois d'une expédition ayant pour objet de les découvrir, il nous rendit de bons et fidèles services que je me plais à reconnaître ici. Le second interprète était Demba Adama, un Foulah, mais appartenant à la secte des Houbous dont je parlerai plus tard. C'était un homme très-érudit, possédant toute une bibliothèque de livres arabes, qu'il étudiait avec beaucoup de zèle, et dont la principale occupation était d'enseigner le Coran et les préceptes de l'Islam aux jeunes mahométans de son voisinage.
Il se fit accompagner de sa femme et de sa fille, celle-ci âgée de quatorze ans au plus, qui nous suivirent pendant tout le voyage et auxquelles incombait le soin de porter les ustensiles de cuisine et •de préparer les repas de Demba Adama et de ceux de notre bande qui, comme lui, appartenaient à la religion musulmane.
Le chef de nos porteurs Sierra-Léonais était un certain E. Leye, qui, ayant eu vent de l'expédition projetée, s'offrit à moi en se réclamant d'un certificat de Stanley, sous les ordres duquel il avait servi quelque temps.
Tous les hommes pris à Sierra-Leone signèrent leur engagement et reçurent leurs deux mois d'avance, devant le consul de France.
Les chevaux sont rares à Sierra-Leone ; le climat de Free-Town ne leur est pas favorable, et comme il paraissait difficile de se procurer d'autres animaux pour porter nos marchandises dans Tinté-
6 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
■I I ■ ■! ■ I I I— II— l»l .. .1 ■ ^ ■ I. Il.l I .— ...« 11. . li t ! Il . I II II I fc
rieur, je fus obligé de composer ma caravane avec des hommes robustes, habitués déjà à supporter la pluie ou le soleil. Je pris donc des Congos (i), qui exercent généralement la profession de pêcheurs et sont insensibles aux changements de température. On les considère comme d'honnêtes gens, un peu simples, de là, l'expression to do aomething Congo fashion^ soit : faire quelque chose à la manière des Congos, c'est-à-dire agir lentement et sans réflexion. Nous avons compris par la suite que notre choix n'avait pas été des plus heureux en prenant une collection de Congos. Ces hommes, dans un but de spéculation, nous avaient offert de nous accompagner ; sachant bien que pendant la saison des pluies, la mer, souvent agitée , est un danger perpétuel pour eux , il comptaient en nous suivant sur une vie matérielle beaucoup plus douce. Il y avait parmi eux quelques agriculteurs. Nous avions également embauché un Ibo créole et un Mindi créole, tous deux pécheurs. Parmi les Akous créoles (2) nous ne comptions que trois porteurs, dont un paysan, un charpentier et un commis.
Je me serais bien gardé de prendre un plus grand nombre d'hommes de cette race ayant appris que Reade avait eu beaucoup d'ennuis à cause d'eux. Pour ma part, je ne puis pas m'en plaindre. Quoique faibles porteurs, ces trois hommes ont montré de l'intelligence et du dévouement.
Il y avait parmi nos gens des sujets ayant servi en qualité de matelots en Europe.
Ils chantaient, parfois, pendant la route. Le choix bizarre de ces chansons nous amusait. Ils passaient d'une hymne religieuse à un chant de matelot. C'était étrange I . . .
J'avais placé les articles les plus précieux, comme l'ambre, le corail, dans des boîtes en fer blanc. On avait roulé les ballots de
(1) Originaires du Congo, tribu nègro du sud de l'Afrique; ils ont établi un quartier à Free-Town, la Congo Town.
(2) Les akous proviennent de Yorouba. — Leurs pores furent affranchis de rcsclavage par les anglais — ils jouent un rôle important à Free-Town.
tissus dans des prélarls. Espérant trouver des chevaux dans rinlérîeur, j'avais fait mettre deux selles dans la pacotille.
Je n'attendais plus, pour quitter Sierra-Leone, que les instruments et les livres demandés en France, ainsi que le compagnon qui m'était destiné.
Les instruments arrivèrent fm juin, mais je reçus à la même H. HonsUer. époque l'avis que le capitaine *** ne pourrait pas me rejoindre en temps utile et que je ne devais pas compter sur lui. J'étais donc sur le point de partir seul lorsqu'au dernier moment il me survint de la façon la plus inattendue un compagnon de route dans la personne de Monsieur Marins Moustier, agent de M. C.-A. Verminck, à Boké (Rio-Nunez). M. Moustier, tombé gravement malade, avait dû quitter précipitamment sa factorerie sur l'avis du médecin qui lui ordonnait un changement d'air immédiat, et si possible un voyage en Europe.
A son arrivée à Sierra-Leone, le steamer, sur lequel il avait espéré pouvoir s'embarquer, venait de partir.
La perspective de rester à Sierra-Leone en attendant un nouveau départ ne lui souriait guère ; aussi, lorsqu'il eut connaissance de l'expédition, se déclara-t-il disposé à me suivre. Mes collègues et moi-même nous tentâmes de le dissuader, en lui représentant le mauvais état de sa santé, et les fatigues qu'il allait affronter. Il refusa de nous écouter, prétendant que l'air des plateaux dans l'intérieur lui ferait certainement autant de bien que le séjour à Sierra-Leone, autant peut-être que le retour en France. Voyant que nos instances étaient vaines, nous décidâmes qu'il m'accompagnerait et je me hâte de dire que je n'eus qu'à me féliciter de cette résolution.
M. Marins Moustier étant à la côte depuis plus de huit ans, et ayant presque toujours géré des postes avancés, connaissait admirablement les indigènes et leurs usages; il parlait couramment deux des langues les plus répandues dans ces contrées : le Sousou et le Foulah.
Il était bien connu, lui aussi, de nombre de gens dans l'intérieur et, grâce à cette circonstance, nous étions fermement assurés que.
8 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
jusqu'à une grande distance de la côte, nous trouverions presque partout quelque indigène ami connaissant l'un ou l'autre de nous et disposé à rendre témoignage de notre caractère pacifique et de la franchise de nos déclarations.
Ne voulant négliger aucune précaution, j'adressai, au momen de mon départ de Sierra-Leone, une lettre-circulaire à tous les comptoirs de la maison Verminck, pour les prier de faire honneur aux bons que j'aurais l'occasion de fournir durant mon voyage. Ces bons devaient être payables sur n'importe quel point de la côte, à cause de l'incertitude du point d'arrivée des caravanes venant de l'intérieur, incertitude motivée par le peu de sécurité des routes.
Les guerres continuelles de tribu à tribu, même de village à village, forcent, en effet, souvent, les caravanes à faire de grands détours et celles-ci savent rarement d'avance à quel point de la côte elles aboutiront.
Factorerie Le 5 juillet, rien ne nous retenant plus en ville, nous partîmes Rotombo. pQm» Rotombo où devaient avoir lieu les derniers préparatifs. Il s'agissait notamment de composer et d'assortir les fardeaux que devaient porter nos hommes. Ces fardeaux, une cinquantaine environ, contenaient principalement des marchandises d'échange et des cadeaux destinés aux chefs ; quelques provisions de bouche, des instruments, des ustensiles et des outils divers. Chacun des hommes de Sierra-Leone portait en outre, un fusil à capsule.
La veille de notre départ de Rotombo, quelques hommes de la factorerie, et entr'autres notre cuisinier, vinrent me prier de les engager pour le voyage. Ils firent valoir qu'ils étaient tous sous mes ordres depuis quatre on cinq ans et que je devais avoir plus de confiance en eux que dans les étrangers qui m'accompagnaient. J'acceptai volontiers leurs offres de services, et je puis dire que, de tous nos hommes, ce furent les plus dévoués et les plus ardents à faire réussir l'expédition. Une des femmes de la factorerie se joignit à eux en qualité de cuisinière.
Il nous manquait encore une trentaine de porteurs que j'avais l'intention de prendre à Port-Lokko ; le chef de cette localité était
prévenu et m'avait promis de les tenir à notre disposition. Ces hommes ne devaient m'accompàgner que jusqu'à Big-Boumba,ville frontière du Limbah, où je comptais les remplacer par des indigènes de ce dernier pays.
Je dois mentionner ici, qu'au moment de nous mettre en route, nous nous trouvions en plein hivernage, c'est-à-dire dans la saison des pluies et de la disette, mais comme, par contre, c'est aussi la saison où les affaires sont à peu près nulles, nous l'avions choisie de préférence. On nous disait d'ailleurs qu'une expédition, visant le môme but que la nôtre, devait être organisée à la fin de l'année à Sierra- Leone et nous avions hâte de prendre les devants afin de ne pas laisser à d'autres l'honneur de la découverte des sources du Niger.
De Rotombo à Big-Bonmba.
Le huit juillet était le jour fixé pour notre, départ de Rotombo. Dès le matin la factorerie offrait le spectacle d'une animation extraordinaire due à la présence de quelques centaines de natifs venus de tous côtés pour prendre congé de leurs . parents et de leurs amis ; d'autres étaient venus à titre de curieux. . La matinée fut consacrée aux adieux et au chargement de notre grande pirogue-goëlette Cassa Rokelle (la paix de la rivière) qui devait nous transporter avec toutes nos marchandises et nos provisions à Port-Lokko.
A une heure, la marée et le vent étant favorables, nous nous embarquâmes au nombre de plus de quarante. A peine notre pîrogue-goëlette s'était-elle mise en mouvement que des salves de coups de fusil se firent entendre du rivage; nos hommes répondirent
avec empressement de la même manière.et. cette fusillade amicale d'adieux ne cessa que lorsque l'île Tombo eut caché à nos yeux la factorerie et les nombreux amis blancs et noirs que nous laissions, derrière nous.
10 J. ZWEIFEt W M. MOUSTIBR.
Pori-Lokko. Au milieu de la nuit nous fîmes notre entrée à Port-Lokko.
Le chef Singriffa, qui nous attendait, nous conduisit aux cases préparées pour nous recevoir, mais, sur notre demande relative aux hommes qu'il devait nous fournir, il secoua mélancoliquement la tête. Il nous donna à entendre qu'il n'avait pu en trouver un seul à cause de la guerre qui désolait le pays, mais que, si nous voulions rester quelques jours chez lui, il se les procurerait quand môme. Nous lui répondîmes que si dans deux jours nous n'avions pas nos trente porteurs nous en ferions venir de Sierra-Leone.
Cette réponse mit son amour-propre enjeu et, dès le lendemain, il nous procura une dizaine d'hommes, parmi lesquels il enrôla son propre flis. Nous étant mis, de notre côté, en quête de porteurs, nous complétâmes notre troupe au bout des deux jours prescrits, mais non sans peine, car Singriffa avait dit vrai en se plaignant des effets désastreux de la guerre que se faisaient Bey Simerah, roi de Massimerah^ et Bey Sherbro, roi de Yoni, ainsi que d'autres chefs du voisinage.
Port-Lokko qui, par sa position avantageuse, est, en temps de paix, un centre commercial très-important, ressemblait, en effet, lors de notre séjour, à une ville abandonnée. Les caravanes ne descendant plus, les traitants s'étaient retirés et les gens du pays, se trouvant sans occupation, s'étaient faits guerriers, rançonnaient les voyageurs ou avaient émigré.
Cet état de choses durait depuis près de cinq ans, et la colonie de Sierra-Leone en souffrait énormément au point de vue des affaires et de ses finances, toute la traite se dirigeant vers les rivières du Nord. Quand on pense que cette guerre est due à des motifs des plus futiles et que le foyer d'agitation est à quelques heures de marche ou de navigation de Free-Town, la capitale des établissements anglais de la Côte Occidentale, l'on se demande comment le gouvernement de cette colonie a pu rester si longtemps impassible, alors qu'avec une intervention énergique, accompagnée de quelques cadeaux, il aurait pu faire cesser un état de malaise aussi préjudiciable aux intérêts vitaux de la colonie. J'ajouterai que ces guerres, qui, à vrai dire ne sont pas très-meur-
trières, dégénèrent, presque toujours, en véritables chasses à l'esclave, le profit le plus clair du parti victorieux étant de vendre ses prisonniers.
Cette chasse à Tesclave, déguisée sous le nom de guerre native (i), s'étale dans toute son horreur, à quelques pas de Timportant établissement de Sierra-Leone, et il est bien triste, ne fût-ce qu'à ce point de vue, que le gouvernement, qui se dit ennemi de l'esclavage, ne fasse rien pour s'y oppose^ (2).
Avant de quitter Port-Lokko, il fallait, pour traverser le pays jusqu'à Big-Boumba, obtenir l'autorisation d'Ali Kali, premier cbef du district de Port-Lokko, Singriffa ne venant qu'en second rang en sa qualité d'héritier présomptif de l'autorité suprême.
Ali Kali nous fit appeler pour connaître nos intentions. Nous lui répondîmes que nous allions visiter quelques chefs du pays pour les engager à faire la paix et à ouvrir les routes aux caravanes. Là- dessus, il nous fit cette question embarrassante :
— Le gouverneur de Sierra-Leone sait-il vos projets et vous a-t-il permis d'aller dans l'intérieur ?
— Voyez 1 nous avons trente hommes de Sierra-Leone avec nous ; les aurait-on laissés partir si le gouverneur était opposé à notre voyage?
Ali Kali se contenta de cette réponse et nous en fûmes bien aises, car, en réalité, nous n'avions pas cru devoir prévenir de notre projet le gouverneur de Sierra-Leone.
En d'autres temps nous n'eussions pas hésité à faire cette démarche, ne fût-ce que par déférence envers le chef de la colonie d'où partait l'expédition, mais, précisément à l'époque de notre départ, le gouverneur de Sierra-Leone venait d'accomplir l'annexion violente des Scarcies au grand détriment des maisons
(1) en anglais : Native war — (guerres que se font entre eux les natifs).
(2) Dans l'Intervalle nous avons appris que le gouverneur a fait quelques expéditions militaires dans les environs de Sierra-Léone, et il semble qu'il a pu réussir à mettre un frein à des actes de violence qui devenaient de jour en jour plus insolents et qui menaçaient la sécurité de la colonie.
12 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
françaises et malgré les protestations répétées de celles-ci et des natifs eux-mêmes.
Cet événement, et quelques autres qui n'ont pas leur place ici, avaient créé une situation assez tendue entre les autorités anglaises et les personnes qyi, à des degrés différents, représentaient les intérêts français dans la colonie de Sierra-Leone. Aussi, nous ne jugeâmes pas à propos, à ce moment-là, de divulguer nos intentions, qui auraient pu être mal interprétées, et nous ne sollicitâmes pas un appui sur lequel nous n'osions pas trop compter. Il nous sembla préférable d'user d'une grande discrétion pour faciliter notre entreprise, et nous agîmes en conséquence.
Nous n'avons pas eu lieu de nous repentir de cette résolution, d'autant moins que, dans tout le cours de notre voyage, nous nous sommes toujours donnés pour ce que nous étions, c'est-à-dire de simples marchands explorateurs, n'ayant ni mission ni attaches officielles.
Ces explications nous sont suggérées par le désir de répondre franchement à certaines critiques qui nous ont été adressées au sujet de notre attitude réservée envers l'autorité supérieure de Sierra-Leone.
Ali-Kali nous accorda donc son consentement et mit à la tête des trente porteurs de Port-Lokko un certain Mamadou Kali qui devait nous faire ouvrir la route jusqu'au Limbah.
Les porteurs engagés à Port-Lokko étaient pour la plupart Tintnés ou Sousousy exerçant le métier d'agriculteurs. Parmi eux se trouvaient aussi un Limbah, un Lokko, un Koranko, unSangara et un Mandingue. Nous avions reçu de nombreuses offres de service à Sierra-Leone de la part de ces différentes races, mais nous avons jugé prudent de ne les pas accepter.
Tous ces peuples*Qe l'intérieur placent leur intérêt propre audessus de tout, et nous aurions craint qu'une fois chez eux, ils ne se fissent trop valoir auprès de leurs connaissances et à notre détriment comme ayant guidé des blancs ; aussi, n'en avons-nous engagé qu'un seul de chaque race.
Dans la soirée qui précéda notre départ de Port-Lokko il y eut
un palabre (1) entre les porteurs Timnés que nous venions d'enrôler et nos gen« de Rotombo, Timnés comme eux, plusieurs des engagés de Port-Lokko semblaient, en efîet décidés à suivre l'expédition au-delà de Big-Boumba, lieu où expirait leur engagement, mais ils désiraient savoir où nous les mènerions.
— Où vont vos blancs avec toutes ces marchandises ?
— Nos blancs veulent aller jusqu'au Diolibah et ils ont pris les marchandises pour faire des cadeaux et pour acheter des provisions.
— Mais croyez-vous qu'on vous laissera avancer? Il y a de grands rois sur le chemin du Diolibah qui n'aiment pas les étrangers et qui fermeront la route.
— Nos blancs leur donneront de bçaux présents et des amulettes ; à leurs femmes, ils offriront des colliers de perles , des étoffes et des miroirs ! Pour avoir ces belles choses on les laissera passer.
— Mais si quelqu'un de vous est blessé ou tombe malade en route, ou bien si les sauvages Houbous ou Korankos vous attaquent pour faire des esclaves, que feront vos hommes blancs ?
— Les blancs ont mis dans le contrat qu'ils n'abandonneront personne chez les étrangers. Et qui pourra nous arrêter par la force? Les Congos (hommes engagés à Sierra-Leone) ont des fusils de blancs (c'est-à-dire des fusils à capsules), les autres ont des
(l) Ce mot qui reviendra souvent sous les yeux du lecteur a trois acceptions, c'estun vieux mot féminin d'origine espagnole ; quoique inusité en France, il figure dans quelques dictionnaires. Il signifie : l" uu discours long et inutile ; 2» présent que les commerçants font aux petits rois de la côte d'Afrique; 3» conférence dans laquelle se font ces présents. Par extension (et c'est le cas présent), Palabre, qui à la côte d'Afrique devient masculin, a un quatrième sens : avoir ou assister à xui 'palabre veut dire qu'on est acteur ou témoin d'une discussion plus ou moins animée où s'élaborent de graves questions. A Zanzibar, on dit Kabar pour désigner la même chose.
14 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
coutelas, et puis les blancs ont un gros fusil, qui peut tirer toute
une heure sans s'arrêter Qui peut résister à cela ?. . .
Ils faisaient allusion à mon fusil Vetterli, tirant douze coups de suite sans qu'il soit néoesssaire de recharger. L'exagération qui leur est habituelle avait considérablement augmenté la puissance de cette arme.
— Oui, dirent les Timnés en conclusion, les blancs ont beaucoup de moyens, mais pourquoi voyagent-ils pendant les pluies, alors que le pays peut à peine nourrir ses habitants ? Enfin, allons à Big Boumba et là nous verrons.
En critiquant ainsi la saison que nous avions choisie pour voyager ils avaient bien raison et nous ne tardâmes pas à nous en apercevoir.
Nous partîmes de Port-Lokkole 11 juillet, au grand complet. La caravane marchait à la file indienne le long de Tétroit sentier que nous suivions.
A la tête se trouvait Mamadou-Kali, en sa qualité de guide et de porte-paroles d'Ali Kali de Port-Lokko.
Une trentaine d'hommes le suivaient sous le commandement du sous-chef Ibo. Moustier et Bemba Adama occupaient le centre.
Puis venait le reste de la troupe, derrière laquelle, à quelque distance, cheminait l'Headman Leye (le chef des porteurs), dont une des principales fonctions était d'empêcher les désertions et de stimuler les trainards.
Reader et moi nous fermions la marche. Cette longue procession
était curieuse à voir. Chaque tribu ayant ses habitudes, les Congos portaient leurs fardeaux sur la tête, le fusil pendu à l'épaule, tandis
que les Timnés et les Sousous avaient placé leurs charges dans les
hampas (1).
(l) Sorte de hotte faite avec des baiiibous et retenue aux épaules par des bretelles.
Après quelques heures de marche nous nous arrêtâmes dans un Rotombo. village nommé Rotombo pour y passer la nuit. Le 12, nous avançâmes jusqu'à Mellacorée.
La distance qui sépare Port-Lokko de Mellacorée en passant par Mellacorée. Rotombo est de 18 kilomètres; la voie directe n'est que de 15 kilomètres. On s'avance vers TEst.
Le chef de ce village, Bey Kama, avant de nous laisser partir, nous fit un grand discours.
a — Partout où vous irez dans l'intérieur, invoquez mon nom et « vous serez bien reçus, car c'est moi qui tiens dans la main les (V clefs de la côte. . . Les caravanes qui vont chez les blancs cherce cher du sel et des marchandises passent dans ma ville et je les a traite bien ; aussi mon nom est immortel dans l'intérieur I
« Allez donc en confiance tant que mon nom sera connu, car a personne n'osera molester ceux qui se disent mes amis. . . Mais « retournez bien vite dès que vous n'entendrez plus parler de moi, « car ce doit être un méchant pays que celui où Ton ne connaît « pas le roi Bey Kama I . . . »
Est-il nécessaire d'ajouter qu'à quelques lieues de son village le nom de ce puissant souverain était complètement ignoré ?
Le 13 juillet notre lieu de halte fut Gambia, le 14, Roscint. Gambia.
La distance de Mellacorée à Roscint est, via Gambia, de kilomètres 17 */i. I^e trajet direct n'est que de 16 kilomètres, le compas accuse: E. -h 18* NE.
En vue de Roscint, dans la direction de S. E. -H 10' E. on voit Roscint. une montagne qui doit traverser le Marampa ou le Bampoli, distance : 50-60 kilomètres.
Tous ces villages sont peu distants l'un de l'autre, mais nous éprouvions de grandes diflBoultés à avancer rapidement, tant à cause des pluies continuelles qui rendaient la marche extrêmement fatigante, qu a cause des efforts que faisait chaque chef de village pour nous retenir et pour obtenir le plus fort cadeau possible en échange du cadeau insignifiant au moyen duquel il nous souhaitait la bienvenue. De plus, lorsque, après avoir marché quatre ou cinq heures, nous entrions dans un village, les habitants avaient bien
16 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
soin de nous dire et de répéter à nos gens que la prochaine halte était éloignée de 6 à 8 heures de marche et que le chemin était très mauvais. Nos hommes, effrayés à l'idée de porter leurs lourds fardeaux pendant de longues heures encore, avant de trouver un gîte pour la nuit, refusaient d'avancer et force nous était de rester.
Nous nous arrêtions donc, mais le lendemain nous nous apercevions qu'on nous avait trompés, et que le village voisin était beaucoup plus rapproché qu'on ne nous l'avait dit.
Justement irrités de ces manœuvres, nous fîmes appeler le soir du quatrième jour, nos chefs interprètes et les guides et nous leur adressâmes de vifs reproches sur leur conduite.
A la suite de ce palabre, il fut décidé que l'on marcherait au moins six heures par jour, sans tenir compte des avertissements des chefs des villages que nous aurions à traverser. Robanneh. Le 15 juillet, à six heures du matin, nous quittâmes Roscint et à dix heures nous étions arrivés à Robanneh. De Roscint à Robanneh il n'y a que 14 kilomètres indirectement et directement 13. Le compas indique : E. + 18 N E.
Lorsqu'après avoir fait la cuisine nous voulûmes nous remettre en route, la comédie des jours passés commença.
Le chef de Robanneh vint nous supplier de ne pas aller plus loin ; le prochain village était très éloigné, nous dit-il, la route affreuse ; il y avait deux rivières à traverser et nous ne trouverions pour les franchir que deux petites pirogues portant chacune seulement trois hommes à la fois
Toutes ces belles raisons ne modifièrent pas notre résolution ; nous n'avions aucune confiance en lui et nous le lui dîmes.
Malgré ces avertissements nous fîmes donc partir nos hommes à une heure et demie, mais nous fûmes bientôt à même de constater que le chef de Robanneh avait dit vrai, par exception.
Il nous fallut faire près de dix-huit kilomètres dans un terrain vaseux, fortement détrempé par les pluies et sur lequel nous ne pouvions avancer que lentement en ayant' soin de marcher sur des racines d arbres coupés et des débris d'herbes et de roseaux qui formaient un sol un peu plus résistant* Mais , malgré toutes ces
précautions, nos pauvres porteurs , gênés par le fardeau qu'ils avaient sur la tête, tombaient souvent et plus d'un s'enfonçait dans la vase jusqu'au genou. Il fallait alors l'aider à se retirer, lui remettre sa charge sur la tête pour recommencer la même manœuvre un peu plus loin.
Les hommes de Sierra-Leone, quoique moins chargés que les Timnés, se montrèrent, en général, plus maladroits et c'est réellement étonnant que nous n'ayons pas éprouvé d'accident grave pendant cette marche désespérante.
Enfin, à la tombée de la nuit, nous rencontrâmes une des rivières dont nous avait parlé le chef de Robanneh;. après l'avoir franchie nous ne tardâmes pas à arriver sur un plateau isolé où il fut décidé que nous passerions la nuit.
Une cabane et quelques hangars abandonnés nous servirent d'abris.
Mon compagnon de route et moi nous prenons possession de la case, mais le sol et le lit en terre sont tellement pénétrés d'humidité qu'il faut nous coucher sur des malles pour ne pas être dans l'eau toute la nuit.
Nous appelons le sous headman (sous-chef des porteurs) pour qu'il fasse ranger les malles en conséquence ; il donne les ordres aux Timnés, mais ceux-ci, s'apercevant qu'on leur impose beaucoup de corvées dont sont dispensés les Congos (hommes de Sierra-Leone), refusent d'obéir. Le sous-chef se laisse aller à frapper un Timné, celui-ci tire son sabre, ses compatriotes en font autant et menacent les Congos, qui arment leurs fusils et se disposent à se défendre»
On nous prévient et au milieu d'une pluie torrentielle, nous nous élançons entre les combattants et les forçons à mettre bas les armes. Peu à peu l'agitation se calme, chaque groupe se retire à part et la nuit se passe sans autre incident.
Le lendemain matin, au moment de faire l'appel, nous voyons nos Timnés de Port-Lokko se diriger vers la rivière pour rebrousser chemin. Le guide, que nous a donné Ali-Kali, court après eux, crie au piroguier de ne pas les passer et réussit à les atteindre*
J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Dans un long discours, il les engage à revenir au camp et à nous accompagner. Finalement ils consentent, mais à condition que le sous-chef soit destitué et que nous nommions à sa place un Timné de notre factorerie de Rotombo, ce qui fut accordé. Toncomba. 16 juillet. — Nous quittons le plateau mais nous retombons bientôt dans une route semblable à celle parcourue la veille, quoique beaucoup moins longue. Sur les dix heures nous entrons à Toncomba, dû nous avons la chance de pouvoir acheter un bœuf contre un bon sur notre factorerie de Rotombo.
Comme depuis quelques jours nos hommesn'ont pas mangé de viande, la vue de cet animal leur remonte le moral et leur fait oublier leurs querelles et leurs fatigues.
Dans la soirée nous demandons la peau du bœuf pour l'étendre sur notre lit de terre; on nous répond que lesTimnés Tout mangée.
Grande est notre surprise, mais nous devons nous rendre à Tévidence, car un de nos hommes nous porte, comme pièce de conviction, un morceau cuit et à demi dévoré.
Matamba. 17 juillet. — Nous nous arrêtons aujourd'hui au village de Matamba qu'entoure une petite forêt de beaux arbres, auxquels sont suspendues beaucoup de ruches d'abeilles, les indigènes de la localité s'adonnant particulièrement au commerce du miel.
Le pays, depuis Port-Lokko jusqu'à Robanneh est beau. — Le rîz, au moment de notre passage, promettait de donner un beau rendement. De Robanneh à Toncomba, la terre est désolée, rien ne pousse en dehors de quelques herbes sauvages — de loin en loin, on aperçoit un groupe d'arbres. Parfois dans la plaine nous avions sous les yeux le spectacle de plusieurs groupes d'éminences singulières, qui de loin ressemblaient à des troncs d'arbres carbonisés. En nous approchant, nous trouvions que c'étaient des nids de termites ; quelques-unes de ces constructions cylindriques dont le diamètre était de 1 */« à 2 pieds, atteignaient une hauteur de 8 à 10 pieds, ces ingénieuses fourrais ayant bâti étage sur étage pour échapper aux inondations de l'hivernage qui changent la plaine en marécage.
De Robanneh à Matamba en passant par Toncomba la distance
est de 46 kilomètres — en ligne directe, il n'y en a que 21, — Le compas indique E-H 18*N E... Toncomba est en dehors de la route de Matamba et se trouve à 8 kilomètres N. E. de Robanneh. Pour traverser seulement cette plaine vaseuse, nous avons perdu plus de la moitié du chemin direct.
18 juillet. — A peine sortis de Matamba nous rencontrons un affluent du Petit Scarcies dont le passage nous prend près de deux heures.
Au moment de nous remettre en marche, il s'élève une discussion entre un de nos Timnés et un habitant du village ; dans la bagarre celui-ci est légèrement blessé à la main. Là-dessus les gens du pays s'ameutent, déclarent que la route est fermée et que pour passer il faut leur donner la valeur de deux esclaves en marchandises.
Après un palabre, qui dura près de deux heures, nous leur don* nons 2 pièces d'indienne et 4 yards de guînéeetils nous laissent partir.
Vers midi, nous arrivons à RocrifB (demeure du diable) dont Rocrilfi. le chef est Jafîatia (l'homme qui arrange les disputes, sorte de juge de paix).
Le chef est absent et nous devons l'attendre. Pour nous faire prendre patience on nous donne un mouton.
Dans la nuit du 19 au 20 arrive Jaffatia. Il veut nous garder un jour de plus et nous offre un bœuf si nous consentons à rester. Nous refusons, car notre provision de riz est à la veille d'être épuidée et nous ne pouvons nous ravitailler qu'à Bîg Boumba, où, d'après le dire des indigènes, nous devons trouver ce grain en pleine maturité.
Au moment du départ survient un incident désagréable, le headman nous informe que Charles Bavers, un de nos hommes, est trop malade pour nous suivre. Nous le laissons avec son frère pour le soigner et le recommandons au chef. — Ils devaient nous rejoindre tous deux après sa guérison, mais il est probable que sa maladie a été de longue durée, car en retournant nous les avons retrouvés à Rotombo.
J. ZWËIFEL ET M. MOUSTIER.
Ce village (Rocriffl, près Coba-Town) qui est entouré de petites collines de granit est à 11 kilomètres de Matamba et en ligne directe à 8 kilomètres, le compas indique N.
Nos premiers ennuis pour Talimentation de nos , hommes commencent ici; le riz vient de finir et la récolte est en retard. Nous ne pouvions guère faire porter plus de dix sacs attendu que le personnel nous faisait défaut — depuis Mellacorée jusqu'ici nous avions loué 5 ou 6 hommes chaque jour et il nous fallait les nourrir. Pendant les deux premières journées, les Congos voulaient faire la cuisine trois fois par jour. Ils s'imaginaient que c'était comme à bord des navires et que les repas avaient lieu d'une façon réglée. Nos provisions consistaient en riz, sel, avec une petite quantité de sucre, café, thé, un baril de biscuit et quelques boites d'extrait de viande de Liebig ; tant que nous avons eu assez de riz, nous avons conservé les biscuits pour les chefs de l'expédition. Le riz étant presque épuisé, nous étions obligés de les partager avec nos gens et nous appréhendions d'être à sec dans deux ou trois jours. On nous fit espérer qu'à Big Boumba nous trouverions à renouveler notre provision de riz.
Rocounsou. Nous disons donc adieu à Jaffatia le 20 au matin et nous faisons route jusqu'à Rocounsou dont le chef Kaô (Cow, d'après l'orthographe anglaise) nous reçoit avec beaucoup de prévenances. Masellé. 21 juillet. — Nous arrivons à Masellé après avoir marché constamment sous une pluie battante. Nous trouvons le village inondé et plein de vase. Le chef Goba ne veut pas nous laisser partir le lendemain, mais nous dédommage du retard en nous faisant cadeau d'un bœuf.
De Rocrifli à Masellé, le trajet comporte 10 kilomètres indirectement et 8 kilomètres directement, le compas indique N. E.
De Masellé à Rocounsou, il y a, en voie directe, 6 kilomètres et 10 kilomètres indirectement.
Le compas est à E. La route entre ces deux derniers points est rude à cause des collines à monter et à redescendre constamment. Nous avons indiqué sur la carte que le voyage de retour de Matamba à Rocounsou, en plaine, est de 20 kilomètres indirecte-
ment et de 17 kilomètres directement. Au compas, nous relevons N. E. + 15 E.
Dans ces trois villes : Rocriffl, Rocounsou et Masellé, nous avons trouvé nombre de guerriers qui nous demandent à grands cris des « baisom » (croix), pour les préserver des coups de fusils.
23 juillet. — Partis de bon matin de Masellé, nous ne nous arrê- Romankeh. tons qu'à Romankeh, village limbah qui est la dernière station avant Big-Boumba. Notre désir d'arriver dans cette ville nous a fait franchir 45 kilomètres ce jour-là.
Enfin> le 24, nous nous dirigeons sur Big-Boumba où nous arrivons d'assez bonne heure, après avoir traversé une branche du petit Scaroles sur un pont de lianes de 30 mètres de long environ.
De Rocounsou à Big-Boumba, via Boumbadi et Romankeh, il y a, indirectement, 34 kilomètres^ et directement 29. Jusqu'à Boumbadi, le compas accuse N. N E., de Boumbadi à Big-Boumba N E. Nous avons noté sur la carte, le retour de Rocounsou à Masoumbouqui est en trajet direct, 14 kilomètres, indirect 16 Compas N E + 5 E. De Masoumbou à Big-Boumba, il y a, directement , 14 kilomètres et 18 indirectement. Le compas marque N. N E.
Le terrain dePort-Lokko jusqu'à Big-Boumba est alluvial et à peu près plat. A Big-Boumba, l'aspect change et la région pierîreuse commence.
Avant de continuer le récit de notre voyage, nous trouvons utile Wmm et otagei de donner quelques renseignements succincts sur la configuration *«» T™"*»et les habitudes du pays que nous venons de parcourir.
Le pays Timné s'étend, d'une part, depuis la colonie de Sierra- Leone jusqu'au Limbah ; d'autre part, depuis le Mendi jusque dans le Sousou.
Il est divisé en plusieurs districts principaux : le Port-Lokko, le Marampa, le Yoni, le Quoyah (1), le Bampoli, etc.
(l) En anglais: Quiah.