J. ZWEIFEL et M. MOUSÏIER
lonn et uiget À la tête de chacun de ces districts se trouve un roi, mais dont das Tiinite. Tautorité est très-restreinte, surtout dans la région que nous avons traversée.
En fait, chaque village a son chef qui est presque toujours un guerrier absolument indépendant. Cette circonstance fait que Ton voyage très-lentement, car chaque chef se considère comme un personnage important et cherche à retenir les voyageurs dans le but de les exploiter d'une manière quelconque. En général, il les rançonne sous le prétexte le plus futile. Quelquefois, suivant l'humeur du chef ou le caractère du visiteur, il y a échange de cadeaux, mais toujours, bien entendu, au grand profit du chef, qui retire le double et le triple de la valeur qu'il a pu donner.
La population est, dans tout le pays, des plus mélangées. On y rencontre, en dehors des Timnés, qui, naturellement, dominent, des Lokkos, des Limbahs, des Saflrokos, des Mandingues, des
Soussous, des Foulahs, etc ; chacune de ces races a un idiome
et des usages qui lui sont particuliers ; aussi, forment-elles généralement des agglomérations distinctes qui se régissent ellesmêmes d'après leurs propres coutumes. Il nous a semblé que malgré la confusion de langages et de mœurs, tout ce monde vivait en assez bonne intelligence.
Le peuple Timné, auquel s'appliquent plus particulièrement les observations qui vont suivre, a dû occuper une grande partie de la côte jusqu'au Rio-Nunez, car les Landoumans de cette rivière ont les mômes mœurs et la môme langue que les Timnés et ont évidemment la môme origine.
Ces deux peuplades sont actuellement séparées par les Sousous et Ton peut admettre que ceux-ci, ayant quitté les plateaux du Solima et du Foutah-Dîallon, ont, dans leur marche vers la côte, refoulé les premiers habitants du sol, partie dans le Nord, partie dans le Sud, formant ainsi deux tronçons relativement faibles d'une race jadis puissante et nombreuse.
Voici comme exemple de la similitude de ces deux langues, les nombres cardinaux de un à dix, en Timné et en Landôuman.
TIMNÉ.
LANDOUMAN.
Un
Binn; kinn; ninn.
Yerinn ; breunn.
Kinn.
Marina.
Deux
Trois
Sâs.
Massas.
Quatre
Yânlé ; bànlé.
Yànlé.
Cinq
Damatt.
Damatt» |
Six
Roukinn ; damterriguinn.
Damattyerinn.
Damatt kinn. u
Sept
Damatt derinn.
Huit
Damatt sâs.
Damattersas.
Neuf
Damatt yânlé.
Damatt yànlé.
Dix
Dôfott.
Pou.
Bien que le voisinage de la côte et le contact continuel avec un centre aussi important que Sierra-Leone aient notablemenl amélioré les conditions matérielles du peuple Timné, il n'en est pas moins resté réfractaire à toute influence morale sérieuse de la civilisation. Plusieurs missions protestantes se sont établies chez eux, mais quelques-unes ont dû peu à peu se retirer devant rînsuccès manifeste de leurs efforts (1).
J'aurai brièvement dépeint les mœurs extérieures des Timnés en disant qu'ils travaillent pendant une partie de la journée, et dansent presque toute la nuit en s'accompagnant du bruit assourdissant de leurs troncs d'arbres creux et de leurs tambours.
Ce sont les femmes qui cultivent les champs et font les travaux les plus grossiers ; les hommes sont assez paresseux, et une de leurs principales occupations est de coudre leurs vêtements.
Un des traits caractéristiques des Timnés, est la facilité avec laquelle ils disposent de la liberté de leurs semblables : à la moindre dispute, celui qui a tort ou qui est le plus faible est vendu par son adversaire. Cela arrive notamment dans les cas d'infidélité conjugale, le mari outragé ayant le droit de vendre l'amant et même la femme coupable, si bon lui semble.
(1) Entr'autres celles de Mahileh et de Makihitt.
24 J. ZWEIFEL et M. MOUSTIER.
l0ui et uigat II semble incroyable, mais il n'est que trop vrai, qu'il arrive des Tijuài. fréquemment que des parents vouent' leurs propres enfants à l'esclavage. Ils ne les vendent pas directement, comme ils le font des autres esclaves, mais ils les mettent en gage lorsqu'ayant • encouru une amende ou contracté des dettes, ils n'ont pas d'autres moyens de se libérer. L'enfant, ainsi mis en gage, peut être racheté par ses parents, mais il est bien rare que ceux-ci puissent ou veuillent le faire, et c'est ainsi que souvent la captivité devient définitive pour le malheureux être abandonné de sa famille.
Pareil usage n'existe pas chez les Sousous ni chez les Mandingués, qui ne vendent ni n'achètent leurs compatriotes, et cette différence seule sur un point aussi délicat, témoigne de la supériorité de ceux-ci sur les Timnés.
Les Timnés sont polygames, et le degré de richesse d'un Timné se mesure d'après le nombre de ses femmes. Comme je l'ai dit plus haut, ce sont celles-ci qui travaillent et suppléent aux besoins du ménage.
Le mariage des Timnés est très-libre. Lorsqu'un homme maltraite une de ses femmes, celle-ci a le droit de retourner chez ses parents et de se remarier. Si la femme est infidèle, le mari peut la chasser et, dans certains cas, la vendre.
La femme enceinte travaille jusqu'au dernier moment et reprend son travail généralement dès le lendemain de ses couches. Le nouveau-né, aussitôt après sa venue au monde, est plongé dans l'eau.
Les mères ne sèvrent leurs enfants que très tard, quelquefois après deux ans, ce qui fait qu'une femme Timné, après avoir eu deux ou trois enfants, semble beaucoup plus vieille qu'elle ne l'est en réalité.
Les enfants jumeaux nouveau-nés et qui tombent malades ont un fétiche particulier, qui se compose de quelques morceaux de bois ayant la forme de fourchette, que l'on plante dans le sol à l'entrée du villlage et que l'on entoure d'une palissade. C'est là que les mères vont faire leurs présents et implorer du fétiche la guérison de leurs enfants.
Lorsqu'un membre de la famille meurt, tous les parents se réu- Itton et uagei nîssent pour crier et se lamenter, en se roulant à terre, les cheveux ^ '""*»• défaits et déchirant leurs vêtements. Le village tout entier, parfois, prend part à ces démonstrations de deuil. Lorsque le mort est enterré, tout ce monde se met à danser, à boire, et cela dure souvent deux ou trois jours.
La circoncision est obligatoire chez les hommes et chez les femmes ; à cette occasion ils restent un mois et souvent deux mois dans les forêts consacrées à cette cérémonie. Aller dans le Boundou est Texpression indigène.
Les Timnés honorent beaucoup leurs mères; lorsqu'on les insulte ils disent toujours : « Frappe-moi, mais n'insulte pas ma mère qui m'a donné la vie. »
« Quand un Timné se noie dans un fleuve, l'usage exige que sa dépouille ne soit pas enterrée dans le village ; on creuse une fosse au bord du fleuve môme, de façon à ce que l'eau passe dessus. Ils considèrent que le fétiche du fleuve ayant exigé cette victime il faut la lui abandonner ; sinon un autre individu du village subirait bientôt le même sort.
La plupart des Timnés sont païens et idolâtres ; quelques-uns sont convertis à l'islamisme mais n'en pratiquent guère les maximes, notamment en ce qui concerne l'abstinence de boissons fermentées.
Au-dessus de la porte d'entrée des cases des Moris (les Mahométans), l'on voit suspendus des sébés (feuillets détacljés du Coran). Chez les idolâtres, cette place est réservée à des pierres, enveloppées de coton ou de guinée, qui ont, sans doute, la même vertu tutélaire que les versets du Coran.
Bien qu'idolâtres, les Timnés ne manquent pas de vous saluer par ces mots : Que Dieu voua assiste /ou, : Que Dieu veille s^ir votre tête! Et quand on leur demande : « Mais pourquoi parlez-vous de Dieu puisque vous n'y croyez pas ? » ils vous répondent : « Oui, c'est Dieu qui nous a donné la vie et qui a tout créé, mais il est si loin qu'il ne peut pas s'occuper de nous et qu'il n'entendrait pas nos prières si nous lui en adressions. »
îft X zwsTFSL BT ». xorsiTEa.
LéS TitMaÉ» Siyat très sa^iersiâ&ieax ; ils croient aiax sorciers et msx iTjfz^^èr^ qui se changeot en carnans et eo iéopartis» et les r&irMeai érionsémesd ; aussi U^sts lois à cet égard soat-eltes des pi'is sévéïres. Toot individa coDraioco, oa s&ovent simplemeat no'ip^ifïoéy de sorcellerie est brôIé et ses biens sont coofisqnés par k chef on partagés entre les gens du Tillagc.
Bien plus, lorsqoe, par basard, on léopard oa on caïman a tné qiidffx^tm dans nn village, ce village doit être, d après la loi, cornpf-^tement évacué et détruit, et une forte amende est infligée aux rnerabres de la famille à laquelle appartenait la victime, car, disent les cbefe : < il faut que votre famille soit bien scélérate et ait commis bien des crimes pour que Dieu envoie pour vous punir des léopards ou des caïmans. »
Mê H fm$, n existe chez les Timnés une secte politico-religieuse particuliëre, une façon de franc-maçonnerie indigène, qui porte le nom de Porro. Les hommes seuls en font partie. (Pareille institution existe dans quelques tribus voisines. C3iez les Mandingues, elle prend le nom de Simon.)
Les affiliés à cette secte jouissent d'un grand prestige et savent en faire usage ; aussi les recrues ne manquent-elles pas.
Tout enfant que ses parents destinent au Porro est remis, à l'âge de neuf à dix ans^ à un des prêtres de Tassociation. (Je me sers de cette expression pour désigner ceux des initiés auxquels est confiée réducation des jeunes adeptes). Cet enfant est conduit dans la forêt du Porro et reste là pendant plusieurs années, quelquefois dix ans de suite, sans revoir son village ni ses parents. On lui fait, sur le dos et sur le bras, des incisions^ des tatouages qui devront le faire reconnaître plus tard pour un affilié ; on lui enseigne le dialecte Porro composé surtout de noms de plantes et d'animaux ayant des significations particulières. Il apprend à connaître les vertus des plantes, à préparer les médecines et les poisons, à se déguiser, et, enfin, à faire la guerre de surprises familière à ces pays, et pour laquelle son long séjour dans les bois lui donne des aptitudes toutes spéciales. En un mot, on l'instruit dans tous les secrets de l'association, après qu'il a prêté le serment de ne jamais les divulguer.
Les parents sont obligés de nourrir leurs enfants pendant tout le temps de leur initiation ; c'est un homme du Porro qui leur sert ' d'intermédiaire. *
Lorsque les prêtres trouvent que leurs élèves sont suffisamment instruits, ils préviennent les villages voisins que le Porro va rentrer et que les jeunes gens vont retourner dans leurs familles.
Le jour venu, toutes les femmes et les gens qui n'appartiennent pas au Porro, se renferment dans leurs cases. Le prêtre du Porro passe alors et jette un pot de terre ou de fer cassé devant les cases des parents auxquels Tenfant ne peut être rendu, soit parce qu'il est réellement mort, soit, ce qui arrive quelquefois, parce qu'il a été vendu.
La mère n'a pas le droit de demander de quelle maladie son enfant est mort, ni le lieu de sa sépulture. On lui dit simplement : « le Porro l'a mangé » et elle doit se contenter de cette réponse.
Dans le Quiah, un homme appartenant à la secte du Porro ne peut devenir roi, mais, dans le Yonî, le Marampa et le Massimerah, il faut être, au contraire, du Porro pour obtenir cette dignité.
Nous avons avec nous trois de ces hommes du Porro, mais ils regrettent tous d'en être, à cause de l'isolement où cette qualité les met en pays étranger.
Il m'a semblé que les gens du pays que nous venons de parcourir Guitare, s'adonnent avec une certaine activité à la culture et qu'ils commencent à apprécier la valeur des produits qui servent d'échange avec les Européens.
W. Reade dit, en effet, dans la relation de son voyage. (Swanzy Expédition) qu'il a trouvé, de Port-Lokko à Big Boumba, des forêts de grands arbres : il n'y a que dix ans d'écoulés et déjà tout a changé d'aspect. Partout où nous avons passé, nous avons trouvé peu de bois, mais, par contre, beaucoup de champs de riz, d'arachides, de sésames et de manioc ; d'autres grands espaces étaient incultes, mais semblaient avoir été déboisés pour recevoir des semences.
Le palmier est le seul arbre qui se trouve en grand nombre, sur-
^ J, ZWEIPEL ET M- MOrSTlEK.
toit ''Janîï le Lokko et le Lîmbah, el U existe même raie loi du pays qû condamne à l'esclavage tout homme qaî coope on jeone palrruer, flMtelif Nil. I.ed Tîmnés ont des nsages assez curieux pour l'élection de leurs roîs.
Quand un roi meurt, ses sujets ne disent jamais : t Notre roi e%i mort, » Mais : notre roi est malade. L'étranger ignorant, qui a la malencontrease idée de leur rappeler que leur roi n'est plus et qu'il faut en nommer un autre s'expose à une forte amende, t Notre roi n'ei^t pas mort, disent les vieux chefs, puisque ses lois existent toujours, »
Cependant, il faut pourvoir au remplacement du défunt ; les chef» se réunissent et désignent le futur roi, qui est aussitôt enfermé dans une case où il doit rester jusqu'au moment de son élection définitive,
I^ veille de ce jour-là ses futurs sujets ont le droit de le battre et il paraît qu'il ne se font pas faute d'appliquer cet usage dans toute sa rîgtieur. Aussi, arrîve-t-il souvent que ces malheureux rois ne survivent pas longtemps à leur avènement, ce qui explique que, lorsque les principaux chefs de la tribu veulent se débarrasser d'un individu qui leur porte ombrage, ils le nomment roi.
On n*enterre pas généralement les rois timnés du Bamboli, du Yonî et du Marampa ; leurs corps sont jetés dans les broussailles ou dans la rivière, et servent de pâture aux animaux. Il est assez rare, dit-on, qu'un roi timné meure de mort naturelle.
Dans les dictrîcts non soumis au régime de l'élection, le pouvoir se transmet du père au frère et non du père au fils. Il en est de môme dans les questions d'héritage.
Afin d'encourager les comptoirs de la côte à leur accorder des crédits, les Timnés ont édicté une loi d'après laquelle chaque Timné est personnellement responsable des dettes contractées par d'autres Timnés de sa tribu. Ainsi, le créancier d'un traitant timné, s'il ne reçoit pas son paiement à l'époque fixée, a le droit d'arrêter un Timné du même pays, de lui enlever ses produits ou de le retenir on otage jusqu'à ce qu'il soit payé ; mais le Timné saisi a,
de son côté, le droit, une fois mis en liberté, de réclamer du mauvais débiteur le double et le triple de la valeur qui lui a été confisquée, et môme de le vendre, s'il a affaire à un individu insolvable et que la famille de celui-ci ne puisse ou ne veuille le libérer.
Cette loi, qui peut paraître injuste, est appliquée bien rarement, car le Timné auquel il a été fait un crédit cherchera toujours à satisfaire son créancier, à lui donner de ses nouvelles s'il ne peut descendre à la côte en temps voulu, et finalement à le payer pour échapper aux conséquences qu'aurait pour lui l'arrestation d'un de ses compatriotes, conséquences qui sont ou la ruine complète, ou la perte de la liberté.
De Big-Boiimba à Falabah.
Big-Boumba est la capitale du Limbah et le lieu de résidence Big-Boumba. du roi Seloki (loup).
C'est une des plus jolies villes que nous ayons vues dans l'intérieur. De trois côtés elle est entourée de hautes montagnes de granit, sur le sommet desquelles s'élèvent comme des forteresses deux pics principaux : le Kiring et le Kakogouda. Une belle cascade s'échappe du flanc d'une des montagnes.
La plaine, passablement boisée, est bien cultivée ; nous y rencontrons les premières plantations de coton et nous trouvons dans la ville un grand nombre de tisserands qui fabriquent les bandes de coton si connues sur toute la côte.
Le roi Seloki nous reçoit fort bien ; c'est un bel homme, d'une haute stature, très-robuste. Il parle couramment le limbah, le lokko, le saffroko, le timné, le mandingue, le sousou et le foulah. Quoiqu'il ait la facilité de s'exprimer en six dialectes, il ne sait ni lire ni écrire. Il a des secrétaires foulahs et mandingues. Il nous donna, ainsi qu'à nos gens, de belles cases. Nous lui demandâmes du riz, mais, à notre grand chagrin, il nous dit qu'il n'était pas encore mûr et qu'il était impossible de s'en procurer. Il
30 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
nous envoya du manioc, du mil et le lendemain deux bœufs, et nous pria de rester quelques jours chez lui. Nos gens ayant besoin de repos, nous prièrent d'accepter et nous consentîmes à y séjourner jusqu'au 28.
L'avant-veille de notre départ, Seloki nous fit appeler et nous dit :
« Je suis Tami des gens de la mer et je fais de mon mieux pour « tenir la route ouverte aux caravanes des Sangarahs et des Soli- « mas. L'an dernier, j'ai fait la guerre à un brigand qui pillait les « voyageurs entre le Koranko et le Solimah et j'ai dû dépenser a tous les vivres de mon pays pour nourrir les guerriers que j'ai a appelés à mon aide. C'est pourquoi vous trouvez partout la « famine maintenant. J'ai réussi à tuer cet homme, et vous avez « dû rencontrer à Rocriffi les premières caravanes de Sangarahs « qui commencent à descendre. Mes gens aussi vont à la côte, car « mon pays est fertile et produit beaucoup de sésames et de palce mistes. »
Cette déclaration lui valut nos chaleureux compliments, mais il continua :
« Je ne suis pas content d'Ali-Kalî, de Port-Lokko, ni des autres « chefs tîmnés.. Au lieu de m'aider à garder la route ouverte, ils « permettent que l'on pille et même que l'on vende les étrangers et « mes propres sujets.
« n n'y a pas longtemps, un nommé Mamadou, frère de Kourî « Bamp, a saisi cinq de mes gens qui n'avaient commis aucun « délit; aussi, pour me venger d'Ali-Kali je devrais saisir les « trente tiranés que vous avez pris à Port-Lokko et les retenir en a otages jusqu'à ce que mes gens me soient rendus.
« Pour continuer votre route je vous donnerai un guide et des « porteurs de Big-Boumba. »
Tous nos Timnés nous regardaient avec frayeur et semblaient
nous demander si nous les abandonnerions. Ils savaient fort bien
que Seloki avait dit vrai, et que les usages africains rendaient les
représailles de la part de celui-ci très justifiables.
Mamadou Kali, leur chef et l'envoyé d'Ali Kali, se dressa et répondit à Seloki :
a Roi Selokî, notre liberté et notre vie t'appartiennent. On t'a « offensé et tu es le maître de la route ; mais nous accompagnons « les hommes blancs qui ont promis de nous protéger et qui ne a continueront pas leur chemin si tu nous arrêtes. Alors on ne dira (( plus que tu es un roi hospitalier, et il y aura beaucoup de pala- « bresavec Big-Boumba pour avoir empêché les hommes blancs « d'avancer avec leurs marchandises et leurs présents.
« Éh bien! voici ce que je te propose ;
« Dix hommes d'entre nous doivent retourner à Port-Lokko ; je « les chargerai d'un message pour Ali-Kali auquel je ferai con- « naître tout ce qui s'est passé. Si, à notre retour, Ali Kali ne t'a « pas rendu justice, tu pourras nous retenir. »
A notre tour, nous prîmes la parole, l'un après l'autre, pour faire comprendre àSeloki que nous étions étrangers aux faits dont il se plaignait et que, d'après nos engagements avec les Timnés, comme d'ailleurs, d'après les lois de notre pays, nous ne pouvions, sous aucun prétexte, permettre qu'on molestât nos compagnons pour un délit qu'ils n'avaient pas personnellement commis.
Seloki ajourna sa réponse au lendemain pour n'avoir pas l'air, croyons-nous, de céder de suite à nos instances.
Pendant la nuit, les dix Timnés qui devaient retourner à Port- Lokko prirent la fuite ! . . .
Le lendemain, Seloki nous fit de nouveau réunir et nous déclara que, pour donner une preuve de son amitié à ses amis blancs, qui étaient venus de si loin pour le voir, il consentait à laisser partir nos Timnés sans condition.
Il va sans dire que nous dûmes reconnaître cette condescendance par un large cadeau.
De plus, avant de partir, nous adressâmes deux lettres. Tune à Ali Kali, l'autre à la factorerie de Rotombo, pour leur recommander de faire droit aux réclamations de Seloki et de nous épargner ainsi des désagréments à notre retour.
D'après nos accords, l'engagement des Timnés de Port-Lokko expirait à Big-Boumba. Mamadou Kali et vingt de ses compagnons se décidèrent à nous suivte ; nous en fûmes très satisfaits,
J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Eaténé.
Gowana.
car c'étaient, en général, des hommes solides et dévoués, et nous comptions sur eux pour tenir en échec les gens de Sierra-Leone qui, outre leur mollesse au travail, se plaignaient toujours, notamment au sujet de la nourriture.
Nous engageâmes, en outre, à Big-Boumba une vingtaine de porteurs afin de pouvoir alléger les charges de nos hommes, car il nous importait de franchir aussi rapidemeut que possible la région accidentée et, à plusieurs égards dangereuse, qui sépare Big- Boumba de Katimbo.
Le roi Seloki, de son côté, nous donna le même guide qui avait accompagné Reade, soit Linseni, qui devait nous accompagner jusqu'à Falabah.
Le 28 juillet, nous nous éloignons de Big-Boumba. Nous ne tardons pas à nous apercevoir qu'on n'a pas exagéré les difficultés de la route : à peine avons-nous péniblement gravi une hauteur qu'il faut descendre un sentier abrupt pour arriver au pied d'une colline plus élevée encore, et ainsi de suite, la chaîne de montagnes s'étageant régulièrement pendant un parcours assez long et nous faisant faire ainsi des montées et des descentes qui usent nos forces.
Vers le soir, nous nous arrêtons au village de Katéné, perché au sommet d'un rocher escarpé que nous n'avons atteint qu'au prix de beaucoup d'énergie, tant nous étions exténués. Plusieurs hommes se sont blessés dans la journée, soit en glissant dans les descentes trop rapides, ou en tombant dans les excavations assez profondes qui se trouvent par ci, par là, au milieu du chemin.
29 juillet. — Partis de bon matin, nous arrivons vers neuf heures à Cowana, dont le chef. Bore, est le frère du roi Seloki. Bore est absent, mais les gens du village se montrent très-bien disposés en notre faveur et nous prient d'attendre son retour, car, disentils, Bore leur fera des reproches s'ils laissent partir les blancs, les amis de son frère Seloki, sans qu il ait pu leur présenter ses hommages. «
De pareils hommages nous coûtant assez cher, nous déclarons à ces braves gens qu'il nous est impossible de passer plus d'une nuit
dans leur village. Malgré ce refus, Us nous logent dans la maison même de leur chef. Cette maison est solidement construite en forme de batterie et a un étage, chose assez rare dans ce pays.
De Big Boumba à Cowana, via Katéné, le trajet pénible à travers les montagnes mesure directement 12 kilomètres. Le chemin indirect est de 22 kilomètres. La route est au compas N E.
Le 30, nous n'avançons que très lentement, tant la route est devenue impraticable à la suite des pluies des jours derniers. Les noirs ayant Thabitude de marcher Tun après Tautre, et d'établir ainsi un sentier très étroit, il arrive que, lorsqu'il a plu abondamment, ces sentiers deviennent autant de canaux plus ou moins profonds et dangereux à suivre. Aussi Teau nous monte parfois jusqu'à la ceinture et au-dessus, nos porteurs trébuchent et se blessent, les charges se mouillent, si bien qu'au bout de quelques heures nous nous arrêtons au petit village de Maconté pour nous réposer et nous préparer à faire une bonne journée le lendemain. Ne pouvant pas nous procurer du riz à Maconté, nous engageons Linseni à prendre les devants avec quelques hommes pour acheter des provisions avant notre arrivée au point de halte. De Cowana à Maconté, à travers les montagnes, la distance indirecte est de kilomètres 14 */i ; directe 10. Le compas indique : NE.
Le 31, nous poussons jusqu'à Mangue, village populeux, entouré d'une forêt d'arbres très grands et très droits qui pourraient être utilisés pour la mâture.
La tentation nous prend de graver nos noms sur deux des plus beaux arbres, dont l'un se trouve à l'entrée, l'autre à la sortie du village. A peine avons-nous terminé, que le chef prévenu appelle les habitants, leur montre notre ouvrage et fait nettoyer soigneusement la place tout autour de ces arbres. « Malheur à qui touchera ces arbres, dit-il ; ces hommes les ont ensorcelés, car ils doivent être en rapports avec le diable puisqu'ils sont blancs comme lui...» Grâce à quelques yards d'étoffe, nous nous réconcilions avec ce personnage auquel nous tâchons de faire comprendre que ces signes taillés dans les arbres doivent, au contraire, attirer sur son
village toutes sortes de choses heureuses.
Maconté.
Mangue.
34 J. ZWEIPEL ET M. MOUSTIEB.
Vers le soir, nous trouvons une trentaine de femmes entourant une fosse, sur laquelle elles avaient déposé une calebasse remplie de riz. Ces femmes pleuraient un mort. Nous demandâmes depuis quand il était enterré. — « Depuis trois ans » nous fut-îl répondu ! Les Limbahs des montagnes enterrent leurs morts tout droits, la tête en haut. Aux jours de grandes cérémonies il est d'usage de porter sur leur tombe du riz et de Teau.
latimbo. 1** Août. — Une marche des plus fatigantes nous conduit au grand village de Katimbo, situé sur la montagne la plus élevée de la chaîne que nous traversons. C'est ici que notre escorte de natifs de Big Boumba doit nous quitter.
Katimbo possède un marché important : les Limbahs y apportent le sel de la côte ; les Foulahs et les Mandingues, des bœufs ; les Sangarahs, l'or du Bouré et des bandes de coton. La température y est très fraîche, froide même pendant la nuit.
Nous pensions pouvoir nous ravitailler ici, et surtout nous procurer du riz, dont la ration journalière avait dû être réduite de moitié depuis Big Boumba, mais nous eûmes de la peine à nous procurer quelques boisseaux de riz en paille, que nous payâmes à raison de quatorze shellings le boisseau, ce qui équivaut à environ 80 francs les cent kilos.
Par contre, les bœufs étant en abondance, nos hommes se régalaient de viande. La nourriture animale, malheureusement, ne peut leur suffire ; habitués qu'ils sont à se nourrir presque exclusivement de riz, la privation prolongée de cet aliment dérange leurs fonctions dîgestives et finit même par les incommoder sérieusement.
Nous nous décidâmes à rester deux jours à Katimbo pour faire reposer nos hommes, dont une douzaine étaient malades, et nous achetâmes un cheval pour pouvoir transporter les plus souffrants. Nous mimes à profit cette halte pour envoyer dans les villages voisins des émissaires chargés d'acheter du riz ; la plupart malheureusement revinrent sans résultat.
Dans la journée du 3, nous nous promenions dans un des faubourgs de Katimbo quand nous entendîmes pousser des cris
effroyables ; nous nous dirigeâmes rapidement vers l'endroit d'où partaient ces cris et, à notre grande surprise, nous aperçûmes une vieille femme, n'ayant plus que les os et la peau, suspendue par les bras à un poteau auquel il est d'usage d'attacher les bestiaux. Une pierre lourde pendait à chacun des pieds de la malheureuse, qui étaient distants du sol d'environ 80 centimètres. Au moment où nous arrivâmes elle cessa de crier et prononça quelques mots ; vite, on la détacha, on l'assit par terre et on lui fit répéter ce qu'elle venait de dire. Nous demandons quel est le crime dont cette pauvre femme s'est rendue coupable.
« C'est une sorcière, nous dit-on. Il y a deux semaines, elle s'est « changée en léopard et elle a mangé le cœur du chef du Cafogo. « elle vient de nous révéler les noms de deux de ses complices ; « déjà elle nous en a fait connaître huit, et, il y a quelques jours, « nous avons brûlé le frère du chef tué et deux de ses parents et « vendu leurs femmes et leurs enfants. »
a Et qu'allez-vous faire de cette femme ?
(( Nous la brûleroAs quand elle ne nommera plus de coupables. »
Jolie justice I disons -nous au chef. « Ne voyez -vous pas que (( cette femme vous nommera des gens le plus longtemps possible « afin de prolonger sa misérable existence, et que peu lui importe m qu'ils soient innocents ou coupables ? »
Nous insistons auprès de lui pour qu'il rende la liberté à la soidisant sorcière et qu'il mette fin à celte odieuse procédure.
a Ce sont affaires de noirs, nous dît-il, vous autres blancs, vous « ne les comprenez pas, vous feriez bien de ne pas vous en « occuper. »
Dans la nuit, il envoya quelques hommes pour chercher les deux individus dont la femme avait cité les noms.
Comme les chefs se partagent entre eux les dépouilles des gens condamnés par les révélations des sorcières, l'on conçoit qu'ils ne soient pas disposés à abolir un usage qui leur est si profitable.
Un mets inconnu des Européens nous a été offert à Katimbo : — on nous apporta un cocon de la grosseur d'un coco — une fois coupé, il en sortit u{ie centaine de chenilles grosses comme le doigt
36 J. ZWEIFEL et M. MOUSTIER.
que Ton fait rôtir sur des charbons ardents. Les indigènes en sont très friands. Nous examinâmes le cocon vide et nous fûmes très surpris de n'apercevoir qu'une seule cellule, car les chenilles ne se métamorphosent pas d'habitude en compagnie. Nous nous fîmes apporter d'autres cocons pour étudier de plus près cette intéressante découverte ; mais nous n'en trouvâmes que de vides, de sorte qu'il nous fut impossible de rien apprendre de précis sur l'origine et le développement de ces singuliers insectes.
De Maconté à Katimbo le chemin et à travers les montagnes, via Manqué, est directement de kilom. 12 et indirectement de kilomètres 22, la route marque N E.
Cafogo. Le 4 août, nous quittons Katimbo indignés et émus de la scène
horrible de la veille. Quelques heures après nous faisons notre entrée à Cafogo. On nous logea précisément dans la maison du chef tué par un léopard, dont l'affaire se jugeait à Katimbo.
Le village de Cafogo était dans un état de grande excitation, et l'on nous y fit un assez mauvais accueil.
On n'avait pas encore remplacé le chef défunt et personne ne se souciait de lui succéder au pouvoir, de sorte que cette interrègne menaçait de durer longtemps.
Pendant la nuit, les femmes traversèrent le village, allant de case en case et faisant un tapage infernal. Sur nos questions à ce sujet on nous dit que, chaque nuit, cette scène se renouvelait et que cela ne cesserait que lorsque la mort du chef serait vengée et qu'un nouveau chef serait élu.
Voici les renseignements qui nous furent donnés sur l'événement qui occupait tant les esprits :
Pendant deux mois environ, un léopard de grande taille venait presque chaque nuit enlever un mouton ou une chèvre dans le village de Cafogo ; il poussait l'audace jusqu'à pénétrer dans la cour du chef du village. Celui-ci le guetta un soir, l'aperçut et lui tira un coup de fusil qui le blessa légèrement; le léopard s'enfuit dans les broussailles. Le lendemain, le chef, le croyant à demi-mort, va à sa recherche, le rencontre et lui tire deux coups de fusil qui, malheureusement, ne partent pas. Le léopard, alors.
se jette sur lui, le déchire à belles dents et, lorsque les gens du village arrivent à son secours, ils trouvent leur chef mourant, mais qui a encore le temps de leur dire que le léopard n'est autre chose qu'une sorcière déguisée et qu'elle a pour complice son frère, qui veut le tuer pour hériter plus vite. .
Nous avons dit, plus haut, que ce frère avait été brûlé à la suite de cette déclaration confirmée par la sorcière. Nous avons rapporté tout au long ce trait de mœurs sauvages pour indiquer à quelle sorte de gens nous avions à faire dans ces montagnes.
Impossible de trouver du riz à Cafogo — nous avions mal calculé à Port-Lokko en supposant que nous en trouverions en avançant — la récolte du riz était en effet plus en retard dans la contrée que nous traversions qu'à la côte — nous partageons nos derniers biscuits avec nos hommes, nous fiant désormais sur ce que la Providence voudra bien nous envoyer pour pourvoir à nos besoins futurs.
De Katimbo à Cafogo, nous avons descendu le mont Timbo —
le compas indique E + 15* NE et six kilomètres séparent ces deux villages — en ligne directe, il y a un kilomètre de moins — nous avons acheté dans ce pays deux ânes qui doivent remplacer quelques porteurs malades.
Le 5 août, nous comptions aller jusqu'à Koncoba; mais ayant eu Koncoba. le bonheur de trouver, dans un petit village, quelques sacs de riz et du maïs, nous décidons, en signe de réjouissance, de nous y arrêter.
Le 6, marche pénible à travers des terrains fortement détrempés, très-glissants et parsemés d'ornières devenues des torrents qu'il nous est très-difficile de franchir. Aussi les chutes sont fréquentes, les porteurs se blessent et nos marchandises se mouillent et se détériorent. Nous ne faisons que monter et descendre, mais les descentes sont plus longues que les montées, car la chaîne de montagnes s'abaisse peu à peu.
A cinq heures du soir nous arrivons à Koncoba , absolument épuisés. Nous décidons de passer deux jours dans ce village pour nous reposer, soigner les malades, faire sécher les marchandises mouillées, etc. . .
38 J. ZWEIFEL et M. MOUSTTER.
Pas de riz ! nous assaisonnons la viande avec une sauce aux feuilles d'arachides que nous trouvons excellente, et qui, paraitil, forme la base de la nourriture du pays dans cette saison. Pour se rendre de Cafogo à Koncoba il faut gravir le mont du même nom et parcourir en ligne indirecte 25 kilomètres et demi contre 18 kilomètres directement franchis — le compas marque E N •+• 12* E.
Yagaiiah. Le 9 août, nous faisons encore une marche des plus fatigantes pour arriver à Yagallah ; nos guides nous assurent qu'à partir de cette ville le chemin est meilleur et que nous pourrons nous servir de nos hamacs. Cette bonne nouvelle donne du courage à nos gens et, dans la soirée, nous arrivons heureusement à Yagallah.
Cet endroit se compose de deux villages : l'un, situé sur la route, au milieu des collines ; l'autre, plus petit, perché sur un pic auquel Ton ne peut monter que par un des côtés de la montagne. Le chemin qui y^ conduit est étroit et très-escarpé; il longe par moment des précipices d'une profondeur de plus de cent mètres et est certainement plutôt praticable pour des chamois que pour des hommes.
Le roi demeure sur le pic, mais nous sommes trop fatigués pour nous livrer à l'exercice périlleux d'aller lui rendre visite. L'on nous donne pour logis une assez grande maison en pierres, la première de ce genre que nous ayons vue dans l'intérieur. Elle n'était, d'ailleurs, ni plus solide, ni mieux construite que les cases en paille ordinaires.
A peine étions-nous endormis qu'on ouvre brusquement la porte... Un homme, armé d'une flèche, d'un sabre et d'un panier, (C'est leur habitude d'avoir toujours avec eux , au travail , ces objets qui les préservent en même temps et des bêtes féroces et des ennemis), s'élance sur les fétiches suspendus au-dessus de nos têtes, disparaît avec la même rapidité et, une fois dehors, se met à pousser des cris comme si l'on voulait l'étrangler. Au bout d'un moment, il rentre, accompagné de quelques individus accourus au bruit, et nous somme de déguerpir. Nous appelons
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notre interprète qui nous dit que nous avons affaire au propriétaire de la maison, qui était absent lors de notre arrivée, et qui veut reprendre possession de son logis. Nous lui faisons dire d'aller se plaindre au ministre du roi qui nous a logés dans sa maison et de nous laisser tranquilles, car nous avons bien besoin de repos. Là-dessus il nous quitte, mais pour revenir^ quelques minutes après, accompagné du ministre et complètement arna* doué.
Il nous présente ses excuses et nous raconte qu'en entrant dans le village on lui a annoncé qu'on avait logé dans sa maison deux diables blancs et que, certainement, cela lui porterait malheur. — Mais, ajoute-t-il, maintenant que j'ai vu toutes vos malles et vos ballots remplis de marchandises, je suis tout joyeux, car jamais ma maison, ni aucune du village^ n'a contenu tant de richesses.
Pour témoigner de ses bonnes dispositions, il nous procura du bois à brûler et cinq têtes de maïs ; puis se retira discrètement.
Le 10 août, le roi de Yagallah nous rendit visite , il nous fit remettre un mouton et nous promit uh bœuf pour le lendemain ; nous reconnûmes ses bons procédés, en lui faisant cadeau de quelques mouchoirs et nous le priâmes de nous procurer du riz, ce qu'il promit. — Le lendemain matin, 11 août, le ministre du roi vint nous voir et nous avisa que son maître faisait chercher du riz dans tous les villages voisins et que nous en aurions. Cette nouvelle nous mit de belle humeur. — Le résultat des démarches du roi fut assez maigre et nous n'eûmes qu^un panier de riz, ne pouvant pas même faire un seul repas pour nos hommes. — Les bœufs étant d'une recherche plus facile, nous proposâmes au roi de nous donner un peu moins de viande et quelques paniers de plus de riz. Le roi se fâcha légèrement — il nous fit observer que, venus trop tard pour profiter du riz de la dernière récolte, nous ne pouvions pas profiter encore du nouveau à peine semé.
A la fin de notre entretien, qui dura assez longtemps, nous lui demandâmes la liberté de six sangarahs qui avaient été arrêtés et pillés la veille de notre arrivée et qui allaient être vendus comme esclaves. Le roi parut très-surpris de nous entendre parler de ce sujet et nous dit :
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et Ce n'est pas moi qui ai saisi ces gens et qui ai vendu ce matin « l'une des femmes Sangarahs ; c'est le fils d'un roi de Koranko « qui nous les a amenés. Mais à l'avenir cela n'arrivera plus ; puis- « que des blancs ont passé chez moi, je veux devenir leur ami et « empêcher que l'on pille les caravanes. »
Voyant ces bonnes dispositions de la part du roi, nous insistâmes pour la mise en liberté des Sangarahs, mais tous les sous-chefe présents à l'entrevue s'y opposèrent avec vivacité en disant :
« De quel droit venez-vous mettre de nouvelles lois dans le pays? « Si vous voulez racheter ces esclaves, payez-les, mais quant à les a laisser libres, sans rançon, nous ne le ferons jamais.
« Nous n'avons besoin de personne ; nous restons chez nous et « laissons aux autres le plaisir de voyager, mais nous prenons et a gardons ce que la chance nous envoie. »
Pour mettre fin à la querelle, nous faisons nos cadeaux au roi. Parmi ces dons se trouvent. 4 yards de drap bleu. Le roi nous remercie et nous promet que nous aurons le lendemain de bonne heure les guides qui doivent nous conduire au prochain village.
Le 13 août, pendant que nous chargeons les fardeaux, arrive un messager qui nous informe que le roi nous renvoie les 4 yards de drap bleu sous prétexte que l'étoffe est pourrie, ce qui est faux. Cependant, pour ne pas entamer de discussion au moment du départ, nous reprenons le drap et remettons au messager deux petites pièces de taffetas. Quelques-uns de nos hommes l'accompagnent auprès du roi.
Au bout de quelques heures d'attente, (car il fallait savoir si le roi agréait le cadeau donné en échange) le messager redescend du pic et nous dit :
« Vous avez affaire à de mauvaises gens ; le roi s'est déclaré satis- « fait, mais ses chefs ne l'étaient pas du tout et ne cessaient de lui « répéter que les blancs avaient beaucoup de malles, et qu'ils a devaient au moins en laisser une entière, plus un sabre et un « fusil. C'est en vain que notre guide Linseni, de Big-Boumba, « leur a assuré que le roi de Yagallah a reçu le plus grand cadeau « que vous ayez fait, et leur a fait de vifs reproches pour avoir
« osé rendre ce beau drap, en disant qu'il était pourri ; les chefs a ont répondu qu'ils savaient bien que le drap n'était pas pourri, « mais qu'ils voulaient l'échanger pour un plus gros présent. Enfin, « après avoir beaucoup discuté, ils nous ont dit que si vous leur « rendez ce drap, ils vous donneront un guide et vous pourrez a partir. »
Ainsi fut fait ; la pièce de drap reprit le chemin du pic, mais il était trop tard pour continuer notre route ce jour- là.
Pour comble de malheur, dans l'après-midi de cette journée irritante, nous eûmes une discussion des plus vives avec nos porteurs Sierra-Léonais. Sous prétexte que nous ne leur donnions pas du riz en assez grande quantité, et que le maïs qu'ils étaient obligés de manger les rendait malades, ils vinrent nous déclarer qu'ils étaient décidés à retourner sur leurs pas ; car, disaient-ils, le riz est mûr maintenant, depuis Big-Boumba jusqu'à^ Port-Lokko et nous ne souffrirons plus de la faim.
Nous, les chefs, nous étions relativement satisfaits, car nous aurions pu ne pas même avoir du maïs. Mais les Congos, qui à Cafogo, alors que nous leur donnâmes nos derniers biscuits avaient réclamé ce genre de nourriture (c'est-à-dire du maïs), n'en voulaient déjà plus après en avoir mangé pendant deux jours.
Quand ils eurent exposé leurs griefs, les Timnés de notre factorerie et ceux de Port-Lokko les accablèrent de reproches, et leur intervention ne contribua pas peu à arranger les choses : « Vous (c n'êtes ni de bons serviteurs ni de bons travailleurs, car vous a trouvez toujours les charges trop lourdes et vous ne pensez qu'à « votre ventre. Est-ce que les blancs peuvent faire du riz avec des « pierres, et est-ce qu'ils nous ont jamais laissés manquer de viande *« de bœuf et de mouton ? Voyez, ils mangent la même chose, et (c môme moins que nous.
« Retournez, si vous voulez, à Port-Lokko, et les gens se moft queront de vous ; quant à nous, nous irons partout avec nos (C blancs »
Un tiers environ des Sierra-Léonais prit notre parti contre leurs compatriotes ; les gens du village eux-mêmes, donnaient tort aux
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déserteurs et leur décernaient des épithètes peu flatteuses ; si bien que, s'étant de nouveau concertés, ils vinrent nous déclarer qu'ils nous suivraient encore quelques jours, mais que, si les choses ne «'amélioraient pas, ils retourneraient certainement.
Pendant qu'ils nous faisaient part de cette résolution, qui noua réjouit beaucoup, une femme s'approcha de nous et se mit à vociférer^ en accompagnant ses exclamations de gestes furibonds. Nous demandons à notre interprète pourquoi cette femme nous insulte ainsi. — a Laissez-la faire, nous dit-il , si elle ne vous avait a pas insultés de la sorte, j'aurais été obligé de lui faire un cadeau a de votre part , pour lui demander pardon, mais, puisqu'elle se a venge ainsi de vous en vous maudissant, vous en serez quitte a à bon marché. »
— Mais de quoi s'agit-il?
— Voyez ce que votre cheval vient de faire ! • . .
Nous suivons notre homme et nous voyons que notre cheval avait gratté la terre et mis à découvert une fosse où, d'après ce qu'apprit l'interprète, l'on avait récemment enterré un des parents de cette mégère.
Nous fûmes surpris de voir que cette fosse se trouvait devant la porte même de la maison, et qu'il fallait marcher dessus pour entrer et sortir. Il se trouva que nos hommes avaient obtenu la permission d'attacher notre cheval à cet endroit, où il était à l'abri de la pluie, et cette affaire n'eut pas de suites.
Il était écrit que cette journée serait remplie d^aventures : Vers le soir, un de nos hommes, voulant allumer du feu, ramasse un morceau de bois dans la rue et le fend en deux ; à peine a-t-îl laissé tomber sa hache, qu'une vingtaine de femmes se jettent sur lui avec des cris de fureur, le frappent et veulent le lier. Nous nous y opposons; tout le village accourt et peu s'en faut qu'il ne s'élève une rixe sanglante. Heureusement, nous parvenons â calmer les plus forcenés et, secondés par nos interprètes, nous rétablissons la paix après plus d'une heure de dispute, en donnant aux femmes un morceau de viande de la grosseur de la bûche de bois qui avait causé cette alerte.
Je dois dire, à ce sujet, que, depuis Cafago, nous étions obligés d'acheter notre bois à brûler ; constamment entourés et épiés, dès notre entrée dans ces villages, il nous était impossible de toucher à rien sans nous exposer à des réclamations et à des amendes de la part de ces montagnards rapaces.
Les Limbahs de Big-Boumba et des villages voisins sont agriculteurs et hospitaliers; mais, dès que Ton arrive sur les hauteurs, depuis Katimbo jusqu'à Yagallah, Ton a affaire avec des sauvages, véritables oiseaux de proie.
Retirés dans leurs rochers, qui leur offrent des abris sûrs, ils s'éloignent peu de leurs repaires et ne visent qu'à rançonner et à piller les caravanes qui sont obligées de traverser leura montagnes. Pour donner une apparence de droit à leurs déprédations, ils poussent la malice jusqu'à placer le sentier des caravanes au milieu de leurs champs de riz ; pour peu qu'un bœuf, en passant, en mange un peu, le prétexte est trouvé, et il faut que la caravane paye des dommages-intérêts. Aussi, évite-t-on cette route le plus possible.
Leur seule industrie consiste dans le tissage des bandes de coton; encore n'en consomment-ils pas beaucoup, car ils ne renouvellent leur modeste vêtement (qui se compose d'un pagne passé autour des reins) que lorsqu'il tombe en loques. Leurs habitations aussi sont d'une saleté extrême. Hommes et femmes s'aiguisent les dents, et leur râtelier, qui pourrait rivaliser en blancheur avec llvoire, dégénère en mâchoire de requin.
Comme le climat de leurs montagnes est très-sain, les hommes conservent leur vigueur et les femmes leur beauté jusqu'à un âge assez avancé, chose rare à la côte. A Yagallah surtout, nous avons vu beaucoup de vieillards auxquels la barbe et les cheveux blancs donnaient un air vénérable qui contrastait vivement avec leurs instincts pillards et leurs mœurs féroces.
Un plus long séjour parmi ces hordes tracassîères aurait démoralisé l'expédition et notablement diminué nos ressources. Heureusement que Yagallah est le dernier village limbah, et que la chaîne de montagnes finit tout près d'ici. Nos guides nous disent
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que demain nous serons en pays ami; cela nous fait prendre patience. ,
Le 13 août, le roi nous envoie enfin les guides qui doivent nous accompagner jusqu'à'Songoyah.
Au moment de partir, nous remarquons avec surprise l'absence de cette foule de curieux qui n'a cessé de nous entourer les jours précédents. Cela ne présage rien de bon. Linseni, de Big-Boumba fait rassembler tous les hommes et leur recommande de ne pas se débander jusqu'à Nomoulaye, car nous allons traverser un mauvais passage.
« Il y a quelque temps, leur dit-il, trois villages (1) qui sont sur « notre route ont été détruits par ces mêmes gens de Yagallah. a Ainsi, faites attention et que personne ne reste en arrière. »
Pour plus de précautions, nous faisons charger à balle un certain nombre de nos fusils, en présence des guides que nous a donnés le roi de Yagallah.
Nous nous mettons en route. Quelques heures après, nous sommes en plaine et hors de l'atteinte des montagnards.
Vers cinq heures du soir, nous arrivons à un petit village où nous sommes reçus avec allégresse. Les habitants nous adressent la parole en soussou et se montrent empressés à nous servir. Nous trouvons à acheter du manioc, et, le soir, le propriétaire de la case où nous logeons nous apporte du lait et une poule au riz.
Ce changement d'accueil et de nourriture nous réconforte et rend à tous la bonne humeur. Aussi, la veillée se prolongea-t-elle bien avant dans la nuit. La conversation roula surtout sur les événements des dernières journées.
— N'est-ce pas que les Limbahs sont de mauvaises gens? demandaient nos nouveaux amis.
— Oui, certes, et de bien mauvaises gens I Mais Dieu les a punis car le sol où ils plantent n'est pas bon ; leur manioc ne mûrit pas bien et leurs oranges sont aigres.
(1) L'un de ces village est celui de Gavalia, dont parle W. Reade.
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Le lendemain, 14, notre hôte de la veille nous conduit lui-même Nomoulaye. jusqu'à Nomoulaye. La distance de Koncoba à Yagallah est directement de kilomètres douze et indirectement dix-neuf. Le compas indique E + 15" N E. — A Yagallah les palmiers disparaissent.
DTagallah à Nomoulaye le terrain est aride, la culture nulle — la distance entre ces deux points en voie indirecte, compte 42, en ligne directe 34. le compas marque jusqu'à Cavalla NE — 5" N et de Cavalla à Nomoulaye N E + 18" E distance directe de Yagallah à Cavalla 11 Kil. Nous sommes maintenant en pays Diallonka ou, pour mieux dire, Solimaniah. Quelle différence avec celui que nous venons à peine de quitter I
Partout nous sommes traités avec beaucoup d'égards ; on nous installe dans des cases bien propres et chaque soir le chef du village ne manque pas de nous envoyer quelques calebasses de riz et de miel accommodés aux feuilles d'arachides et de sésames. Les fruits, notamment les oranges et les bananes, sont plus petits, mais meilleurs qu'à la côte.
15 août. — Une journée de marche à travers une campagne ma- Songoyah. gnifique nous conduit à Songoyah. Autour de nous, s'étendent de belles plaines cultivées ; des milliers d'oiseaux s'élancent dans les airs, et la nature revêt un air de fête qui réjouit nos cœurs et ranime nos espérances.
Songoyah est dans la juridiction du roi Sewa. Dans la soirée, il arrrive un de ses messagers qui fait réunir tous les gens du village et lit une proclamation où il est dit que le passage doit rester ouvert à tous les étrangers, mais que les Diallonkas doivent rester chez eux et se tenir prêts à la guerre, car les Haoussahs se. sont avancés jusqu'à Berra Bourria et veulent envahir tout le pays.
Après avoir lu ce message, l'envoyé du roi Sewa part pour un autre village pendant que les habitants de Songoyah commentent la nouvelle.
Un « griot » vient nous trouver et entonne des chants à la gloire de Sewa et de sa ville de Falabah, qui a été souvent attaquée, mais qui n'a jamais pu être prise ni par les Foulahs, ni par les Korankos, ni par les Sangarahs I
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Les griots (ce mot peut être inconnu des lecteurs) sont les chanteurs, les musiciens et les poètes de l'Afrique Occidentale; ils sont éminemment improvisateurs et doués d'une facilité d'élocution enviable ; ils se placent au-dessus des autres hommes -- dans les combats, dont ils sont appelés à faire la brillante description, leur personne est sacrée — malheur à qui la toucherait — quoique n'étant pas tous érudits, ils ont beaucoup de mémoire — ils sont les principaux dépositaires des vieilles légendes — en temps de paix, les harangues officielles chômant un peu, les griots vivent aux dépens de ceux qui les écoutent — ils vous font visite dans votre case et entonnent votre éloge dans un langage imagé — une fois Tobole qu'ils recherchent reçue, ils poussent plus loin leurs pérégrinations et, semblables à nos troubadours du xn* siècle qui allaient, à la grâce de Dieu, de château en château, ils vont de case en case et gagnent, comme ces premiers, le souper et le gîte. — Considérés comme étant de race impure, les griots ne peuvent s'allier qu'entre eux, et ils sont ainsi les plus enviés et les plus méprisés de leurs semblables.
Entrée 16 août. — C'est aujourd'hui que nous devons arriver à Falabah.
à Falabah. jy^ ijonne heure, nous nous mettons en route. Nous sommes surpris en traversant les villages de voir les gens mettre leurs plus beaux vêtements , se natter avec soin les cheveux et se joindre à nous pour entrer à Falabah. Nous demandons ce que cela signifie , et Ion nous répond qu'il doit y avoir, le lendemain, une grande fête à Falabah, car les Korankos des montagnes vont ramener à Falabah le frère du roi Sewa, qu'ils avaient fait prisonnier. Tout le peuple est invité aux réjouissances qui vont avoir lieu à cette occasion.
A quelques kilomètres de la ville, nous disons à Demba Adama, notre chef-interprète, de prendre dix hommes avec lui, et d'annoncer au roi Sewa que ses amis blancs lui demandent l'hospitalité. Demba Adama fait une mine effrayée et s'excuse en prétendant qu'il a mal au ventre. Nous dépêchons à sa place Linseni qui accepte avec empressement cette mission honorifique. • Vers les trois heures, nous arrivons au sommet d'une petite
colline, d'où nous apercevons, à travers Tépaîs feuillage, les premières maisons de Falabah. Linseni de Big-Boumba fait alors arrêter la caravane et règle l'ordre de marche pour entrer en ville avec ensemble. En tête, à côté de Mamadou Kali marchait Linseni ; Zweifel, à cheval et les deux hamacs portant les malades suivaient — puis venait le gros de la caravane portant nos marchandises, précédé de Moustier monté sur Tun de nos deux ânes. — Arrivés aux portes de la ville, nous déchargeons nos fusils en signe de bienvenue, et l'on nous emmène dans la cour du roi Sew^a en nous faisant passer par les principales rues de la ville, remplies de femmes battant joyeusement des mains à notre approche : « Voilà les blancs, disaient-elles, quelles richesses ils doivent nous apporter I »
De Nomoulaye à Songoya la terre est bien cultivée ; c'est un pays de plaine où l'on rencontre le coton, le maïs, le manioc, le foundent et Yigname, Un pic isolé et droit comme un I coupe l'horizon à Cayalla. La distance entre ces deux points est de 13 kilomètres directement et de 21 indirectement.
Compas N E -+- 18 E.
En quittant Songoya, il faut parcourir, pour arriver jusqu'à la ville de Falabah, une distance kilométrique de 24 kilomètres ; en ligne directe on économiserait 4 kilomètres ; compas NE -+-18* E. Le terrain de plaine qu'on parcourt est cultivé avec soin. On y voit une ligne de petites collines.
Séjour à Falabah.
Le roi Sewa, entouré de ses dignitaires, nous attendait assis dans la véranda de son palais. Il nous fit très-bon accueil, nous demanda des nouvelles de notre voyage, et, à la fln de cette première audience, qui fut assez courte, il donna l'ordre à son cousin Filah de nous procurer une cour de huit à dix maisons pour nous
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Séjour loger ainsi que tous nos hommes. Filah reçut, en outre, l'ordre de ^ ^ • se tenir à notre disposition et de veiller à ce que nous ne manquions de rien.
Ce Filah est le même que celui qui servit de guide à Reade et raccompagna à Sierra-Leone. Il prétendait être un grand ami des blancs, et nous devons dire qu'en effet, il se montra toujours plein de zèle pour nos intérêts et nous rendit de nombreux services.
A peine installés dans Thabitation bien propre et spacieuse qui nous était réservée, nous voyons arriver un envoyé du roi qui nous apporte un mouton : « Sewa vous fait présent de ce mouton ; tuezle de suite et faites-en votre premier repas. » Quelques instants après nous recevons encore de Sewa quelques calebasses de riz, avec des poules et du lait dont nos hommes se régalent avec délices.
Le soir venu, nous allons faire un tour de promenade en ville, accompagné de Joseph Reader, qui, comme cela a été déjà dit, était venu plusieurs fois à Falabah et y comptait beaucoup d'amis. Aussi, à chaque pas entendions-nous crier : « Voici Jesefou qui revient avec des blancs I » Et ces gens s'approchaient de lui pour lui serrer la main ; quelques-uns même lui faisaient cadeau de fruits, de riz ou de viande. Nous étions très^contents d'avoir avec nous un homme si bien vude la population, car la sympathie dont il jouissait ne pouvait que nous profiter.
M. Moustier qui, par la taille et la maigreur ressemblait à M. Reade, fut pris pour celui-ci par quelques personnes qui vinrent le saluer et prendre de ses nouvelles.
Très-satisfaits de cette première journée de séjour à Falabah, nous allâmes nous coucher assez tard. Au bout d'un moment, on nous réveille, et nous apercevons Filah qui nous dit qu'il a attendu que nous fussions seuls pour nous parler en particulier.
— Faites-moi connaître ce que vous venez faire ici et où vous voulez aller, et vous pouvez compter que je vous aiderai de toutes mes forces.
— Sachez bien que nous ne venons pas pour rester à Falabah,
lui disons-nous, car nous ne voulons pas que Sewa nous retienne S^joar
à FalBllftk.
comme il a retenu Reade à son premier voyage.
— Mais ce n'est pas la faute de Sewa ; c'est la faute de Reade l S'il avait exprimé franchement ses intentions dès le début, Sewa l'aurait laissé passer; mais il dit d'abord qu'il était venu pour voir Sewa, et plus tard seulement, qu'il voulait aller jusqu'au Diolibah. Mais il était trop tard. Qu'auraient pensé les autres chefe de l'intérieur auxquels Sewa avait dit que Reade était son étranger et n'était venu que pour lui ?
— Oui, on nous a dit cela, mais c'est bien mauvais de retenir les voyageurs blancs. Voyez 1 depuis dix ans aucun n'est revenu vous voir, et vous avez perdu bien des occasions d'avoir de beaux cadeaux I
— Vous avez raison, mais vous savez bien que Reade a passé la seconde fois et c'est moi môme qui l'ai accompagné jusqu'au Diolibab, comme je l'avais juré au gouverneur Kennedy. Il a même été jusqu'au Bouré ; mais le diable qui garde les mines d'or ne doit pas être ami des blancs, car Reade n'est resté que trois jours dans ce pays que tout le monde voudrait avoir.
(Reade aurait volontiers prolongé son séjour dans le Bouré, mais te manque de vivres l'obligea à revenir précipitamment sur ses pas, à son grand regret.)
Filah continua :
— Maintenant, tous les blancs peuvent passer à Falabah et aller où bon leur semble, car le gouverneur Kennedy nous a bien recommandé de protéger les blancs qui ne viennent que pour nous faire
du bien C'était un bien bon homme, le gouverneur Kennedy !
Il m'a bien reçu et m'a fait visiter un navire de guerre. Aussi, je suis devenu tout-à-fait l'ami des blancs, et vous pouvez sans crainte me confier vos projets.
— Eh bien ! ce que nous désirons, c'est de voir la source de la grande rivière, du Diolibah !
— Ah I je le pensais bien, dit Filah, en se frappant les mains et en souriant de sa perspicacité ; oui, tous les bjancs veulent voir la Grande Eau 1 II en est déjà venu un, du temps de mon grand-père
50 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
Séjour (il voulait parler du major Laîng) ; puis est venu Reade; tous deux *^ étaient des blancs de la mer (1), comme vous. Puis; « nous avons « eu la visite du docteur Blyden, qui est tombé malade ici, mais a ses compagnons Williams et votre Jesefou sont allés jusqu'à a Kankan. Tous ont voulu voir le Diolibah. Reade Ta traversé, « mais ni lui, ni aucun des autres n'a pu voir les sources qui sont « cachées dans les montagnes des Korankos. Mais, comptez sur « moi, et je chercherai de trouver le moyen de vous y mener ; « mais ne dites rien à personne de vos intentions et n'en parlez au a roi qu-en ma présence. »
Le lendemain matin, de bonne heure, nous nous rendons chez le roi Sewa qui nous reçoit dans la grande cour qu'entourent les cases de ses nombreuses femmes. La cour est circulaire, vaste et proprement entretenue. Une douzaine d'oiseaux-trompette s'y promenaient à pas mesurés, et vinrent familièrement nous caresser de leurs cous allongés jusqu'à la hauteur de nos visages.
Sewa nous donna des colahs blancs (en signe d'amitié) et un anneau d'or.
Nous ne pouvons pas passer sous silence la description du Kolah qui fait partie des usages quotidiens des noirs de la côte occidentale et qui est intimement lié à leurs mœurs. Le Kolah est un fruit qui ressemble beaucoup au marron sauvage. L'arbre qui le porte a les dimensions d'un noyer. L'enveloppe qui recouvre le Kolah est grosse comme un gros concombre et a presque la même forme ; elle contient dans ses cellules dix à quinze de ces fruits qui sont fort amers. Ils laissent pourtant un arrière goût assez sucré. Jl y a des kolahs rouges et des kolahs blancs. L'arbre qui produit ces fruits se trouve depuis la côte jusqu'aux plateaux de l'intérieur où on le perd de vue. L'achat et la vente de ces fruits font l'objet
(1) Blancs de la mer, c'est-à-dire « Européens, » le seul mot « blanc » (en timnô potou), servant à désigner non-seulement les Européens, mais les noirs de Slerra-Leone qui ont adopté nos vêtements et nos usages ; ainsi le D' Blyden, dont il est question un peu plus haut, est, quoique noir, appelé s blanc p par eux.
d'un commerce très-important dans tout le Nord et TOuest de Séjour TAfrique ; on les paie parfois jusqu'à cent francs les 50 kil. On ^ *
artribue à ce fruit la vertu de conjurer la faim, et de rendre potable Teau saumâtre ou stagnante.
Aussi, quand ils doivent faire un voyage de quelque durée , les noirs se munissent-ils de kolahs.
Le kolah joue un rôle dans toutes les cérémonies. On donne un kolah blanc à un visiteur en signe de bienvenue. Quand un indigène a rintention de se marier, il envoie un kolah blanc à la mère, de la jeune fille. Si le fruit envoyé en réponse est de couleur blanche, c'est que la jeune fille est libre encore et qu'il peut espérer ; si le kolah est rouge, c'est un refus. On envoie des kolahs. rouges à ses ennemis pour leur déclarer la guerre. Au lieu de lever la main droite, on jure sur le kolah et on en mange. Qfuand un noir, voulant absolument faire un présent, n'a que des kolahs rouges, il a bien soin en les offrant de dire : « Si j'avais pu les rendre blancs je l'aurais fait p afin d'aller au devant d'une impression défavorable.
Dans le courant de la conversation le roi nous demanda des nouvelles du gouverneur sir A. Kennedy.
« Quand reviendra-t-il à Sierra-Leone, notre ami Kennedy qui a « envoyé Reade. Depuis qu'il est parti, nous ne recevons plus la « rente qu'il nous payait pour tenir la route ouverte aux caraa vanes. Les gens qui viennent de la côte nous disent que le gou- « verneur actuel est un guerrier... Nous n'aimons pas les blancs « qui sont des guerriers, car nous pensons que les blancs doivent a être des pacificateurs parmi nous. »
Nous avons remarqué que le nom du gouverneur Kennedy était connu et estimé dans toutes les contrées qui se trouvent en rapports directs avec la côte, et l'on nous parlait souvent de lui.
C'est pendant que sir A. Kennedy était gouverneur à Sierra- Leone que Reade entreprit son voyage au Niger. A la suite de ce voyage, le gouverneur envoya des présents aux principaux chefs qui avaient accueilli Reade et leur promit de leur faire chaque année un cadeau pareil, s'ils protégeaient les caravanes allant à la côte et en revenant.
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Cette espèce de rente, connue sous le nom de « stipends, » a été, paraît-il, supprimée quelque temps après le départ du gouverneur sir A. Kennedy (1872), et c'est bien à regretter.
Sewa demanda également des nouvelles de M. Heddle dont le nom est également très-connu dans Tintérieur. Riche comme massa Heddle y est devenu une locution proverbiale.
M. Heddle est un des plus anciens négociants de Sîerra-Leone, et c'est à lui que revient en grande partie l'honneur d'avoir créé le commerce, aujourd'hui si important, de cette colonie, par sa persévérance à en étudier les ressources et à les faire valoir, et par son remarquable esprit d'entreprise.
M. Heddle s'est retiré de la côte d'Afrique il y a huit à neuf ans, et c'est M. Verminck, le promoteur de notre expédition, qui a pris la suite de ses affaires.
Notre entretien avec Sewa ne fut pas long ce jour-là, car il avait à faire de grands préparatifs pour recevoir dignement les Korankos qui devaient arriver dans l'après-midi ramenant son frère Taïro Souri. Il nous invita à assister à cette fête. Pabkih n Itti. Vers midi, nous entendons battre le grand tambour royal, et nous voyons tout le peuple se diriger vers le palais du roi. Le héraut, accompagné du grand tambour, vient jusque dans notre cour pour nous inviter à le suivre auprès de Sewa. A la vue du tambour, fait d'un long tronc d'arbre creux recouvert d'une peau, notre interprète Demba Adama manifeste une grande terreur, et nous dit à voix basse :
« Voyez-vous toutes ces barbes suspendues au grand tambour ; « ce sont les barbes des plus braves Houbous qui ont été tués à la à guerre.
a Si je n'étais pas avec vous, je ne resterais pas une heure à « Falabah. »
Nous remarquons, en effet, une collection de barbes attachées tout autour du tambour; sous chaque barbe est écrit le nom de son ex-propriétaire I
L'exclamation de Demba Adama nous fit comprendre pourquoi il avait refusé de se rendre auprès de Sewa, le jour de notre ar-
rivée, pour annoncer notre visite. Sa qualité de Houbou l'aurait nidiah ei féto. exposé, et nous aurait exposés peut-être nous-mêmes, à un accueil assez froid ; car, de temps immémorial, les Houbous (ou Foulahs rebelles) et les Solimanias de Falabah sont en guerre. Leur haine est si vive que les prisonniers qu'ils se font réciproquement, au lieu d'être vendus, selon la pratique ordinaire, sont immédiatement mis à mort. Aussi Demba Adama avait-il bien raison de dire que sa vie ne serait pas en sûreté à Falabah s'il ne se trouvait pas protégé par sa qualité d'interprète de l'expédition.
Lorsque nous arrivâmes au palais, la cour était remplie de monde, et un grand nombre de personnes n'avait pu pénétrer. Il devait y avoir près de cinq mille hommes présents, chacun armé d'un fusil; les plus jeunes garçons eux-mêmes portaient soit un fusil, soit une « manchette, » soit un arc avec des flèches.
La cour se trouvant trop petite pour contenir cette foule, il fut convenu que l'on irait recevoir les Korankos en dehors de la ville.
Là-dessus, toute cette population s'ébranle aux sons assourdissants de onze balafons et de huit tambours de bataille battant la marche guerrière du pays, pendant que les griots, frappant des mains et gesticulant avec ardeur, chantent les splendeurs de Falabah, la gloire du grand roi Sewa et la beauté de ses femmes.
Lorsque nous arrivons à la place fixée pour la cérémonie, les hommes de Sewa s'étendent en vaste demi-cercle; lui-même prend place au milieu avec les chefs notables et nous fait asseoir à ses côtés.
Après une jiemi-heure, les Korankos paraissent ; les Diallonkas déchargent leurs fusils en signe d'allégresse ; les Korankos en font autant et se précipitent ,en gambadant dans l'espace laissé libre.
Après les salutations d'usage et la présentation au roi Sewa de son frère Tairo Souri, les réjouissances commencent et un spectacle original s'offre à nos regards.
Une partie de la députation des Korankos, les plus notables sans
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riUkk n ftte. doute, se mettent à danser une danse de leur pays, simulant un combat. Lorsque épuisés ils s'assoient, de nombreux coups de fusil retentissent en leur honneur et, sur un geste de Sewa, les Diallonkas s'apprêtent à imiter l'exemple des Korankos. Les représentants de chaque village important, appartenant à Sewa, dansent tour à tour et, à chaque pause, sont salués par des clameurs d'approbation et une fusillade bien nourrie. Enfin, le grand roi Sewa se dresse et, quoique bien vieux, donne à ses hôtes et à ses sujets, un spécimen de ses talents chorégraphiques. Nous remarquons qu'il porte, sur l'épaule droite, un fardeau qui semble assez lourd et gênant, mais qui ne l'empêche pas de faire des sauts surprenants et de mériter les applaudissements frénétiques de l'assemblée.
Nous demandons à Joseph ce que signifie ce fardeau, et il nous apprend que, dans toutes les grandes cérémonies, le roi, d'après l'usage du pays , est tenu de danser avec cette charge pesante pour prouver au peuple qu'il est toujours robuste et vaillant ; le jour où ses forces ne lui permettent pas de soulever et de porter aisément cette charge, il est destitué et on lui nomme sur le champ un successeur. Cette coutume explique suflisamment pourquoi Sewa s'efforce, et non sans succès, de rivaliser d'entrain avec les danseurs qui l'ont précédé.
Lorsque les danses ont fini, les discours commencent. Sewa,
' Taïro-Souri, les Korankos font de longues harangues ayant, d'une
manière générale, pour objet de célébrer, d'un côté, la gloire du
roi Sewa, de l'autre, la générosité des Korankos, et de proclamer
la paix et une alliance durable entre les deux parties.
Le speech du roi Sewa eut un succès tout particulier, parce qu'à chaque instant il s'interrompait pour faire un cadeau à l'ambassade. C'était tantôt un fusil, tantôt une pièce de coton ou un pagne ! . . . A la fin de son discours, il se tourna vers nous et nous dit : a Je ne dois pas oublier dans ma joie mes amis blancs. » Et il fit présent à chacun de nous d'un anneau d'or.
Quelques instants après, la réunion se dispersa. Taïro-Souri et les ambassadeurs Korankos furent reconduits en grande pompe dans leurs logements.
Voici ce que nous apprîmes sur les causes de la fête à laquelle nous venions d'assister :
Taïro Souri, frère de Sewa, ayant été fait prisonnier dans une escarmouche par les Korankos de Lomah^ c'est-à-dire de la montagne, ceux-ci ne savaient trop que faire de leur royal ennemi. Le tuer ou le vendre ne leur aurait pas rapporté grand chose, mais leur aurait attiré à jamais la colère du roi Sewa. Dans cette perplexité, ils prirent un parti assez singulier : ils décidèrent de donner comme femmes à Taïro Souri trois filles de leurs chefs, et de lui faire présent de dix esclaves, puis de le ramener à Falabah ; ce qui fut fait.
La première conséquence de cette tactique habile a été que les hostilités entre les Korankos et Falabah ont cessé et c'est grâce à cette circonstance que nous pouvons espérer de [réussir dans nos projets.
Dans l'après-midi du 18, les ambassadeurs korankos vinrent Séjour nous faire une visite; ils n'avaient jamais vu de blancs et nous * f*!^^* excitâmes vivement leur curiosité. Dans le courant de la conversation, nous leur demandâmes d'un ton indifférent quelques renseignements sur leur pays, et enfin nous vînmes à leur parler, de la grande rivière ^ du Diolibah. — Ils nous dirent que la grande rivière se compose de trois branches, ayant chacune un nom particulier, et qui viennent se rejoindre à Liah, où la rivière prend le nom de Diolibah. La principale des trois branches coule entre deux chaînes de montagnes dont l'une s'appelle Lomah, et ses sources sont à deux journées de marche derrière la chaîne Lomah. La plupart de ces renseignements nous furent confirmés de visu par la suite. Il faut observer que le mot a Lomah » n'est pas le nom d'un mont isolé, comme on le croit généralement et comme nous le supposions nous-mêmes, mais signifie, en langage koranko, a montagne » et sert à désigner en particulier la chaîne de montagnes qui va de Boumha^ à travers le Koranko, jusque dans le Kissi ou le Kono. On sait que le mot Kong a la même signification dans la langue kissi, et désigne la chaîne de montagnes qui part du Kissi et se dirige vers le sud-est.
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Séjour Les noirs ont d'ailleurs Thabitude de désigner certains sommets
élevés par des noms spéciaux ; c'est ainsi que les pics de Boumba s'appellent Kiring et Cacogouda\ le plus haut point dans la chaîne Lomah s'appelle Yenkina, dans la chaîne Kono, Daro, dans la chaîne Kissi, Courouworo, le pic de Tantafara Coula, et deux pics moins élevés de la même montagne Sim^ona (frères jumeaux).
Le 20 août, nous fîmes part à Sewa de notre intention de voir la grande rivière. Il nous répondit que nous aurions beaucoup de difficultés pour passer la rivière à Farannah (Farabana, de Reade) parce qu'il se trouvait actuellement en état d'hostilité avec les Sangarahs, qui arrêtaient toutes les caravanes, et aussi parce que, très-prochainement, une guerre générale devait éclater entre les Sangarahs et les peuples voisins.
A ce propos, il nous fit part des bruits qui couraient au sujet de l'invasion imminente du pays Sangarah, du Koranko et même du Solimaniah, par une nombreuse armée de guerriers haoussahs venus de l'intérieur.
Pour toutes ces raisons, il nous dissuadait de nous rendre dans le Sangarah, où nous exposerions, sans profit, notre liberté et notre vie.
Ces renseignements concordant avec ceux que nous avions pu recueillir dans nos conversations familières avec les natifs , nous n'insistâmes pas pour aller dans le Sangarah. ' ' — Puisque nous ne pouvons pas voir la Grande Rivière à Fa-
rannah, lui dimes-nous, donne-nous les moyens d'aller voir ses sources, car c'est surtout dans ce but que nous sommes venus dans ce pays.
En nous entendant ainsi parler, le vieux roi Sewa nous prit les mains en souriant et nous dit :
— « Oui, vous autres blancs vous voulez toujours aller où d'autres blancs n'ont pas mis les pieds I Reade voulait aussi se rendre aux sources, mais c'était impossible à cause de la guerre ; alors il est allé à Farannah et au Bouré, et, à son retour, il me disait souvent : « J'ai vu le pays qu'aucun blanc n'a encore vî-
site I » Maintenant vous venez et vous voulez voir les sources que Séjour Reade n'a pas vues, et vous ne vous souciez pas d'aller à Faran- ""*>»"•
nah parce que Reade y est allé Il faut que les blancs soient des
hommes bien curieux pour toujours chercher Tinconnu.
Nous expliquâmes au roi Sewa qu'en effet les blancs voulaient tout connaître, et qu'ils notaient dans leurs livres les cours des rivières, la direction des montagnes, le nom des pays et des grands rois qui les gouvernent et beaucoup d'autres choses intéressantes, et que l'on enseignait cela dans les écoles aux jeunes écoliers destinés à faire plus tard les voyages loin du pays des blancs, afin qu'ils ne s'égarent pas dans leur route, et sachent où ils trouveront de bons amis ou de mauvaises gens.
— « Eh bieni le Diolibah a été visité par les blancs depuis Farannah jusqu'à l'endroit où il se jette dans l'eau salée ; ses sources seules ne sont pas encore connues, et nous voudrions, à cause de cela, nous y rendre. Si tu veux nous aider, nous réussirons certainement. Nous écoutons ta réponse.
— Je suis l'ami des blancs, répliqua;,Sewa, et je vous le prouverai en vous donnant un guide pour les sources, et en vous mettant sous la protection des Korankos qui ont ramené mon frère. Oui, vous verrez le Tembicoundou (la tête du Tembi), car la source qui forme le Tembi est la mère du Diolibah. Ni moi, ni aucun de mes chefs, nous n'y sommes allés, mais les Korankos disent que cette source se trouve dans leur territoire, à huit journées de marche d'ici.
Nous remerciâmes Sewa, qui nous recommanda de garder le silence sur cette entrevue, car il voulait informer lui-même de notre projet les chefs et le fetishman. (Le dit fetishman, étant un écolier du prêtre du Tembicoundou, était un personnage important, et de son assentiment devait dépendre en partie le succès de notre entreprise.)
Quelques instants après avoir quitté Sewa, nous envoyâmes chez lui une partie, des présents qui lui étaient destinés. Il en fut très-satisfait et redoubla de prévenances à notre égard.
Tous les jours nous lui faisions une visite, et, comme nous par-
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Séjour lions le timné et le soussou, il aimait à s'entretenir en particulier à Falabah. ^^^^ nous, à nous questionner sur les mœurs et usages des blancs, l'emploi que nous faisions des produits achetés à la côte, etc., etc.
Dans une de nos premières conversations familières, Sewa nous demanda si nous étions envoyés par le gouverneur de Sierra- Leone.
Nous répondîmes négativement. Cela sembla l'étonner, et il finit par nous dire qu'il avait pensé que nous étions venus dans l'intention de lui remettre les atipends arriérés ou tout au moins de rinviter à envoyer un ambassadeur à la côte pour les percevoir.
a Qui donc vous envoie, ajouta-t-il, avec tant de monde et tant a de marchandises ; jamais caravane aussi forte n'est venue de a la côte, et cela intrigue mes sujets. Soyez francs avec moi, car « je veux être votre ami. »
Ainsi interpellés, nous lui fîmes la môme réponse qu'au roi Seloki de Big Boumba et aux autres chefs qui nous avaient adressé la même question.
« Nous sommes des Français et des marchands. Le père de no- « tre famille {Acaacassou^ en Timné) qui est lui-même un mar- « chand et qui a beaucoup de factoreries au bord de la grande « eau salée, nous envoie pour visiter les rois et les chefs de l'in- « ter leur et les engager à ouvrir les routes et à envoyer des ca- « ravanes à la côte pour échanger leurs produits contre les mar- « chandises des blancs. Nous avons déjà beaucoup d'amis parmi « les rois de la côte, mais nous voulons maintenant lier amitié « avec ceux du haut pays, afin qu'ils aient part à nos cadeaux et « que leurs peuples profitent de nos marchandises. Il nous a dit « aussi d'aller dans le Koranko et de chercher la tête du Diolibah, « car, comme nous vous l'avons expliqué l'autre jour, les blancs « veulent tout connaître.
« Nous avons pris beaucoup de porteurs avec nous, parce que « nous voulons marcher rapidement, et nous avons beaucoup de « marchandises parce qu'il nous faut nourrir convenablement nos
a hommes et que nous voulons laisser de beaux cadeaux aux rois Séjour « qui nous recevront amicalement. Nous sommes venus tout droit * Falabah, « à Falabah, car nous savions que le roi Sewa pourrait, mieux , « que tout autre, nous aider à atteindre le double but que notre « père nous a tracé. »
Le roi Sewa garda longtemps le silence, puis nous dit d'un ton enjoué : « Mes ministres sont bien méfiants, ils prétendent qu'il n'est pas possible qu'un homme, si ce n'est pas le gouverneur, « puisse dépenser tant d'argent de sa propre volonté, seulement « pour visiter notre pays ; mais moi je crois ce que vous venez « de m'apprendre, car j'ai interrogé des Soussous arrivés hier de « la côte et ils m'ont dit exactement la même chose sur votre « qualité et vos intentions.
« Aussi vous pouvez compter sur mon appui pour votre vovage « dans le Koranko et pour l'envoi des caravanes. Mais il faut « d'abord que la guerre de Fodé Darami cesse et que les nou- « velles de la côte m'annoncent que le chemin de Port Lokko est « libre. »
Nous le remerciâmes chaleureusement de sa confiance et de ses bonnes dispositions.
Le lendemain nous lui portâmes le livre de Reade ( Swanzy Expédition) pour lui traduire ce qui était dit de lui, et nous lui montrâmes la gravure qui le représente au moment où il va faire procéder à l'exécution des Houbous prisonniers.
Ce récit et cette image l'émerveillèrent au plus haut point, et lui arrachèrent cette exclamation : « Je pensais bien que ce Reade « était un peu sorcier ! » A quoi Filah , qui était présent, ajouta avec conviction : « Il faut protéger les blancs, car ils laissent « leur mémoire dans leurs livres, et si nous ne leur faisons pas a du bien, aucun d'eux ne reparaîtra chez nous. »
Le 23 août, Sewa nous fit appeler, et nous dit que le moment était venu d'informer ses ministres et ses chefs de nos intentions. Je dois dire que ces derniers nous avaient à plusieurs reprises questionnés à ce sujet, mais nous avions évité de leur répondre, nous conformant en cela aux avis de Sewa et de Filah.
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Séjour Lorsque Sewa eut, ce jour-là, réuni chez lui tous ces person-
à Falabah. ^ages influents, il leur dit à brûle-pourpoint :
« Les blancs m'ont fait connaître leur désir d'aller voir Tembi- « coundou ; je leur ai promis mon appui, et voici ce que j*ai dé- « cidé : Filah leur servira de guide, et les Korankos de Lomah a les protégeront pendant la route. Si quelqu'un de vous a des « objections à faire, qu'il parle, d
Les principaux dignitaires et le a fetishman » prirent successivement la parole, et se prononcèrent à l'unanimité contre nous : les uns, sous le prétexte que nous étions des espions, et que le silence gardé par nous jusqu'à ce moment cachait de mauvaises pensées; le « fetishman, » sous le prétexte que la source du
Tembi était sacrée, et que si l'on nous permettait de la visiter, nous en détruirions certainement le charme. D'ailleurs, les blancs, ajoutaient-ils, ne croient pas aux pouvoirs de nos prêtres, et Tembi-Seli Cle grand-prêtre de la source) refusera de les recevoir ; alors, à quoi bon faire le voyage I Mais Sewa ne se tient pas pour battu :
— Quand l'autre blanc (Reade) est venu, vous m'avez tous dit que c'était un homme dangereux, et qu'il avait l'intention de prendre mon royaume. Eh bieal il est parti sans faire de mal et n'est jamais revenu I Maintenant vous voulez encore que j'empêche mes nouveaux amis blancs d'aller où bon leur semble! Si je vous écoute, ils le mettront dans leurs livres et , dans tout le monde, on dira que je suis un homme inhospitalier. Non, j'ai promis de les aider ; j'ai donné ma parole et je la tiendrai.
Qu'avez-vous à répondre ?
Les chefs se turent, mais le « fetishman» répliqua :
— Si tu dis que ces hommes blancs sont tes amis, et n'ont pas de mauvaises pensées, nous pourrons nous arranger pour qu'ils ne fassent pas de mal à la source sacrée ; mais il faut qu'ils promettent de se conformer à ce que je leur dirai de faire.
Là-dessus, il nous adressa beaucoup de questions, et, quand nous l'eûmes assuré que nous n'avions pas la moindre intention d'intervenir dans leurs cérémonies, d'en détourner les fidèles, de faire tarir les eaux, etc.. il nous dit :
— Si vous parvenez à Tembicoundou, prenez bien note de ne Séjouf
rien toucher, et, lorsque vous franchirez la source, qui n'a que deux coudées de largeur-, ne prononcez pas une parole...
Tout cela fut promis, et le « fetishman, » satisfait de cette déclaration, nous informa qu'il allait faire part à Tembi-Séli de notre prochaine visite. Il nous pria de lui donner une chemise de drap noir qu'il ferait porter par son messager à Demba, chef de Tembicoundou, afin de le rendre favorable à nos projets.
La chemise lui fut remise, selon son désir ; on verra par la suite ' qu'elle ne parvint malheureusement pas à destination en temps utile.
La question principale étant ainsi réglée, il ne s'agissait plus que de fixer le départ. Après de longs pourparlers, il fut décidé qu'il aurait lieu le 28, parce que ce môme jour les ambassadeurs korankos devaient retourner dans leur pays, et Sewa pensait qu'en voyageant avec eux, nous serions plus en sûreté.
Quelques jours avant notre départ, Sewa nous fit appeler pour nous dire qu'après avoir vu la source du Tembi, nous pourrions descendre cette rivière jusqu'à Liah, où elle prend le nom de Diolibah, mais qu'il ne fallait pas penser à aller plus loin, soit dans le nord, soit dans Test, parce que dans le Sangarah il y avait la guerre et la famine.
— De Liah, nous dit-il, il faudra que vous retourniez à Falabah, et vous attendrez ici que la paix soit faite et les chemins ouverts.
Pendant les douze jours passés à Falabah, nous avons eu le temps de visiter la ville et ses environs, et d'étudier les mœurs de ses habitants. Je puis dire, à ce sujet, que Reade en a donné une description très-exacte, et que, depuis cette époque, il ne s'est produit aucun changement notable.
La ville est entourée de magnifiques cotonniers de soie (silk cotton tree), et est bien fortifiée. Les maisons et les rues sont propres et les habitants se montrent assez bienveillants.
Les femmes particulièrement sont gentilles, prévenantes et agaçantes ; aussi nos hommes se laissent-ils facilement entraîner à des aventures qui ailleurs pourraient leur coûter cher.
à Falabah.
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Séjour Dès le lendemain de notre arrivée, les Timnés vinrent nous dire :
à Falabah. ^ Falabah est la plus jolie ville de la terre ; les maris ne sont pas jaloux comme chez nous, et il n'y a pas de mal à faire la cour à leurs femmes. »
Craignant de graves difficultés si nous ne mettions pas le holà, nous fîmes réunir tous nos hommes pour leur dire que nous n'entendions pas être responsables des « palabres » qu'ils pourraient s'attirer par leur inconduite, que nous ne paierions pas un centime pour eux, et les abandonnerions à leur sort. Mais ce discours ne fit pas grande impression sur leur esprit, car Filah et même Joseph Reader prétendaient que ce n'était pas im crime, à Falabah, que de courtiser la beauté, surtout quand celle-ci faisait les avances pour obtenir quelques verroteries ou autres présents de ce genre.
Les habitants de Falabah ne sont ni mahométans, ni idolâtres. Il est très-probable qu'ils ont été autrefois partisans de l'islamisme mais que, par haine de leurs ennemis les Foulahs, ils y ont renoncé. « Nous ne faisons plus le salam, disent-ils, car nous ne voulons rien avoir de commun avec les Houbous qui se disent supérieurs à nous, mais dont nous ne voulons pas accepter les lois. »
La ville de Falabah n'est habitée que par des guerriers, car c'est la place forte du royaume. Elle a dû avoir déjà une grande importance, à l'époque où l'on faisait la traite des esclaves avec les Européens ; car nous avons trouvé quelques petits canons qui ont été donnés en cadeau, il y a une soixantaine d'années, par le gérant d'un des établissements de traite, à un roi de Falabah.
Les divers peuples ou tribus qui environnent Falabah craignent beaucoup la puissance de cette ville, qui a subi de nombreuses attaques, mais qui n'a jamais pu être prise.
Les plus redoutables ennemis de Falabah sont les Houbous dont il a été déjà parlé. Ils sont presque constamment en lutte au grand détriment de la prospérité des deux pays.
Sewa est un despote, dans toute l'acception du mot ; il a droit de vie et de mort sur ses sujets, mais nous supposons qu'il
n'exerce son pouvoir qu'avec modération, car il nous a semblé Séjour que Ton était, en général, satisfait de sa domination.
Il est aussi le grand justicier de son royaume : Pendant notre séjour à Falabah, il eut à juger un homme accusé d'avoir assassiné un de ses compatriotes, à Nomoulaye — après l'avoir longuement questionné et s'être convaincu de sa culpabilité, Sewa le condamna à être conduit sur la place même où l'assassinat avait été commis, et à y être écartelé. Cette horrible sentence, succédant aux fêtes des jours précédents, nous impressionna vivement, et Sewa ne fut pas le dernier à s'en apercevoir.
Chacun des cinq frères de Sewa possède une des villes du royaume, mais Falabah est leur résidence obligée. « Si chacun de mes frères, nous disait Sewa à ce propos, voulait être vraiment roi dans sa ville, Falabah serait bien vite affaiblie, car ils s'entendraient pour me nuire, tandis qu'ici je les ai sous mes yeux et je les surveille. »
Quand Falabah est en guerre, les habitants de toutes les villes et bourgades sont tenus de venir défendre Falabah ; « car, c'est a encore Sewa qui parle, que m'importe que l'on brûle toutes les « autres villes de mon royaume , pourvu que les cotonniers qu'ont « plantés mes ancêtres n'aient pas la honte de voir tomber Face labahl »
Les étrangers ne peuvent pas bâtir de maisons à Falabah, et n'y font du commerce qu'en passant. Par contre toutes les autres grandes villes du Solimaniah, telles que Nomoulaye, Berria, Songoyah, etc.. sont des places de commerce et les étrangers y ont libre accès et droit de résidence.
Notre séjour à Falabah ne fut pas exempt des ennuis qui nous avaient assaillis à plusieurs reprises, à propos de la nourriture de nos hommes. Le riz était rare à Falabah comme partout ailleurs, et nous avions beaucoup de peine, du moins pendant les premiers jours, à leur fournir lajation habituelle.
J'ai déjà dit qu'une de nos plus pénibles tribulations et qui revenait sans cesse, c'était l'alimentation de notre escorte. — On ne peut que diflELcilement s'imaginer les exigences d'une partie de nos hommes.
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Séjour II y avait à peine trois jours que nous étions arrivés à Falabah,
** lorsqu'un matin trois de nos « Congos x> nous abordent en demandant leur ration de riz et prétendant qu'ils avaient faim. Comme il n'était que huit heures et demie et que nous savions qu'à six heures du matin, on avait tué un bœuf dont on avait fait déjà le partage, nous leur objectons que leur appétit ne doit pas être si impérieux. Ils nous répondent insolemment que malgré tout, ils ne sont plus en voyage et qu'ils exigent le riz à heure fixe. Les « Timnés » qui les entendaient nous dirent : « Si ces black « white men (hommes de couleur noire ayant les coutumes des « blancs) ne veulent pas attendre, donnez-leur la ration double « de riz non dépouillé de la paille et qu'ils se débrouillent — nous a ne sommes pas jaloux de travailler pour eux — comme Reader « ne pouvait pas trouver de femmes pour piler le riz hier, nous « avons bien voulu offrir de le faire — et ce sont les gens de la « ville qui en ont mangé la plus grande partie. Aussi n'est-«il que « juste qu'ils pilent maintenant leur riz eux-mêmes, car piler le riz « ou voyager, c'est toujours du travail. » — Les Congos insistant nous disent alors que si nous ne pouvons pas leur offrir le riz à l'heure voulue, nous devons leur donner en échange des marchandises qu'ils troqueront pour des vivres. — Ennuyés outre mesure de ces plaintes, nous donnons ordre à Reader de leur remettre assez de marchandise pour pouvoir vivre un jour et les prions de nous laisser la paix.
N'oublions pas de dire à ce propos que dans sa générosité le roi avait envoyé les trois premiers jours dix calebasses de riz cuit— Nous avions voulu faire compter ce riz comme ration, mais nos hommes ayant répondu qu'ils se passeraient du riz cuit du roi, mais qu'ils exigeaient leur ration usuelle , nous fimes prévenir ce jour-là le roi Sewa de ne plus leur distribuer de riz cuit à l'avenir, en lui expliquant nos motifs.
Nos hommes, ignorant ce détail ejt comptant se régaler du riz royal, s'abstinrent d'acheter des vivres et mirent les marchandises de côté dans l'intention d'en faire un tout autre usage, celui notamment de gagner les bonnes grâces du beau sexe de Falabah.
Mais le soir venu, un griot du roi Sewa leur annonça qu'il n'y Séjour aurait plus de distribution de riz cuit, puisqu'ils y tenaient si * Falabah, peu. Les Timnés prirent la chose du bon côté et se décidèrent alors à troquer leur part de marchandises contre du riz, mais les gens de Freetown déçus et vexés, plutôt que d'imiter l'exemple de leurs compagnons, coupèrent leurs tissus en petits morceaux et nous signifièrent qu'à leur retour à la côte, ils feraient voir avec quels chiffons nous avions prétendu les nourrir à Falabah. (Il est clair que ces débris d'étoffe ne pouvaient pas avoir la valeur des pièces entières.)
Non contents de nous menacer de la sorte, ils se répandirent en violentes invectives de sorte que nous décidâmes de congédier et de renvoyer à la côte les plus turbulents, en signalant leur conduite à qui de droit.
La chose était parfaitement décidée lorsqu'au dernier moment, les mutins dont nous voulions nous débarrasser, vinrent faire acte de soumission et nous supplier de les conserver. Il parait que leurs camarades et les gens même de Falabah, hommes et femmes, leur avaient fait des reproches tels qu'ils n'osaient plus se séparer de nous.
Après les avoir laissés vingt-quatre heures dans l'incertitude, nous consentîmes à les garder.
Dans l'intervalle, notre intelligent interprète Joseph Reader, qui était chargé de l'intendance, fit, par bonheur, la découverte d'un village où le riz se trouvait en grande quantité. Il y passa plusieurs jours et réussit à en faire une bonne provision qui, non-seulement, nous suffit pendant notre séjour à Falabah, mais dura presque jusqu'aux sources.
Ce village, nommé Caglieri, est situé sur la frontière du Solimaniah et du Fouta; le chef qui y commande est un frère de Filah. La population de Caglieri est un mélange de Foulahs et de Solimaniahs ; elle prend tantôt le parti des uns, tantôt le parti des autres, dans les guerres continuelles que se font ces deux peuples.
Notre séjour à Falabah s'étant prolongé au-delà de notre attente,
66 J. ZWEIFEL et M. MOUSTIER.
Séjour et, ayant fait une brèche considérable dans nos ressources, nous
■"• envoyâmes cinq de nos hommes à Big Boumba, pour prendre des
marchandises que nous y avions fait envoyer de Rotombo par
mesure de précaution. Ces cinq hommes devaient faire ce
voyage, aller et retour, pendant que nous allions aux sources.
Notre troupe fut encore diminuée de quinze hommes qu'il fallut laisser à Falabah, car il leur était venu aux jambes des ulcères qui les empêchaient de marcher. Notre cuisinière de Rotombo resta avec eux, pour les soigner et préparer leur nourriture.
La façon cruelle dont ils se guérissent de cette maladie est digne d'être notée. Ils font un trou dans la terre, le remplissent de bois et y mettent le feu — quand le bois est à l'état de charbon ardent, ils font une espèce de cheminée en paille et l'homme atteint, après avoir mis à vif sa plaie, expose son pied malade, recouvert d'un mouchoir à la fumée brûlante qui se dégage de ce foyer. La suppuration est extrêmement abondante — la douleur est intolérable, mais deux ou trois jours de ce traitement suffisent pour amener la guérison.
La veille de notre départ, nous fîmes de nouveaux cadeaux à Sewa, à ses principaux chefs et au fetishman, et nous primes congé d'eux. Leurs souhaits de réussite furent sincères et nos adieux cordiaux.
Le 28, au matin, accompagnés de Filah et des Korankos, nous quittâmes Falabah en assez bonne santé et le cœur plein d'espoir.
De Falabah aux Sources da Niger.
Urrii-TiBbieo
Le soir du 28 août, nous fîmes halte à Berria Timbaco (qu'il ne faut pas confondre avec Berria Foutamboni, où Reade a passé, et qui se trouve sur la route de Falabah à Farannah).
Berria Timbaco appartient à Sewa : c'est une de ces villes, ajBTectées au commerce et ouvertes aux étrangers, dont j'ai parlé plus haut.
En se rendant de Falabah à Berria Tîmbaco, on traverse une jolie plaine entourée de villages bien cultivés. Nous franchissons tour à tour des champs consacrés à la culture du coton, du tabac, du mil, du manioc, du riz, etc. — Notre vue à droite, est bornée . par trois jolies collines boisées ; un peu plus loin nous passons au pied de trois rochers de granit aux flancs escarpés et stériles.
C'est ici que le baobab commence. La distance entre ces deux points est, directement, de vingt-cinq kilomètres et indirectement de vingt-neuf kilomètres, le compas donne S E + 5* S.
A dix kilomètres de Berria Timbaco se trouve la source de la Source rivière Rokelle, appelée ici Séli : elle sort d'une petite colline delaRokeUe nommée Yellimé, au pied de la montagne Kankoucassama, près du village Magatou. Il paraît que le Major Laing est arrivé jusqu'ici, dans le voyage qu'il fit en 1822.
Ici à Berria Timbaco le foundeni est en pleine récolte, aussi nous en achetons beaucoup.
Comme la nourriture varie suivant les contrées que nous traversons, il est bon de mentionner ici une fois pour toutes les divers aliments qui ont été mis à notre disposition pendant le voyage.
Je dois tout d'abord dire que nous n'avons presque jamais manqué de viande, car les bœufs, les moutons (à poil) et les chèvres se trouvent en abondance dans l'intérieur et font l'objet d'un grand commerce avec la Côte.
Dans quelques contrées ces animaux servent même de monnaie.
La nourriture végétale se composait principalement de riz, ignames, manioc, foundeni, patate douce, maïs et grain de Guinée (espèce de mil).
Jusqu'à Yagallah, le riz à l'huile de palme assaisonné de piment et d'aubergines formait la base de nos repas. Au-delà de Yagallah, Thuile de palme disparait et fait place au beurre et aux sauces du pays.
Ce beurre étant généralement liquide, sale et rance, nous ne pouvions nous y accoutumer, tandis que les sauces quoique répugnantes à l'aspect, étaient tolérées par nos estomacs.
68 J. ZWBIFEL bt M. MOUSTIER.
Parmi ces sauces, nous citerons les principales : celles aux feuilles d'arachides, aux graines de Sésames, à Toccra et au locust (vulgairement lokos).
Lorsque le riz nous manquait, ce qui arrivait fréquemment, nous avions recours aux autres aliments dont j'ai parlé plus haut et qui se trouvent à peu près partout.
L'igname^ qui est rare dans le Limbah, est abondante dans les environs de Falabah et dans le Koranko , où elle croit sauvage en maints endroits.
Le foundeni fut notre principale ressource dans le Koranko^ où le riz n'était pas encore mûr.
Le foundeni est une graine qui se sème à la même époque et dans les mêmes champs que le riz, mais qui est beaucoup plus hâtive. — Cette plante ne s'élève pas à plus de trois quarts de pied de hauteur. — Les graines qui sont extraites des tiges de la plante sont petites et très-recherchées par les oiseaux. — On les pile comme le riz avant de les faire cuire.
L'occra, par contre, s'élève à deux mètres de hauteur et porte 4es fleurs jaunes en forme de cloches. Le fruit, fait comme la poire, contient des pépins en grande quantité, ressemblant par la grandeur à la lentille de France. Ce fruit rappelle, par ses qualités gluantes, le gombo qu'on rencontre quelquefois sur nos tables en Provence,
Le locust est le produit d'un arbre semblable à l'olivier. Ce légume à chair jaune, contenu dans des gousses allongées, renferme des graines noires de la grosseur d'un haricot. On presse ensemble cette chair et les graines et on les laisse fermenter. Ce mélange a une odeur des plus désagréables, mais on en fait ime sauce, connue à la côte sous le nom mandingne de « Kindaye, » qui a une saveur à laquelle on s'habitue aisément. Tonri-taitTa. Le 30, nous ne dépassâmes pas Touri Tansaya.
De Berria Timbaco jusqu'à Touri Tansaya nous suivons une route aussi agréable que celle qui conduit de Falabah à Berria Timbaco — nous apercevons des collines boisées — quelques rochers de granit — les terres qui avoisinent les villages sont bien entretenues.
Nous avons pu apercevoir entre Berria Timbaco et Touri Tansaya la chaîne du mont Loma dans le S. S — elle court de l'ouest à Test. — Les gens du pays nous ont dit qu'il fallait, pour en atteindre le pied, quatre jours de marche — nous avons estimé que nous en étions éloignés de cent vingt à cent quarante kilomètres. La distance entre Berria Timbaco et Touri Tansaya est de trente-quatre kilomètres indirects et de vingt-sept directs, le compas accuse S E + 5 S ; les bestiaux sont abondants.
Le 31, nous entrâmes de nouveau dans le Koranko. La première Songoyah. ville oh nous nous arrêtâmes est Songoyah, capitale du Koranko Maândi. Nous fûmes reçus avec beaucoup d'égards, et le soir on nous apporta du riz et du mil en quantité suffisante, ce qui parut d'un bon augure à nos hommes qui, en général, appréhendaient ce voyage dans un pays réputé sauvage et inhospitalier.
Nous remarquâmes qu'à Songoyah, les habitants diffèrent de ceux de Falabah, comme traits et comme mœurs. Leurs maisons, notamment, laissent beaucoup à désirer, comme commodité et propreté, et leur attitude, en général, indique qu'on est en face d'une race inférieure ou, pour mieux dire, dégénérée.
Nous aurions voulu partir dès le lendemain, mais les chefs nous dirent qu^ le roi était absent, et que nous devions attendre son retour.
Dans la journée du lendemain, 1*' septembre, l'on vint nous annoncer qu'une ambassade de Fodé Darami (1 j, commandée par le frère de celui-ci, demandait à nous parler. Nous la fîmes introduire, et le chef de l'ambassade nous fit savoir que Fodé Darami, ayant appris notre arrivée et pensant que notre intention était de lui rendre visite, détachait son frère, pour nous souhaiter la bienvenue, et nous accompagner chez lui, à Berria Bourria (ville située sur la rive droite du Diolibah).
(1) Également connu sous le nom arabe de Souri Ibrahïma, qu'il a adopté en sa qualité de prophète.
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Ce message nous surprit et nous affligea ; car nous y vîmes la cause de nouveaux retards et de soucis. Désirant nous concerter avec nos guides et interprètes, nous renvoyâmes notre réponse au lendemain.
Comme ce Fodé Darami a fait beaucoup parler de lui, depuis quelques années, et peut être appelé à jouer un rôle important dans les destinées des pays dont nous nous occupons, il n*est pas inutile de communiquer ici tous les renseignements que nous avons appris sur son compte :
Fodé Darami est mandingue de naissance, et a été élevé à Timbo, capitale du Foutah-Diallon. Il paraît qu'ayant été plusieurs fois pillé et maltraité, dans ses voyages, par des Sangarabs païens, il résolut, pour se venger d'eux, de les détruire, en appelant à son secours les Korankos de Mafmdi, les Bambaras et Fôulahs de Segou, et enfin les Haoussahs de l'intérieur.
Ses projets ont, en grande partie, réussi ; car les Sangarabs ont été complètement mis en déroute par les envabisseurs, et leurs villes ont été brûlées; Ceux d'entre eux qui ont pu écbapper à la mort ou à Tesclavage, se sont réfugiés dans les pays voisins, surtout dans le Koranko et le Solimaniab.
Quoique victorieux, Fodé Darami, le propbète et roi, comme il se fait appeler, se trouve fort embarrassé, car il n'ose maintenant renvoyer ses alliés, notamment les Haoussahs, qui, si nos informations disent vrai, se trouvent auprès de lui, dans le Sangarab, au nombre de trente mille bommes et quinze mille cbevaux. Ces guerriers de l'intérieur prétendent avoir conquis le pays, et ne veulent plus retourner, car ils trouvent qu'ils peuvent se procurer ici les fusils, la poudre et le sel beaucoup plus facilement et à meilleur marcbé que dans leur pays. (Pour ne citer qu'un exemple, l'on peut acheter, dans le Haoussab, trois esclaves contre un kilo de sel. Les autres marchandises reviennent également trèscher.) Aussi, non-seulement ils ne tiennent pas à revenir sur leurs pas, mais ils déclarent qu'ils ont l'intention d'aller jusqu'à l'eau salée. Ils ont, à cet effet, envoyé des messagers aux chefs des Korankos et des Solimaniabs, pour les informer qu'une fois leur
grande fôte {Idi Sali) du 20 septembre passée , ils traverseront le Niger et s'empareront de tout le pays jusqu'à la mer.
C'est à la suite de ce message que Sewa ât publier dans ses villes que tous ses sujets devaient rester dans le pays, afin de ré-^ sister à l'invasion de ces guerriers.
La situation de Fodé Darami vis-à-vis de ces dangereux auxiliaires est d'autant plus difficile qu'ils veulent, conformément à leur programme, le forcer à faire la guerre aux Korankos de Maflndi, bien que ceux-ci l'aient aidé dans la guerre contre les Sangarahs, et bien que, pour sceller cette alliance, les rois de Songayah et de Socora lui aient chacun donné une de ses filles en mariage.
Il est possible que les peuples menacés par les Haoussahs, s'alliant ensemble, réussissent à les refouler derrière le Niger ; mais il n'en est pas moins certain que, vu la tendance bien marquée des tribus de l'intérieur à émigrer vers la mer, elles reprendront bientôt leur mouvement de déplacement, et finiront par triompher de tous les obstacles.
Pour bien comprendre ce ^mouvement, il faut considérer que les peuples de l'intérieur sont, pour la plupart, beaucoup plus civilisés que ceux qui habitent les régions de la côte. L'Islam leur a donné une certaine culture dont sont absolument dépourvues les races païennes qui avoisinent la mer. Il est à remarquer, à ce sujet, que les missions chrétiennes, malgré tous les efforts et le dévouement qu'elles apportent à leur œuvre, n'ont pu réaliser que des progrès insignifiants^ tandis que la religion mahométane s'étend rapidement et sûrement dans toute l'Afrique occidentale. Les raahoinétans de l'intérieur s'adonnent, en partie, au commerce, et, comme ilsvoyagent^beaucoup, ils répandent leurs doctrines et les imposent par la persuasion, souvent aussi par la force.
Ces marchands missionnaires sont venus jusqu'à la Côte ; ils ont vu le grand commerce qui s'y fait, et leur instinct mercantile, comme leur cupidité, ont été excités au plus haut point. Ils ont goûté le sel et ne peuvent plus se passer de ce précieux sapide. Aussi, pour toutes ces raisons, quitteront-ils sans regrets leurs
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plateaux fertiles, leurs gras pâturages et leurs troupeaux, leurs chevaux et les mines où ils rainassent Tor, pour se rapprocher des colonies des blancs, et se procurer à de meilleures conditions les objets qui leur sont devenus indispensables.
La journée se passa, et le roi ne parut pas. Le 2 septembre, nous faisons appeler l'ambassade et les chefs de Songoyah. Nous déclarons au frère de Fodé Darami que nous avions Tintention d'aller à Socora et dans le Koranko-Kissi, mais qu'à notre retour nous rendrions visite à Fodé Darami. Puis nous remettons aux chefs de Songoyah le cadeau destiné à leur roi absent, et nous leur demandons un guide pour Socora, la ville du roi Qiimiti Foré.
Il serait difficile de peindre la surprise, je devrais dire l'indignation, des Mandingues de Fodé Darami, lorsque nous leur ûmes connaître notre décision.
— Comment! les blancs préfèrent aller voir des Kafri{\\ les sauvages Korankos, plutôt que de se rendre à l'appel de notre prophète, le soutien de notre grande cause. »
Pareille chose ne pouvait leur entrer dans l'idée; aussi, tinrentils immédiatement conseil pour savoir s'ils ne s'opposeraient pas à notre marche, d'accord avec les chefs de Songoyah. La réunion dura trois heures et fut très-tumultueuse. Filah y défendit nos intérêts et avec succès, car il vint nous dire que nous pourrions partir le lendemain.
Dans la soirée, nous revîmes l'ambassade ; nous lui confiâmes un cadeau pour Fodé-Darami et une lettre dans laquelle nous promettions d'aller à Berria-Bourria, dès que nous aurions atteint le but de notre voyage.
Les Korankos de Loma , que Sewa nous avait donnés comme compagnons, voyant dans quelles difficultés nous nops trouvions, jugèrent à propos, ce jour-là, de nous laisser en plan, en nous
(î) C'est le nom qne les masulmans donnent aux idolâtres; ils appeUent les chrétiens Nazrini.
disant que nous les retrouverions à Socora. Cet incident nous fut d'autant plus désagréable que notre guide Filah ne connaissait plus aucune ville à partir de Songoyah. Nous allions donc, plus que jamais, être à la merci des rapines des chefs.
Le 3 septembre, au moment où nous allions partir, arrive un messager qui nous annonce que le roi est à Tamania, qu'il veut nous voir et qu'il ne nous donnera un guide que si nous passons dans cette ville. « Tamania se trouve d'ailleurs sur votre route, » nous dit le messager.
Nous consultons Filah, qui nous engage à nous rendre à cette Tamania. invitation, ne serait-ce que pour sortir de Songoyah, et nous mettre hors de la portée des émissaires de Fodé Darami.
Nous nous dirigeons donc vers Tamania ; et, au bout de quelques instants, nous nous apercevons à notre regret que nous faisons route droit sur l'Est, alors que nous devrions aller dans le Sud.
Pendant notre séjour à Songoyah, nous visitâmes la source de la rivière Tamincono, qui se jette près de Liah dans le Falico (un des principaux affluents du Diolibah).
De Touri Tansaya à Songoyah, la distance kilométrique directe est de 11 kilomètres. On perd seulement un kilomètre en ne prenant pas la route directe.
Le compas accuse E.
La nature y est désolée ; il n'y a que des lambeaux de terre qui soient cultivés ; on y rencontre pourtant une assez jolie forêt. La rivière Tentaraba, qui vient de Mango (Koranko), à 18 kilomètres de là, S 0, passe à Songoyah ; elle reçoit à Lilla la Balia ; réunies, elles baignent Dantilia, et après avoir recueilli les eaux de la rivière Massas, qui prend sa source dans le territoire de Solimaniah, elles se jettent dans le Diolibah, à Sansambou. A Dantilia, la rivière porte le nom de Tentaraba-Massas.
Dans l'après-midi, nous arrivons à Tamania, qui, comme Falabah et Berria, est entouré de cotonniers de soie. Nous demandons immédiatement à voir le roi, mais on nous renvoie au soir. — Le soir venu, nous obtenons l'audience désirée, et, après les compli-
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ments d'usage nous prions le roi de nous donner un guide pour Socora. — A ces mots, ce souverain pousse une exclamation de surprise, et nous dit :
— a Qu'entends-je là I mes ministres m'ont fait dire que vous ne veniez que pour moi seul, et vous parlez déjà de partir. »
Craignant que Ton ne veuille nous jouer le tour dont Reade fut victime à Falabah, lors de son premier voyage, nous nous hâtons de répondre :
— « Si vos ministres vous ont dit cela, ils ont menti, car nous ne leur avons pas caché que nous voulions aller à Socora, et nous ne serions jamais venus à Tamania s'ils ne nous y avaient pas forcés. »
A cette réplique, formulée avec quelque violence, le roi nous déclare qu'il est bien fâché de nous avoir détournés de notre route, et que, s'il avait été mieux informé de nos intentions, il ne nous au* rait pas fait venir ici ; mais, ajoute-t-il, comme je suis très-content du cadeau que vous m'avez fait dans ma ville de Songoyah, je vous donnerai un bœuf demain. »
Toute la journée du 4 se passe et pas de bœuf. Vers le soir, nous envoyons Filah, pour prévenir le roi que nous partirons le lendemain matin, sans faute. Le roi se contente de répondre que, voyant que nous sommes de grands personnages, il a cru convenable de faire avertir le roi de Dantîlia de notre présence, et attend un messager dudit roi.
Là-dessus Filah se met en colère, car Sewa et lui sont loin d'être en bons termes avec Dantilia, et il redoute des embûches. Il se répand en reproches contre le roi, lui dit que nous avons déjà perdu cinq jours entre Songoyah et Tamania, que nos provisions diminuent et que nous sommes à bout de patience.
Le roi finit par lui dire que certainement demain nous pourrons partir.
Le 5, à six heures du matin, nous faisons sortir nos ballots, comme si nous allions lever le camp, et nous envoyons nos interprètes chez le roi, avec deux pièces de cretonne écrue, pour lui porter nos adieux.
Au bout d'une heure, nos messagers n'étant pas de retour, nous
allons nous-mêmes chez le roi, qui était en consultation avec ses chefs. Nous lui expliquons qu'il nous est impossible d'attendre plus longtemps, car le riz, que nous avons apporté de Falabah, va bientôt être épuisé, et nous savons qu'il y a famine dans le pays où nous allons.
Il s'excuse en disant qu'il attend encore le bœuf qu'il nous a promis. Nous avons beau lui dire que nous nous passerons de son bœuf, et qu'il nous importe beaucoup plus de gagner du temps, il fait la sourde oreille. Recourant aux grands moyens, nous lui promettons de lui donner une troisième pièce d'étoffe, s'il nous laisse partir.
Cette offre l'humanise : il se fait apporter la pièce, la palpe, la tourne et la retourne, s'asseoit dessus et nous dit enfin qu'il va nous donner un guide et que ce guide ne sera autre que son « Santégué, » son premier ministre (celui-là même précisément qui s'était montré le plus hostile à notre égard).
Le « Santégué » promet de nous accompagner, mais le lendemain seulement. Nos efforts pour le décider à partir de suite furent vains, et nous quittâmes le roi, découragés, craignant que le moindre incident ne lui servit de motif pour nous retenir, malgré ses assurances formelles.
Vers les quatre heures, Demba Adama vint nous dire que le bœuf était arrivé. En effet, l'on nous apporte une bête de belle taille, mais de robe noire. Aussi le roi a-t-il le soin de nous faire dire que ce n'est pas lui qui lui a donné sa couleur, et de ne pas lui attribuer une signification déplaisante. L'on sait que, chez les noirs, la couleur blanche est un signe d'amitié, et c'est pourquoi l'on fait, autant que possible, des cadeaux ayant cette teinte.
Nous faisons tuer le bœuf et, selon l'usage des Korankos, nous en envoyons au roi la moitié. Puis nous allons prendre un bain. —De retour au village, nous remarquons que nos interprètes ont la face grave, et osent à peine nous regarder.
■— Qu'y a-t-il de nouveau? leur demandons-nous.
— Ne vous emportez pas ; nous tâcherons d'arranger l'affaire.
Forcés de s'expliquer, les interprètes nous disent qu'en notre
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absence, le roi les avait appelés pour leur annoncer que le bœuf dont il nous avait fait cadeau venait de Dantilia, et que le roi de Dantilia avait envoyé le message suivant :
« Les deux blancs qui sont chez vous doivent aller chez Fodé « Darami, qui, pendant qu'ils étaient à Falabah, m*a écrit de les « lui envoyer. S'ils ne veulent pas écouter ma parole, qu'ils re- « tournent sur leurs pas et renoncent à pénétrer plus loin dans le « Koranko. »
Pareille nouvelle était bien faite pour exciter notre colère au plus haut point ; nous nous demandions si réellement l'on nous obligerait à rebrousser chemin, et à perdre ainsi le fruit de tant d'efforts et de sacrifices.
Lorsque notre sang se fut un peu calmé, nous tînmes conseil avec Filah, nos interprètes et quelques-uns de nos hommes. A cette occasion, Filah nous dit que, si nous rencontrions tant d'opposition de la part des Mandingues, entourant le roi de Songoyah, cela provenait de leur crainte que tous nos cadeaux ne fussent destinés aux Korankos des montagnes, car il leur semblait naturel que Sewa cherchât à avantager ses nouveaux amis. A ce point de vue, nous ne pouvions que nous féliciter du départ des Korankos, car leur présence aurait certainement donné plus de force aux soupçons jaloux des conseillers du roi.
Après avoir tenu conseil, il fut décidé que nous nous rendrions chez le roi pour lui demander des explications et en finir avec la situation fausse dans laquelle nous nous trouvions.
Lorsque nous fûmes introduits en sa présence, nous lui reprochâmes tout d'abord sa manière d'agir à notre égard.
« Vos chefs de Songoyah nous ont trompés une première fois, t lui dîmes-nous par l'entremise de nos interprètes, en nous faisant « croire que Tamania est sur la route de Socora, tandis que leur t but était de nous envoyer à la frontière du Sangarah (1), et de
(l) Tamania se trouve à 25 kUomètres environ de Liah, vlUe du Sangarah, où se rejoignent le Tamincono, leFalico et le Tembl, dont les eaux réunies prennent le nom de Dioiibah.
« nous mettre à la merci de Fodé Darami. C'est vous qui avez « donné cet ordre; car, maintenant que nous sommes chez vous, « vous voulez nous retenir malgré votre promesse, et vous préft tendez que le roi de Dantilia nous réclame comme étant les étran- « géra (hôtes) de Fodé Darami ; c'est encore un mensonge, car « nous n'avons affaire ni au roi de Dantilia, ni à Fodé Darami. Il « est donc clair pour nous que votre langue dit une chose, mais que « votre esprit en pense une autre.
« Mais nous, nous allons vous parler clairement, et vous prier de « répondre à nos questions.
a Est-ce que les Mandingues de Songoyah ont le droit de nous « mener où ils veulent, et ne pouvons-nous pas, au contraire, « comme tous les hommes libres, nous diriger où bon nous sem- « ble?
« Si vous, roi de Songoyah, vous envoyez un ambassadeur à « Falabah, consentirez-vous à ce qu'on le force à se rendre dans « une autre ville éloignée ou bien à retourner sur ses pas, avant « qu'il ait délivré son message ?
« Si vous nous empêchez d'aller à Socora, que répondrez-vous « au grand roi Sewa qui nous a envoyés, puisque voici son frère a Filah qu'il nous a donné pour guide? Que répondrez-vous à a Chimiti Foreh qui nous attend ?
« Que répondrez-vous aux Korankos de Loma et du Kissî qui « sont prévenus de notre arrivée ?
a Croyez-vous qu'ils ne ressentiront pas l'affront que vous « leur faites en nous détournant de notre route ou en nous obligeant a à rebrousser chemin ?
« Réfléchissez-bien, roi de Songoyah, avant d'obéir aux conseils a de vos Mandingues !
« Vous êtes, d'ailleurs, Koranko vous-même, et nous ne com- « prenons pas pourquoi vous voulez nous envoyer dans le Sanc garah où tout est pillé et détruit. »
Pour djOnner plus de force à ces paroles, Filah qui les traduisit au roi, ajouta en manière de conclusion :
« Oui, nous sommes prêts à retourner à Falabah, mais pensez
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« bien à tout ce que les blancs vous ont dit, et croyez-moi : il vaut « mieux être leur ami que leur ennemi ! »
Le roi de Songoyah, pendant tout le temps que durèrent ces discours, ne voulait ou n'osait nous regarder en face, et nous tournait presque le dos. Lorsque nous eûmes^fini, il garda un moment le silence, puis^ s'adressant à ses chefs et aux deux messagers de Dantilia et de Fodé Darami, il leur dit avec énergie :
« Les blancs ont parlé, mais c'est Dieu qui leur a soufflé les « paroles! Je veux être leur ami, car ce sont eux qui font les livres « et conservent les histoires. Le chemin leur est ouvert, et ils par- « tiront demain, comme je le leur ai promis. Le roi de Songoyah « n'est pas un menteur ! »
La glace était rompue. Il se retourna vers nous d'un air satisfait, pendant que ses chefs et les messagers hostiles se retiraient tout penauds.
Pour le fortifier dans ses bonnes dispositions, nous lui donnâmes, séance tenante, deux pièces de cinq francs, en lui disant que nous comptions, cette fois-ci, sur sa parole, car il avait parlé comme un vrai roi et non comme un vassal.
a Que le Dieu des blancs me punisse, nous dit-il en nous quit- « tant, si je ne tiens pas ma promesse ! »
Afin de donner au lecteur une idée de la difficulté que l'on éprouve à discuter avec les rois nègres de l'intérieur, je crois devoir, à titre d'exemple, rapporter ici en détail le mode de procéder qu'il nous fallut employer pour nous expliquer avec le roi de Tamania, et pour le convaincre de la sincérité de nos déclarations.
Comme dans ces pays il est d'usage pour les voyageurs étrangers de ne pas s'adresser directement aux chefs, mais de se servir de l'entremise d'un interprète, nous avions, dans le présent cas, chargé Filah d'être notre truchement direct ; mais il s'y refusa prétendant que sa parole n'aurait de poids que s'il parlait le dernier, car sa parenté avec Sewa le rendait suspect. Il nous engagea par contre à employer tous nos interprètes dans cette circonstance, afin de donner plus de force à notre harangue, et d'im-
pressionner favorablement le roi par la concordance du langage tenu par ces difTérentes personnes.
Ceci étant convenu, nous nous rendîmes en présence du roi, et là je fis mon discours en anglais en m'adressant à Joseph Reader qui, seul de mes compagnons noirs, comprenait et parlait bien cette langue. Reader le traduisit mot à mot en aouasou (langage que comprenait le roi), et Demba Adama fut chargé de traduire en foulah ce que venait de dire Reader (le langage foulah était inconnu au roi). Mamadou Kali dut à son tour traduire en mandingue (langage compris du roi) les paroles de Demba Adama.
Quand Mamadou Kali eut parlé, Filah se leva, s'avança vers le roi, et, s'adressant officiellement' à lui, lui répéta le discours dans la langue du pays, c'est-à-dire en koranko.
De cette façon, les mômes paroles passèrent par cinq bouches différentes, et le roi les entendit prononcer en trois langues qui lui étaient familières. Il put ainsi être certain que ce que lui avait dit Filah était bien la traduction exacte de notre propre discours.
De Soagoyah à Tamania il y a vingt-deux kilomètres — le trajet direct est de vingt kilomètres. — Le compas indique E. C'est un pays de plaines bien cultivées où paissent beaucoup de bestiaux, — il s'y trouve des champs assez considérables de riz et de tabac (appelé ici Tancono).
6 septembre 1880. — Le lendemain matin à sept heures, le guide qui devait nous accompagner arriva et nous trouva prêts à partir.
Jusqu'au dernier moment nous étions sur le qui-vive, redoutant quelque nouvelle machination et nous ne fûmes rassurés que lorsque nous nous trouvâmes à une distance respectable de Tamania.
Vers une heure de l'après-midi, nous arrivâmes au petit vil- Podaya. lage de Fodaya, situé près de la rivière de Tamincono, qui, comme je l'ai déjà mentionné, prend sa source près de Songoyah. Pour traverser cette rivière qui était débordée, il nous fallut, à la manière des singes, nous servir de quelques arbres qui se trou-
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valent au milieu du courant ; en passant d'un arbre à l'autre^ nous atteignîmes non sans peine Tautrè bord.
La rivière Tamincono prend naissance près de Songoyah^ rejoint la rivière Falico en amont de Liah et toutes deux se jettent ensemble dans le Tembi. De Tamania à Fodaya, il y a un parcours direct de vingt-4rois kilomètres -^ le chemin indirect comporte vingt-huit kilomètres, le compas indique S. On trouve sur la route des bois, des collines et des montagnes en vue vers le S. et S. 0. Stlia. . Le 7 septembre, nous avançâmes jusqu'à Selia^ ot^ nous fûmes bien reçus. Le roi nous fit cadeau d'un bœuf, mais nous retint un jour.
La route est à travers bois de Fodaya jusqu'ici — la (ii^tance de treize kilomètres sept cents mètres indirectement et directement douze kilomètres. — Le compas accuse S + 5* S — on aperçoit vers le sud-ouest des montagnes allant de l'ouest à l'est.
Pendant la nuit du 8 au 9, il y eut un orage extrêmement violent : aussi le roi vint nous prier de rester encore chez lui un ou deux jours de plus, et d'attendre que le Falico, qui se trouvait sur la route et qui avait débordé, fût rentré dans son lit.
Impatients d'aller de l'avant et vayant que le riz était à ia veille de nous manquer, nou$ répondîmes au roi que nous étions décidés à partir, d'autant plus que le temps restait mëinaçant. et que plus nous attendrions, plus le passage deviendrait diflBcile. Nos interprètes, Reader excepté, se mirent du côté du roi pour nous persuader de rester. Mais, sans tenir compte de leurs avis et de leurs inquiétudes, nous ordonnâmes à nos hommes de charger . leurs fardeaux, et nous nous mîmes en route.
Après une marche de trois heures, ayant: gravi une petite colline, nous aperçûmes un lac de trois cents; mètres de largeur à travers lequel serpentait un long ruban vert. Ce lac n'étai tautre que le Falico. — Comme on nous l'avait dit â Selia, il avait débordé à la suite des fortes pluies des jours précédents. Le ruban vert était formé par la ceinture d'arbres qui poussent sur les deiix rives dont l'écartement à l'état normal, n'est que de dix mètres de largeur. Par suite du débordement, ces arbres se trouvaient au milieu de la nappe d'eau qui s'étalait à nos yeux.
Nos interprètes, satisfaits de la tournure que prenaient les choses, s'entre-regardaient d'un air malin qui voulait dire : « Ce que nous avons prévu est arrivé. » Nous étions nous-mêmes dans un état d'excitation facile à comprendre, car, non-seulement notre amour-propre était froissé, mais encore et surtout la continuation de notre voyage était en jeu.
Tout à coup, et à notre grande surprise, nous apercevons des objets confus émerger du ruban vert, puis se mouvoir dans les hautes herbes de la plaine inondée et finalement aborder la terre ferme. Nous approchons ; ce sont des femmes qui viennent de traverser le lac. — D'où venez-vous ? — De Socora ! nous répondi- gocora rent-elles.
A ces mots notre joie fut vive et, sans attendre un instant de plus, nous nous débarrassâmes de nos vêtements et nous entrâmes les premiers dans Teau, donnant l'exemple à nos hommes qui hésitaient. L'eau, dans la plaine, nous montait jusqu'à la poitrine, et parfois jusqu'au cou ; arrivés aux arbres, nous trouvâmes le pont qui reliait les deux rives du Falico proprement dit, intact, et nous le franchîmes avec précaution ; puis il fallut redescendre et traverser la partie du lac qui s'étendait de l'autre côté de la rivière. A mesure que nous marchions, l'eau grossissait, et le lac devenait plus large et plus profond. Ceux d'entre nous qui ne portaient pas de bagages se tirèrent d'affaire sans trop de peine ; mais quelques-uns de nos malheureux porteurs risquèrent plus d'une fois d'être renversés et emportés par le courant. Peu à peu cependant ils nous rejoignirent tous sains et saufs. Il était temps, car à peine les derniers traînards avaient-ils mis le pied sur la terre ferme, que le pont du Falico se rompit et disparut. Si notre passage avait eu lieu une heure auparavant, nous aurions couru le plus grand risque de nous noyer, et si, suivant le conseil de nos interprètes, nous avions attendu seulement vingt-quatre heures à Selia, nous n'aurions peut-être pas pu terminer notre voyage. Aussi fûmes-nous bien aises de profiter de l'occasion pour nous moquer d'eux à notre tour et les convier pour Tavenir à plus d'obéissance et de soumission à nos volontés.
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Presque tous nos fardeaux avaient été fortement mouillés, et notre premier soin en arrivant à Socora dans l'après-midi, fut de les déballer et de faire sécher nos marchandises.
En traversant ce lac improvisé, nous avions une grande peur des caïmans. Filah nous rassura en nous apprenant que les caïmans de Socora, comme ceux de Falabah, avaient la bouche iiëe (expression indigène qui signifie qu'ils n'attaquent pas l'homme).
Chimîti Foreh, roi de Socora, un vieillard de 80 ans, nous reçoit avec bienveillance; il nous semblait cependant, qu'à l'instar du roi de Socora, il n'osait pas nous regarder en face. — Etait-ce crainte ou manque de franchise ? Nous ne savons que penser.
Dans la soirée, nous eûmes la visite de quelques Sousous venant delà Mellacorée, et connaissant très-bien plusieurs agents de notre maison. Leur joie de nous rencontrer fut grande, et ils se mirent à notre disposition avec le plus vif empressement.
Ils nous racontèrent tout d'abord qu'il était arrivé à Socora plusieurs Mandingues venant de Songoyah, lesquels avaient annoncé au roi Chimiti Foreh que nous nous rendions à Tembi-Coundou. (à la tête du Tembi), pour faire couler cette eau sacrée directement vers la Côte. Alors les Haoussahs pourraient, sans plus tarder, passer le Diolibah à pied sec avec leurs chevaux et ravager à leur aise le Koranko.
A la suite de ces insinuations perfides, le roi et les chefs de Socora avaient tenu conseil et avaient décidé que nous ne dépasserions pas leur ville.
Étant prévenus des intentions des gens de Socora, et des motifs qui les avaient poussés, il nous fut plus facile de dresser nos batteries de façon à les persuader qu'ils avaient été trompés par les Mandingues de Songoyah.
Ayant réuni nos interprètes, nous nous consultâmes et il se passa à cette occasion une petite scène qii'il ne sera peut-être pas inutile de rapporter :
Demba Adama, étant d'une nature trèâ-superstitieuse , nous parlait constamment, depuis notre départ de la côte, de sacrifices à faire pour la réussite de notre expédition. Il nous fatiguait outre
mesure avec ses cérémonies, dans lesquelles il avait une vive foi ; à chaque nouvelle tentative de sa part de nous faire participer à ses dévotions, nous Texhortions à les faire pour son propre compte, si bon lui semblait, mais à nous laisser tranquilles. Voyant que ses efforts personnels n'aboutissaient pas, il nous déléguait de temps en temps un de nos hommes : tantôt le garçon, tantôt le cuisinier ou autre personnage de ce genre, qui venaient nous raconter qu'ils avaient fait des songes dans lesquels nous jouions les principaux rôles. Ils concluaient en nous démontrant qu'il était de toute nécessité que nous fissions un sacrifice.
Pendant la conférence dont il est question plus haut, Demba Adama appelé à émettre son avis, déclara de nouveau que nous devions, avant toute chose, faire un sacrifice, c'est-à-dire, après avoir tué un mouton, remplir de son sang un pot de terre, le recouvrir avec une pièce de coton et l'enterrer sous le grand arbre du village.
« Si vous faites cela, nous dit-il, tous vos ennuis se dissiperont « pendant la nuit. »
Étant à bout de patience et tracassés par un accès de fièvre que nous avait causé le passage du Falico, nous fimes une violente sortie contre Demba Adama, en raillant sa sotte superstition et le traitant de femme (ce qui est considéré comme une injure entre noirs).
Demba Adama se retira en colère en nous reprochant notre impiété et nous disant :
« Je me lave les mains de ce qui vous arrivera ; si vous n*atteî- « gnez pas votre but, n'accusez que vous-mêmes ! »
Puisque je viens de signaler un des travers de Demba Adama, il n'est que juste que je signale aussi ce qui peut le rendre intéressant.
J'ai déjà dit que c'était un lettré; il ne pouvait se séparer de ses livres et plutôt que de les laisser à la Côte, il avait loué à ses frais un homme qui les lui portait.
Dans chaque village où il y avait des mahpmétans, il leur expliquait le Coran ou tout autre livre sacré ; souvent on le chargeait d'écrire des gris-gris ; les recettes qu'il faisait par la vente de
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ces talismans lui servaient à payer et à nourrir son porteur particulier.
Il ne manquait jamais de se donner comme étant notre ami intime, et souvent il racontait à ses coreligionnaires que nous professions à peu près les mêmes doctrines que lui, mais que notre Coran était écrit dans une autre langue que TArabe.
Un autre mahométan zélé de notre escorte était Mamadou Sangara, engagé à titre de simple porteur. Outre sa charge normale, il portait sur le dos une petite collection de livres religieux, dans lesquels il lisait pendant nos haltes.
Il était très lié avec Demba Adama et il lui prêtait son concours dans les controverses religieuses avec les indigènes du Haut-Pays.
Le lendemain de notre arrivée, lorsque nous allâmes présenter notre cadeau à Chimiti Foreh, nous eûmes soin de lui dire que le roi de Songoyah avait voulu nous forcer à nous rendre chez Fodé Darami, mais que nous avions refusé, préférant le voir d'abord lui, le vénérable roi Chimiti Foreh, puis les autres rois du Koranko, pour ensuite visiter le pays Kissi.
« Oui, je sais que vous allez au Tembi Coundou, mais mes « chefs s'y opposent. Cependant, puisque vous dites que vous a n'avez pas de mauvaises pensées, et que vous n'êtes pas l'allié « de Fodé Daramî, nous tiendrons un nouveau conseil. »
Sur cette promesse, nous nous retirâmes, mais nos interprètes furent chargés d'assister à la réunion des notables qui fut convoquée le jour même. Les débats durèrent deux jours. Le résultat nous fut favorable, grâce surtout au concours zélé des Soussous de Mellacorée, qui défendirent notre cause avec chaleur, et réussirent à dissiper les soupçons de la majorité des membres du conseil.
Une circonstance heureuse contribua à nous faire ouvrir la route. Dans la soirée du 11 septembre, le bruit se répandit que les armées kissi et koranko avaient livré combat aux Ilaoussahs et Bambaras et les avaient mis en déroute, tuant beaucoup d'hommes, et capturant un grand nombre de chevaux. — Chimiti Foreh nous annonça lui-môme cette nouvelle, en même temps qu'il nous
fit part de sa décision de nous laisser passer. — Ayant fait appeler son fils Moussa, il nous le donna pour guide en lui recommandant de nous accompagner partout, et de suivre en toutes choses les conseils de Filah. — Le jeune homme accepta avec joie cette mission honorifique; mais, dit-il, je n'irai que jusqu'à Coulakoya, car je suis un guerrier et, comme tel, je ne puis aller au Tembi Coundou, et boire de l'eau sacrée qui me ferait mourir. (Nous aurons occasion, plus loin, de parler de cette superstition.)— Un autre guide se présenta à nous et fut accepté, c'était un Soussou, habitant depuii^ sept années Socora, et qui connaissait à fond les mœurs et usages des Korankos ; Tintimité qui régnait entre nous et ses compatriotes venant de la côte Tavait engagé à nous faire ses offres de service. Il avait plusieurs fois passé au Tembi Coundou dans ses voyages au Kissi et au Kono — nous lui devons de fidèles et nombreux renseignements.
Pendant notre séjour à Socora, nous visitâmes le Tembi qui coule à quarante-cinq minutes de cette ville. Comme il était sorti de son lit, il nous fut difficile de juger de son importance réelle en temps ordinaire, mais les gens du pays nous affirmèrent qu'il était un peu plus large que le Falico.
. « C'est le père du Diolibah, » ajoutaient-ils, indiquant ainsi qu'ilsle considèrent comme l'affluent principal de cette rivière.
Le 12 septembre, nous passâmes la nuit à Maricolaya ; le 13 Maricolaya. nous fîmes halte à Camaro, village situé à trente-cinq kilomètres environ du Tembi, où nous fûmes retenus jusqu'au 15.
De Selia jusqu'à Socora, où nous avons rencontré la rivière Falico, le tgrr^in est bien cultivé — la distance directe est de douze kilomètres — indirectement il faut 1500 mètres de plus — le compas indique E.
Pour se rendre de Socora à Maricolaya, il y a quatorze kilomètres directement et dix-huit indirectement — le compas indique S. S. G. La route n'est plus plane, les collines se succèdent ; nous apercevons quelques petites montagnes sur les côtés. Il nous a fallu franchir la rivière Banda Barra qui se jette dans le Falico.
De Maricolaya, où se trouve la source de Banda Barra, on tra-
86 J. ZWEIFEL bt M. MOUSTIEB.
verse des forêts jeunes, il y à entre les deux points sept kilomètres et demi indirectement et en ligne directe six kilomètres. Camaro. Le roi de Camaro était de retour depuis deux jours du champ de bataille (il avait fait cause commune avec Fodé Darami contre les Sangarahs, mais voyant que les Haoussahs, appelés par celui-ci, menaçaient d'envahir le Koranko, il reprit le chemin de sa capitale pour la protéger, au besoin , contre son ex-allié, qui ne pouvait maîtriser les Haoussahs.
Il avait dû faire beaucoup de prisonniers, à en juger par Timportance des marchandises qu'il apportait, et qu'il avait obtenues en échange de sa part de captifs. Comme le prestige du roi, dans ces pays, se mesure à sa libéralité, il avait organisé une fôte pour distribuer des cadeaux à ses femmes et à ses partisans.
Il fit appeler tout d'abord sa femme la plus âgée ; il se livra avec elle, pendant un quart d'heure, à une sorte de danse dont quelques figures rappellent notre quadrille, puis entra dans sa demeure et en rapporta une cuvette dont il fit présent à sa femme en lui faisant observer que personne dans Camaro n'avait un objet aussi rare et ayant coûté autant d'argent ; il trouva, à ce sujet, le moyen de parler peiriant une demi-heure. — La femme accepta la cuvette, et le remercia, toujours en dansant et en chantant : « Tu as risqué ta vie dans les combats, mais en revanche a nous avons bien gardé la maison — nous t'avons conservé notre « amour, et quant à moi, j'ai veillé avec le plus grand soin sur la (( conduite de tes jeunes femmes. »
Le roi offre ensuite des cadeaux aux gens de sa cour et à ses autres femmes plus jeunes, maïs celles-ci ne reçoivent ces présents que par l'entremise de la première épouse, conformément à un usage qui se retrouve dans presque tous les pays où la polygamie existe.
Cet usage crée en faveur d'une des femmes un privilège d'autorité qui a pour but d'empêcher les disputes entre femmes d'un môme mari.
Le chef de cette localité avait l'intention, disait-il, de nous garder toute une semaine. Heureusement que sur ces entrefaites, il
apprit la nouvelle de la victoire remportée par les Korankos sur les Haoussas ; on lui annonça aussi que Chimiti Foreh avait reçu neuf chevaux pour sa part du butin. Là dessus, il nous fit appeler et nous invita à partir de suite, mais à séjourner le moins possible chez Foreh Woleh et au Tembi Coundou, car il n'attendait que notre retour pour aller avec tous ses gens à la rencontre des Haoussas et des Bambaras.
Le 15, nous avançâmes jusqu'à Sambadougo sans obstacles se-* rieux ; le 16, nous eûmes à franchir de nouveau le Falico, qui n'est plus ici qu'une petite rivière de cinq à six mètres de largeur. Nous passâmes la nuit à Morbaya. Les habitants de ce village s'opposèrent le lendemain à notre départ, mais, après avoir parlementé pendant quelques heures, ils nous laissèrent partir vers le milieu de la journée.
Au bout de deux heures de marche, nons arrivâmes au village de Birimba, où nous fûmes immédiatement entourés par une Birimba. foule curieuse et bruyante que nous n'eûmes pas de peine à reconnaître comme appartenant à la famille des Korankos sauvages dont il nous avait été souvent parlé.
De Camaro à Sambadougo il y a, en ligne directe, vingt kilomètres. Le compas indique S. S 0. Les terrains sont bien cultivés. Nous avons traversé deux branches du Falico la « Balia « et le Sensico. Nous avions à droite et à gauche une chaîne de petites montagnes. Nous apercevions toujours le mont Yenkîna à une distance approximative de cinquante à soixante kilomètres.
De Sambadougo à Morbaya, la route directe est de quatorze kilomètres, indirecte de dix-huit kilomètres. Le compas indique S. S : De Morbaya à Birimba le compas marque E. S E la distance indirecte est de 14 kilomètres et la distance directe est de 12 kilomètres. Le Pic Koula est visible depuis Morbaya.
Notre Soussou de Socora fut chargé d'entrer en pourparlers avec ces gens qui manifestaient hautement leur désir de nous voir rebrousser chemin au plus vite. Il fit appeler les chefs, et ceuxci lui ayant demandé ce que nous venions faire dans le pays, il répondit que nous étions les hôtes de Foreh Woleh, et qu'à lui seul, nous ferions connaître nos intentions.
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Birîraba appartenant au roi Foreh Woleh, les chefs expliquèrent qu'ils préviendraient le roi et, en attendant son arrivée qui fut fixée au lendemain, ils nous assignèrent quelques cases pour nous et nos hommes.
Le village de Birimba est situé au pied d'une colline assez élevée, dont le sommet le plus saillant s'appelle Koula (homme). A moitié chemin de ce pic, mais sur le versant opposé de la colline, se trouve le village de Tantafara, résidence du roi Foreh Woleh. Nous ne pouvions donc pas l'apercevoir d'ici. Par contre, sur la môme colline, deux grands rochers semblablesàdespyramides dressent leurs tètes dans les airs en face de Birimba. On les nomme Simsona (frères jumeaux), et on les considère comme les génies protecteurs du village. Un troisième rocher, plus grand et qui s'élève à quelque distance des deux autres, se nomme Seramoussa (la mère).
La colline de Tantafara donne naissance au Bafi (eau noire) ou Bansounkolo qui se réunit à Birimba avec l'Ivi venant de Walbabba.
Un peu plus loin, ils sont rejoints par le Babbé (eau blanche), et la rivière qui est ainsi formée porte, en Koranko et en Mandingue, le nom de Bafi ; en Timné, celui d'Amant ma bi (ce qui signifie également eau noire).
C'est cette rivière qui, sous le nom de Kamaranka, se jette dans rOcéan, au sud de Sierra-Leone, en face des îles Bananes.
Sur le versant opposé de cette môme colline de Tantafara, jaillissent les sources du Falico qui, comme déjà dit, se jette dans le Diolibah près de Liah.
La journée du 18 s'écoula sans que le roi vint nous rendre visite ; contrariés de ce contre-temps, nous envoyons notre Soussou trouver les chefs pour leur adresser des reproches sur leur manque de parole.
a Vous agissez très-mal envers les blancs, leur dit-il, car voici a deux jours qu'ils sont ici. Vous les retenez comme s'ils étaient « vos prisonniers, et encore vous ne leur donnez rien à manger. « Nulle part on ne les a traités avec si peu d'égards I »
Les chefs s'excusèrent en disant que, s'ils nous avaient retenus
à Birimba, c'était uniquement pour donner à leurs hommes le temps de nettoyer convenablement pour nous le chemin allant à Tantafara, car le roi ne voulant pas se déranger, notre devoir était de nous rendre auprès de lui. Quant à la nourriture, ils déclarèrent qu'ils nous en fourniraient bien volontiers, mais qu'ils en manquaient eux-mêmes.
Quand cette réponse nous fut transmise, nous fîmes prévenir les chefs que nous iponterions le lendemain à Tantafara, que le chemin fût prêt ou non ; et nous les priâmes d'informer le roi de notre visite. Ils promirent de le faire.
Ce même jour, nous fûmes obligés de faire retourner trois de nos hommes ainsi que le cheval pris à Falabah qui étaient trop malades pour nous suivre. Nous leur donnâmes l'ordre de se rendre à Sambadougo, et d'y attendre notre retour, parce que, dans cette ville, ils devaient pouvoir se nourrir plus facilement qu'à Birimba où les vivres étaient rares et très^coûteux. — Notre locataire (pour ne citer qu'un exemple de la disette régnante), n'avait pour toute nourriture que des arachides à moitié mûres, qu'il mangeait la nuit en cachette, tant il craignait d'être contraint de partager avec ses voisins, si ceux-ci venaient à le surprendre pendant qu'il prenait ce misérable repas.
La nuit du 18 au 19 fut marquée par un épisode assez curieux et qui est caractéristique de ce pays où l'on n'entend parler que de diables et de maléfices.
Nous étions couchés tous deux dans la même chambre ; deux de nos hommes veillaient près de nous et entretenaient le feu, autant pour combattre l'humidité et le froid que pour donner un peu de clarté dans l'appartement, notre provision de bougies étant épuisée depuis quelques jours. Nous dormions depuis près d'une heure, lorsque nous fûmes réveillés par un bruit étrange, ressemblant au mugissement d'un taureau. Ce bruit s'approche et s'arrête devant notre porte ; Tom, un de nos veilleurs, regarde au-dehors et s'écrie en timné : « na criffi » ! (c'est un diable). Nous lui disons d'ouvrir et d'aller chercher notre cuisinier Canré et Joseph Reader ; il ouvre, et nous voyons effectivement entrer dans la chambre un
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beau spécimen de diable koranko, accompagné d'un homme qui était chargé de faire la conversation.
Ce prétendu diable portait sur le visage un masque fait de la peau d'un mouton ; les cornes avaient été enlevées et avaient laissé des trous à travers lesquels brillaient les yeux de Tôtre bizarre qui nous faisait Thonneur de nous visiter. A la peau de mouton étaient attachées des peaux de singes, et de vieilles bandes de coton du pays, couvertes de cornes et de dents de différents animaux. Le tout formait un vêtement d'étrange aspect.
Le diable vint tout près de nous, mais ne nous adressa pas la parole ; en revanche, il se livra à des contorsions grotesques, accompagnées de gestes terribles et de hurlements affreux à faire évanouir une femme.
Nous regardions avec curiosité ce phénomène, sans nous alarmer, car nous avions suffisamment entendu parler des diables des Korankos.
Notre cuisinier Canré profitant d'une pause du monstre, ne put s'empêcher de nous dire à voix basse :
a Les diables des Korankos sont bien sales avec leurs vieilles a bandes pourries ; les nôtres, plus élégants, sont bien plus puis- « sants, car ils portent des peaux de léopards et non pas de peaux a de singe ou de mouton. »
Reader, étant arrivé sur ces entrefaites, interpella les intrus, et celui qui faisait l'office de porte-parole lui dit d'un ton très-sérieux que le Diable du Pic venait nous voir, avant que nous montions à Tantafara^ pour savoir qui nous étions et quels étaient nos projets.
Là-dessus, nous éclatâmes de rire et nous allions leur répondre que nous étions nous aussi des diables, très-heureux de faire la connaissance d'un confrère, mais Canré qui semblait deviner notre pensée, nous dit avec vivacité :
« Ne leur dites pas au moins que vous êtes aussi des diables, « car ils le croiraient certainement, et alors ils vous causeraient « des ennuis. »
Nous suivîmes son conseil, et nous nous contentâmes de dire à
nos visiteurs que nous nous ferions connaître à Foreh Woleh dès le lendemain. Nous fîmes présent au diable d'un petit paquet d'aiguilles. Satisfait de ce trait de générosité, il se retira en nous faisant dire par son compagnon que nous étions de bons blancs et qu'il parlerait au roi en notre faveur.
Le 19 au matin, nous fîmes l'ascension du pic, ce qui ne fut pas Tantafara, chose facile. Contrairement à ce que nous avaient dit les gens de Birimba, le chemin n'avait pas été nettoyé du tout.
Le roi nous accueillit d'un air visiblement défiant ; il avait dû évidemment recevoir la visite de quelques-uns de ces aimables émissaires qui répandaient sur notre compte les bruits les plus extravagants.
A peine étions-nous admis en son auguste présence que, sur un signe de lui, les montagnards armés qui nous entouraient se mirent à exécuter une danse guerrière, aux sons de trois balafons de combat. Ils nous entourent, nous menacent de leurs armes, puis tout-à-coup disparaissent derrière les hautes pierres du plateau. Ils ne tardent pas à revenir, et cette fois ils nous saluent d'une salve de coups de fusils.
Nous profitons de la circonstance pour leur montrer que nous sommes également armés, et qu'au besoin nous saurions nous défendre. Les hommes qui nous ont suivis sur le pic, reçoivent l'ordre de décharger leurs fusils à plusieurs reprises en l'honneur de Foreh Woleh et cette petite démonstration sembla avoir pour effet de dérider quelque peu ce souverain farouche. Nous saisissons ce moment pour lui annoncer franchement notre projet d'aller au Tembi Coundou et de là au Kissi, et nous le prions de nous aider.
a Nous ne sommes pas de mauvais hommes et nous ne voulons « que le bien et la paix du pays ; vous savez que partout où les « blancs ont passé, les noirs ont été heureux, car ils amènent à « leur suite le commerce et l'abondance. Ayez foi dans nos pa- « rôles et si vous voulez nous donner votre appui, nous saurons « vous récompenser. »
Nos interprètes s'adressèrent à lui, tour à tour, et lui parlèrent dans le môme sens. — Filah fut le plus persuasif; il lui dit :
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Séjour a Comme toi, Seigneur, nous avons cru que les blancs venaient à Tanisfàrfl. -,
« avec de mauvaises intentions la première fois que nous les
« vîmes à Falabah. — Notre opinion s'est bien modifiée à cet
« égard ; ils parlent, discutent avec nous comme si nous étions
« frères, etje vous assure que je demanderai moi-même à Sewa
a d'accompagner les blancs jusque chez eux. » Foreh Woleh les
écouta en silence et ajourna sa réponse au lendemain.
Dans le cours de la journée, il arriva à Tantafara un assez grand nombre de Korankos venus des villages voisins et qui tous, malheureusement, se montraient opposés à la continuation de notre voyage. De plus, nous avions cru reconnaître dans Tentourage de Foreh Woleh, quelques-uns des Mandingues qui nous suivaient ou plutôt nous précédaient depuis Sangoyah excitant les chefs contre nous.
Il nous fut impossible de dormir pendant la nuit suivante, tant était grande notre préoccupation.
. En causant avec nos guides, ceux-ci nous apprirent que le roi de Tantafara avait réellement voulu nous éprouver, en envoyant d'abord son Diable à Birimba, nous surprendre au milieu de la nuit, et ensuite en faisant exécuter à notre arrivée sur le plateau, des manœuvres guerrières. Voyant que nous avions pris les choses de bonne humeur, sans manifester ni peur ni colère, il se sentait mieux disposé envers nous, mais il était vivement travaillé par des influences hostiles.
Ces mauvaises dispositions étaient la conséquence de deux éléments bien marqués : la superstition et la jalousie commerciale. Parlons d'abord de cette dernière. Il est évident que tous ces trafiquants nomades, Mandingues, Foulahs et Soussous qui ont su accaparer le monopole des échanges dans l'intérieur, ne pouvaient voir d'un bon œil des blancs s'aventurer dans les pays reculés, surtout des blancs qui, comme nous, s'occupent notoirement du commerce d'échange avec les natifs. Ils craignaient que le but réel de notre voyage ne fût dirigé contre eux, et ne tendît à mettre en rapports directs avec la côte ces peuplades à demi sauvages qui n'avaient jamais quitté leurs montagnes, et qu'il leur
était si facile d'exploiter. Ces craintes, augmentées par la connais- Séjour sance de nos idées sur Tesclavage, qui alimente leur principal tra- * Tantafara. fie, étaient bien suflBlsantes pour faire d'eux des adversaires redoutables.
Quant aux obstacles provenant de la superstition d'une partie de la population, ils auraient été moins sérieux si ces mêmes trafiquants n'avaient pas eu le soin de semer partout la méfiance contre nous. — Nous conservions cependant bon espoir de triompher de toutes ces difficultés, car nous étions armés de patience et de volonté, et Texpérience que nous avions des mœurs nègres nous permettait d'éviter tout ce qui pouvait éveiller leurs soupçons ou froisser leur préjugés.
Le 20 septembre, Foreh Woleh nous fit remettre un petit bœuf qui fut tué aussitôt et dont la moitié fut rendue aux gens de Tantafara. Nous les vimes se précipiter sur cette viande et s'en disputer les lambeaux comme des bêtes féroces. Il y avait longtemps sans doute que pareil régal ne leur avait été offert.
Une fois le bœuf partagé et dévoré, nous faisons appeler Moustafa, le premier ministre du roi (un Mandingue qui connaît fort bien la côte), pour lui montrer le cadeau que nous destinions au roi.
« Avant de me montrer votre présent, faites venir tous vos in- « terprètes, nous dit-il. »
Les interprètes arrivent ; alors le ministre leur donne à chacun un a colah » et leur fait prêter serment que ni les blancs, ni Sewa n'ont de mauvaises intentions contre Foreh Woleh, ni contre les habitants de Tembi Coundou et la source sacrée.
Les interprètes jurent tous sans hésiter. Moustafa, satisfait en apparence de cette affirmation solennelle, demande à voir le cadeau pour le roi.
Le Mandingue parti, nous demandons à Filah pourquoi le nom de Sewa a été mentionné dans la serment exigé de nos hommes. Filah nous apprend alors que Boulla-Temba, le vaillant chef de Cavalla, le grand chasseur d'esclaves (il est question de ce chef dans le livre de Reade), a été vaincu par les Limbahs, que sa ville est détruite, et qu'il se trouve sans royaume.
94 J. ZWKIFEL BT M. MOUSTIER.
Séjour Or, Boulla Temba est parent de Sewa et tous deux ont un cer-
à Tantafara. ^^^jj^ jj,^^ g^^. j^ Koranko Deldougou, car leurs mères étaient filles
de chefs de cette province. Ce droit est bien connu dans le pays, et nos bons amis les Mandigues de Sangoyah ont exploité cette circonstance contre nous.
Arrivés un jour avant nous à Tantafara, ils ont dit à Foreh Woleh que nous sommes les alliés de Sewa ; que nous venons pour prendre son pays et le donner à Boulla Temba, dont le seul nom fait trembler les Korankos. Mais ce n'est pas tout; ce sont les mêmes Mandingues qui ont répandu le bruit que nous voulions nous emparer du Tembi Coundou et tarir la source sacrée. — Ce récit nous explique l'attitude équivoque de Foreh Woleh et l'opposition de ses sujets. Il nous explique aussi pourquoi nos interprètes ont dû jurer que notre visite n'a rien de commun avec les projets prêtés à Boulla Temba et à son parent Sewa.
Vers midi, voyant que le roi ne nous fait rien dire, nous allons chez lui et lui portons quelques petites choses, entre autres une bouteille d'eau de Cologne. — Nous débouchons cette bouteille devant lui pour lui en faire respirer le parfum, mais ses chefs lui font signe de ne pas s'approcher, car ce doit être du poison. Filah, comprenant leur méfiance, saisit la bouteille, en verse le quart sur sa tête, et s'en lave la figure en poussant des exclamations de plaisir.
Cette pantomime ne rassure pas tout à fait le roi ; il prend cependant la bouteille, la fait déposer dans un coin et nous dit qu'il s'en servira une autre fois.
Sur la demande d'un guide pour Tembi Coundou, il répond que c'est une question très-grave, et que ses chefs ne sont pas tous d'accord. « Demain vous aurez une réponse». Ce demain, cet éternel demain, nous irrite et nous sommes sur le point d'éclater, mais Filah et Reader nous prient de rester tranquilles. Ils nous disent qu'ils ont meilleur espoir, car Moustafa, ministre du roi, est décidément gagné à notre cause, et il a assez d'influence auprès de son maître pour le décider à nous laisser passer.
Pour ne pas perdre tout-à-fait notre tempsj nous demandons
à Foreh Woleh la permission de gravir le pic qui s'élève au-dessus Sôjour
de Tantafara et duquel on doit avoir une vue magnifique sur les * Tantafara,
chaînes de montagnes qui divisent le Koranko du Kono et du Kissi»
Mais Foreh Woleh nous refuse cette permission. Il parait que le
diable de Tantafara demeure là-haut sur le pic et que le roi et son
fils ont seuls le droit d'y monter. (Tout profane qui met le pied sur
ce pic sacré est voué à la mort.)
Vers le soir, Moustafa nous rend visite et nous assure que nous pourrons probablement avancer dans un jour ou deux. Il nous annonce aussi que le roi viendra lui-même dans la nuit pour chercher une partie du cadeau, car, dit-il, si demain les gens de Morbaya et de Birimba voient tous les présents, le roi serait obligé d'en céder la plus grosse part
Cela ne nous convenait pas trop, car il est d^usage chez les Korankos que les cadeaux se donnent au roi devant tout le monde et fassent l'objet d'un partage dans lequel le roi est naturellement le mieux servi. *
Comme nous l'avait annoncé Moustafa, le roi arrive au milieu de la nuit, et, à notre grande surprise, prend presque tous les présents ne laissant qu'une malle, un parapluie, trois cardes à coton et trois pièces de tissu.
Le 21 septembre de bon matin, Moustafa parait de nouveau chez nous et nous demande quel est le cadeau que nous comptons faire au fils et aux frères du roi.
a Mais, lui répondons-nous, c'est au roi à s^arranger avec tous a ses parents et amis ; nous lui avons fait notre cadeau et n'avons â rien à donner à d'autres. »
Moustafa se retira passablement penaud, mais sans répliquer, car notre refus était basé sur la loi du pays, qui veut que tous les cadeaux des étrangers soient faits au roi, qui en ordonne lui-même le partage aux autres dignitaires.
Une heure après, nous entendons battre le tambour ; nous nous rendons chez le roi. Une foule nombreuse et avide s'amasse autour de nous, car le moment est venu d'offrir au roi notre présent en public.
96 J. ZWEIFEL bt M. MOUSTIER.
Séjour j^Q^^ faisons mettre à terre devant lui les quelques objets qui
A Tantafara. i i j ^
avaient échappé la veille à sa rapacité, et nous sommes bien aises
de constater que l'assistance ne témoigne aucune surprise de voir
un aussi maigre présent. Décidément, Foreh Woleh connaît bien
son monde et a pensé avec raison qu'il pouvait, sans se gôner,
prendre pour son compte les trois quarts de notre cadeau, et qu'il
en resterait toujours assez pour le partage.
La malle fermée a surtout le don d'intriguer ces sauvages ; ils doivent supposer qu'elle contient des trésors, à en juger par leurs regards curieux pleins de convoitise.
Lorsque la foule eut bien admiré toutes ces richesses, Moustafa se dressa, réclama le silence et annonça qu'il allait parler au nom du roi.
Après avoir dit que nous étions des gens pacifiques, bien disposés en faveur de Foreh Woleh et de ses voisins, il ajouta : « Les a blancs m'ont juré qu'ils ne viennent pas dans lïntention de « prendre le pays, ni de faire du mal à la source de Tembi. Ils « ne veulent que traverser le pays pour aller dans le Kono, et a cela nous ne pouvons pas le refuser. Le roi Foreh Woleh « accepte donc leur cadeau et les laissera passer. »
Cette nouvelle ne fut pas accueillie avec satisfaction par tous les assistants. Quelques chefs déclarèrent qu'on ne devait pas permettre aux blancs d'aller au Tembi Coundou, parce que jamais blanc n'y avait mis le pied et qu'il arriverait certainement un grand malheur si l'on permettait à des profanes et des incrédules comme nous de regarder la source sacrée.
D'autres chefs, moins zélés pour la cause de leurs fétiches, mais guidés surtout par leur cupidité, s'opposaient peu en principe à ce que nous allions à Tembi Coundou, mais exigeaient, par contre, que nous passions par leur ville, dans le but bien évident de nous extorquer autant de marchandises que possible.
Tous réclamaient en outre une part dans le présent qui était étalé devant eux.
Cette demande impertinente toucha au vif Foreh Woleh, qui quittant sa place, s'avança au milieu du cercle laissé libre, et s'écria d'une voix de loup :
« S'il est quelqu'un parmi vous qui puisse dire que les blancs Séjour (L sont ses étrangers, qu'il se lève et parle. » * Tantaltra.
Personne ne répondit à cet appel ; Foreh Woleh continua :
« Qui de vous veut m'empôcher de laisser passer les blancs, et « pourquoi agirais-je plus mal à leur égard que n'ont agi le grand « roi Sewa et le roi de Songoyah, Chimiti Foreh de Socora et tant « d'autres rois puissants? Ceux d'entre vous qui veulent s'opposer a à leur passage sont des hommes méchants, car ils veulent faire « perdre la bonne réputation de Tantafara et du roi Foreh Woleh. a Mais j'ai dit que les blancs passeraient, ils passeront. Cela suffit. »
Cette véhémente apostrophe ne donna lieu à aucune réplique, bien que la résistance de nos adversaires fût loin d'être vaincue.
Le roi alla reprendre son siège et donna à ses sous-chefs une seule pièce de « Tafifety » en leur faisant cette remarque :
« Les blancs sont riches, mais on m'a dit qu'ils n'ont qu'une « femme, et c'est de là que viennent leurs richesses, car avoir « beaucoup de femmes comme nous, c'est gaspiller son argent et « appeler la famine dans le pays. »
Il distribua encore quelques bribes du présent à plusieurs principaux chejEs, puis la réunion se dispersa. Il était facile de voir que les mécontents étaient en majorité.
Quand nous fûmes seuls, nous interrogeâmes le Mandingue.
« Pourrons-nous partir demain ? »
« Vous partirez, mais pas demain, ni après-demain, car il faut a que Foreh Woleh informe Tembi Seli , le prêtre de Tembi « Coundou, du but de votre voyage et qu'il attende sa réponse. »
Vers le soir, Foreh Woleh vint nous voir ; il avait la mine assez réjouie, nous l'attribuâmes à la satisfaction qu'il devait éprouver d'avoir empoché la plus grande partie du cadeau. Il nous pria de le suivre dans sa case. Nous nous y rendons, il nous fait asseoir près de lui et ayant fait apporter une grande calebasse remplie de riz accommodé à la sauce de sésames et d'arachides, nous invite à prendre part à ce repas.
Sans nous faire prier, nous trempons nos mains dans le riz royal, ce qui est chez les Korankos un grand honneur et un signe
98 J. ZWEIFEL et M. MOUSTIER.
Séjour tout particulier d'amitié et nous nous régalons avec d'autant plus • de contentement que cette invitation est pour nous la preuve que Foreh Woleh commence à nous considérer comme des hommes, et non plus comme des sorciers ou des diables. Malheureusement ces bonnes dispositions de Foreh Woleh ne sont pas partagées par son peuple» et à chaque pas, nous rencontrons des groupes qui nous fixent avec méfiance et effroi.
II n'est question que de nous dans leurs conversations, et dans des termes qui, en général, ne nous sont pas favorables.
La nuit arrive sur ces entrefaites, et pendant que nous nous laissons aller à des réflexions peu agréables, survint un (s griot » qui, s'accompagnant sur le balafon, improvise une chanson de circonstance.
Après avoir célébré la grandeur du roi Foreh Woleh et parlé de son amitié pour nous, il ajoute :
« Qui prétend que les blancs ne passeront pas ? — Oui, ils pasa seront. Le roi Sewa leur a ouvert la route et les autres grands « rois ne la fermeront pas. Vous, gens de Birimba, Tantafara et « Morbaya, qui voulez retenir les blancs, oubliez-vous que ce « sont eux qui font les étoffes, les perles, les fusils, la poudre, le « sel et toutes les belles choses qui viennent de la Côte. Vous ne « voyagez pas et vous êtes des ignorants, mais nous autres « griots y> nous parcourons la terre entière, de ville en ville, pour « chanter la vaillance des guerriers et la beauté des femmes.
« Et moi, qui ai vu la grande ville de la mer (1), je sais ce que « sont les blancs.
« Leurs pirogues sont hautes comme des montagnes et marchen « plus vite que les nuages ; leurs armes font plus de bruit que le <x tonnerre et leurs maisons sont grandes comme tout un village.
« J'ai vu dans leurs cours des montagnes de sel à Ka-
(1) Freetown.
« kandi (1), à Bangalong (2), à Benty (3) et à Cassa (4). Quand S^joitr
« les Foulahs vont les voir, ils leur donnent du sel sans les « faire payer ; ils donnent même du sel à leurs vaches et à leurs « moutons, tandis que vous autres, qui ne savez pas ce que c'est a que la côte, vous vendez vos enfants pour avoir une poignée de « sel. Nous sommes tous les serviteurs des blancs, car les Tim- «c nés et les Soussous leur apportent les graines, les Mandingues a et les Sangaras leur apportent les cuirs et Tor, et la grande « nation des savants Foulahs n'élève ses nombreux troupeaux que « pour les blancs.
ft Oui, les blancs sont puissants et il ne faut pas les maltraiter ; « ils sont bons et il faut laisser le chemin ouvert devant eux.
« Avant d'être chassé de la cour de BouUa Temba par les sau- « vages Limbas, j'ai vu à Dantilia un autre blanc, qui m'a donné « des perles'et du tabac, car les blancs sont bons. Foreh Woleh, « notre père, les aime et certainement ils passeront et iront au « Tembi Coundou. »
Au début de la chanson, la cour était pleine de Korankos, désireux d'écouter le griot, mais peu à peu, leur rangs s'éclaircirent, et lorsqu'il eut terminé, nous étions seuls avec lui. Les montagnards s'étaient tous retirés, sans doute parce qu'il ne leur plaisait pas d'entendre répéter si souvent : « Oui, ils passeront.
Le « griot » nous tint compagnie pendant quelques instants ; lorsqu'il nous quitta, nous nous rappelâmes l'allusion pleine d'éloges qu'il avait faîte au blanc de Dantilia (qui n'était autre que M. W. Reade), et nous lui fimes un beau présent, dont certainement il fera plus d'une fois mention quand il parlera de la générosité des blancs.
Le 22 septembre, on nous apprend que le roi veut aller seul à Koulakoya près de Tembi Coundou, et qu'il nous fera prévenir
i Tantafara.
(1) Rio-Nunez.
(2) Rio-Pongo.
(3) Mellacorée.
(4) Iles de Los.
100 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Séjour lorsqu'il aura obtenu du roi, auquel appartient la source, la per-
à TanUiara.
mission de nous y conduire.
Cette nouvelle ne nous convient pas du tout, car nous craignons qu'une fois parti, il ne s'occupe plus de nous, et qu'il ne nous laisse à Tantafara jusqu'à ce que, fatigués d'attendre, nous prenions le parti de retourner.
Nous allons donc chez lui et nous lui disons que jamais on n'a vu un roi demander le passage, et que pareille démarche est contraire aux coutumes du pays.
Voyant que nos observations ne produisent pas d'effet, et qu'il est réellement décidé à partir seul, ce qui pour nous équivaut à un refus de nous laisser avancer, nous lui adressons d'amers reproches en lui disant qu'il veut nous tromper comme il a trompé déjà ses propres sujets (faisant allusion au partage du présent.)
« Si vous êtes notre ami, faites comme les autres rois et donnez- « nous un guide ou bien venez avec nous. Si vous nous quittez et a que nous ne puissions pas aller au Tembi Coundou, nous dirons « partout en retournant que vous avez dit du mal de nous à Tembia Seli et que c'est à cause de cela qu il n'a pas voulu nous « recevoir. »
Ce langage ne fut pas du goût de Foreh Woleh qui nous répondit avec humeur :
« Je puis tromper mes sujets, mais non pas vous autres blancs, « et maintenant, puisque vous n'avez pas confiance en moi, partez « quand bon vous semblera. »
Cette réponse peut paraître satisfaisante, mais en réalité elle ne l'était pas du tout, car partir sans un guide attitré de Foreh Woleh, c'était nous exposer à être arrêtés et pillés au prochain village.
Il ne faut pas croire, en effet, que le voyageur en Afrique puisse se diriger selon son caprice et surtout sans prendre la précaution de se faire accompagner d'un guide avant de quitter un pays et souvent même chaque ville d'un même pays.
Ce guide, sous la protection duquel sa vie et ses biens sont placés, l'introduit auprès des chefs, prend le premier la parole
VOYAGE AUX SOURCES DU NIGER. iOl
dans toutes les occasions importantes et jouit presque partout d'un Séjour respect et d'une autorité qui constituent la meilleure sauvegarde * Tantaftra. du voyageur.
Le voyageur insouciant ou téméraire qui ne veut pas se soumettre à l'obligation de prendre ce guide ou qui veut dévier de la route qui lui est prescrite, n'a plus de droit à la protection du chef, et peut être pillé impunément à la première embuscade venue ; il risque souvent même, si son escorte n'est pas sûre, d'être trahi et dévalisé par ses propres gens.
S'il demande justice, le chef lui répond tout simplement que cela ne le regarde pas. « En refusant de suivre mes conseils, vous vous « êtes placé en dehors de ma juridiction ; je n'ai pas à connaître « de vos misères ni à rechercher et à punir les malfaiteurs. »
Il les recherche et les punit d'autant moins qu'une grosse part du butin, en pareil cas, lui est tout naturellement réservée.
Il ne pouvait donc pas nous venir à l'idée de prendre à la lettre les paroles de Foreh Woleh ; pour ne pas pousser la discussion trop loin et amener une rupture complète, nous primes congé de lui en lui disant que nous le verrions le lendemain et que nous lui ferions connaître nos intentions.
Celte journée comme les précédentes fut marquée par l'arrivée d'un grand nombre de Korankos des environs et du village même de Tembi Coundou. Plusieurs de ces Korankos demandèrent à nous parler, entre autres, un certain Tatou qui se disait frère du prêtre Tembi Selî et du roi Demba de Tembi Coundou.
Après avoir causé de choses indifférentes, il nous fit subitement Tôffre d'aller auprès du roi Demba et de lui parler en notre nom :
« Je lui dirai que votre intention est de lui rendre visite, mais a que les gens de Tantafara s'y opposent. Et je vous promets de « faire tout mon possible afin qu'il envoie au plus tôt des messa- <( gers pour vous réclamer à Foreh Woleh. »
Nous acceptâmes à tout hasard cette proposition et nous lui donnâmes une pièce de deux shellings qu'il devait remettre à Demba comme un témoignage de nos sentiments amicaux et pacifiques.
102 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
Séjour Le 23 septembre, Foreh Woleh resta invisible toute la journée,
à Tantafara. ^^jg jj J^Q^g f^^ ^jjj.^ q^Q ^^^g pourrions raccompagner, et qu'il
partirait sans faute demain ou après-demain.
Chaque soir, une enfant de 8 ans, presque blanche, fille de Foreh Woleh, nous rendait visite, accompagnée de ses sœurs noires. Elle nous considérait avec un certain intérêt et nous faisait remarquer qu'elle était blanche comme nous. Foreh Woleh a le teint bronzé et ses autres enfants, à l'exception de la petite princesse, ont la peau noire et luisante.
Les Albinos ne sont pas rares dans ces contrées. Nous en avons rencontré maintes fois sur notre passage. Leur laideur est repoussante et leur peau suinte désagréablement; leur corps est couvert de plaques noires et violacées ; leurs cheveux sont rougeâtres. C'est par exception que la fille de Foreh Woleh et aussi une fille du roi Sewa n'ont pas ces désagréments, elles ont la peau fraîche et saine comme leurs sœurs noires. Nous avons fait un grand plaisir à ces albinos en leur donnant des lunettes noires, car ils ne voient pas, ou presque pas, pendant le jour.
Nous donnâmes encore à la fillette blanche de Foreh Woleh, ainsi qu'à ses jeunes sœurs noires, quelques rangées de perles, qui en firent tout-à-fait nos amies. Une chose digne d'être notée, c'est que partout où nous avons passé (excepté toutefois à Yagallah) les femmes sont d'un meilleur naturel que les hommes. Elles venaient à nous facilement, ne témoignaient pas de méfiance et nous questionnaient avec sympathie sur notre famille. Elles nous demandaient si nous avions des frères, des sœurs, si leurs cheveux ressemblaient aux nôtres. Elles semblaient parfois douter de la véritable affection de nos parents pour nous, car, disaient-elles: « ils ne vous auraient pas laissé partir pour des contrées si loina taînes, s'ils vous aimaient tendrement. »
Le 24 septembre, nous devenons de plus en plus inquiets, car voici huit jours que nous sommes chez Foreh Woleh, et nous sommes aussi éloignés de notre but, aussi incertains du succès, que le jour de notre arrivée. Pour comble d'ennui, nos hommes nous accablent de plaintes au sujet de la nourriture, assez pauvre en
vérité, que nous leur fournissons. Leur repas se composent 8éjonr presque exclusivement dignames, rarement nous pouvons y * T^^ntafara. ajouter un peu de viande.
Comme nous-mêmes nous nous contentions de ce menu, ils n'avaient pas jusqu'à présent soulevé de trop vives réclamations dans Tespoir que cette disette ne serait que passagère, mais voyant que nous éprouvions tous les jours de nouvelles difficultés à nous procurer les vivres strictement nécessaires à Tentretien de l'expédition, ils commencèrent à s'effrayer, et ils nous envoyèrent ce jour là une députation pour nous prier de retourner sur nos pas si l'on s'obstinait à nous barrer plus longtemps le passage.
« Comment ferons-nous pour revenir plus tard à la côte si vous « attendez que nous soyons tout-à-fait affaiblis par les privations, et a comment nous ramènerez-vous sains et saufs si nous tombons « malades ici et que nos marchandises s'épuisent en chemin ?
Nous leur répondîmes vertement en les traitant de poltrons et de femmes, mais nous n'en étions pas moins convaincus qu'il fallait en finir, car tout retard pouvait nous devenir fatal. Vivement préoccupés, nous nous rendîmes chez le roi, et après lui avoir fait part de la démarche de nos gens, nous lui demandâmes une réponse claire et précise à tout prix. Oui ou non I
Le rusé compère chercha à temporiser : a encore un jour ou deux, » nous dit-il, « je vous promets d'aller avec vous. »
Sur notre insistance et après avoir longuement parlementé, nous lui arrachâmes la promesse solennelle que le départ aurait lieu le lendemain pour Koulakoya, le dernier village sous sa dépendance du côté des sources.
En rentrant chez nous, nous avisâmes de loin un groupe d'hommes criant et gesticulant avec véhémence devant la porte de notre case ; après avoir hâté le pas, nous fûmes surpris de reconnaître dans ces visiteurs bruyants nos Korankos de Falabah qui devaient nous servir d'escorte à travers le pays, mais qui nous avaient abandonnés dès Sangoyah. Ces Korankos nous apprirent qu'ils venaient de la part de leur grand chef, qui ayant eu connaissance que Sewa nous avait bien traités et nous avait recommandés à son ambassade
104 J. ZWEIFEL KT M. MOUSTIER.
Séionr désirait vivement nous recevoir dans sa ville. Il nous faisait Tinvià Tantafàra. dation de suivre ses envoyés et nous promettait que noua irions avec lui au Tembi-Coundou. Nous nous enquimes de la distance de la ville ou séjournait leur chef. Ils répondirent : « Derrière le mont Yenkina. » Gomme il nous aurait fallu rebrousser chemin pour nous rendre à cette invitation, elle ne nous convenait guère. Nous consultâmes nos guides qui confirmèrent nos idées :
Filah fut chargé de notifier notre décision aux Korankos. « Nous « ne quitterons pas Foreh Woleh, leur dit-il, et nous irons à la « source sans vous. Comment voulez-vous que les blancs aient con- « fiance en vous, après la conduite que vous avez tenue à leur égard, a Ce n'est pas maintenant que nous avons besoin de votre proteo- « tion ; nous sommes arrivés sans votre secours au seuil de la a maison, et ce n'est pas de vous qu'il dépend de nous le faire fran- « chir. Et d'ailleurs, au lieu de nous mener directement à Tembi a Coundou, vous voulez allonger la route en nous faisant passer de « l'autre côté du Yenkina. Non, nous n'irons pas avec vous. »
Les instances des Korankos auprès de nous furent inutiles ; ils allèrent alors trouver Foreh Woleh, pour nous réclamer comme étant les « étrangers » de leur chef. Mais le vieux roi de Tantafara n'était pas homme à lâcher sa proie. Fort de notre refus, qui lui causa une réelle satisfaction, il accueillit très-mal la demande des Korankos.
« Vous avez perdu tout droit sur les blancs par votre honteux c abandon ; et quant au Tembi Coundou, ils n'ont pas besoin de « votre chef pour y aller, car je me charge de les y conduire moi- « môme. »
Congédiés de la sorte, les Korankos se retirèrent, mais ils eurent le tact, en partant, de nous recommander aux gens de Tantafara.
a Ne faites pas de mal aux blancs, quand bien môme ils verraient a ce qu'il est défendu à nos guerriers de voir, car ce sont des « hommes pacifiques, et ce que leur bouche dît, leur tôte le
a pense. »
Dans la soirée, nous fûmes menacés de perdre toutes nos marchandises à cause d'une querelle survenue entre deux de nos hommes.
YOYAGE AUX SOURCES DU NIGER. i05
Depuis quelque temps déjà, le Mindi James Button était en Séjour brouille avec Flbo, Tex-sous-chef des porteurs. * Tantafara.
Ce soir-là, à la suite d'une vive dispute, Tlbo frappa Button dans sa case. Celui-ci sachant que les coups de poing pouvaient coûter fort cher ici, ne rendit point les coups et se conlenta de dire, à' ses compatriotes : « Soyez mes témoins. » Les gens de Free Town s'interposèrent et repoussèrent Tïbo et tout semblait fini, lorsque les Korankos, qui avaient vu ce qui venait de se passer, vinrent nous demander au nom du roi la moitié de nos marchandises comme garantie de la sécurité publique. Ce fut en vain que nos interprètes leur dirent de ne point se mêler aux disputes de nos propres gens. Ils maintenaient que nos deux hommes avaient troublé la paix et qu'il fallait payer uhe grosse amende pour arranger celte mauvaise affaire. Button et Tlbo, pleins de frayeur, suaient à grosses gouttes, et pour prouver à Foreh Woleh qu'ils étaient une bonne paire d'amis, ils se rendirent chez lui bras dessus , bras dessous, accompagnés de nos interprètes, et le prièrent de '' leur pardonner.
Après de longs pourparlers avec nos interprètes, Foreh Woleh dit à ses sujets qui étaient tout prêts à nous piller : « Vous vous a êtes trompés. Ces deux hommes ne se battaient pas pour tout de « bon, autrement ils se seraient servis de coutelas ou de bâtons. »
Cet affaire n'eut heureusement pas de suite.
25 Septembre. — Nous allons chez le roi pour lui rappeler sa promesse de la veille : à notre grand mécontentement, nous le trouvons de nouveau hésitant, sous l'influence des conseils perfides de son entourage. Nous mettons en œuvre toutes les ressources de notre éloquence pour avoir raison de ses tergiversations, nous allons jusqu'à le menacer, comme dernier expédient, de rejoindre les Korankos de Yenkina, s'il nous retient un jour de plus.
Est-ce l'effet de cette menace ? ou d'autres considérations ontelles prévalu ? Mais il nous arrête tout-à-coup au milieu de notre harangue, quelque peu acerbe et nous dit :
a N'ajoutez pas un mot de plus ; le roi Foreh Woleh va vous « prouver qu'il n'est pas un menteur. J'ai l'obligation de rester ici,
106 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
S^ovr « mais mon fils vous accompagnera. Tenez-vous prêts à partir
à Tantafkra. ^ j^j^g ^j^^^ heures. » Nous ne nous le faisons pas dire deux fois ;
nous rallions nos hommes, et deux heures après nous étions prêts.
Mais il nous fallut encore assister à une cérémonie organisée pour
la circonstance.
Foreh Woleh convoqua, en effet, ses sujets présents à un sacrifice et leur fit jurer de ne pas nous molester et de nous considérer comme des amis. Cette recommandation n*était pas inutile, car pour beaucoup de ces sauvages nous étions des diables malfaisants, venus pour détruire le pays et pour exécuter de sinistres projets contre leur source sacrée. — Voici ce qui se passa :
Le sacrifice se fit au moyen d'un mouton que Ton immola et
dont le sang fut répandu sur un fétiche en dehors du village ; la viande fut partagée ensuite entre tous les assistants.
Ce partage donna lieu à une scène divertissante : ^ L'un des convives se mit subitement à pousser des cris comme un forcené et à se quereller avec ses voisins, qui ripostèrent non moins vivement. On se serait cru dans une ménagerie, car les vociférations que nous entendions ressemblaient plutôt à des cris de chiens ou aux hurlements des chimpanzés qu'à des accents humains. — Intrigué par cette scène, nous nous adressâmes à Foreh Woleh lui-même pour savoir ce que cela signifiait, et ce qui pouvait exciter à un si haut degré la colère de cet individu.
Foreh Woleh nous donna l'explication suivante : L'usage veut, chez les Korankos, lors d'un sacrifice de ce genre, que les chefs de quelques familles anciennes reçoivent un morceau d'une certaine partie du corps de la victime ; ce morceau est toiy ours le même, et fait ainsi l'objet d'une sorte de privilège héréditaire. Le Koranko dont la colère avait attiré notre curiosité était un de ces chefs, et il parait que le prêtre qui avait présidé à la distribution de la viande lui avait donné par mégarde un morceau de la cuisse au lieu de lui donner un morceau de la tête auquel sa haute naissance lui donnait droit. Un pareil oubli des convenances avait profondément irrité le Koranko qui, à cheval sur l'étiquette, réclamait .à grands cris sa tête de mouton.
. a Suis -je moins noble que mon père et que mon grand-père, « disait-il au prêtre, et d'où vient cette injure? » Ses compagnons
lui donnèrent raison et il reçut le morceau qu'il réclamait. Tout
est bien qui finit bien.
Ce même proverbe nous revint à Tesprit lorsque, quelques instants après, nous primes congé de Foreh Woleh. Avec quelle joie nous quittâmes ce village de Tantafara où nous avions passé les plus mauvais jours de notre voyage 1
Par une attention aimable, Foreh Woleh avait cette fois- ci fait nettoyer le chemin et nous avancions rapidement.
De Birimba à Tantafara il y a, indirectement, seize kilomètres et directement neuf. — On se dirige dans TE. S E.
Après trois quarts d'heure de marche, nous arrivâmes au pied du pic Koula, sur le plateau d'une colline d'où la vue s'étend sans entraves sur plusieurs chaînes de montagnes.
Dans cette admirable position, nous pouvions distinguer dans la direction de TOuest-Nord-Ouest, le mont Yenkina , qui est au milieu de la chaîne Loma. La distance qui nous en sépare peut être évaluée de 60 à 70 kilomètres.
En regardant dans la direction du Nord-Est, on . aperçoit le mont Courouworo situé dans la chaîne de montagnes qui sépare le Kissi du Koranko et du Sangarah. — Cette chaîne de montagnes court de TOuest à l'Est, et se trouve à une distance de 35 à 40 kilomètres. — Nous apercevons dans TEst et dans le Sud des plaines ondulées, c'est le pays de Kissi. Au Sud-Ouest, + 10 à 15* Sud, à environ 40 ou 50 kilomètres, se dresse le mont Daro, lequel occupe le point culminant de la chaîne Kong, qui se dirige de l'Ouest vers le Sud-Est et qui sert de ligne de démarcation entre la province de Koranko et celle de Kono. Dans la direction du mont Dara mais plus rapprochées de nous, trois collines de granit s'aperçoivent. — La plus petite et la plus proche d'entre elles se nomme le mont Tembi, c'est la colline sacrée des flancs de laquelle jaillit le Tembi, et qui porte le nom de Tembi-Coundou (la tête du Tembi) suivant l'expression des indigènes.
Du plateau où nous sommes jusqu'à la tête du Tembi, l'œil évalue
108 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
approximativement une distance de 20 à 30 kilomètres. Au moment où le guide nous désigna la tête du Tembi, la colline sacrée, qui recèle dans son sein les premiers murmures de la source mystérieuse du Niger, constamment grossi pendant son long trajet jusqu'à rOcêan par de nombreuses rivières, qui marient leurs eaux aux siennes, nous fûmes saisis d'un sentiment de joie inexprimable. En promenant nos regards sur ce splendide panorama, nous éprouvions des sensations heureuses et fortifiantes. Nous avions là, devant nous, le lieu autour duquel gravitait tout notre voyage. Nous considérions avec une joie indescriptible ce coin de terre d'Afrique, non foulé encore par le pas de l'Européen ! Et la vue de ce monticule à l'apparence modeste faisait naître dans nos cœurs un vif enthousiasme que nous ne pûmes nous défendre de faire éclater aux yeux de nos compagnons.
Notre allégresse les gagna sans psine et sous la bienfaisante impression qui nous dominait, leurs cris, qui quelques instants auparavant nous semblaient détestables , ne nous choquaient plus. Ils improvisèrent aussitôt des chants en l'honneur des blancs, à la gloire du généreux roi Foreh Woleh et, exaltèrent les merveilles du Tembi Coundou.
Nos fatigues disparaissaient comme par enchantement ; nous renaissions, à ce moment-là, plus ardents et plus vigoureux pour affronter de nouveaux dangers. Les obstacles quinous avaient assaillis durant notre voyage, les tracasseries sans nombre que nous avaient fait éprouver les rois auxquels nous avons rendu visite, la lutte incessante corps à corps avec les difficultés matérielles , les trop fréquentes défaillances de nos hommes, leurs maladies la traversée si dangereuse du Falico sorti de son lit et surtout le manque d'aliments pour nos gens et pour nous, tout s'évanouissait. Nous étions au lendemain d'un mauvais rêve, nous apercevions le but et notre satisfaction dominait tout.
Nous restâmes plus d'une heure devant ce magnifique spectacle. Nos hommes nous firent sagement observer que les heures s'envolaient et qu'il fallait avancer encore.
Lorsque nous quittâmes le plateau, le fils de Foreh Woleh nous
dit qu'il ne faudrait pas plus de trois heures de marche pour arriver
à la source, mais que, sur Tordre de son père, nous nous arrêterions
à Walbabba. Ce petit village fut bientôt atteint. Il est situé, comme Walbabba.
Tantafara, au milieu d'une colline, mais à une moindre hauteur.
Tout près de Walbabba se trouvent les sources de Tlvi, qui se jette dans le Bansouncolo, près de Birimba.
Nous avons visité la source principale de Tlvi ; elle était large de six mètres et jaillissait d'un souterrain recouvert d'un pont naturel.
Nous passâmes la nuit à Walbabba. Le lendemain, 26 septembre, Foreh Woleh arrive de bonne heure, suivi de ses ministres et principaux chefs. Nous nous mettons en route pour Koulakoya où Koulakoya. nous faisons notre entrée avant midi.
Ce village est bâti au milieu d'une petite vallée, de laquelle nous n'apercevons plus la colline de Tantafara, qui est restée visible à nos yeux pendant toute la durée de la marche.
A Koulakoya, la réception qu'on nous fit ne différa pas de celle que nous avions trouvée à Tantafara ; des simulacres de combat, des clameurs assourdissantes, et une foule curieuse, peu sympathique, nous dévorant des yeux, et suivant le moindre de nos mouvements avec une attention anxieuse et méfiante. Notre Soussou de Socora et Reader nous recommandèrent d'être plus circonspects que jamais et de ne pas donner la moindre prise au fanatisme de ces sauvages, auxquels il ne manquait qu'un prétexte pour éclater.
Depuis longtemps déjà nous ne pouvions faire usage de nos instruments qu'à la dérobée, de peur d'être soupçonnés de maléfices et maltraités.
L'aversion des natifs contre l'emploi de nos instruments d'observation étant bien connue, nous n'en avons pas fait mention jusqu'à présent, et nous avons passé sous silence quelques démêlés que nous eûmes à ce sujet avec les Korankos dès les premiers jours de notre entrée dans leur pays. Mais à Tantafara et surtout à Koulakoya, la superstition farouche des indigènes était poussée à un tel point que nous aurions couru les plus grands risques d'être massacrés si nous avions seulement fait mine de nous servir de
no J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Séjour notre longue-vue. — Jusque bien avant dans la nuit, cette foule à Koulako. hurlante et curieuse ne nous laissa pas un instant tranquilles. Il nous fallut une grande dose de sang-froid et de patience pour supporter leur fatigante présence.
Le 27 septembre, dans la matinée, Foreh Woleh assembla les chefs et notables de Koulakoya et leur fit part de nos projets déjà connus de tous.
Après leur avoir dit que nous étions ses amis et les amis de tous les Korankos en général, il leur demanda de nous laisser passer et de nous donner un guide ponr Tembi Coundou.
A notre grande surprise, les gens de Koulakoya répondirent qu'il leur faisait grand plaisir de recevoir des étrangers et que la route était libre pour eux. — L'un d'eux nous fit dire :
« La source n'est qu'à deux heures de marche d'ici et vous a pouvez y aller et en revenir quatre ou cinq fois avant le coucher « du soleil. »
Cette nouvelle, et surtout l'attitude des Korankos nous rendirent si heureux que nous oubliâmes toutes les misères des jours passés ne pensant qu'au succès qui allait couronner bientôt nos efforts. — Désireux de ne pas retarder d'un jour l'accomplissement de notre plus vif désir, nous demandons, séance tenante, des guides pour aller au Tembi Coundou. Une première déception nous attendait là. On nous expliqua que Koulakoya faisant partie de la province dite « Koranko Deldougou. » Il fallait, suivant l'usage du pays, envoyer des messagers auprès du chef de Tembi Coundou, roi du a Koranko Serradougou, » pour l'avertir de notre présence et lui demander l'autorisation d'avancer.
« Mais nos messagers vont partir de suite, » nous dit-on en voyant le dépit que nous cause cette communication, <r et ils seront « de retour dès ce soir. » — Nous fûmes un peu plus rassurés, et nous rentrâmes dans notre case, où nous retrouvâmes l'individu nommé Tatou, auquel nous avions donné à Tantafara la pièce de deux shellings pour Demba, roi de Tembi Coundou. Tatou nous apprit que le roi Demba, après avoir reçu cette pièce d'argent, l'avait jetée dans l'eau^ et que le fétiche lui avait répondu :
a Ces étrangers sont bien réellement venus pour toi, et tu peux Séjour
à Koulako.
a les recevoir, car ils ne veulent que faire du bien. r>
Dans la soirée, arriva un autre personnage, nommé Coumbanah et se disant parent de Demba. Il annonça à Filah qu'il était envoyé pour voir si les gens de Koulakoya veulent nous laisser passer :
« S'ils s'opposent à leur départ, ajoute-t-il, nous viendrons « chercher les blancs nous-mêmes. »
Toutes ces nouvelles nous rendent heureux, et bien que les messagers ne soient pas de retour à la tombée de la nuit, nous allons nous reposer avec le ferme espoir que le lendemain ne se passera pas sans que nous voyions la source sacrée du Tembi.
Le 28, nous nous levâmes avant le jour, agités par une impatience que nous ne pouvions maîtriser. Hélas, les heures s'écoulèrent lentement et sans nouvelles de Tembi Coundou.
Enfin, vers le soir, un groupe déjeunes gens entrèrent dans le village, se disant envoyés par les chefs du Serradougou pour nous notifier leur réponse.
Ils furent introduits devant Foreh Woleh et devant nousmêmes, et transmirent le message suivant :
a Le roi Demba de Tembi Coundou, le grand-prêtre de Tembi, « Seli et les autres prêtres de la source sacrée, vous font dire que « ni leurs pères, ni leurs grands-pères n'ont jamais vu de blancs « et qu'eux-mêmes ne se soucient pas d'en voir. Ils vous font dire « que des hommes comme ces blancs qui apportent des présents « et de l'argent, mais qui ne veulent pas acheter des esclaves ni « des bandes de coton du pays, ne peuvent avoir que de mauvaises a intentions.
« D'autres rois les ont laissés passer, cela est vrai ; mais ces « rois sont jaloux de notre source et certainement ils veulent se « joindre aux blancs pour la détruire. »
Cette réponse inattendue met le roi Foreh Woleh dans une grande colère et il apostrophe avec vivacité les envoyés de Tembi Coundou :
a Alors vous croyez que je vous amène des hommes méchants
112 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
Séjour « et dangereux et que je médite de vous nuire avec leur appui ? « Allez dire à vos chefs qu'ils m'ont gravement offensé, mais « qu'ils s'en repentiront. Je vais retourner à Tantafara avec mes « blancs, mais dites-bien au roi Demba, à son frère Tatou, à Coum- « banah et à tous les Korankos du Serradougou qu'à partir de ce « jour, je ne ferai plus cause commune avec eux dans les coma bats.
a Dites-leur qu'ils ont toujours été heureux et puissants tant a qu'ils étaient mes alliés ; mais cette alliance est brisée, car je ne « puis rester plus longtemps l'ami de gens qui disent de si vilaines « choses des étrangers que je leur envoie. »
Les messagers du Koranko Serradougou se retirèrent là-dessus, et Foreh Woleh nous dit qu'il retournerait à Tantafara le surlendemain avec nous.
La journée du 29 septembre s'écoula sans incident notable, et il fut décidé que nous nous mettrions en marche le lendemain pour retourner ; mais, dans la nuit, le chef de Koulakoya vint nous voir pour nous prier de retarder notre départ.
« Il n'y avait pas un seul vieillard parmi les messagers de ft Tembi Coundou, nous dit-il, et il est possible qu'après votre « départ. Ton vienne vous réclamer. Que répondrai-je dans ce « cas? Attendez-donc encore un jour ou deux et si dans l'intervalle, « nous ne recevons pas de nouveau message, vous pourrez partir, « car il sera certain alors que vous n'avez rien à espérer. »
Ce langage nous rendit un peu de confiance et nous détermina à rester encore deux jours à Koulakoya.
Le 30, Foreh Woleh prit congé de nous en recommandant de revenir au plus tôt chez lui, car il ne voulait pas se joindre à l'armée qui allait combattre les Bambaras et les Haoussahs avant
notre retour.
Aussitôt après le départ de. Foreh Woleh, nous demandâmes au chef du village la permission d'aller chasser. Il nous l'accorda, et nous nous dirigeâmes accompagnés de deux Soussous, vers
Foria.
A peu de distance du village, nos Soussous nous engagèrent à
nous arrêter car nous nous trouvions en face du Tembî-Coundou. Séjour Ils nous montrèrent, en effet, le cours de la rivière qui est parfai- ïoulako. tement visible et qui est encadré par une allée d'arbres sur chaque rive. Nous primes quelques instants de repos, et nos Soussous utilisèrent ce répit pour nous raconter leurs aventures, quand ils traversèrent pour la première fois le pays de ces montagnards, et les ennuisqu'ils éprouvent encore aujourd'hui. Ils nous dirent :
« Leur cœur est plus noir que leur peau. Quand nous leur don- <K nons des présents pour obtenir la liberté de circuler, ils nous <K flattent en nous disant que le pays est à nous ; que nous sommes « leurspères, leurs mères, mais ils saisissent chaque occasion pour « nous voler et nous rançonner; et, quand un de nos esclaves « s'échappe, il est impossible de le retrouver, car ils le cachent et « le vendent après notre départ, pour leur propre compte. Nous ne a pouvons jamais obtenir justice . d'eux, car chaque village est « indépendant, et il n'existe pas de chef assez puissant pour nous « défendre. Aussi, pour plus de sûreté, nous ne venons qu'en a troupe lorsque nous nous rendons dans le Kono ou le Kissi. »
Après avoir chassé quelques heures^ nous rentrâmes au village, et nous reçûmes la visite de plusieurs indigènes du Kono et du Kissi.
Ils nous apprirent que leur pays, situé au-delà de la chaîne Loma, est montagneux et fertile. Ils cultivent le coton et fabriquent des pagnes, qu'ils viennent échanger contre des esclaves dans le Koranko. A notre demande s'il existait chez eux des cours d'eau importants, ils nous répondirent que dans le Kono il y a beaucoup de petites rivières qui s'écoulent toutes dans le Babbé (Kamaranka). Un chef de Kissi interpellé sur le même sujet nous dit qu'à trois bonnes journées de marche derrière le Tembi Coundou, il existe une rivière qui coule dans le Sud, et qu'en descendant le cours de cette rivière, on rencontre des établissements de traite. Ils ajoutèrent que, quelques années auparavant, une femme blanche était venue dans le haut de cette rivière pour acheter des pagnes. Nous lui adressâmes quelques autres questions, et ses réponses nous permirent de supposer que la rivière doat il parlait n'est autre
il4 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
B^our que la rivière Saint-Paul qui se jette dans Tocéan Atlantique, près à Koulako. je Monrovia, capitale de Tétat libre de Libéria. Quant à la femme blanche, ce devait être une mulâtresse que les besoins du commerce avaient amenée dans cette contrée éloignée.
Parmi nos visiteurs se trouvaient aussi deux Mindis, mari et femme, qui connaissaient très-bien Freetown. Ils nous fournirent de nombreux renseignements sur leur pays.
D'après leurs dires, l'on peut traverser le Kono en 15 ou 18 heures de marche, car c'est un pays étendu en longueur, mais étroit comme le Solimaniah. Quand on a franchi le Kono, on se trouve dans leur pays, le Mindi. Cette nation guerrière est bien connue de la côte, et ne jouit pas de la meilleure réputation. (Ce dernier renseignement ne nous fut pas donné par nos informateurs mindis^ bien entendu.)
De vastes forêts vierges s'étendent entre le Kamaranka et le Sherbro ; la principale rivière des Mindis est la Sewé, qui coule vers le Sud-Ouest, passe auprès de la ville importante de Mabongo ou Magongo et se jette dans le Sherbro, au Sud de Sierra-Leone. (Cette rivière Sewé est plus connue à la côte sous le nom de Boum- River.)
Dans l'Est du Mindi, se trouve une race de cannibales.
Vers le soir, nous rendîmes visite au chef et nous lui demandâmes s'il n'avait pas reçu de nouvelles du prêtre Tembi Selî. Il qous répondit que oui et nous montra une noix de colah roulée dans des feuilles. Ce colah est la réponse de Tembi-Seli ; s'il se trouve blanc, nous pouvons avancer ; s'il est rouge, c'est un refus. Avant de nous le donner, le chef de Koulako (1) nous fit promettre que nous ne l'ouvririons pas avant demain soir, car il lui semblait qu'il y avait un malentendu entre lui et les gens de Tembi Coundou.
Voici, en effet, ce qui était arrivé, à en croire le chef de Koulako.
Les messagers qui avaient apporté le Colah s'étaient retirés immédiatement après avoir délivré leur message, sans vouloir
(1) Ce village s^appelle aussi Koulakoya.
nous voir. Mauvais signe I Mais dans la soirée, d'autres messagers Séjour étaient venus et s'étaient montrés tout étonnés de ce que nous *o'"**o^ n'étions pas encore en route pour Terabi Coundou, signe rassurant !
« Il faut donc, conclut le chef, que j'envoie demain, à mon tour, « à Tembi Coundou, pour connaître définitivement les intentions « de Tembi Seli. Ayez encore patience un jour, car le soleil de tf demain ne se couchera pas sans que vousconnaissîez votre sort. «
Nous nous retirâmes médiocrement satisfaits et désireux d'en finir au plus tôt avec les contradictions et les réticences de ceux dont dépendait la continuation de notre voyage, surtout avec l'incertitude qui nous accablait et nous donnait la fièvre.
Il est bon de dire que pour être à même de mieux connaître les dispositions des gens de Tembi Coundou, nous avions fait partir dans la matinée de ce même jour (30 septembre) Linseni, le jeune garçon de Filah, qui devait chercher à gagner, inaperçu, le Tembi Coundou, en passant par le Kono. Nous lui avions remis un podomètre pour mesurer lia distance ; il devait le faire disparaître à son arrivée à Tembi Coundou.
Pendant la moitié de la nuit du 30 sept, au 1" octobre, notre case fut envahie par des gens de Kono et de Kissî, par des Sousous et des Mandingues. Quoique bien fatigués, et en proie à de vives préoccupations, nous les reçûmes volontiers, et prêtâmes l'oreille à leurs récits.
Un Kissi nous raconta (et ses compagnons ne le contredirent pas) qu'à douze journées de marche derrière leur pays, on trouve une grande ville nommée Nahalo, qui n'est habitée que par des femmes.
Tout homme qui se montre ouvertement dans la ville ou qu'elles rencontrent dans leurs excursions doit, d'après leur loi, être impitoyablement mis à mort; quelques-unes de ces femmes, cependant se contentent de les faire prisonniers et les cachent bien secrètement dans leurs cases. Aussi arrive-t-il parfois qu'il naisse des enfants dans la ville de Naholo, mais on ne laisse vivre que ceux qui appartiennent au sexe féminin.
Les Soussous nous firent Téloge de la bonté et des manières ai-*
116 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
Séjour mables des gens de Kono et de Kissi. On comprend cela sous ceràZoulako. ^jj^g rapports, car presque tous leurs beaux-pères font partie de ces tribus.
Il paraît en effet que ces gens qui sont peu voyageurs, mais qui comprennent fort bien l'avantage qu'ils retirent des rapports avec la côte, cherchent adonner leurs filles en mariage à des Soussous ou autres commerçants nomades. Un certain nombre de ces derniers s'établissent dans le pays, et il s'établit forcément entre ceux-ci et leurs compatriotes de la côte, un échange constant de relations, dont bénéficie le pays tout entier.
Ils s'accordent tous à dire que les Korankos sont des sauvages et de vilains diables ; il faut dire que ces derniers éprouvent un véritable plaisir à se déguiser et à rôder la nuit autour de notre case en gesticulant et en poussant des hurlements de bêtes fauves.
Le 1" octobre, la journée s'écoula sans que les gens de Tembi Coundou fissent la moindre démarche pour nous inviter à passer chez eux. Dans l'après-midi, nous eûmes la visite d'un Soussou venant de Kono qui nous fit une communication importante.
« Je regrette de vous dire la vérité, mais je ne puis pas souffrir a qu'on vous trompe plus longtemps. Vous ne verrez pas la source « sacrée, car le prêtre Tembi-Seli a refusé nettement de vous rea cevoir, et personne ne pourra changer sa résolution, que ce soit « Foreh Woleh, le chef de Koulako, ou même son frère Demba, « roi de Tembi Coundou. C'est le diable, ou, si vous préférez, c'est « Dieu qui s'oppose à ce que vous avanciez davantage. »
Puis il ajouta :
« J'étais dans le village quand Tembi Seli a eu, à propos de « vous, un « palabre » avec les anciens du pays. Tembi Seli leur « a dit qu'il savait depuis longtemps que les blancs venaient pour « le voir, mais que l'Esprit de la source ne voulait pas de leur « argent. Aussi leur a-t-il déclaré qu'il resterait sous l'eau avec « l'Esprit jusqu'à ce que vous soyez partis, et en effet, le même « jour il a disparu dans Teau et ne reparaîtra que lorsque vous « aurez quitté Koulako. »
Cette dernière affirmation nous fit rire et nous demandons au Séjour Soussou si le prêtre Tembi Seli a la nature d'un poisson pour * rester et vivre plusieurs jours sous Teaù.
a II n'y a pas de quoi rire, nous répond notre homme, et sur notre insistance, il nous donna sur la source sacrée les explications qui suivent presque textuellement ci-après..
La même colline donne naissance au Tembi et au Babbé ; c'est celle que nous avons en vue depuis Tantafara.
Le Tembi jaillit du sein d'une roche et forme un ruisseau large de deux pieds qui traverse la forêt, dont nous avons pu apercevoir les arbres de Foria. Avant de sortir de la forêt, le ruisseau se jette dans un petit lac, au milieu duquel se trouve un ilôt rocheux. Sur cette petite île , s'élève un grand arbre qui est creux.
La rive du lac la plus rapprochée de l'arbre creux est entourée d'une haute et forte palissade. Quand le prêtre s'absente du village, il se rend au bord du lac avec les cheveux en désordre, puis il plonge dans l'eau et se cache, soit dans les rochers, soit dans l'arbre creux. Il disparaît ainsi pendant plusieurs jours et quand il revient^ il ressort de l'eau bien coiffé.
Quoique petit et maigre, Tembi Seli est un homme puissant. — Quand il prédit la famine aux gens du Serradougou, on est sûr de voir arriver des milliers d'oiseaux qui en deux ou trois jours dévorent toute la récolte. — Quand un roi du voisinage fait la guerre sans avoir consulté Tembi Seli, il risque fort de rester sur le champ de bataille; aussi est-il bien rare qu'on se mette en campagne avant d'avoir rendu visite à Tembi Seli, et d'avoir fait les sacrifices de rigueur, qui consistent notamment dans l'immolation de quelques bœufs. Mais ces bœufs doivent être de jeunes bêtes, dont la valeur dans le pays est de neuf bandes de coton.
Les rois qui veulent vivre longtemps ont, dans leur entourage, un prêtre, de Tembi Coundou, c'est-à-dire un écolier de Tembi Seli. C'est à cause de cette circonstance que la renommée du Tembi Coundou s'est étendue si loin ; car les disciples de Tembi Seli se trouvent partout ; à Falabah, à Songoyah, dans le Sangarah, dans le Kono et dans le Kissi.
118 J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIBR.
Séjour Ils racontent, à qui veut les entendre, les merveilles de la source
à Kovlako. sacrée, parmi lesquelles figure, en première ligne, une maison pleine d^or qui se trouve au fond du lac et qui sert d'habitation à Tembî Seli pendant ses absences. Ils disent qu'on entend le bruit que fait Tembi-Seli lorsqu'il ouvre ou ferme la porte de cette habitation mystérieuse.
En somme, on parle beaucoup de la source du Tembi Coundou, mais peu de personnes l'ont visitée , car il est bien avéré partout que tout guerrier ou tout homme ayant versé le sang doit mourir s'il s'approche de l'Eau sacrée.
« Vous avez bien vu, nous dit à ce propos le Soussou, que « Foreh Woleh, après vous avoir assuré à Tantafara que Tembi a Coundou lui appartenait et qu'il vous y mènerait, s'est retiré « tranquillement et vous a abandonnés ici. »
L'eau du Tembi a encore une vertu : Lorsqu'un homme est accusé d'un crime quelconque et qu'il nie, on lui en fait boire, et, s'il est réellement coupable, son ventre enfle et il meurt immédiatement.
Au sortir du lac, le Tembi Coundou coule encore quelque temps dans la forêt puis traverse le village nommé Tembi Coundou (Tète du Tembi). De là, il se dirige vers le village de Nelia, s'engouffre pendant cinq minutes dans un souterrain et ressort de l'autre côté du village, qui est entièrement bâti sur le terrain qui recouvre le Tembi.
C'est à Nélia qu'on fait les sacrifices dont Reade a entendu parler. — On tue un bœuf et on enlève la viande, à l'exception de la tête et des jambes qui restent intactes, on recoud la peau avec soin après l'avoir empaillée plus ou moins bien, et, à l'entrée du village, on jette ce bœuf dans le Tembi. Il disparaît d'un côté du souterrain et reparaît de l'autre côté, dressant fièrement la tête, aux acclamations de la foule ; puis il plonge et se relève à plusieurs reprises et finit par sombrer, entraîné par le' courant.
Le récit du Soussou ne nous laisse plus aucun doute sur les intentions de Tembi Seli : nous ne verrons pas le Tembi Coundou.
Le Soussou qui comprend combien cela nous désole, nous suggère l'idée d'y envoyer un de nos hommes, afin que l'on ne puisse pas
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dire qu'aucun de nous n'a pu atteindre le lieu sacré. Nous approu- S^jovr vons la proposition du Soussou. Il nous accompagne chez le chef * Kowlako,. de Koulako et lui expose notre désir. Après une longue conférence, le chef nous promet un guide pour le lendemain matin.
Le 2 octobre. Nous aurions voulu envoyer notre interprète Joseph Reader auprès de Tembi Seli, mais comme il est habillé à l'européenne, nous prenons le parti d'y envoyer un de nos porteurs de Sierra*Leone, Mamadou Sangarah, jeune homme intelligent, dont nous avons déjà eu occasion de parler.
Originaire du pays de Sangarab, il en portait le nom. Il connaissait bien le Kissi et c^est lui qui nous a raconté que le peuple Sangarab est originaire du Kissi, et qu'il a émigré, il y a un demi-siècle environ, pour cultiver les belles plaines qui s'étendent sur la rive droite du Niger.
Nous remettons à Mamadou un podomètre en lui recommandant de l'enlever dès son arrivée à Nélia ou à Tembi Coundou.
Il part avec Moustafa, le ministre de Foreh Woleh, et un guide du chef de Koulako. Vers midi, ils retournent tous les trois. Notre messager nous fait le récit suivant :
a J'ai pu aller jusqu'à Foria ^ de là, je voyais à mes pieds le « village de Nélia, mais je n'ai pu avancer, car des hommes « armés sont venus, qui^ me reconnaissant pour appartenir à « votre troupe, m'ont arrêté, et m'ont dit que je ne devais pas « continuer ma route si je tenais à ma vie.
c Je leur ai dit que j'avais un message pour Tembi Seli et que je « devais le délivrer.
a Ces hommes se sont alors consultés entre eux et m'ont dit de ft me reposer sous un arbre et d'attendre. Quelques-uns d'entre a eux se sont rendus à Nélia, dont je pouvais distinguer les cases « de l'endroit où j'étais. Je pouvais également suivre tout le cours « de la rivière de Nélia à Tembi Coundou. Peu après, les guerriers « qui étaient allés à Nélia retournèrent, accompagnés d'un homme a nommé Saîo, et se disant frère de Tembi Seli. Cet homme m'a a dit de le suivre et m'a mené hors de la ville. Il m'a demandé ce « que je venais faire. Je lui ai raconté tout ce que vous m'avez
120 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
B^onr « ordonné de dire à Tembi-Seli, et après l'avoir assaré de vos à Koulak». ^ bonnes intentions pour le pays, je l'ai prié de m'emmener. chez « son frère. Là-dessus, il m'a répondu : Oui, je suis le firère de « Tembi-Seli, et j'aurais bien désiré, de même que le roi Demba, « Tatou et Coumbanah, voir les blancs à Tembi Coundou, car nous « aimons Targent, et nous ne sommes guerriers que pour en obte- « nir le plus i>ossible. Mais Dieu, qui veut nous punir, s'oppose à « ce que l'argent des blancs nous profite, car voici ce qui est « arrivé :
c n y a quelques mois, Tembi-^li nous a dit qu'il viendrait a beaucoup d'argent à Tembi Coundou cette année, et nous a priés « de faire un sacrifice de six bœufs. Nous avons refusé, Tembi- « Seli en a gardé rancune. Votre arrivée ici confirme sa prédic- « tion, mais l'Esprit de la source n'est pas content de nous, à « cause de notre incrédulité, et ne veut pas recevoir les cadeaux « des blancs.
« Ce refus nous a vivement contrariés. Nous avons eu un palabre « avec Demba, Tatou et Coumbanah pour tourner la difficulté et « examiner si nous ne pourrions pas avoir l'argent des blancs a quand même. Nous sommes alors tombés d'accord que nous a mènerions les blancs à Nélia et que nous leur ferions voir le « Tembi, quand il sort du souterrain, en leur disant que la source a est là.
a Dans ma joie d'avoir trouvé ce moyen, j'ai couru chez mon a frère Tembi-Seli, qui était sous Teau ; je l'ai appelé et lui ai « expliqué comment nous voulions tromper les blancs. Mais « Tembi-Seli, les yeux furieux, m'a démandé depuis quand il « était permis aux guerriers de visiter le lac sacré. Il a ajouté que « si l'Esprit interdit aux gens de Tembi Coundou de recevoir de a l'argent des blancs, il le défend tout aussi bien aux gens de « Nélia et de tout le Serradougou. Je voulais m'en aller, mais il « m'a crié avec colère que si je voulais vivre encore longtemps, je « devais immédiatement lui apporter un mouton et une pièce de « coton du pays. J'ai donné le mouton, mais je suis encore en « qûéte de la pièce de coton. Voilà ce que j'ai gagné à trop aimer a l'argent. »
Mamadou Sangarah nous raconta de plus qu'il avait demandé à Séjour Saïo, à propos de quoi Tembi-Seli nous avait envoyé un colah en * ïo'ûako. nous faisant dire qu'il était étonné d'apprendre que l'on nous retenait à Koulako. Saïo lui répondit que Tembi-Seli avait envoyé deux colahs ; un blanc pour le chef de Koulako, pour le remercier de nous avoir donné l'hospitalité ; et un rouge pour nous, dans le but de nous faire connaître son intention de ne pas nous rcevoir.
Mamadou Sangarah montra alors à Saïo la pièce de madapolam destinée à Tembi-Seli et le pria de la remettre à son frère, comme témoignage de notre amitié, mais Saïo refusa de la prendre et lui dit :
« Tembi-Seli est sous l'eau et je ne me hasarderai plus à lui « parler ; il m'a pardonné une première fois parce que je suis son « frère, fils du même père et de la même mère, mais il ne me « ferait pas grâce une seconde fois.
A ce moment, Mamadou prit congé de Saïo et revint à Koulako.
Notre dernier espoir étant ainsi déçu, il ne nous restait qu'à partir.
Nous nous rendons chez le chef et, devant lui, nous déployons les feuilles dans lesquelles se trouve le colah envoyé par Tembi- Seli. C'était bien un colah rouge.
Le chef s'excusa alors de nous avoir retenus si longtemps.
« Dans les premiers jours, dit-il, j'avais peur de vous, mais j'ai « pu depuis me convaincre que vou^ n'avez pas de mauvaises « • intentions, et je croyais fermement que les gens du Tembî « Coundou, qui viennent ici chaque jour, auraient la môme con- « viction et vous permettraient d'aller visiter la source. Quand vous a retournerez chez vous, dites bien à tous les grands roi de la route a que ce n'est pas moi, roi de Koulako, qui vous ai retenus, mais « que ce sont les gens de Serradougou. »
Le Kôranko est divisé en plusieurs provinces dont les noms varient. Ainsi, Songoyah est la capitale du Koranko Mafindi; Socora du Koranko Simia; Sambadougo, Morbaya du Koranko Congadou ; Birimba, Tantafara, Walbabba et Koulako appartiennent à la province Koranko Deldougou, tandis que Forîa, Nélia,
J. ZWEIFEL BT M. MOUSTIER.
Séfonr à Kovlako.
Tembi Coundou font partie du Koranko Serradougou, Chaque province étant gouvernée par un roi et chaque ville par une espèce de vice-roi, qui tous sont très-jaloux de leurs voisins, les voyages sont on ne peut plus fatigants, longs, et souvent périlleux.
De Tantafara jusqu'à Walbabba, il y a encore 7 kilomètres, la route est S. 0. + 15* S. On parcourt encore, dans la direction S. 0. H- 12' S., 5 kilomètres directement et 7 kilomètres indirectement pour atteindre Koulakoya, et de ce village à Foria, en prenant la direction de S. 0. + 5" S., on a une distance de 7 kilomètres.
Dans raprë&*midi du jour où nous reçûmes la réponse du roi de Koulako, nous allâmes chasser du côté de Foria. Profitant d'un instant de solitude, nous gravâmes sur un bel arbre de la forêt qui avoisine ce village, les mots :
Niger Expédition. 5. X. 1879.
J. ZWEIFEL - M. MOUSTIER.
Pl la tombée de la nuit, le fils de Foreh Woleh arriva et nous dit qu'il venait nous chercher, car son père n'attendait que notre retour, pour se joindre aux Korankos de Mafindi, et marcher à la rencontre des Bambaras. Il nous apprit en même temps que les Korankos venant de subir une grave défaite, tous les guerriers Korankos allaient être appelés à la défense des frontières.
Le 3 octobre, rien ne nous retenait plus à Koulako, que le retour de Linseni. Il arriva enfin vers le soir et nous confirma tout ce que le Soussou nous avait dit au sujet de la source* Il avait séjourné presque tout le temps dans le Kono et partout on ne parlait que de nous. A Tembi Ck>undou, nous avions la réputation d'être de mau-
vais sorciers ; on prétendait que nos cadeaux causaient la mort de fiéjont ceux qui les acceptaient. Cette fable absurde était due au récit d'un * ^««l»^»' homme de Songoyah qui avait raconté que le ministre du roi de cette ville, auquel nous avions donné une robe de flanelle rouge, était mort deux jours après. Aussi approuvait-on fort le refus de Tembi-Seli de recevoir des cadeaux de nous.
Perdant tout espoir, nous prévenons nos hommes de faire leurs préparatifs de départ, et nous allons prendre congé du roi de Koulako, en lui annonçant que nous quitterons la ville avant le lever du soleil.
Cet excellent homme, désolé de nous voir partir, cherche à se justifier et nous répète plusieurs fois :
« Restez encore quelques jours ici, car ce n'est pas moi qui ne « veux pas de vous ; ce sont les gens du Serradougou. Si j'avais le « pouvoir de vous mener à la source sacrée, je le ferais, mais vous a n'ignorez point que cela m'est impossible. »
Après l'avoir remercié de ses bonnes intentions, nous lui faisons comprendre qu'il nous faut retourner à cause de nos gens malades laissés en route, et à cause du manque de vivres, qui devient chaque jour plus inquiétant. Nous lui expliquons que si nous voulions quand même voir l'eau sacrée, nous irions malgré la défense de Tembi-Seli. Mais venus en amis, nous voulons partir en amis. Cependant, pour lui montrer de quelles forces nous disposions, bien que nous n'en usions pas, nous le prions de rassembler les gens de son village. Une heure après, tous les habitants du village et bon nombre d'individus venus de Nélia, Foria et même de Tembi-Coundou, se trouvant réunis, nous donnons ordre aux hommes de Sierra-Leone de décharger leurs fusils. Après eux, J. Reader et Demba Adama qui sont armés de Lefaucheux, tirent chacun six coups de suite ; pour couronner le tout, Moustier prend deux revolvers à six coups et je m'arme de mon fusil
Vetterli à douze coups ; ces trois armes sont déchargées Tune après l'autre.
Il est impossible de dépeindre l'expression de stupeur que reflétait le visage de ces indigènes à la vue de ce spectacle. La rapidité du tir et la justesse des coups qui atteignaient tous le grand arbre
124 J. ZWEIFEL bt M. MOUSTIER.
Séjour planté au milieu de leur village, avaient tout particulièrement le à Konlako. Jqj^ d'exciter leur étonnement et leur frayeur.
Le roi resta quelques instants comme anéanti, puis il vint nous presser les mains en nous disant :
« Non, personne ne pourrait Vous résister », et se tournant vers les gens de Tembi Coundou :
« Vous voyez bien que les blancs ne viennent pas pour faire du « mal ; car s'ils l'avaient voulu, vous seriez déjà tous morts. Tembi a Seli, Demba, Tatou et les autres regretteront bien vite de ne pas « avoir reçu les blancs qui venaient amicalement à eux. »
La foule se disperse peu à peu, et nous ne pensons plus qu'au départ. Il nous tarde maintenant de retourner, car nous ignorons si nos quinze hommes malades à Falabah et les cinq autres qui sont allés à Big-Boumba ont de quoi se nourrir. De plus, nous avons laissé un homme malade à Sangoyah, un autre à Tamania et quatre à Sambadougo. Parmi ces derniers se trouve Mamadou Kali, notre interprète timné de Port-Lokko. Demba Adama, qui n'est pas son ami, nous répète souvent :
: « Vous avez toujours eu de la préférence pour Mamadou Kali, «• mais vous voyez maintenant que je vous ai suivis partout, tandis « que lui s'est dit malade, parce qu'il avait peur des sorciers de a Tantafara et de Tembi Coundou.
Retour à la GAte.
. Après avoir jeté un dernier regard d'envie et de regret, vers la colline de Teriibi Coundou, dont nous ne sommes plus éloignés que de six kilomètres, nous nous mettons en route le 4 octobre de grand matin.
La pensée d'être si près du but final sans pouvoir y atteindre, nous attriste, mais la marche et le contentement de nos hommes, que n'assaillent pas de pareils regrets, nous rendent notre bonne humeur et nous ne tardons pas à nous mêler à l'allégresse générale.
Nous filons directement sur Birimba, en évitant Tantafara, ce De Konlako qui nous ferait perdre trop de temps. Arrivés à Birimba, nous * Falabah. trouvons le village plongé dans la plus grande consternation. On nous dit ce que nous savions déjà, que les Korankos des montagnes viennent de perdre une grande bataille, et que leurs ennemis ont fait parmi eux beaucoup de prisonniers.
Pour changer la fortune de la guerre, le chef de Birimba avait ordonné un grand sacrifice, et s'était servi, pour le faire, de notre (( taffety » dont le roi Foreh Woleh lui avait fait cadeau à Tantafara.
Ce sacrifice est assez simple, car ils ont à faire à des sorciers peu exigeants. Ils tuent un animal quelconque, remplissent de son sang un pot recouvert d'étoffe et l'enterrent. Quant à la viande, ils se la partagent entre eux. — Ce sacrifice a pour but de se rendre les armes propices.
Le fils de Foreh Woleh nous fit ses adieux à Birimba, et nous promît de venir nons rejoindre à Falabah avec Moustafa, ministre de son père.
5 octobre. — A Sambadougo, on nous fit bon accueil ; on nous apporta du riz et du miel et l'on nous fit raconter les aventures de notre excursion.
« Comment, vous êtes allés jusqu'à Koulako-Forial Jamais « nous n'aurions cru que vous dépasseriez Morbaya, mais vous « êtes vraiment arrivés à l'ongle de la main/ » (expression locale dont le sens est facile à deviner). Nos quatre hommes laissés là étaient presque rétablis ; on leur avait prodigué des bons soins pendant leur séjour dans ce village.
6 octobre. — A Camaro, nous surprîmes toute la population, le roi en tête, occupée à fortifier la ville. Cela nous parut de mauvais augure ; aussi cherchâmes-nous à prendre le chemin le plus court pour atteindre Falabah.
Ces préparatifs étaient dus à l'imminence de la baisse des eaux, les Haoussahs ayant annoncé qu'ils envahiraient le Koranko dès que le Tembi serait guéable à Socora et le Diolibah à Liah.
Arrivés à Socora le 7 octobre, nous priâmes le roi Chimîti
126 J. ZWEIFEL bt M. MOUSTIBR.
De Kottlako Foreh de nous confier son fils Moussa pour l'emmener avec nous à la côte en compagnie de Filah.
Le vieux roi promit de nous l'envoyer à Falabah, après avoir consulté sa famille. — A Socora, quelques Bambaras nous demandèrent des nouvelles de M. Heddle, dont le nom, comme nous avons déjà dit, est très-connu dans Tintérieur.
Une des filles du roi, devenue la femme d'un chef haoussah, vint nous rendre visite et nous adressa diverses questions. Entre autres choses, elle nous dit qu'elle avait appris, par son mari, que les blancs n'avaient qu'une femme, qu'elle était étonnée d'entendre cela, car il lui paraissait impossible qu'un homme pût passer toute sa vie avec une seule et même femme.
« Ce doit être un bien vilain pays que le vôtre ; mon mari a t déjà huit femmes, et je lui en cherche encore quelques autres ; « plus il en aura, et plus riche il sera. »
De Socora, nous allâmes directement à Sangoyah, laissant de côté Selia et Tamania. Nous allions à marches forcées, car nous commencions à avoir de grandes inquiétudes au sujet des hommes qui étaient restés à Falabah. Le « fetishman » nous ayant dit que nous serions de retour à Falabah pour la fête du « Sidi » (16 septembre), nous ne leur avions laissé des provisions que pour attendre cette époque, mais au lieu de rester vingt jours en voyage, nous en avions dépensé quarante-six I
A notre arrivée aux portes de la ville de Sangoyah le 8 octobre, ^ nous rencontrâmes un Soussou qui nous dit qu'un de nos hommes était arrivé la veille dans cette ville bien souffrant et pouvant à peine marcher. — C'était John Mînard, un de nos meilleurs porteurs, que nous avions laissé à Tamania. — Sa maladie ne nous avait pas semblé grave, car il n'avait que le pied légèrement enflé, ce qui arrive souvent aux porteurs. Malheureusement son état avait subitement empiré après notre départ, ses jambes s'étaient couvertes d'ulcères, il avait failli perdre la vie. L'indigène auquel nous l'avions confié, et qui devait le conduire à Sangoyah, l'avait abandonné, et, à bout de ressources, notre homme avait été obligé de vendre tout ce qu'il possédait, jusqu'à ses vêtements. La veille
de notre arrivée à Sangoyah, îl avait pu se traîner jusqu'à cette ©• loulaka ville, OÙ il comptait trouver Thomme que nous y avions laissé. ■*■*•" • Mais cet homme (nommé MoUey) n'était plus à Sangoyah, et Minard en était réduit à mendier sa nourriture. Aussi devine-t«on aisément quelle fht sa joie lorsqu'il nous revit; la nôtre n'était pas moins vive. — Vu la gravité de son état, nous l'installâmes dans un hamac et le ramenâmes ainsi jusqu'à Falahah, et de là, à Maconté.
9 Octobre. *- En poursuivant notre chemin, nous rencontrâmes à Tansaya notre porteur MoUey avec le cheval ; tous deux se portaient bien.
Ayant demandé à MoUey pourquoi il s'était éloigné de Songoyah, sans prévenir et secourir son compagnon Minard, il nous répondit qu'il n'avait pu un seul instant quitter le cheval qui était malade, car les gens de Songoyah l'auraient volé, comme ils volaient son riz pendant qu'il sortait pour chercher de l'herbe. Craignant d'être pillé en restant plus longtemps à Sangoyah, il était parti et avait enfin trouvé à Tansaya un honnête homme qui lui avait offert une case pour lui et un hangar pour son cheval,
Molley nous témoigna non moins vivement que Minard sa satisfaction de nous revoir ; on lui avait dit qu'à notre arrivée à Tembi Coundou, on nous avait fait boire de l'eau de la source et que nous étions tous morts.
Nous étions fort heureux d'avoir ainsi rallié tous nos hommes ; mais, cette nuit-là, un de nos porteurs tomba dangereusement malade, et nous crûmes bien que nous le perdrions. Vers le matin, il reprît connaissance, mais il lui était impossible de bouger. Ayant déjà deux hommes malades à transporter en hamac (l'un d'eux depuis Koulako) plus 5 hommes incapables de porter aucun fardeau, bien qu'ils fussent en état de marcher, nous nous vîmes obligés de laisser à Tansaya l'homme malade avec un de ses compagnons pour le soigner. Il fut entendu que, de Falabah, nous enverrions des hommes pour les chercher et nous les ramener.
10 Octobre. — Arrivés à Berrîa Timbaco vers le milieu de la journée nous nous y arrêtâmes jusqu'au lendemain. Comme je l'ai
128 J. ZWEIFEL et M. MOUSTIER.
De Konlako déjà dit ailleurs, Berria Timbaco est une des villes de commerce du à Falabah. Solimaniah et nous profitâmes de notre halte pour avoir une longue conférence avec les chefs, dans laquelle nous cherchâmes à leur démontrer Futilité de garder les routes ouvertes et l'avantage qu'ils auraient à descendre eux-mêmes à la côte pour y échanger directement leurs produits.
Au sortir de cette conférence, un des hommes qui y avaient assisté s'avança vers nous et nous serrant la main avec des gestes non équivoques de satisfaction, nous dit en mauvais français : « Bonzour, M'ssieu. » Etonnés de nous entendre interpeller de la sorte, c'est-à-dire dans notre langue, nous demandâmes à cet individu qui il était et ce qu'il faisait ici.
Il nous répondit dans un jargon composé de français, ouoloff et mandingue, qu'il était sénégalais, natif de Bakel, qu'il avait été amené à Benty, en qualité de cuisinier, par Monsieur Seignac, commandant de ce poste, et qu'au départ de M. Seignac il avait voulu tirer parti de ses économies en faisant le commerce. Depuis il trafiquait à l'aventure à l'instar des Mandingues marchands. Second séjour Le 11 octobre. — C'est aujourd'hui que nous devons arriver à AFiUbab. Falabah. Nous marchons rapidement et vers midi nous nous arrêtons dans un petit hameau (où sont parqués les bœufs de la ville) pour permettre à la caravane de se rallier en bon ordre avant d'entrer à Falabah. Nous nous remettons en marche et bientôt les arbres qui entourent cette ville apparaissent à nos regards.
A cette vue, nos hommes poussent des cris de joie. Les privations et les fatigues du voyage sont oubliées et il leur semble que nous sommes déjà de retour à la côte.
Nous, cependant, nous n'osons pas encore trop nous réjouir, car plus nous approchons de Falabah, plus nous sommes tourmentés à la pensée du dénûment dans lequel doivent se trouver les hommes que nous y avons laissés avec des ressources si insuffisantes.
Mais, à quelques minutes des portes de la ville, nous voyons accourir un de nos compagnons de route laissés à Falabah.
Nous lui demandons avec anxiété des nouvelles :
a Nos hommes sont-ils en bonne santé ? Ceux de Big Boumba « sont-ils de retour ? »
Il nous répond : ^^^ •*!•«
i Falabab.
a Les hommes de Falabah sont tous bien portants, mais nous « n'avons pas de nouvelles de ceux qui sont allés à Big-Boumba. »
La nouvelle de notre retour s'étant rapidement répandue, nous fûmes entourés, à notre entrée dans Falabah par une foule considérable qui nous témoignait, par ses gestes et ses cris, sa sympathie et son étonnement de nous revoir.
Notre première visite fut pour nos hommes, que nous trouvâmes, en effet, bien portants ; le sous-chef timné de Rotombo, Banah- Banah qui devait prendre soin d'eux, et auquel nous avions confié les marchandises nécessaires pour subvenir aux besoins de la troupe, s'était acquitté si consciencieusement de sa tâche qu'il lui restait encore du riz pour quelques jours lorsque nous arrivâmes.
Complètement rassurés de ce côté, nous allâmes présenter nos hommages au roi Sewa.
Il se montra très-heureux de nous revoir, et se fit raconter tout le voyage devant nous par notre guide Filah. Quand celui-ci eut fini, Sev^a nous serra encore la main en nous disant qu'il avait plus d'une fois cru que nous ne retournerions pas de ce vilain pays des montagnes, car il avait appris par des caravanes que les gens de Tembi Coundou voulaient nous tuer.
« Mais puisque vous êtes de retour, nous dit-il, je vais en faire part à tout mon peuple, et lui dire de se réjouir. »
Il donna aussitôt l'ordre de battre le tamtam par toute la ville et de tirer quatre coups de canon, du haut de la colline avoisinant Falabah. Des hérauts proclamèrent la nouvelle de notre arrivée, et le jour suivant il y eut dans Falabah des fêtes, des danses et un vacarme assourdissant.
Le « fetishman » de Falabah qui est, on le sait, un disciple de Tembi Seli, vint aussi nous féliciter. Lorsque nous lui fîmes part de nos regrets de n'avoir pu arriver jusqu'à Tembi Coundou • même, il s'écria :
(c Mais que vous importe de n'avoir pas été à Tembi Coundou, « si vous l'avez vu de vos yeux I Vous avez été aussi loin que ft peuvent aller les guerriers. »
130 J. ZWEIFEL ET M. MOUSTIER.
iMoid lèjMr Et Filah lui ayant fait part de la conduite peu 'digne des è Faiâbih. guides Korankos qui devaient nous accompagner, le fetishman lui dit :
a Je suis sûr que ces méchants montagnards n'ont pas porté à « Tembi Seli le drap noir que je lui envoyais en cadeau de votre c part ; s'il l'avait reçu, certainement Tembi Seli aurait fait hon- (f neur aux paroles de son écolier. »
Le lendemain de notre arrivée, nous envoyâmes chercher rhomme malade laissé à Tansaya ; il arriva dans un état déplorable. Depuis trois jours, il n'avait pas mangé et il nous semblait impossible de le ramener vivant à Freetown.
Joseph Reader fut envoyé à Caglieri pour renouveler nos provisions de route ; nous devions partir aussitôt qu'elles seraient prêtes.
Pendant les derniers vingt jours de notre voyage dans le Koranko, nous avions manqué de sel; aussi fûmes-nous bien aises de retrouver à Falabah la petite provision que nous y avions laissée. L'usage de ce sel, après une privation de trois semaines, produisit sur nous un effet curieux. Pendant les deux premières journées, notre visage enfla d'une manière inquiétante, mais le gonflement s'arrêta pendant la troisième journée et il disparut ensuite peu après.
Dans la relation de son voyage, Reade dit avoir assisté à une cérémonie que font les gens de Falabah aveo des caïmans près d'un petit lac aux environs de la ville. Il raconte qu'un fetishman est chargé de les nourrir et de les surveiller et que sur son appel ces caïmans sortent de Teau. A diverses époques de l'année on leur donne des moutons et on fait des fêtes. Nous ne sommes pas allés voir ces caïmans, la route qui mène au lac étant impraticable en cette saison, mais Joseph Reader nous confirma la véracité de • ce récit ; Demba Adama, qui était présent lorsque nous questionnâmes Reader à ce sujet, ajouta quelques détails que nous donnons Ci -après : Il nous raconta qu'à chaque avènement d'un roî, on le conduit sur le bord de ce lac avec sa fille la plus jeune. Sur un signe du fetishman on jette l'enfant en pâture aux caïmans pour
indiquer que le cœur d*un roi doit savoir faire al)négation de ce ïmtà qu'il a de plus cher. Voilà pour le début. Plus tard, si le roi tombe * '•^*'* malade^ s*il montre quelque faiblesse corporelle et qu'il ne puisse plus porter le fameux sac (signe de vigueur) dont il a déjà été question pendant notre premier séjour, on le conduit de nouveau au bord du lac avec les yeux bandés ; le fetishman consulte alors les caïmans pour savoir si le roi guérira. Lorsque les animaux montent bruyamment en agitant vivement l'eau, c'est que le patient est condamné et dans ce cas on le leur sacrifie. Lorsqu'au contraire ils paraissent à la surface lentement et sans bruit, c'est que la dernière heure du souverain n'a pas encore sonné.
(Nous nous permettons de douter de Texactitude de ces renseignements, car les habitants de Falabah nous ont paru avoir des mœurs moins cruelles ; de plus comme Demba Adama est, en sa qualité de Houbou, l'ennemi mortel des Diallonkas il a probablerment grossi les traits de ce tableau.)
Nous aurions bien voulu nous diriger de Falabah sur Timbo, mais après avoir consulté Sewa et les chefs de quelques caravanes, nous dûmes renoncer définitivement à ce projet.
Trois voies s'offraient à nous : la plus directe passait par Caglieri tout droit vers le Foutah, mais il aurait fallu traverser le pays des Houbous (tribu de foulahs pillards) et nous y aurions vraisemlablement perdu toutes nos marchandises.
Le second chemin était d'aller jusqu'à Faranah sur le Niger, de descendre ce fleuve pendant quelques jours, et de gagner, par un détour, le Foutah Diallon ; mais nous pouvions tomber entre les mains de Fodé Darami, qui nous en voulait de notre refus d'aller le voir, et de nos relations amicales avec Sewa.
Il ne nous restait donc qu'une voie à peu près praticable ; celle qui va de Katimbo (pays Limbah) à Timbo. Les renseignements sur cette route étaient favorables, mais, tout compte fait, il se trouva que nous n'aurions pas assez de marchandises pour arriver jusqu'au terme de notre voyage. Nos hommes malades nous gênaient aussi beaucoup , et , pour toutes ces raisons , il nous sembla que le meilleur parti à prendre était de rentrer directeiffent et au plus tôt à Freetown.
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StMid iéi«ir Nous fîmes part de notre résolution à Sewa qui nous approuva et à Filibak. nous dit qu'il nous donnerait Filah pour compagnon de route. Celui-ci lui ayant raconté les merveilles de notre Vetterli, Sewa voulut en avoir un échantillon, et nous fûmes obligés de le charger et de le décharger plusieurs fois en sa présence. Sa surprise fut aussi grande que celle du roi de Koulako et, se tournant vers ses chefs, il leur dit en riant :
« n ne faut pas se brouiller avec les blancs, car ce sont des a hommes bien dangereux.
Sewa nous invitait souvent à aller le voir ; il aimait à nous questionner sur nos usages, sur notre religion et notre mode de gouvernement. Sa principale préoccupation, cependant, dans ses entretiens, était toujours Thonneur de sa ville-forte de Falabah. Il nous répétait souvent: « Comment puis-je faire pour que les arbres « qu'ont plantés mes ancêtres n'aient jamais la honte de voir « tomber Falabah ? »
Afin de donner au lecteur une idée de la façon dont s'opèrent les transactions commerciales dans l'intérieur, je crois bien faire en signalant ici comment je dus procéder pour payer à Boulou, frère du roi Sewa, la valeur d'un cheval qu'il m'avait vendu à notre premier passage à Falabah et qui me servit de monture dans le Koranko et pendant une partie du voyage de retour. Boulou avait consenti à me vendre ce cheval, mais contre des fusils et de la poudre dont nous ne voulions pas nous défaire, aussi fut-il convenu qu'il les enverrait prendre dans notre factorerie de Rotombo à notre retour et nous lui donnâmes en garantie 75 dollars (375 fr. ) en argent, ce qui représentait à peu près la valeur de cinq esclaves, prix conventionnel fixé pour le cheval.
Boulou alla trouver le roi Sewa avec les 75 dollars et lui demanda l'autorisation de nous vendre son cheval. Non-seulement Sewa donna son acquiescement mais il enjoignit à Boulou de nous rendre notre argent, disant que notre parole suffisait comme garantie. A notre retour des sources, nous vîmes que nous avions de quoi payer Boulou, si celui-ci acceptait de recevoir une partie de son paiement en d'autres marchandises que des armes et de la poudre. Nous lui en fîmes l'offre qui fut agréée avec empressement.
Ce marché ayant une réelle importance pour Boulou et aussi SMMd ièj«v pour nous, nous conviâmes tous nos interprètes à nous prêter leur * f «1«W, assistance et Boulou convoqua de même quelques-uns de ses amis.
Tout le monde réuni, nous lui demandâmes de nouveau de nous dire le prix de son cheval. Il nous répondit que la valeur convenue était de cinq esclaves.
a Quelle est la valeur d'un esclave ?
« Pour le premier esclave, je veux huit bœufs.
« Quelle est la valeur d'un bœuf ?
a Pour les premiers huit bœufs, je réclame quatre dollars (20 fr.) pièce en marchandises.
Cela faisait pour le premier esclave 160 francs, à ce compte le cheval nous serait revenu 800 francs. — Trouvant la somme trop élevée, nous dîmes à nos interprètes de suspendre les pourparlers dans la crainte qu'il ne nous manquât des marchandises si nous allions de ce train, mais nos hommes nous répondirent de les laisser faire et d'attendre le résultat final, dont nous serions satisfaits.
Nous leur laissâmes carte blanche, et voici comment fut réglée la valeur de ces cinq esclaves.
Le premier esclave avait été côté 8 bœufs.
Le deuxième » fut côté 7 »
Le troisième » » 6 »
Le quatrième » » 5 »
Le cinquième » » 4 »
Sorr UN TOTAL DE . . . 30 bœufis.
Mais la valeur des bœufs, pas plus que celle de celle des esclaves, n'était fixe.
C'est ainsi que les premiers huit bœufs furent évalués à 8 dollars pièce, les treize bœufs, représentant la valeur des deuxième et troisième esclaves, à trois dollars pièce, et les neuf bœufs, représentant le quatrième et le cinquième esclaves, à deux dollars seulement, de sorte que le premier esclave nous revenait presque au même prix que les trois derniers réunis.
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SMMi i4«v En somme, le cheval nous coûta 30 bœufs qui, convertis en mari FaliM. chandises, représentaient une valeur de 89 gourdes (nom donné aux dollars dans les colonies françaises).
Nous payâmes les 89 gourdes après de longues discussions sur la valeur de chaque article, mais ces discussions nous étaient plus familières et elles se terminèrent à la satisfaction mutuelle des intéressés.
Ayant, à la conclusion du marché, exprimé à Filah notre étonnement de la différence de valeur entre chaque esclave et puis entre chaque série de bœufs, il nous répondit en riant qu'il y avait des esclaves plus ou moins grands, des bœufs plus ou moins robustes et qu'il fallait tenir compte de ces variations.
C'est cette estimation essentiellement élastique qui fait l'objet du marchandage des parties.
Il n'est pas rare de voir des nègres palabrer plusieurs jours pour une affaire de l'importance de celle que nous venons de citer et dont le règlement nous prit près d'une journée entière.
Pour compléter cet ordre d'idées, je donne ci-après les diverses valeurs qui forment leur système monétaire. La valeur la plus élevée est le cheval, puis viennent l'esclave, le bœuf, la bande de coton et enfin la feuille de tabac.
La bande de coton (lancono) vaut à Falabah un dollar, dans le Koranko un demi-dollar ; huit têtes de tabac (tancono) à Falabah et trois tètes de tabac dans le Kono représentent la valeur d'une bande de coton.
Un beau jour, nous vîmes arriver notre ami Moustafa de Tantafara , qui nous apprit que ni Foreh Woleh , ni Chimiti-Foreh n'avaient eu le courage de lui confier leur fils pour aller avec nous jusqu'à la côte. 11 était alors venu seul, avec mission de nous suivre et de prendre réception du cadeau destiné à Foreh Woleh.
Il nous dit encore que si nous retournions à Tembi Coundou, Tembi Seli nous recevrait maintenant sans hésitation, car il avait à plusieurs reprises déjà manifesté le regret de nous avoir interdit l'approche de la Source Sacrée.
« Les gens qui ont vu et entendu vos coups de fusil à Koulako,
« Tont convaincu de votre force et aussi de vos bonnes intentions ; S«mb< i^i«u a car, lui ont-ils dit, si les blancs avaient voulu faire du mal et * '«"•»• « ruiner la source sacrée, ils l'auraient pu, leur talisman étant a bien plus puissant que tous les diables du Koranko. »
Le 14, Mamadou Kali^ suivi d'une vingtaine de nos hommes, vint nous prier de lui donner une pièce de tissu, afin de racheter Bokary Bamp, qui s'était engagé dans une affaire amoureuse avec la plus Jeune femme de Boulou, frère de Sewa et premier juge de Falabab, et avait été dénoncé par cette femme à son mari. ( Ce Bokary Bamp est le môme individu pour lequel nous avions eu une dispute à Matamba.)
Nous répondons à Mamadou Kali que nous n'entendons pas assumer la responsabilité de pareils délits, et que, comme ils ont été prévenus, nous abandonnerons entre les mains des gens de Falabah les hommes qui s'en rendront coupables; a car, leur disons-nous, s'il nous faut payer toutes les rançons que l'on « pourrait exiger de vous pour ce motif, nous mourrions de faim « avant d'arriver à la côte. » Voyant que nous persistons dans notre refus, Mamadou Kali va chez Filah, et le supplie d'intercéder auprès de Boulou.
Filah accepte, et ils se rendent chez le juge accompagnés de Bokary Bamp et de presque tous les hommes de l'expédition, qui attendaient avec d'autant plus d'anxiété le résultat de cette affaire qu'ils n'avaient pas, pour la plupart, la conscience nette. Ils étaient presque aussi effrayés que Bokary lui-môme. Arrivé en présence de Boulou qui réunissait en son unique personne le mari outragé et le juge, Bokary Bamp se prosterne devant lui et lui remet sa manchette (hache) en signe qu'il se reconnaît coupable et se rend à merci. Filah, en quelques paroles amicales, fait appel à l'indulgence de Boulou. Celui-ci fait alors venir toutes ses femmes et demande à celle qui l'a trahi si elle reconnaît Bokary Bamp comme coupable. Elle répond affirmativement. Il se fait un grand silence, et les craintes de nos hommes redoublent ; mais Boulou ordonne à Bokary Bamp de se lever, et lui rend sa manchette. Cela signifie qu'il lui pardonne. Nos hommes poussent des cris de
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îmÊi t«i«v joie que Boulou réprime aussitôt, car la séance n'est pas encore à FaliM. ig^ée.
En effet, Boulou se tournant vers ses femmes , leur donne ordre de lier l'épouse coupable par les bras, puis saisissant une corde, il lui en applique vingt-quatre coups de sa propre main.
Cette correction terminée, il dit à ses femmes :
a Mauvaises créatures que vous êtes I C'est vous qui êtes allées « solliciter ces hommes dans leurs cases, et vous voulez maintenant « qu'à cause de vous, je me fâche avec mes bons amis les Blancs I « Vous voulez que Falabah perde son beau renom d'hospitalité, et « que les étrangers redoutent de venir chez nous I Sortez d'ici, et « sachez que chacune de vous qui dénoncera encore im homme a sentira la corde sur ses épaules I »
Après avoir rendu cette sentence remarquable, il congédia nos hommes qui, extrêmement heureux de la tournure qu'avaient prise les choses^ firent plus que jamais l'éloge de Falabah, où Ton reçoit les gens avec tant d'amabilité, et où Ton trouve des juges si intégres!
Nous avions hâte de partir et Tordre était donné de se tenir prêt pour le lendemain, lorsqu'un marchand, arrivant de la côte, nous dît que les hommes envoyés par nous à Big-Boumba le suivaient de près et arriveraient encore le même jour.
Cela nous surprit beaucoup, car nous avions supposé que ces hommes, dont le départ de Falabah remontait à près de deux mois, n'ayant pas trouvé à Big Boumba les marchandises qu'ils devaient y prendre, avaient suivi pour Rotombo. Là, on avait dû les retenir (toujours d'après nos suppositions), car les agents de la factorerie devaientavoir reçu dans l'intervalle notre lettre deSocora, du 11 septembre, leur disant que nous reviendrions directement à la côte via Port-Lokko et que, n'allant pas à Timbo, nous avions des marchandises en quantité suffisante.
Mais le marchand soussou avait dit vrai et, vers le soir, nos cinq hommes arrivèrent en bonne santé. Ils n'apportaient que la moitié des marchandises facturées. Nous leur en demandâmes la raison, et ils nous dirent qu'arrivés à Big-Boumba, ils ne trouvèrent pas
les marchandises qu'on devait envoyer de Rotombo, car la route Secoad sèjow entre Port-Lokko et Big-Boumba venait d'être coupée par suite * r«l«i»ah. d'une guerre.)
Ils étaient donc restés pendant quelques jours à Big-Boumba, dont le roi Seloki s'était montré très-biénveillant pour eux. Au bout de ce temps , ils apprirent que les marchandises qu'ils attendaient avaient été confiés à un Foulah, mais que celui-ci n'ayant pu les porter à Big-Boumba à cause de la guerre, s'était dirigé vers Binti (dans le Lokko). Nos hommes se mirent en route pour cette ville et rencontrèrent en effet le Foulah, lequel peu soucieux de garder toutes ces marchandises qui l'exposaient à être pillé, avait commencé à les troquer contre des bœufs qu'il envoyait à Rotombo. C'est ainsi qu'à l'arrivée de nos messagers, il ne lui en restait qu'à peu près là moitié qu'il leur remit.
Nos hommes venus de Big Boumba nous apportèrent des lettres de nos amis de la côte, dont la lecture nous occupa agréablement pendant quelques heures.
Une de ces lettres nous apprenait qu'une caravane avait été envoyée à Timbo par l'agent de notre comptoir du Rio Nunez pour nous remettre des marchandises et faciliter notre retour.
L'envoi de ces marchandises fut inutile par suite de notre retour via Port-Lokko.
Je dois mentionner à cette occasion que, grâce à l'honnêteté du chef de la caravane envoyée à notre rencontre à Timbo, ces marchandises ou plutôt leur contre-valeur fut intégralement rendue à la maison.
Cet homme nommé Ita, et Foulah d'origine, nous attendit pendant plusieurs semaines dans le voisinage de Timbo ; ne nous voyant pas revenir, il troqua les marchandises qui lui avaient été confiées contre des bœufs et des produits de l'intérieur qu'il rapporta àBoké(l), de sorte que cette expédition ne donna lieu à aucune perte.
(1) Factorerie située dans le haut de la rivière de Rio-Nunez.
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Umwk lAjNr De pareils cas de fidélité étant relativement rares à la côte à lâlibib. d'Afrique, je me fais un plaisir d'enregistrer celui-là.
Il était décidé que nous partirions le lendemain, et que nous laisserions à Falabah Thomme tombé malade à Touri Tansaya avec deux hommes pour le soigner et l'escorter plus tard. Mais sur les instances de nos porteurs de Freetown, nous acceptâmes d'attendre encore deux jours. Fort heureusement au bout de ces deux jours, le malade fût en état d'être transporté en hamac.
La veille de notre départ, nous eûmes une longue audience chez Sewa. Filah y assistait. Après l'avoir de nouveau remercié de son puissant appui, qui seul avait pu nous permettre d*atteindre le principal but de notre voyage, c'est*à-*dire la découverte des sources du Niger, nous lui dîmes qu'il dépendait également de lui de nous faire réussir dans la seconde partie de notre programme, visant des intérêts plus généraux, ceux du commerce d'échange entre la côte et l'intérieur.
Nous rengageâmes à persévérer dans son rôle pacifique vis-àvis des étrangers commerçants et à favoriser de son mieux l'envoi de caravanes à la côte, en essayant de lui faire comprendre que le bien-être moral et matériel de ses sujets était intimement lié au développement des relations commerciales avec les blancs.
Il parut comprendre et apprécier nos arguments ; ses observations pleines de bon sens pratique nous donnèrent une haute idée de son intelligence, voilée malheureusement par l'ignorance et la superstition. Il nous promit d'user de son influence pour décider les gens de Tintérieur à se rendre à la côte en plus grand nombre, dès que l'armée de Fodé Darami se serait retirée, et d'y envoyer dans le courant de la saison sèche une ambassade chargée de se rendre compte de l'état des routes et des dispositions des autorités.
Comme nous nous élevions avec vivacité contre ces malheureuses guerres de tribu à tribu qui trop souvent désolent de vastes ter^ ritoîres, entravent le commerce et menacent la liberté d'inoffensifs voyageurs, Sewa nous dit à plusieurs reprises qne dans son pays rien de pareil n'était à craindre, mais que ces perturbations étaient
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plus fréquentes du côté de la côte, chez les Limbahs et les Timnés. Sewié léim « Pourquoi vous plaignez vous des guerres qui se font dans Tin- * '«i**»!». « térieur si vous autres blancs qui êtes les maîtres à la côte, vous « ne pouvez réussir à mettre fin à celles qui éclatent aux portes de a vos factoreries.
Et là-dessus il m'apprit que Magbileh (ville située dans le haut de la rivière de Sierra-Leone) venait d'être brûlé et que Port- Lokko était menacé du môme sort. Ces nouvelles (qu'à notre retour nous reconnûmes exactes) venaient d'être apportées par des marchands, qui détournaient les trafiquants réunis à Falabah de se rendre A la côte.
Il se plaignit beaucoup de la difficulté et de la cherté des transports ; à ce propos nous lui dîmes que si nous étions dans notre pays nous pourrions, avec les moyens de locomotion qui y existent, faire le voyage de Falabah à la côte dans un peu plus d'une nuit. Cette assertion sembla le contrarier et il garda un moment le silence. Nous essayâmes alors de lui faire comprendre ce que c'est qu'un chemin de fer en lui expliquant que c'est un vaisseau de fumée qui roule sur la terre ferme au lieu de flotter sur les eaux. Filah qui avait visité des vapeurs de guerre de Freetown, se rendait à peu près compte de ce que nous voulions dire, et flatté de voir que nous le prenions à témoin, essayait de convaincre son incrédule souverain, mais n'y parvenait pas facilement.
« Je ne crois pas que vous me mentiez, me dit Sewa, surtout « comme vous parlez la même langue que moi, mais il faut que « votre pays soit plein de sorciers pour que de pareils objets puis- « sent exister ; dans tous les cas, si cela peut convenir pour les a blancs, ce ne fera jamais l'affaire de nous autres Africains.
Lorsque la conversation fut terminée, nous proposâmes à Sewa de lui donner une petite fête de nuit, pour donner plus d'éclat à nos adieux, et nous le conviâmes à se rendre avec ses sujets en dehors de la ville, à cause des risques d'incendie que comportait le genre de divertissement que nous comptions lui offrir.
Une heure après, Sewa entouré de sa cour et accompagné d'une foule considérable, dans laquelle ne se trouvaient que des hommes
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Sicoid lijnur (les femmes ayant été consignées dans la ville par ordre supérieur), â Falakih. yjjj|. J^Q^g prendre et nous nous dirigeâmes vers la plaine qui s'étend dans le Sud de Falabah.
Le spectacle auquel nous l'avions invité n'était autre qu'un feu d'artifice. Nous avions dans nos bagages une centaine de pièces d'artifice variées, dontnousn'avions pas encore faitusage et que nous nous décidâmes à utiliser dans cette circonstance. Il serait difficile de dépeindre l'étonnement mêlé de crainte que produisit sur les gens de Falabah la vue de ces gerbes de feu s'élançant dans les airs et répandant sur les objets environnants des reflets bizarres, les détonations retentissantes des pétards et surtout les sauts capricieux des grenouilles que nous lancions dans les jambes des spectateurs les plus proches.
Des exclamations bruyantes saluaient chacune de ces apparitions lumineuses, qui bientôt ne leur inspirèrent plus qu'une surprise et un plaisir non équivoques. Aussi ne fûmes-nous pas étonnés lorsque Sewa nous pria de cesser un moment nos « sorcelleries », afin de donner à ses femmes le temps d'arriver et de contempler à leur tour ce spectacle si prodigieux, mais inoflfensif. On alla donc quérir les femmes de Sewa et celles des notables de la ville, et c'est devant elles que s'acheva la production de nos engins diaboliques.
Certainement le souvenir de cette nuit extraordinaire restera longtemps gravé dans la mémoire des gens de Falabah, mais ce sera un souvenir joyeux et pacifique. Comme nous le disait un des chefs que notre exhibition avait le plus diverti, nous passions sans contredit à leurs yeux comme des sorciers puissants, mais paisibles et bienfaisants à la fois.
Sewa nous ramena jusque dans nos cases et nous fit très-cordialement ses adieux en nous souhaitant un prompt retour à la côte et en exprimant le désir de nous revoir avant longtemps. - - Nous quittâmes Falabah le 20 octobre, notre expédition était
à la Côte, au complet et nous étions accompagnés de Filah et de Moustafa de Tantafara. Une petite caravane de Diallonkas et de Korankos se joignit à nous malgré les rumeurs sinistres venant de la côte, mais comptant sur notre protection ils s'étaient hasardés à nous suivre.
Rien n'entrava sérieusement notre marche dans les premiers Retour jours et nous avançâmes rapidement en suivant à peu près la * *'
même route qu'à notre voyage d'aller.
Nous nous arrêtâmes le 20 au soir à Songoyah, le 21 au petit village près de Nomoulaye. Le 22 octobre au matin au moment où nous quittions ce hameau, nous fûmes rejoint par le digne vieillard qui nous avait si bien reçus à Nomoulaye lors de notre voyage d'aller. Il vint nous dire qu'il ne permettrait pas à ses amis de repasser par le mauvais chemin qu'ils avaient dû parcourir en venant et il nous montra une autre route.
Cette route était bien entretenue pendant quelques kilomètres jusqu'à un petit village qu'on était en train de former, mais depuis là jusqu'à Yagallah il n'y avait plus de route du tout ; aussi . quoique partis de très bon matin nous n'arrivâmes qu'à 5 heures du soir à Yagallah, de sorte qu'en dépit de ses bonnes intentions, notre bienveillant informateur nous causa un grand retard et de dures fatigues.
De plus, pendant cette fatigante marche à travers des terrains vaseux nous perdîmes un âne qui s'était enfoncé jusqu'au cou dans cette vase ; nos hommes qui cherchaient à le tirer de là risquaient fort d'y rester aussi, car la vase leur montait jusqu'à la ceinture. Nous fûmes donc obligés d'abandonner ce malheureux animal et nous donnâmes l'ordre à un de nos hommes de le tuer.
Le 23 nous arrivâmes à Koncoba ; le 24 à Cafogo.
Le 25 au matin, nous allions quitter Cafogo lorsque Filah vint nous trouver et nous dit d'un air mi-sérieux, mi-rieur :
« Vous autres blancs, vous ne dites jamais de mensonges. » Nous lui demandons pour quelle raison il nous fait ce compliment. Il nous répond alors :
Hier, dans la nuit, des Mandingues venant de la côte et se disant porteurs d'un message du gouverneur de Sierra-Leone au roi Sewa, ont passé ici. Ils ont été chez le Gouverneur pour lui dire qu'ils avaient vu ses enfants à Falabah (à notre premier séjour) et que le roi Sewa les traitait bien ; le gouverneur leur a répondu que les blancs à Falabah ne sont point ses enfants et que ce n'est pas
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Retour lui qui les a envoyés, mais que lui-même est très content d'apprendre que Sewa leur donne son assistance pour arriver où ils veulent aller.
Nous étions satisfaits d^apprendre que le Gouverneur de Sierra- Leone avait donné aux Mandingues cette bonne réponse, mais nous Tétions encore plus de nous être partout donnés pour ce que nous étions et d'avoir décliné toute relation ofllcielle avec le Gouverneur de Sierra-Leone. Il est évident que si nous nous étions donnés pour des messagers du gouverneur et que Sewa eût été convaincu de cette imposture par le billet dont se disaient porteurs les Mandingues rencontrés à Cafogo, nous aurions été exposés à de graves périls, et il aurait pu nous arriver la même aventure qu'aux missionnaires Lîchtfleld, Felkin et Pearson envoyés chez le roi Mtesa d'Ouganda.
On sait que ces missionnaires, quoique munis de titres réguliers de la part des autorités anglaises de la métropole, virent leur caractère contesté par un message du D' Kirk, consul anglais à Zanzibar ; dès lors ils furent en butte à des mauvais traitements et à des menaces de mort qui furent sur le point de se réaliser.
Nous passâmes le 25 et le 26 octobre à Katimbo pour faire piler du riz ; le 27 octobre, nous étions à Maconté, le 28 à Cowana, et le 29, vers midi, nous arrivâmes à Big-Boumba. Partout nous étions les bien-venus, et même les Limbahs de montagnes semblaient se départir de leur méfiance et de leur sauvagerie habituelles. Il faut dire que c'était le moment de la récolte du riz. Tous les villages étaient en fête : pendant la nuit, ce n'étaient que danses et festins, et le vin de palme, capiteux et pétillant comme le Champagne, coulait à pleins bords. Le roi Seloki nous fit un excellent accueil ; lui aussi avait cru que nous ne reviendrions jamais, car de sinistres bruits sur notre compte étaient parvenus jusqu'à lui. Il nous fit promettre de rester deux jours chez lui et de ne quitter sa ville que le 31 octobre.
Les nouvelles de la guerre nous tourmentaient beaucoup ; les Timnés de Port-Lokkosu^c'tout étaient très-inquiets, car ils avaient tous peur de ne plus retrouver tous les membres de leur famille.
Nous étions décidés de retourner par le Scarcies, mais Seloki nous Retour engagea à prendre la route de Masoumbou en nous disant que si la * ^* ^^' nouvelle de la destruction de Port-Lokko nous était confirmée nous pourrions toujours nous diriger dans le Nord. Lui non plus ne pouvait comprendre comment les blancs laissaient faire la guerre si près de Free Tov^rn et dans des endroits où la fortune de nombreux traitants (sujets anglais) était exposée à tant de risques.
Nous rencontrâmes dans cette ville quelques noirs auxquels nous avions acheté, lors de notre premier passage, des provisions contre de simples bons sur notre factorerie de Rotombo. Ils les avaient encaissés à notre agent qui avait fait en outre à chacun d'eux un petit cadeau en remercîment de leur confiance. Aussi, ces braves gens étaient-ils tout disposés à nous faire crédit de nouveau, mais nous n'en eûmes pas besoin.
Notre cheval étant tombé malade, nous le confiâmes à Selokî, ainsi qu'une vache qui était sur le point de mettre bas. Je ne cite ce fait que pour ajouter qu'un mois plus tard, Seloki nous renvoya le cheval guéri, la vache et son veau, sans réclamer de récompense.
Tous les chefs de ce pays ne sont pas capables d*une honnêteté pareille, et plus d'un nous aurait fait dire que le cheval, la vache et son veau étaient morts de mort plus ou moins naturelle.
31 octobre. — Au moment de quitter Big Boumba, Seloki luimôme vînt nous prévenir que nous ne partirions pas avant qu'il eût puni un de nos hommes qui s'était rendu coupable du môme délit que Bokary Bamp à Falabah. Le délit était aggravé par cette circonstance que la complice était une des femmes de Seloki.
Nous faisons réunir tous nos hommes et sommons le coupable de se déclarer. Personne ne bouge. Seloki appelle alors sa femme qui cherche dans les rangs, maïs finit par dire que son amoureux n'est pas là. Nous croyons l'incident terminé et supposons que l'offenseur fait partie d'une de ces bandes qui se sont jointes à nous pour être mieux protégées.
Nous le disons au roi Seloki, mais la femme affirme qu'il s'agit bien d'un des hommes de l'expédition et qu'elle a un gage de lui qui
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Retour servira à le faire reconnaître. Elle nous montre en effet un sabre * • qui est aussitôt réclamé par un nommé Sekko, comme lui appartenant. « C'est mon sabre que j'ai prêté hier soir à Linseni, de Port-Lokko. »
Nous appelons Linseni, mais il n'était plus là.
Seloki, voyant combien nous sommes ennuyés, nous dit : a Je suis bien fâché pour vous de ce qui arrive, mais il me faut « le coupable ; je vais envoyer des guerriers pour le saisir et je le (f vendrai, selon la loi du pays. »
Nous nous récrions et le supplions de pardonner.
a SI le coupable était un blanc de la côte (il désignait par ce « terme les noirs de Sierra-Leone qui ont pris les usages et les a vêtements des Européens) je lui ferais grâce, car ils n'ont pas les « mêmes mœurs que nous, mais je ne pardonnerai jamais à ce « Timné, qui savait très-bien à quoi il s'exposait. Quand un homme a comme nous ne veut pas se conformer aux usages des pays qu'il « traverse, qu'il reste chez lui, ou qu'il subisse les conséquences a de sa présomption ! »
Après de longs pourparlers, Seloki consent à ne pas faire rechercher Linseni, mais il exige la valeur de deux esclaves pour sa rançon, en nous disant de retenir cette somme sur les salaires dus au fugitif.
Il fallut s'exécuter.
Il est probable que Seloki se serait montré plus traitable s'il n'avait été si vivement irrité contre les Timnés de Port-Lokko, qui lui avaient saisi cinq hommes, comme je l'ai raconté au début de ce récit.
Le 31 octobre nous passâmes la nuit à Masoumbou, le 1" novembre à Rocounsou, le 2 novembre à Matamba, le 3 et 4 à Robanneh ; pendant toute notre marche de Matamba à Robanneh nous entendions des coups de fusil de côté de Bampoli, cilKieÉ!? des guer- Tiers qui venaient de brûler différents villages ^ns le guoyah. Le 5 novembre nous étions à Mellacorée.
Nous nous arrêtâmes quelques heures, chez le roi Bey-Kama, qui voulut savoir jusqu'à quel endroit nous avions entendu parler
de lui. C'est le même qui nous avait bien recommandé de ne pas Retour dépasser la dernière ville où son nom serait connu. * ^ ^^'
Pauvre sire ! à quelques lieues de son village, personne ne le connaissait ; mais comme les bonnes paroles ne pouvaient rien gâter, nous eûmes bien soin de lui dire que partout où nous avions passé, l'on nous avait demandé des nouvelles du grand roi Bey Kama, dansle Limbab, le Solimaniab, le Koranko et même le Kono et le Kissi.
Bey Kama était abasourdi de ^ propre gloire, qu*il ne croyait pas si répandue, mais la joie l'emporta sur son étonnement et se tournant vers ses ministres, il leur dit :
a De tout temps, je vous ai dit que je suis un grand roi et qu'il « n'y en a pas de plus puissant que moi, et vous ne m'avez « jamais cru. Mais, maintenant que la bouche des blancs a parlé, « je pense que vous ne douterez plus. Et pourquoi ne serais-je pas « un aussi grand roi que Seloki et Sewa, puisque tous trois nous tt descendons au même titre de la noble famille des Bangouras. »
Enfin le 6 novembre au matin, nous arrivâmes à Port-Lokko, dont les chefs nous félicitèrent chaleureusement d'avoir accompli notre voyage et surtout d'avoir ouvert le chemin aux caravanes de l'intérieur.
Profitant de la circonstance, nous leur dîmes que si les routes étaient si souvent fermées, cela provenait en grande partie de la manière dont eux, chefs de Port-Lokko, traitaient les gens venant trafiquer à la côte, en les saisissant et en les vendant sans droit ni raison, et nous ajoutâmes que s'ils ne rendaient pas au plus tôt les cinq hommes de Seloki, celui-ci fermerait de nouveau la route et saisirait à son tour les hommes de Port-Lokko qui auraient le malheur de passer par sa ville.
Chaque chef en particulier nous donna raison, mais aucun ne voulut s'avouer coupable.
Cependant, ils nous promirent de rendre ces cinq hommes, et en effet, quelques jours plus tard, j'appris avec plaisir qu'ils avaient été rendus tous cinq à Linseni, messager du roi Seloki, que ce dernier nous avait de nouveau donné pour compagnon de route.
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Rttoar (Ce Linsdni, comme je Tai dit au début de ce récit, est le même * qui accompagna Reade et n'a rien de commun que le nom avec
Linseni, dont l'imprudente conduite avait excité la colère de Seloki ; le garçon de Filah s'appelait également Linseni.)
Pendant que nous étions en conférence avec les chefs de Port- Lokko, l'on vint nous annoncer que le canot de la factorerie venait d'arriver. C'était une circonstance aussi heureuse que fortuite, heureuse, parce qu'elle nous fournissait l'occasion de rentrer immédiatement chez nous, fortuite, parce que notre voyage de retour s'était accompli si rapidement, que nous apportâmes nousmêmes à nos amis de la côte la nouvelle de notre arrivée.
Au moment de nous embarquer, il arriva un accident à l'un de nos hommes. Pendant qu'il retirait le bouchon fermant l'orifice de son fusil chargé, le coup partit et lui emporta deux doigts. Il fut
placé avec nous dans le canot qui, après nous avoir déposés au milieu de la nuit à Rotombo, suivit immédiatement pour Freetown où le blessé fut conduit à l'hôpital. /
Les porteurs de Sierra-Leone partirent de Port-Lokko dans la nuit directement pour Freetown et y apportèrent la nouvelle de notre retour.
Le lendemain, nous nous rendîmes en ville pour payer le solde des gages dus à ces hommes.
A ce sujet, je dois faire remarquer que les porteurs engagés à Rotombo et à Port-Lokko ne voulurent pas d'engagement écrit, déclarant s'en rapporter à notre parole. Il en est plusieurs, parmi ceux-ci, qui ne vinrent encaisser leurs salaires que quelques semaines après notre retour.
En licenciant nos hommes, nous leur fimes la promesse de remettre à chacun d'eux, à notre retour d'Europe, une médaille (1) (en argent ou en bronze suivant les grades) ainsi qu'un diplôme sur parchemin.
(1) L'on trouvera sur la première page de ce volume le fa#-simile de cette médaille.
M^ÉÉÉNrilMfllÉHltAiAi^M^lAAll
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Les (ïuelques personnes de rintérieur qui nous avaient accom- Retour pagnes à la côte, reçurent des présents pour elles-mêmes et pour ^ ^* ^^^' les rois qui les avaient envoyées. Les principales étaient Filah de Falabah, Linseni de Big-Boumba, et Moustafa de Tantafara.
Lorsqu'ils repartirent pour l'intérieur, un certain nombre de nos anciens porteurs timnés vinrent spontanément nous prier de leur faire un petit crédit, leur intention étant de suivre Filah et d'aller trafiquer du côté de Falabah et dans le Koranko*
Leur demande fut agréée et quatre mois plus tard ils étaient de retour. Leur voyage s'était effectué heureusement et ils avaient presque partout reçu un très-bon accueil. Ils me racontèrent, entre autres choses, que Moustafa, le Mandingue du roi Foreh Woleh, avait voulu les quitter à Big-Boumba pour se rendre directement à Tantafara ; mais Filah ne se fiant pas beaucoup à lui, l'avait forcé à passer à Falabah et de là l'avait fait accompagner Jusqu'à Tantafara, pour être sûr que le cadeau dont il était porteur fût exactement remis à Foreh Woleh.
Peut-être la méfiance de Filah était-elle fondée, mais nous sommes portés à croire que le Mandingue n'avait d'autre but, en allant directement de Big--Boumba à Tantafara, que d'abréger de moitié la longueur du chemin, comme l'on peut s'en rendre compte en examinant la carte du voyage.
Nos ex-porteurs nous dirent encore que le roi Chimiti Foreh, de Socora, avait été désappointé en apprenant que son collègue de Tantafara avait reçu le présent promis, et se repentait amèrement de n'avoir envoyé personne avec nous à la côte. Il avait manifesté l'intention de faire partir avec les premières caravanes descendantes, son fils Moussa,* lequel devait nous porter en présent deux chevaux pris aux Haoussahs.
Quelques trafiquants du Koranko, du Kono et du Kissi, devaient également se joindre à lui.
Ces nouvelles nous firent plaisir ; elles prouvaient que notre • voyage n'avait pas été sans quelque utilité, au point de vue de l'extension de nos rapports directs avec ces peuplades de l'intérieur, restées jusqu'à présent dans l'ignorance et l'asservissement.
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Ici se termine la relation de notre voyage. J'y ajouterai quelques mots pour en résumer sommairement les résultats.
De la côte à Falabah, nous avons parcouru des pays qu'avaient en partie traversés avant nous des voyageurs anglais, le major Laing et W. Réade ; de Falabah à Koulako nous avons franchi des territoires entièrement inexplorés à travers une population restée jusqu'alors inconnue aux Européens. Nous avons découvert les premiers et les principaux afiEluents du Niger, entr'autres le Falico et le Tembi, qui sont de volume à peu près égal, mais dont le dernier jouit, auprès des indigènes, de la faveur d'être considéré comme étant la tête du Diolibah, sans doute parce que sa source est la plus reculée. Bien que nous n'ayons pu apercevoir qu'à une distance bien faible d'ailleurs, la colline qui donne naissance au Tembi, nous croyons avoir entièrement accompli la partie géographique du programme qui nous avait été tracé par le généreux promoteur de notre expédition.
Si heureux que nous soyons de ce premier résultat, une satisfaction plus grande encore nous reste de ce voyage; celle d'avoir ouvert à l'influence régénératrice de notre civilisation un vaste pays, à peu près sauvage, et d'avoir éveillé dans ses habitants le pressentiment de jours meilleurs.
Là plus que partout ailleurs, nous nous sommes efforcés de conquérir l'amitié et la confiance des chefs et des sujets en les traitant avec douceur et avec justice, en respectant scrupuleusement leurs usages et nous armant d'une patience excessive, mais toujours digne.
Nous dtoYons avoir réussi dans nos efforts ; nous en avons eu déjà des témoignages non équivoques, et nous en sommes doublement heureux, car si nous avons acquis des sympathies qui peuvent nous être personnellement précieuses, nous avons encore frayé les voies aux voyageurs qui nous suivront, de manière à rendre leur tâche plus facile et plus complète que ne Ta été la nôtre.
A cette satisfaction s'en joint une dernière que nous ne pouvons passer sous silence, car elle se rattache aux émotions les plus vives de notre voyage. Partis de la côte au nombre de soixante-quinze
personnes, à la plus mauvaise époque de l'année, nous sommes revenus sans avoir eu à déplorer la mort d'un seul d'entre nous I Nous n'avions pas osé à notre départ compter sur un tel bonheur qui, à un certain moment, l'emporta sur tous les autres.
En terminant, j'exprime le désir et l'espoir que d'autres voyageurs désireux d'aborder à leur tour le problème africain, continueront ce que nous avons commencé et pénétreront plus profondément dans les régions ignorées qui s'étendent des sources du Niger jusqu'à son cours inférieur. Nous croyons que le souvenir de notre passage et les sympathies que nous avons éveillées, leur permettront de voyager rapidement et sûrement dans les pays déjà visités par nous, et même d'avancer au-delà, s'ils veulent imiter notre exemple en apportant beaucoup de patience et de bonne volonté dans leurs rapports avec les natifs ; si surtout ils veulent les considérer, non pas comme des êtres dégradés et méritant à peine le titre d'hommes, mais comme des êtres humains, possédant les mêmes passions, les mêmes instincts et, dans une certaine mesure, les mêmes vices et qualités que leurs frères blancs, mais que des superstitions séculaires, le despotisme barbare de chefs avides, le mépris de la liberté et de la vie du prochain, ont rendus méfiants vis-à-vis des étrangers, cruels entre et envers eux-mêmes et rendront pour longtemps encore réfractaires à l'adoption de» principes de charité et d'honneur qui font l'orgueil et la sécurité de notre société moderne.