‹ Expédition de Bonaparte en ÉgypteChapitre 10 sur 12 · X. General Belliard.— Evacuation of Egypt · texte numérisé non relu

X. General Belliard.— Evacuation of Egypt

A partir de ce jour, plus rien en Egypte ne fut digne de critique, ou même d'intérêt. Les hommes y descendirent bientôt avec la fortune, au-dessous d'euxmêmes. Ce fut partout la plus honteuse faiblesse, avec la plus déplorable incapacité. Et, quand nous

parlons des hommes, c'est des chefs seuls que nous entendons parler; car les soldats et les simples officiers, toujours admirables en présence de l'ennemi, étaient prêts à mourir jusqu'au dernier. On ne les vit pas manquer une seule fois à leur ancienne gloire.

Au Caire comme à Alexandrie il ne restait plus rien à faire, si ce n'est de capituler. Il n'y avait d'autre mérite à déployer que de retarder la capitulation; mais c'est quelque chose que de retarder une capitulation. On semble en apparence ne défendre que son honneur, et souvent, en réalité, on sauve son pays ! Masséna, en prolongeant la défense de Gênes, avait rendu possible la victoire de Marengo. 1 Les généraux qui occupaient le Caire et Alexandrie, en faisant durer une résistance sans espoir, pouvaient seconder encore très utilement les graves négociations de la France avec l'Angleterre. Ils ne le savaient pas, il est vrai; c'est pourquoi, dans l'ignorance des services qu'on peut rendre en prolongeant une défense, il faut écouter la voix de l'honneur qui commande de résister jusqu'à la dernière extrémité. De ces deux généraux bloqués, le plus malheureux, car il avait commis le plus de fautes, Menou, en s'obstinant à retarder la reddition d'Alexandrie, fut encore utile aux intérêts de la France. 2 Ce fut plus tard sa consolation, ce fut son excuse auprès du Premier Consul.

Lorsque les troupes détachées à Kamanieh rentrèrent dans le Caire, il y eut à délibérer sur la con-

1 Massena held Genoa against the Austrians in the summer of 1800 until Napoléon had time to collect his troops for the battle of Marengo (June 14th), by which the Austrians were crushed. — * His résistance secured the French less hard conditions of peace.

duite à suivre. Le général Belliard était, par son grade, le commandant en chef. C'était un esprit avisé, mais plus avisé que résolu. Il convoqua un conseil de guerre. Il n'y avait évidemment que deux choses à faire : ou d'essayer, par une marche hardie, de descendre dans la basse Egypte, d'y surprendre le passage du Nil, et de rejoindre Menou vers Alexandrie, ou bien de se retirer à Damiette, ce qui était plus sûr, plus facile, surtout à cause de la multitude qu'on était obligé de traîner après soi. Puisqu'il ne s'agissait plus que de capituler, Damiette permettait de retarder de six mois au moins ce triste résultat. L'officier du génie d'Hautpoul proposa cette sage résolution ; mais, pour la suivre, il fallait prendre un parti difficile, celui d'évacuer le Caire. Le général Belliard, qui fut capable quelques jours après de rendre cette ville aux ennemis, par une déplorable capitulation, ne le fut point ce jour-là de l'évacuer volontairement, en conséquence d'une résolution militaire, forte et habile. Il se décida donc à rester dans cette capitale de l'Egypte, sans savoir ce qu'il allait y faire.

L'armée française, dégoûtée des humiliations auxquelles l'exposait l'incapacité des généraux, était complètement revenue aux idées qui amenèrent la convention d'El-Arisch. Elle se consolait de ses malheurs en rêvant le retour en France. Si un général résolu et habile lui eût donné les exemples qui furent donnés à la garnison de Gênes par Masséna, elle les eût suivis; mais il ne fallait rien attendre de pareil du général Belliard. Serré sur la rive gauche du Nil par l'armée anglo-turque venue de Eamanieh, sur la rive droite par le grand vizir, il offrit à l'ennemi une suspension d'armes, qui fut acceptée avec empressement,

EXPEDITION DE BÔKAPÀRTE El* EGYPTE. 125

car les Anglais cherchaient moins ici l'éclat que Futilité. Ce qu'ils souhaitaient avant tout, c'était l'évacuation de l'Egypte, n'importe par quel moyen. Le général Belliard assembla un conseil de guerre, au sein duquel la discussion fut fort orageuse. De grades plaintes furent élevées contre ce commandant de îa division du Caire, surtout par le général Lagrange, ami de Menou, et partisan fort chaud de la conservation de l'Egypte. Au général Lagrange se joignirent les généraux Valentin, Duranteau, Dupas, soutenant vivement tous trois, que, pour l'honneur du drapeau, il fallait absolument combattre. Le général Belliard, voulant se montrer prêt à tout, fit examiner de nouveau la question de savoir si on se retirerait à Damiette, question aujourd'hui fort tardive et une autre question au moins étrange, celle de savoir si on se re-^ tirerait dans la haute Egypte. Ce dernier parti était insensé. Ce n'étaient là que les ruses de la faiblesse, cherchant à cacher sa confusion sous un faux semblant de témérité. Il fut donc résolu que l'on capitulerait; et on ne pouvait faire autre chose, si on ne voulait être égorgés tous ensemble.

On envoya des commissaires au camp des Anglais et des Turcs afin de négocier une capitulation. Les* généraux ennemis acceptèrent cette proposition avec joie, tant ils craignaient, même encore en ce moment, un retour de fortune. Ils accédèrent aux conditions les plus avantageuses pour l'armée. On convint qu'elle se retirerait avec les honneurs de la guerre, avec armes et bagages, avec son artillerie, ses chevaux, tout ce qu'elle possédait enfin, qu'elle serait transportée en France, et nourrie, pendant la traversée, aux frais de l'Angleterre. Ceux des Egyptiens qui vou-

draient suivre l'armée (et il y en avait un certain nombre de compromis par leurs liaisons avec les Français), étaient autorisés à se joindre à elle. Ils avaient en outre la faculté de vendre leurs biens.

Cette capitulation fut signée le 27 juin, 1801, et ratifiée le 28. L'orgueil des vieux soldats d'Egypte et d'Italie souffrait cruellement. Ils allaient rentrer en France, non pas comme ils y rentrèrent en 1798, après les triomphes de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli, fiers de leur gloire et des services rendus à la République: ils allaient y rentrer vaincus, mais ils allaient y rentrer, et, pour ces cœurs souffrant d'un long exil, c'était une joie involontaire qui les étourdissait sur leurs revers. Il y avait au fond des âmes une satisfaction qu'on ne s'avouait pas, mais qui perçait sur les visages. Les chefs seulement étaient soucieux, en songeant au jugement que le Premier Consul porterait de leur conduite. Les dépêches dont ils accompagnaient la capitulation étaient empreintes de la plus humiliante anxiété. On choisit, pour porter ces dépêches, les hommes qui, par leurs actes personnels, étaient le plus exempts de tout blâme.

Menou était enfermé dans Alexandrie, et, comme Belliard, il ne lui restait qu'à se rendre. Il ne pouvait y avoir entre l'un et l'autre qu'une différence de temps. La peste faisait quelques victimes dans Alexandrie; les vivres y manquaient, par suite de la faute qu'on avait commise de ne pas faire les approvisionnements de siège. Le scorbut diminuait chaque jour le nombre d'hommes en état de servir. Les Anglais avaient presque complètement investi la place, et ils entreprirent même le siège en règle du fort du Marabout.

L'infortuné Menou, réduit ainsi à l'inaction, ayant le loisir de penser à ses fautes, entouré du blâme universel, se consolait cependant par l'idée d'une résistance héroïque, comme celle de Masséna dans Gênes. Il l'écrivait au Premier Consul, et lui annonçait une défense mémorable. Les généraux Damas et Eeynier étaient restés sans troupes à Alexandrie. Ils y tenaient un fâcheux langage, et n'avaient pas même, dans ces derniers instants, une attitude convenable. Menou les fit arrêter pendant une nuit, avec un grand éclat, et ordonna leur embarquement pour la France. Cet acte de vigueur après coup produisit peu d'effet. L'armée, dans son bon sens, blâmait sévèrement Eeynier et Damas, mais n'estimait guère Menou. La seule grâce qu'elle lui faisait, c'était de ne point le haïr. Écoutant froidement ses proclamations, dans lesquelles il annonçait la résolution de mourir plutôt que de se rendre, elle était prête, s'il le fallait, à se battre à outrance, mais elle ne croyait plus guère à cette nécessité. Elle comprenait trop bien les conséquences de ce qui s'était passé au Caire, pour ne pas entrevoir une capitulation prochaine; et dans Alexandrie comme au Caire, elle se consolait de ses revers, par l'espoir de revoir bientôt la France.

A compter de ce jour, plus rien d'important ne signala la présence des Français en Egypte, et l'expédition fut en quelque sorte terminée. Admirée comme un prodige d'audace et d'habileté par les uns, cette expédition a été considérée comme une brillante chimère par les autres, par ceux notamment qui affectent de peser toutes choses dans les balances d'une froide raison.

Ce dernier jugement, avec les apparences de la sagesse, est au fond peu sensé et peu juste.

Napoléon, dans sa longue et prodigieuse carrière, n'a rien imaginé qui fût plus grand, et qui put être plus véritablement utile. Sans doute, si on songe que nous n'avons pas môme conservé le Ehin et les Alpes, on doit se dire que l'Egypte, l'eussions-nous occupée quinze ans, nous aurait été plus tard enlevée, comme nos frontières continentales, 1 comme cette antique et belle possession de l'île dé France, 2 que nous ne devions pas aux guerres de la Révolution. Mais à juger ainsi les choses, on pourrait aller jusqu'à se demander si la conquête de la ligne du Rhin n'était pas ellemême une folie et une chimère. Il faut, pour juger sainement une telle question, il faut supposer un instant nos longues guerres autrement terminées qu'elles ne l'ont été, et se demander si, dans ce cas, la possession de l'Egypte était possible, désirable, et d'une grande conséquence. A la question ainsi posée, la réponse ne saurait être douteuse. D'abord l'Angleterre était presque résignée en 1801 à nous concéder l'Egypte, moyennant des compensations. Ces compensations qu'on avait fait connaître à no^re négociateur, n'avaient rien d'exorbitant. Il est' hors de doute, que, pendant la paix maritime qui suivit, le Premier Consul, prévoyant la brièveté de cette paix, eût envoyé aux bouches du Nil d'immenses ressources, en hommes et en matériel, et que la belle armée ex-

1 Hère referring to the 4 naturel-' confines of France (the Rhine, the Alps, the Pyrénées). — 2 Vile de France, hère the island of Mauritius in the Indian Océan, which the British took from France, 1810.

pôdiée à Saint-Domingue, 1 où Ton alla chercher un dédommagement de l'Egypte perdue, aurait mis pour longtemps notre nouvel établissement à l'abri de toute attaque. Un général comme Decaen ou Saint- Cyr, joignant à l'expérience de la guerre Fart d'administrer, ayant, outre les 22 000 hommes qui restaient en Egypte de la première expédition, les 30 000 qui périrent inutilement à Saint-Domingue, placé avec 50 000 Français et un immense matériel, sous un climat parfaitement sain, sur un sol d'une fertilité inépuisable, cultivé par des paysans soumis à tous les maîtres, et n'ayant jamais leur fusil à côté de leur charrue, un général, disons-nous, comme Decaen ou Saint- Cyr, aurait pu avec de tels moyens défendre victorieusement l'Egypte, et y fonder une superbe colonie.

Le succès était incontestablement possible. Nous ajouterons que, dans la lutte maritime et commerciale, que soutenaient l'une coutre l'autre la France et l'Angleterre, la tentative était en quelque sorte commandée. L'Angleterre venait, en effet, de conquérir le continent des Indes, 8 et de se donner ainsi la suprématie dans les mers de l'Orient. La France, jusquelà sa rivale, pouvait-elle céder, sans la disputer, une semblable suprématie ? Ne devait-elle pas à* sa gloire, à sa destinée, de lutter? Les politiques ne peuvent pas répondre ici autrement que les patriotes. Oui, il fallait qu'elle essayât de lutter dans ces régions de l'Orient, vaste champ de l'ambition des peuples mari-

1 France sent in 1801 a powerf ul armament to recover St. Domingo, then her dependency, but she was forced to relinguish her attempt, 1803.— 9 By the defeat and death of Tippoo Sahib, 1799.

times, et qu'elle essayât d'y faire une acquisition qui pût contre-balancer celle des Anglais. Cette vérité admise, qu'on cherche sur le globe, et qu'on nous dise, s'il y avait une acquisition mieux adaptée que l'Egypte au but qu'on se proposait? Elle valait en elle-même les plus belles contrées, elle touchait aux < plus riches, aux plus fécondes, à celles qui fournissent la plus ample matière au négoce lointain. Elle ramenait dans la Méditerranée, qui était notre mer alors, le commerce de l'Orient; elle était en un mot, un équivalent de l'Inde, et en tout cas elle en était la route. La conquête de l'Egypte était donc pour la France, pour l'indépendance des mers, pour la civilisation générale, un service immense. Aussi notre succès fut-il souhaité plus d'une fois en Europe, dans ces courts intervalles de temps où la haine ne troublait pas l'esprit des cabinets. Pour un tel but, il valait la peine de perdre une armée, et non pas seulement celle qu'on envoya la première fois en Egypte, mais celle qu'on envoya depuis périr inutilement à Saint- Domingue, 1 dans les Calabres 8 et en Espagne. 8 Plût au ciel que, dans les élans de sa vaste imagination, Napoléon n'eût rien conçu de plus téméraire !

1 Cf. p. 129, note 1.— • 4 Calabria ' (south-east peninsula of Italy); the Calabrians strenuously resisted France, and were not finally subdued until 1810.— 8 #The French sacrifices in Spain to sustain Napoleon's brother Joseph as king of that country are well known.

Henry Holt Gr Co.'s Fiench Text-Boohs.

Page 1