IX. Menou in Command
Lorsque Kléber mourut, l'Egypte paraissait soumise. Après avoir vu l'armée du grand vizir dissipée en un clin d'oeil, et la révolte des trois cent mille habitants du Caire réprimée en quelques jours par une poignée de soldats, les Égyptiens regardaient les Français comme invincibles, et considéraient leur établissement sur les bords du Nil comme un arrêt du destin. Et d'ailleurs ils commençaient à se familiariser avec leurs hôtes européens, et à trouver que le nouveau joug était beaucoup moins lourd que l'ancien; car ils
payaient moins d'impôts que sous les Mamelouks et ne recevaient pas à l'époque de la perception du miri des coups de bâton, comme sous leurs coreligionnaires dépossédés. Mourad-Bey, ce prince mamelouk d'un caractère si brillant, si chevaleresque, et qui avait fini par s'attacher aux Français, tenait en fief la haute Egypte. Il se montrait vassal fidèle, payait exactement son tribut, et faisait avec soin la police du haut NiL C'était une allié sur lequel on pouvait compter.
L'armée française de son côté, ayant partagé l'erreur de son général à l'époque de la convention d'El- Arisch, et l'ayant réparée avec lui dans les plaines d'Héliopolis, avait le sentiment de sa faute, et n'état pas disposée à y retomber. Comprenant qu'elle devait compte à la République d'une si belle possession, elle ne songeait plus à l'évacuer. D'ailleurs le général Bonaparte se trouvait aujourd'hui parvenu au pouvoir suprême; elle s'expliquait maintenant les motifs de son départ, et ne le considérait plus comme un déserteur. Se croyant toujours présente aux yeux de son ancien général, elle n'avait plus aucune inquiétude sur son sort futur. Grâce, en effet, à la prévoyance du Premier Consul, qui faisait noliser des navires de commerce dans tous les ports, il ne passait pas une semaine sans qu'il entrât dans Alexandrie quelques bâtiments plus ou moins grands, qui apportaient des munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la correspondance des familles, et les dépêches du gouvernement. Par suite de ces communications fréquentes, la patrie était comme présente à tous les esprits. La solde était au courant, les denrées à bas prix. Le commerce intérieur se rétablissait à vue d'œil. Les caravanes, bien protégées, commençaient à venir
du centre de l'Afrique. Les Arabes de la mer Kouge se rendaient dans les ports de Suez et de Cosséir, où ils échangeaient le café, les parfums, les dattes, contre les blés et les riz de l'Egypte. Les GreCs, profitant du pavillon turc/ et plus agiles que les croiseurs anglais, venaient apporter à Damiette, à Rosette et Alexandrie, de l'huile, du vin et diverses denrées.
Les ressources financières de l'Egypte, bien administrées, permettaient de satisfaire à tous les besoins de l'armée. L'armée était encore de 23 000 soldats, dont 6000 moins valides, mais en était de défendre les citadelles, et 17 ou 18 000 bien portants, capables du service le plus actif. La cavalerie était superbe; elle égalait les Mamelouks en bravoure, et les surpassait en discipline. L'artillerie de campagne était rapide, et bien servie. Il est certain que, bien commandés, ces 18 000 hommes, réunis à propos, et portés en masse sur des troupes nouvellement débarquées, devaient, quoi qu'il arrivât, rester maîtres du rivage de l'Egypte. Mais il fallait qu'ils fussent bien dirigés : c'était la condition du succès pour cette armée, comme pour toute autre.
Qu'on imagine Kléber, ou, ce qui aurait mieux valu, Desaix, le sage, le vaillant Desaix, laissé en Egypte, d'où le tira malheureusement la tendre affection du Premier Consul; qu'on l'imagine, échappant au poignard musulman, et gouvernant l'Egypte pendant quelques années ! Qui peut douter qu'il ne l'eût convertie en une colonie florissante, qu'il n'y eût fondé un superbe empire?
Mais au lieu de Kléber, au lieu de Desaix, c'est
'Le. sailing under it.
Menou qui était devenu général en chef de l'armée, par droit d'ancienneté. Ce fut un malheur irréparable pour la colonie, et ce fut une faute de la part du Premier Consul, de ne Pavoir pas remplacé. Une raison le décida en faveur de ce général, c'était son zèle connu pour la conservation et la colonisation de TÉgypte. Menou avait, en effet, vivement résisté au 1 >rojet d'évacuation, combattu l'influence des officiers du Rhin, et s'était fait, en un mot, le chef du parti coloniste. Il avait même poussé l'enthousiasme jusqu'à se convertir à l'islamisme, et jusqu'à épouser une femme turque. Il s'appelait Abdallah 1 Menou. Ces singularités faisaient rire nos soldats, naturellement railleurs, mais ne nuisaient pas à l'établissement dans l'esprit des Égyptiens. Menou avait de l'intelligence, de l'instruction, une grande application au travail, le goût des établissements coloniaux, toutes les qualités d'un administrateur, mais aucune des qualités d'un général. Dépourvu d'expérience, de coup cl 'œil, de résolution, il était, d'ailleurs, tout à fait disgracié sous le rapport physique. Il avait de l'embonpoint, la vue très faible, et montait gauchement à cheval. C'était un chef mal choisi pour des soldats aussi alertes et aussi hardis que les nôtres. De plus, il manquait de caractère, et, sous son autorité débile, les chefs de l'armée se divisant, furent bientôt en proie à des discordes funestes.
Sous le général Bonaparte, il n'y eut en Egypte qu'un esprit, qu'une volonté. Sous Kléber, il y eut un moment deux parties, les colonistes et les anti-
1 Abdallah, 'servant of God." Many distinguished Arabs were so named after Mohammed 's father.
colonistes, ceux qui voulaient rester, ceux qui voulaient partir. Mais, après l'affront que les Anglais essayèrent d'infliger à nos soldats, affront glorieusement vengé à Héliopolis, après la nécessité reconnue de rester, tout rentra dans l'ordre. Sous l'autorité imposante de Kléber, il y eut union et ordre. Mais il s'écoula peu de temps entre la victoire d'Héliopolis et la mort de Kléber. Dès que Menou eut pris le commandement, l'union disparut. Toutes les jalousies de l'armée du Ehin contre l'armée d'Italie éclatèrent de nouveau. L'opposition résida au sein même des bureaux de l'état-major, et la discorde parmi les chefs de l'armée devint de plus en plus scandaleuse et inquiétante. Les gens sages gémissaient de l'ébranlement qui pouvait en résulter dans le commandement; ébranlement fâcheux partout, mais plus fâcheux encore lorsqu'on est loin de l'autorité suprême, et placé au milieu de dangers continuels. C'est en querelles misérables, que ces esprits chagrins, aigris par l'exil, encouragés à la discorde par la faiblesse du commandement, employèrent le temps écoulé depuis Héliopolis jusqu'au moment présent, c'est-à-dire une année: temps précieux, qu'il aurait fallu employer à vivre unie, pour se préparer par l'union à vaincre le redoutable ennemi prêt à descendre en Egypte.
Le Nil baissait, les eaux rentraient dans leur lit, les terres inondées commençaient à sécher. L'époque des débarquements était venue. On touchait au mois de février 1801. Les Anglais et les Turcs se disposaient à livrer de nouveaux assauts à la colonie. 18 000 hommes réunis à Macri, dans l'Asie Mineure, les uns Anglais, les autres Hessois, Suisses, Maltais,
EXPÉDITION DE BOtfAPAfcTE EN EGYPTE. 109
Napolitains, 1 conduits par des officiers exclusivement anglais, et soumis à une excellente discipline, allaient s'embarquer à bord de l'escadre de lord Keith, et descendre en Egypte, sous les ordres d'un bon général, sir Ealph Abercromby.
A ces 18 000 soldats européens devaient se joindre 6000 Albanais, que le capitan-pacha transportait en ce moment sur son escadre, 6000 cipayes* venant de l'Inde par la mer Bouge, et une vingtaine de mille hommes, mauvais soldats d'Orient, prêts à rejoindre les 10 000 hommes du grand vizir en Palestine. C'étaient environ 60 000 soldats que l'armée d'Egypte allait avoir sur les bras. Elle n'avait à leur opposer que 18 000 combattants. Cependant c'était assez, et même pins qu'il n'en fallait, si la direction était bonne.
Le 28 février 1801, on aperçut, non loin d'Alexandrie, un canot anglais, qui semblait occupé à faire une reconnaissance. On mit des chaloupes à sa poursuite, on le prit ainsi que les officiers qu'il contenait, et qui étaient chargés de préparer le débarquement. Les notes trouvées sur eux ne laissèrent plus aucun doute. Immédiatement après, la flotte anglaise, composée de 70 voiles, parjit en vue d'Alexandrie; mais, écartée par un gros temps, elle prit le large. La fortune laissait encore une chance pour préserver l'Egypte des Anglais, car il était probable que leur descente à terre ne serait pas exécutée avant plusieurs jours. La nouvelle transmise par Friant 8 au Caire, y arriva le 4 mars, dans l'après-
1 Hessiaus, etc., hired auxiliaries. — * cépages» 'sepoys.'- ' Stationed near Alexaudria.
110 EXPÉDITIOK DE BOKAPAMÊ EK EGYPTE.
midL^^SiMenou avait pris sur-le-champ une résolutionprompte et sensée, tout pouvait être répare. S'il avait fait refluer l'armée entière vers Alexandrie, la cavalerie y serait arrivée en quatre jours, l'infanterie en cinq, c'est-àrdire que le 8 et le 9 mars, on aurait pu avoir 10 000 hommes sur la plage d'Aboukir. Beynier, qui était au Caire, écrivit le jour même à Menou la lettre la mieux raisonnée. Il lui conseillait de négliger le vizir, qui ne prendrait pas l'initiative, de négliger Damiette, qui ne semblait pas le côté menacé, et de courir avec la masse de ses forces sur Alexandrie. Bien n'était plus juste. Mais il fallait se décider sur-le-champ, et marcher la nuit même. Menou ne voulut rien entendre, et devint absolu dans ses ordres, tout en restant incertain dans ses idées. Ne sachant pas discerner le point véritablement menacé, il envoya un renfort au général Bampon vers Damiette; il dirigea Beynier avec sa division vers Belbeïs, pour faire face au vizir du côté de la Syrie. Le général Lanusse avait ordre de se diriger sur Bamanieh, et suivant les nouvelles trouvées sur ce point, de se porter de Bamanieh sur Alexandrie. Menou demeura de sa personne au Caire, avec une grosse partie de ses forces, attendant les nouvelles ultérieures dans cette position, si éloignée du littoral. On ne pouvait pousser plus loin l'incapacité.
Pendant ce temps, les événements marchaient avec rapidité. La flotte anglaise était composée de 7 vaisseaux de ligne, d'un grand nombre de frégates, de bricks et de gros bâtiments de la compagnie des Indes, en tout 70 voiles. Elle portait à bord une masse considérable de chaloupes. Le point qu'ils
choisirent pour débarquer, fut celui qu'on avait toujours choisi auparavant, c'est-à-dire la rade d'Aboukir.
La basse Egypte, ainsi que la Hollande, ainsi que Venise est un pays de lagunes. Le Nil, en se jetant dans la Méditerranée, a formé, devant ses nombreuses embouchures, un vaste demi-cercle de bancs de sable. v ' Baigné d'un côté par la Méditerranée, ce demi-cercle est baigné de l'autre par les lacs Maréotis et Madieh, par le lac d'Edko, par les lacs Bourloz et Menzaleh. Tout débarquement en Egypte devait s'effectuer nécessairement sur l'un de ces bancs de sable. Conduits par l'exemple et la nécessité, les Anglais avaient choisi celui qui forme la plage d'Alexandrie. Ce banc, long d'environ quinze lieues, s'étendant entre la Méditerranée d'un côté, les lacs Maréotis et Madieh de l'autre, porte à l'une de ses extrémités la ville d'Alexandrie, et, à l'autre, présente un rentrant demi-circulaire, qui se termine à Eosette. C'est ce rentrant demi-circulaire qui forme la rade d'Aboukir. L'un des côtés de cette rade était défendu par le fort d'Aboukir, ouvrage des Français, battant de ses feux la plage environnante. Venaient ensuite quelques monticules de sable, régnant autour du rivage, et allant expirer à l'autre côté de la rade, dans une plaine sablonneuse et unie.
C'est au milieu de cette rajge que la flotte anglaise vint mouiller, rangée sûr deux lignes. Elle attendit sur ses ancres que la houle, devenue moins forte, permît de mettre, les chaloupes à la mer. Enfiu, le 8 au matin, le temps étant plus calme, lord Keith distribua 5000 hommes d'élite, dans 320 chaloupes. Ces chaloupes s'avancèrent, ayant à chacune de leurs ailes
une division de canonnières. Ces canonnières recevaient et rendaient une canonnade fort vive.
Le général Friant, accouru sur les lieux, s'était formé un peu en arrière du rivage, afin de mettre ses troupes à l'abri de l'artillerie anglaise. Il avait jeté, entre le fort d^boukir et le terrain qu'il occupait, un détachement de la 25 e demi-brigade, avec quelques pièces de canon. A sa gauche même, il avait placé la 75 e , forte de deux bataillons, et cachée par les monticules de sable; au centre, deux escadrons de cavalerie, l'un du 18 e , l'autre du 20 e de dragons; enfin, à sa droite, la 61* demi-brigade, forte aussi de deux bataillons, et chargée de défendre la partie basse du rivage. Ces divers corps ne s'élevaient pas à plus de 1500 hommes. Quelques avant-postes occupaient le bord de la mer; l'artillerie française, placée sur les parties saillantes du terrain, balayait la plage de ses boulets.
Les Anglais s'avançaient à force de rames, les soldats couchés dans le fond des chaloupes, les matelots debout, maniant leurs avirons avec vigueur, et supportant avec sang-froid le feu de l'artillerie. Des matelots tombaient, d'autres les remplaçaient à l'instant. La masse, mue par une seule impulsion, s'approchait du rivage. Enfin, elle y touche; les soldats anglais se lèvent du fond des chaloupes, et s'élancent à terre. Ils se forment, et courent aux escarpements sablonneux qui bordaient la rade. Le général Friant, averti par ses avant-postes, qui se" retiraient, arrive un peu tard. Cependant il lance la 75 e à gauche, sur les monticules de sable, la 61 e à droite, vers la partie basse du rivage. Celle-ci se précipite avec ardeur, et la baïonnette baissée, sur les Anglais, qui de ce côté se
trouvaient sans appui. Elle les pousse avec vigueur, les accule à leurs chaloupes, et y entre avec eux. Les grenadiers de cette demi-brigade s'emparent de douze embarcations, et s'en servent pour faire un feu meurtrier sur l'ennemi. La 75 e , qui, avertie trop tard, avait laissé le temps aux Anglais d'envahir les escarpements de gauche, s'avance avec précipitation pour les enlever. Découverte par ce mouvement, et exposée au feu des canonnières, elle reçoit une affreuse décharge à mitraille, qui d'un coup tue 32 hommes et en blesse 20. Elle est accueillie, au même instant, par les redoutables feux de l'infanterie anglaise. Cette brave demi-brigade, un instant surprise, et placée d'ailleurs sur un terrain inégal, attaque avec une certaine confusion. Le général Friant veut la faire soutenir, en ordonnant une charge de cavalerie sur le centre des Anglais, qui se déployait déjà dans la plaine,- après avoir franchi les premiers obstacles. Le commandant du 18 e de dragons, plusieurs fois appelé pour recevoir les ordres du général, arrive après s'être fait attendre. Le général Friant, au milieu d'une grêle de balles, lui indique avec précision le point d'attaque. Cet officier, malheureusement peu résolu, n'aborde pas directement l'ennemi, perd du temps à faire un détour, lance mal son régiment, et fait tuer 1 beaucoup de cavaliers et de chevaux, sans ébranler les Anglais, et sans dégager la 75% qui s'acharnait à reprendre les hauteurs sablonneuses de gauche. Restait l'escadron du 20 e . Un brave officier, nommé Boussart, qui le commandait, charge à la tête de ses dragons, et renverse tout ce qui se présente
1 fait tuer, 'sacrifices.'
114 EXPEDlTlOH DE BOHAPARTE EK EGYPTE.
devant lui. Alors la 61% qui, vers la droite, était demeurée maîtresse du rivage, sans pouvoir toutefois vaincre à elle seule la masse des ennemis, se ranime, se jette à la suite du 20 e de dragons, pousse la gauche des Anglais sur leur centre, et déjà les oblige à se rembarquer. La 75 e , de son côté, sous un feu épouvantable, fait de nouveaux efforts. Mais une troupe de 1200 hommes d'élite, composée de Suisses et d'Irlandais, tourne les monticules de sable, et déborde ]a gauche de la 75 e . Celle-ci est de nouveau forcée de plier. Elle se retire, laissant à notre droite la 61 e , acharnée à vaincre, mais compromise par ses succès même.
Le général Friant, voyant que, la 75 e étant obligée de rétrograder, la 61 e pourrait être enveloppée, ordonne alors la retraite, et l'effectue en bon ordre. Les grenadiers de la 61 e , animés par le carnage et le succès, obéissent avec peine aux ordres du général, et, en se retirant, contiennent encore les Anglais par des charges vigoureuses.
Cette malheureuse journée du 8 mars entraîna la perte de l'Egypte. Le brave général Priant avait peut-être choisi sa première position un peu trop loin du rivage; peut-être aussi avait-il trop compté sur la supériorité de ses soldats, et supposé trop facilement que les Anglais ne pourraient débarquer que peu de monde à la fois. Mais cette confiance était fort excusable, et, après tout, justifiée, car, s'il avait eu seulement un ou deux bataillons de plus, les Anglais eussent été repoussés, et l'Egypte sauvée. Mais que dire de ce général en chef, qui, depuis deux mois, averti du péril par toutes les voies, n'avait pas concentré ses forces à Kamanieh, ce qui lui aurait per-
mis de réunir 10 000 hommes devant Aboukir, le jour décisif? qui, averti encore le 4 mars., par une nouvelle positive parvenue ce jour-là au Caire, n'avait pas fait partir des troupes, qui auraient pu arriver le matin même du 8, et seraient par conséquent arrivées à temps pour repousser les Anglais ? Que dire aussi de cet amiral Gant eau me, 1 qui aurait pu déposer 4000 hommes dans Alexandrie, le jour même où la frégate la Régénérée en apportait 300, lesquels combattirent sur le rivage d'Aboukir ? Que dire de tant de timidités, de négligences, de fautes de tout genre, sinon qu'il y a des jours où tant s'accumule pour perdre les batailles et les empires ?
Cependant tout pouvait être réparé, si on profitait du temps qui restait encore, des forces qu'on avait à sa disposition, et des embarras dans lesquels les Anglais allaient se trouver placés, une fois descendus sur cette plage de sable. Si on voulait réussir à les arrêter, il ne fallait plus leur livrer de ces combats partiels et inégaux, qui leur donnaient confiance, qui faisaient perdre à nos troupes leur assurance accoutumée, et réduisaient nos forces déjà trop peu nombreuses. Même sans combattre, on avait la certitude, en se plaçant bien, de leur barrer le chemin. Il n'y avait donc qu'une chose utile à faire, c'était d'attendre que Menou, dont l'aveuglement était maintenant vaincu par les faits, eût réuni l'armée tout entière sous les murs d'Alexandrie.
Il fut résolu qu'on attendrait Menou, lequel s'était enfin décidé à diriger l'armée sur Alexandrie. Les
1 Ganteaumé had returned to France with Napoléon, and had vainly tried to send reinforcements to Egypt. Only la Régénérée arrived there with some troops and munitions.
troupes y arrivèrent les 19 et 20 mars. Il arriva de sa personne le 19, et put apprécier de ses yeux, combien était grande la faute d'avoir laissé prendre terre aux Anglais.
Les deux armées étaient en présence, occupant ce banc de sable, large d'une lieue, long de quinze ou dix-huit, sur lequel les Anglais avaient pris terre. L'armée française était en avant d'Alexandrie, sur un terrain assez élevé. Devant elle s'étendait une plaine sablonneuse, et çà et là des dunes, que l'ennemi avait soigneusement retranchées, de manière à former une chaîne continue de positions de la mer au lac Maréotis. A notre gauche, tout juste contre la mer, on voyait un vieux camp romain, espèce d'édifice carré, encore intact, et, un peu en avant de ce camp, un monticule de sable, sur lequel les Anglais avaient construit un ouvrage. C'est là qu'ils avaient établi leur droite, sous le double feu de cet ouvrage, et d'une division de chaloupes canonnières. Au milieu du champ de bataille, à distance égale de la mer et du lac Maréotis, se trouvait un autre monticule de sable, plus élevé, plus étendu que le précédent, et couronné de retranchements. Les Anglais en avaient fait l'appui de leur centre. Tout à fait à notre droite enfin, du côté des lacs, le terrain en s'abaissant, allait aboutir à la tête de la digue, pour laquelle on avait combattu quelques jours auparavant. Une suite de redoutes liait la position du centre avec la tête de cette digue. Les Anglais avaient là leur gauche, protégée, comme Tétait leur droite, par une division de chaloupes canonnières, introduites dans le lac Maréotis Ce front d'attaque présentait dans son ensemble un développement d'une lieue à peu près; il
était garni de grosse artillerie, qu'on y avait traînée à bras, et défendu par une partie de l'armée anglaise. Mais le gros de cette armée se trouvait en bataille sur deux lignes, en arrière des ouvrages.
Il fut convenu qu'on s'ébranlerait le matin du 21 mars avant le jour, afin de mieux cacher nos mouvements, et d'être moins exposé au feu des retranchements ennemis. L'intention des généraux français était de brusquer ces retranchements, de les enlever en courant, puis de les dépasser, afin d'aller attaquer de front l'armée anglaise, rangée en bataille en arrière. En conséquence, notre gauche, sous Lanusse, devait se porter en deux colonnes sur l'aile droite des Anglais, appuyée à la mer. Le centre de notre armée, commandé par le général Eampon, avait ordre de passer entre le camp romain et la grande redoute du milieu, et d'assaillir l'armée anglaise elle-même, par delà les ouvrages. Notre aile droite, composée des divisions Keynier et Friant, mais commandée par Eeynier, était chargée de se déployer dans la plaine à droite, et d'y feindre une grande attaque vers le lac Maréotis, pour persuader aux Anglais que le véritable péril était de ce côté. Afin de les confirmer dans cette idée, les dromadaires 1 devaient, en suivant le fond du lac Maréotis, faire une tentative sur la tête de la digue. On espérait que cette diversion rendrait plus facile la brusque attaque de Lanusse vers la mer.
Le 21 avant le jour on se mit en marche. Les dromadaires exécutèrent ponctuellement ce qui leur était prescrit. Ils traversèrent rapidement les parties
Napoléon had, during liis Syrian campaign, organized a régiment of men mounted ou dromedariw.
desséchées du lac Maréotis, mirent pied à terre devant la tête de la'digue, enlevèrent les redoutes, et en tournèrent l'artillerie contre Fennemi. C'était assez pour tromper l'attention des Anglais, et l'attirer vers le lac Maréotis. Mais, pour exécuter avec succès le plan convenu du côté de la mer, il aurait fallu une précision difficile à obtenir, quand on opère la nuit, plus difficile encore, lorsqu'il n'y a pas pour diriger les mouvements un chef unique, qui calcule exactement le temps et les distances.
La division Lanusse, manœuvrant dans l'obscurité, s'avança sans ordre, et coudoya souvent nos troupes du centre. La première colonne marcha résolument à la redoute, qui était placée en avant du camp des Romains. Lanusse la dirigeait de sa personne, et la conduisit sur la redoute même. Mais tout à coup il s'aperçut que la seconde colonne faisait fausse route, et, au lieu de longer le mer pour assaillir la camp romain, se rapprochait trop de la première. Il courut à elle, afin de la ramener au but. Malheureusement il tomba frappé à la cuisse d'une blessure mortelle; funeste événement qui allait avoir de déplorables conséquences ! Cet énergique officier enlevé soudainement à ses troupes, l'attaque se ralentit. Le jour qui commençait à poindre, indiquait aux Anglais où ils devaient porter leurs coups. Nos soldats, assaillis à la fois par le feu des canonnières, du camp romain et des redoutes, montrèrent une constance admirable. Mais bientôt, tous leurs officiers supérieurs se trouvant atteints, ils restèrent sans direction, et se replièrent derrière quelques mamelons de sable à peine suffisants pour les couvrir. Pendant ce temps, la première colonne, que Lanusse avait quittée pour courir à la
seconde, venait d'enlever le premier redan 1 de la redoute placée sur une éminence à droite. Elle marcha ensuite directement sur le corps de l'ouvrage, mais elle échoua dans son attaque de front, et se détourna pour attaquer par le flanc. Le centre de l'armée, sous Rampon, voyant l'embarras de cette colonne, se détourna aussi de son but pour la seconder. La 32 e demi- brigade, détachée du centre, vint assaillir la fatale redoute. Ce concours d'efforts amena une sorte de confusion. On s'acharna v 6ôntre cet obstacle, et la brusque opération, qui devait d'abord cousister à enlever en courant la ligne des ouvrages, se changea en une attaque longue, obstinée, qui fit perdre un temps précieux. La 21 e demi-brigade, qui appartenait au centre, laissant la 32 e occupée devant la redoute si vivement disputée, exécuta seule le plan projeté, dépassa la ligne des retranchements, et vint audacieusement se déployer en face de l'armée anglaise. Elle essuya et rendit un feu épouvantable. Mais il fallait la soutenir, et Menou, pendant ce temps, incapable de commander, se promenait sur le champ de bataille, n'ordonnant rien, laissant Reynier s'étendre inutilement, dans la plaine à droite, avec une force considérable, demeurée sans emploi.
On conseilla alors à Menou, de faire avec la cavalerie une charge à fond, 8 sur la masse de l'infanterie anglaise, que la 21 e était venue seule affronter. Menou, accueillant ce conseil, donne l'ordre de charger. Le brave général Eoize se met aussitôt à la tête de ses 1200 cavaliers, et fond impétueusement sur les An-
1 redan, ' redan ' (projecting angle of a fortification),— * charge à fond, 'earnest attack.'
glais. Cette cavalerie héroïque franchit d'abord un fossé, qui le séparait de l'ennemi, puis s'élance avec ardeur sur la première ligue de l'infanterie anglaise, la renverse, la culbute, et sabre un grand nombre de fantassins. Elle la force ainsi à reculer. Si Mebon, dans ce moment, ou bien Reynier, suppléant son chef, avait porté notre aile droite à l'appui de notre cavalerie, le centre de l'armée anglaise, culbuté, entraîné au delà des ouvrages, nous eût laissé une victoire assurée. Les ouvrages, isolés, séparés de tout appui, seraient tombés en nos mains. Mais il n'en fit rien. La cavalerie française, après avoir renversé une première ligne ennemie, voyant d'autres lignes à renverser encore, et n'ayant que la 21 e demi-brigade pour appui, revint en arrière, repassant sous le feu meurtrier des redoutes.
Dès ce moment, la bataille ne pouvait plus avoir de résultat. La seule chose qui restât à faire, était de se retirer. Menou en donna l'ordre, et les divisions so replièrent, en faisant bonne contenance mais en essuyant de nouvelles pertes par le feu des ouvrages.
Quel spectacle que la guerre, quand la vie des hommes, quand le sort des États, sont ainsi confiés à des chefs incapables ou divisés, et que le sang coule, à proportion de l'ineptie ou de la mauvaise volonté de ceux qui commandent!
Les pertes étaient grandes des deux côtés. Les Anglais avaient eu environ 2000 hommes hors de combat, entre autres le brave général Abercromby, transporté mourant à bord de la flotte. La perte des Français était à peu près égale. Placés, toute une journée, sous un feu plongeant de front et de flanc, ils avaient eu beaucoup à souffrir. Le nombre d'officiers
et de généraux frappés en combattant, était plus qu'ordinaire. Les généraux Lanusse et Eoize étaient morts ; le général de brigade Silly avait eu la cuisse emportée; le général Baudot était blessé de manière à ne laisser aucune espérance. Le général Destaing était atteint gravement. Eampon avait eu ses habits criblés de. balles.
L'effet moral était encore plus fâcheux que la perte matérielle. Il ne restait aucun espoir d'obliger l'ennemi à se rembarquer. On allait avoir sur les bras, outre les,Ariglais débarqués vers Alexandrie, les Turcs venant de Syrie, le capitan-pacha arrivant avec l'escadre turque, et s'apprêtant à mettre à terre 6000 Albanais du côté d'Aboukir ; enfin 6000 cipayes amenés de l'Inde par la mer Bouge, et prêts à toucher à Cosséir, sur les côtes de la haute Egypte. Que faire au milieu de tant d'ennemis, avec une armée dont la vigueur, sans doute, était la même au feu, mais qui, lorsque les affaires de la colonie allaient mal, était toujours prête à dire, que l'expédition avait été une brillante folie, et qu'on la * sacrifiait inutilement à une pure chimère ? Par surcroît de malheur, Mourad-Bey, dont la fidélité n'avait pas été un instant ébranlée, venait de mourir de la peste, et livrait ses Mamelouks à Osman-Bey, sur lequel on ne pouvait plus compter. La peste commençait à ravager le Caire. Tout allait donc au plus mal, et tendait à un dénouement funeste.
S'il avait fallu opposer quelque part une résistance désespérée, c'était à Eamanieh ; car, cette position perdue, le corps détaché du général Lagrange a était
1 la, viz. V armée. — * Menou had sent General Lagrange with an inferior force to check the advance of the English.
séparé d'Alexandrie, et contraint de se replier sur le Caire. L'armée française était ainsi coupée en deux, une moitié confinée à Alexandrie, une moitié au Caire. Si, lorsqu'elle était réunie tout entière, elle n'avait pas pu disputer le terrain aux Anglais, il était bien impossible, que, coupée en deux, elle leur opposât une résistance efficace. Dans ce cas, elle ne devait plus avoir d'autre ressource que celle de signer une capitulation. La perte de Ramanieh était donc la perte définitive de l'Egypte. Les ennemis étaient environ douze mille contre quatre. Le danger était grand, cependant mieux valait combattre, et, si on était vaincu, se rendre prisonnier le soir sur le champ de bataille, après avoir lutté toute la journée, que d'abandonner une telle position sans l'avoir disputée. 4000 hommes de pareilles troupes, voulant se bien défendre, avaient encore des chances de succès. Mais Lagrange, quoique fort dévoué aux idées de son général, et à la conservation de la colonie, ne jugeant pas la portée de cette retraite, abandonna Eamanieh le 10 mai au soir, pour se retirer sur le Caire. Il y arriva le 14 au matin. Il avait perdu à Eamanieh un convoi d'une immense valeur, et, ce qui était plus grave, les communications de l'armée.