‹ Expédition de Bonaparte en ÉgypteChapitre 4 sur 12 · I. Plans àht> Pbepàràtions for thb Campaign · texte numérisé non relu

I. Plans àht> Pbepàràtions for thb Campaign

Depuis que les partis, 1 par l'institution de la Constitution de Tan 111/ étaient obligés de lutter dans l'espace étroit d'une constitution, les scènes de Tintérieur avaient moins d'éclat. Surtout depuis le 18 fructidor, 3 la tribune * avait beaucoup perdu de son importance. On avait les yeux fixés sur le dehors. La grande influence de la République en Europe, ses relations singulières et multipliées avec les puissances, son cortège de républiques,* les révolutions qu'elle faisait partout, ses projets contre l'Angleterre, attiraient toute l'attention. Comment la France s'y prendrait-elle pour attaquer sa rivale, et assener sur

1 Viz., the parties of the French revolutionary assemblies. — * In the year III, according to the revolutionary calendar, which counted year I from Sept. 22, 1792, when the Directory was established. — 'Fructidor, "fruit-month." The year was divided into ten months, and each month was named from some characteristic feature of the season. The 18th of Fruct., V = Sept. 4th, 1797.— 4 The tribune (pulpit) of the French assembly, — 'Viz., the Batavian (Holland), Ligurian (Genua), Cisalpine (Milan), Roman, and Helvetian (Switzerland).

2 EXPEDITIOH DE BôtfÀPÀME EN EGYPTE.

elle les coups terribles qu'elle avait . déjà portés à l'Autriche? Telle était la question qu'on s'adressait. On était habitué à tant d'audace et de prodiges, que le trajet de la Manche n'avait rien d'étonnant. Amis ou ennemis de l'Angleterre la croyaient en grand péril. Elle-même se croyait très menacée, et fajsivit d'extraordi îaires efforts pour se défendre. Le monde entier avait les yeux sur le détroit de Calais.

Le jour même où la signature du traité de Campo- Formio * fut connue à Paris, le Directoire, 8 voulant tourner les esprits contre l'Angleterre, avait créé surle-champ une armée dite d'Angleterre, 8 et en avait donné le commandement au général Bonaparte. Le gouvernement songeait franchement et sincèrement à prendre la voie la plus courte pour attaquer l'Angleterre, et voulait y faire une descente. L'audace des esprits à cette époque portait à regarder cette entreprise comme très exécutable. L'expédition déjà tentée en Irlande 4 prouvait qu'on pouvait passer, à la faveur des brumes ou d'un coup de vent. On ne croyait pas qu'avec tout son patriotisme, la nation anglaise, qui alors ne s'était pas fait une armée de terre, pût résister aux admirables soldats de l'Italie et du Rhin, et surtout au génie du vainqueur de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli.*

1 Of Oct. 17, 1787, between France and the defeated Austria. — * 'The Directory,' a body of five members formed to administer the French government by the Constitution of 1795. — » Edgr. § 192 (cf. ex. next to the last, p. 117); Wh. § 41, c— 4 The expédition sent by the Directory, under General Hoche, to aid in making Ireland a republic reached the English coast, but had to return. — * I.e. of Napoléon, the conqueror at thèse Italian places (1707).

Bonaparte semblait seconder cette entreprise et s'y prêter; mais au fond il penchait pen pour ce projet. Une raison l'en détournait surtout. Les préparatifs exigeaient encore plusieurs mois; la belle saison allait arriver, et il fallait attendre les brumes et les yents de l'hiver prochain pour tenter la descente. Or, il ne voulait pas rester une année oisif a Paris, n'ajoutant rien à ses hauts faits, et descendant dans l'opinion, par cela seul qu'il ne s'y élevait pas. Il songeait donc à un projet d'une autre espèce, projet tout aussi gigantesque que la descente en Angleterre, mais plus singulier, plus vaste dans ses conséquences, conforme à son imagination, et surtout plus prochain. On a vu qu'en Italie il s'occupait beaucoup de la Méditerranée, qu'il avait créé une espèce de marine, que, dans le partage des États vénitiens, il avait eu soin de réserver à la France les îles de la Grèce, 1 qu'il avait noué des intrigues avec Malte, dans l'espoir de l'enlever aux chevaliers 9 et aux Anglais; enfin, qu'il avait souvent porté les yeux sur l'Egypte, comme le point intermédiaire que la France devait occuper entre l'Europe et l'Asie, pour s'assurer du commerce du Levant * ou de celui de l'Inde. 4 Cette idée avait envahi son imagination, et la préoccupait violemment. Obligé de parcourir les côtes de l'Océan pour l'exécution du projet sur l'Angleterre, il remplit sa voiture de voyages et de mémoires sur l'Egypte. Ainsi tout en paraissant obéir aux vœux du Directoire, il son-

1 By tlie treaty of Campo-Formio (1797) tlie Ionian Islands, formerly belonging to Venice, were ceded to France. — a Malta had been granted, 1530, by Charles V. to the Knights of the Order of St. John. — 3 Levant (Fr. levant, 'rising/ of the sun), especially the countries near the eastern Mediterranean. — 4 Ûsually les Indes (Vlnde ordinarily = ançient India).

geait à une autre entreprise; il était de sa personne sur les grèves et sous le ciel de l'ancienne Batavie, 1 mais son imagination errait sur les rivages de l'Orient. Il entrevoyait un avenir confus et immense. S'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre et Mahomet avaient vaincu et fondé des empires, y faire retentir son nom et le renvoyer en France, répété par les échos de l'Asie, était pour lui une perspective enivrante.

Bonaparte, qui pensait à l'Egypte comme il avait pensé deux ans auparavant à l'Italie, comme il pensait à tout, c'est-à-dire avec une irrésistible violence, avait proposé son projet au Directoire, qui le discutait en ce moment. Les grands génies qui ont regardé la carte du monde ont tous pensé à l'Egypte. On en peut citer trois: Albuquerque, Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque s avait senti que les Portugais, qui venaient d'ouvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne- Espérance, pourraient être dépouillés de ce grand commerce, si on se servait du Nil et de la mer Rouge. Aussi avait-il eu l'idée gigantesque de détourner le cours du Nil et de le jeter dans la mer Eouge, pour rendre à jamais la voie impraticable, et assurer éternellement aux Portugais le commerce de l'Inde. Vaines prévoyances du génie, qui veut éterniser toutes choses, dans un monde mobile et changeant ! Si le projet d' Albuquerque eût ■ réussi, c'est pour les Hollandais et plus tard pour les Anglais 4 , qu'il eût*

1 Le. the province of Holland (insula Batavorum). — * A. (1453-1515), "the Portuguese Mars," was viceroy of India. — * For the use of the subjunctive, cf. Edgr. § 338, B\ Wh. § 138, a.— 4 The Cape of Good Hope belonging later to Holland, and then to England.— * Edgr. § 332; Wh. § 131, <*.

travaillée Sous Louis XIV, le grand Leibnitz, 1 dont l'esprit embrassait toutes choses, adressa au monarque français un mémoire, qui est un des plus beaux monuments de raison et d'éloquence politiques. Louis voulait envahir la Hollande. — Sire, lui dit Leibnitz* ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces républicains ; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez toute l'Europe de leur côté. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. Là, vous trouverez la véritable route du commerce de l'Inde; vous enlèverez ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'éternelle domination de la France dans le Levant, vous réjouirez toute la chrétienté, vous remplirez le monde d'étonnement et d'admiration: l'Europe vous applaudira, loin de se liguer contre vous.

Ce sont ces vastes pensées, négligées par Louis XIV, qui remplissaient la tête du jeune général républicain.

Tout récemment encore on venait de songer à l'Egypte. M. de Choiseul * avait eu l'idée de l'occuper,, lorsque toutes les colonies d'Amériques furent en péril. On y songea encore lorsque Joseph II et Catherine menaçaient l'empire ottoman. 1 Récemment le consul français au Caire, M. Magallon, homme distingué et très au fait de* l'état de l'Egypte et de l'Orient, avait adressé des mémoires au gouvernement, soit pour dénoncer les avanies que les Mamelouks '

1 German philosopher and savant (1646-1716). — • Minister of Louis XV. at the time the French lost Louisiana and Canada (1763-63).— 3 Joseph II. of Austria and Catherine of Russia waged war against Turkey, 1787-92.— 4 très au fait de, * well posted on, well acquainted with.' — * The Mamelukes (originally Circassian "slaves") were mounted soldierv, the virtual masters of Egypt.

6 BXPÉDI ™* DE BOKAPARTE W É 0YPTB .

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lumineux rapports du consul Magallon, c'était le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les préparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l'été. On devait trouver alors la récolte achevée et recueillie, et des vents favorables pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il était impossible de débarquer en Angleterre; que d'ailleurs elle était trop avertie; que l'entreprise d'Egypte, au contraire, étant tout à fait imprévue, ne rencontrerait pas d'obstacles; que quelques mois suffiraient pour l'établissement des Français; qu'il reviendrait de sa personne en automne pour exécuter la descente en Angleterre; que le temps serait alors favorable; que l'Angleterre aurait envoyé dans l'Inde une partie de ses flottes, et qu'on rencontrerait bien ' moins d'obstacles pour aborder sur ses rivages. Outre tous ces motifs, Bonaparte en avait de personnels; l'oisiveté de Paris lui était insupportable; il ne voyait rien à tenter en politique; il craignait de s'user; 1 il voulait se grandir encore. Il avait dit : Les grands noms ne se font qu'en Orient.

Le Directoire, qu'on a accusé d'avoir voulu se débarrasser de Bonaparte en l'envoyant en Egypte, faisait au contraire de grandes objections contre ce projet. Lareveillère-Lepeaux surtout était un des plus obstinés à le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d'une bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l'Autriche redoutait le plus, dans un moment où le con-

1 s'user, ' waste himself ,' hère ' be forgotten.'

tinent n'était rien moins que 1 pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de violents ressentiments; que de plus, on allait peut-être exciter lu Porte à prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte trouvait réponse à tout. Il disait que rien n'était plus facile que d'échapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet ; que la France, avec trois ou quatre cent mille soldats n'en était pas à 9 dépendre de trente ou quarante mille hommes de plus; que, pour lui, il reviendrait bientôt; que la Porte avait perdue l'Egypte depuis longtemps par l'usurpation des Mamelouks; qu'elle verrait avec plaisir la France les punir; qu'on pourrait s'entendre avec elle; que le continent n'éclaterait pas de sitôt, 1 etc. etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il enlèverait en passant aux chevaliers et qu'il assurerait à la France. Les discussions furent très vives, et amenèrent une scène qu'on a toujours fort mal racontée. Bonaparte, dans un moment d'impatience, prononça le mot de démission. — Je suis loin de vouloir qu'on vous la donne, s'écria Lareveillère avec fermeté, mais, si vous l'offrez, je suis d'avis qu'on l'accepte. — Depuis cet instant, Bonaparte ne prononça plus le mot de démission.

Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le Directoire consentit à l'expédition proposée. Il fut séduit par la grandeur de l'entreprise,

1 n'était rien mains que, * was anything but, was far f rom being.'— » en être à, ' be reduced to ' (Edgr. § 260, c ; Wh. § 85, b); hère n'en était pas à dépendre de, ' were not dépendent on, could easily do without or spare/ — 8 n'éclaterait pas de sitôt, 'would not burst into war (break the peace) so very soon' : de expletive (Edgr. § 198, note 2 ; Wh. § 204, 6).

par ses avantages commerciaux, par la promesse que fit Bonaparte, d'être de retour à l'hiver, et de tenter alors la descente en Angleterre. Le secret fut convenu, et, pour qu'il fût mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin, président du Directoire, écrivait Tordre de sa main, et Tordre lui-même ne désignait pas la nature de l'entreprise. Il fut convenu que Bonaparte pourrait emmener trente-six mille hommes de l'ancienne armée d'Italie, un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savants, des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce et l'escadre de Brueys, 1 renforcée d'une partie des vaisseaux restés à Toulon. Ordre fut donné à la trésorerie de lui délivrer un million et demi par décade.* On lui permit de prendre trois millions sur les huit du trésor de Berne. 1

Bonaparte se mit à l'œuvre avec cette activité extraordinaire qu'il apportait à l'exécution de tous ses projets. Courant alternativement chez les ministres de la guerre, de la marine, des finances, de chez ces ministres à la trésorerie, s'assurant par ses propres yeux de l'exécution des ordres, usant de son ascendant pour hâter leur expédition, correspondant avec tous les ports, avec la Suisse, avec l'Italie, il fit tout préparer avec une incroyable rapidité. Il fixa quatre points pour la réunion des convois et des troupes : le principal convoi devait partir de Toulon, le second de Gênes, le troisième d'Ajaccio, 4 le quatrième de Civita-

1 Admirai B. (pronounce Bru-ê-iss) was about to take possession of the Ionic Mes. — * décade = 'week.' the week containing, according to the Republican calendar, ten days. — * Berne, a canton of Switzerland, paid contributions to France ; cf. also Edgr. § 332. — 4 Ajaccio (pron. A-jéc-do) in Corsica.

Vecchia. 1 Il fit diriger vers Toulon et Gênes les détachements de Parmée d'Italie qui rentraient en France, et vers Oivita- Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Kome. Il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux marchands, et se procura ainsi dans les ports qui devaient servir de points de départ, quatre cents navires. Il réunit une nombreuse artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers des meilleurs, les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les équiper aux dépens des Arabes. Il ne voulut emporter que des selles et des harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir en arrivant quelques cavaliers montés et quelques pièces attelées. Il réunit des ouvriers de toute espèce. Il fit prendre à Rome les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, 9 et une troupe d'imprimeurs; il forma une collection complète d'instruments de physique et de mathématiques. Les savants, les artistes, les ingénieurs, les dessinateurs, les géographes qu'il emmenait, s'élevaient à une centaine d'individus. Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise: Monge, Berthollet, Fourier, Dolomieux, étaient de l'expédition; Desgenettes, Larrey, Dubois 3 en étaient aussi. Tout le monde voulait s'attacher à la fortune du jeune général. On ne savait où l'on irait aborder; mais on était prêt à le suivre partout. Desaix 4 était

1 Civitar Vecchia (pron. ch like Engl. ch, and cch like ck), north of Rome. — * Societas de propaganda fide, a rich missionary society in Rome, instituted by Gregory XV., 1623. — * Of thèse scientists the famous Fourier left an admirable description of Egypt ; and Larrey became Napoléon 's ever-trusted surgeon. — 4 Desaix (pron. de-cè), distinguished gênerai, and spécial f riend of Napoléon.

EXPEDITION DE BOKAfrÀftTÊ EN EGYPÏE. 11

allé, pendant les négociations d'Udine, 1 visiter les champs de bataille, devenus si célèbres, en Italie. Depuis lors il s'était lié d'amitié avec Bonaparte, et il voulut le suivre. Kléber* était à Chaillot, 1 boudant, 4 selon son usage, le gouvernement, et ne voulant pas demander du service. Il allait voir souvent le grand maître dans l'art' qu'il aimait passionnément. Bonaparte lui proposa de le suivre : Kléber accepta avec joie; mais les avocats, dit-il, le voudront-ils ? — C'est ainsi qu'il nommait les directeurs. Bonaparte se chargea de lever tous les obstacles. — Eh bien ! lui dit Kléber, qui croyait qu'on allait en Angleterre, si vous jetez un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber, et vous verrez ce qu'il sait faire. — Le brave et savant Caffarelli-Dufalga, qui avait perdu une jambe sur le Khin, commandait le génie. Le faible, 6 mais commode 7 Berthier devait être le chef d'étatmajor. Retenu par une passion, il faillit ° abandonner le général qui avait fait sa fortune; il fut honteux, s'excusa, et courut s'embarquer à Toulon. Brueys commandait l'escadre. Ganteaume était le chef de Fétat-major de la marine. Tout ce que la France avait de plus illustre dans la guerre, les sciences, les arts, allait, sous la foi du jeune général, s'embarquer pour une destination inconnue.

La France et l'Europe retentissaient du bruit des

1 In Udine (in Venetia) began the negotiations leading to the treaty of Campo-Formio. — * Kléber (pron. Kléber), fainous gênerai. — 8 Village near Paris. — 4 bouder, usually intransitive, hère transitive, 'look surly at.' — 6 Viz., 'the art of war.' — 6 'weak* = easily influenced. — 7 ('accommodating' =) 'agreeable, sociable.' — • faiMU, 'came near': Edgr. § 353; Wh. 176,/.

12 EXPÉDrDIOtf DE BOKàPàRTE EN EGYPTE.

préparatifs qui se faisaient dans la Méditerranée. On formait des conjectures de toute espèce. — Où va Bonaparte ? se demandait-on. Où vont ces braves, ces savants, cette armée ? — Ils vont, disaient les uns, dans la mer Noire, rendre la Crimée à la Porte. — Ils vont dans PInde, disaient les autres, secourir le sultan Tipoo-Saëb. 1 Quelques-uns, qui approchaient du but, soutenaient qu'on allait percer l'isthme de Suez, ou bien débarquer sur les bords de l'isthme, et se rembarquer dans la mer Rouge pour aller dans PInde. D'autres touchaient le but même et disaient qu'on allait en Egypte. Un mémoire lu à l'Institut " l'année précédente autorisait cette dernière conjecture. Les plus habiles, enfin, supposaient une combinaison plus profonde. Tout cet appareil, qui semblait annoncer un projet de colonie, n'était, suivant eux, qu'une feinte. Bonaparte voulait seulement, avec l'escadre de la Méditerranée, venir traverser le détroit de Gibraltar, attaquer le lord Saint- Vincent qui bloquait Cadix, le repousser, débloquer l'escadre espagnole, 3 et la conduire à Brest, où aurait lieu la jonction si désirée de toutes les marines du continent. C'est pourquoi l'expédition de la Méditerranée s'appelait aile gauche de l'armée d'Angleterre.

Cette dernière conjecture fut justement celle qui domina dans la pensée du cabinet anglais. Il était depuis six mois dans l'épouvante, et ne savait de quel côté viendrait éclater l'orage qui se formait depuis si longtemps. Dans cette anxiété, l'opposition s'était

1 Who was opposing the English in India. — * The Institute of France (comprising the highest learned ' Académies' of France).— 8 Spain had been an ally of France since 1796.

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un moment réunie au ministère * et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourné son éloquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple français, et sauf la suspension de YHàbeas Corpus, avait sur tous les points, adhéré aux propositions du ministère. Pitt fît sur-le-champ armer une seconde escadre. On fit, pour la mettre à la mer, des efforts extraordinaires, et on renforça de dix grands vaisseaux l'escadre du lord Saint- Vincent, pour le mettre en mesure a de bien fermer le détroit, vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson 3 fut détaché avec trois vaisseaux par le lord Saint- Vincent, pour courir la Méditerranée et observer la marche des Français.

Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il y arriva le 20 floréal an VI (9 mai 1798). Sa présence réjouit l'armée, qui commençait à murmurer et à craindre qu'il ne fût pas à la tête de l'expédition. C'était l'ancienne armée d'Italie. Elle était riche, couverte de gloire, et on pouvait dire d'elle que sa fortune était faite. Aussi avait-elle beaucoup moins de zèle à faire la guerre, et il fallait toute la passion que lui inspirait son général pour la décider à s'embarquer et à courir vers une destination inconnue. Cependant elle fut saisie d'enthousiasme en le voyant à Toulon. Il y avait huit mois qu'elle ne l'avait vu. Sur-le-champ Bonaparte, sans lui expliquer sa destination, lui adressa la proclamation suivante :

1 The Tory ministry was headed by the younger Pitt.—* mettre en memre, ' put in a condition, enable.' — * The great naval hero of England.

"Soldats!

" Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre. Vous ayez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il vous reste à faire la guerre maritime.

"Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

"Soldats! l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez " fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre gloire.

" Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis; souvenez-vous que le jour d'une bataille vous avez besoin les uns des autres.

" Soldats, matelots, vous avez été jusqu'ici négligés; aujourd'hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous : vous serez dignes de l'armée dont vous faites partie.

" Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la République l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les plus lointaines."

On ne pouvait pas annoncer plus dignement une grande entreprise, en la laissant toujours dans le mystère qui devait l'envelopper.

L'escadre de l'amiral Brueys portait environ quarante mille hommes de toutes armes et dix mille marins. Elle avait de l'eau pour un mois, des vivres pour deux.

1 ne, expletive : Edgr. § 386; Wh. § 170, c.

IL Capture op Malta (1798).

On mit à la voile le 30 floréal (19 mai), au bruit du canon, aux acclamations de toute l'armée. Des vents violents causèrent quelque dommage à une frégate à la sortie du port. Les mêmes vents avaient causé de telles avaries à Nelson, qui croisait avec trois vaisseaux, qu'il fut obligé d'aller au radoub dans les îles Saint-Pierre. 1 H fut ainsi éloigné de Fescadre française et ne la vit pas sortir. La flotte vogua d'abord vers Gênes, pour rallier le convoi réuni dans ce port, sous les ordres du général Baraguay d'Hilliers. Elle cingla ensuite vers la Corse, rallia le convoi d'Ajaccio, qui était sous les ordres de Vaubois, et s'avança dans la mer de Sicile, pour se réunir au convoi de Civita- Vecchia, qui était sous les ordres de Desaix. Le projet de Bonaparte était de se diriger sur Malte, et d'y tenter en passant une entreprise audacieuse, dont il avait de longue main préparé le succès par des trames secrètes. Il voulait s'emparer de cette île, qui, commandant la navigation de la Méditerranée, devenait importante pour l'Egypte, et qui ne pouvait manquer d'échoir bientôt aux Anglais, si on ne les prévenait.

L'ordre des chevaliers de Malte * était comme toutes les institutions du moyen-âge : il avait perdu son objet et dès lors sa dignité et sa force. Il n'était plus qu'un abus, profitable seulement à ceux qui l'exploitaient. Les chevaliers avaient en Espagne, en Portugal, en France, en Italie, en Allemagne, des biens

1 San Pietro (really but one island), s.e. of Sardinia. — * Cf. p. 3, note 3.

16 EXPEDITION DE BOïTAPAME EH EGYPTE.

considérables, qui leur avaient été donnés par la piété des fidèles pour protéger les chrétiens allant visiter les saints lieux. Maintenant qu'il n'y avait plus de pèlerinages de cette espèce, le rôle et le devoir des chevaliers étaient de protéger les nations chrétiennes contre les Barbaresques, 1 et de détruire l'infâme piraterie qui infeste la Méditerranée. Les biens de l'ordre suffisaient à l'entretien d'une marine considérable; mais les chevaliers ne s'occupaient aucunement à en former une: ils n'avaient que deux ou trois vieilles frégates, ne sortant jamais du port, et quelques galères qui allaient donner et recevoir des fêtes dans les ports d'Italie. Les baillis, les commandeurs, placés dans toute la chrétienté, dévoraient dans le luxe et l'oisiveté les revenus de l'ordre. Il n'y avait pas un chevalier qui eût fait la guerre aux Barbaresques. L'ordre n'inspirait d'ailleurs plus aucun intérêt. En France on lui avait enlevé ses biens, et Bonaparte les avait fait saisir en Italie, sans qu'il s'élevât aucune réclamation en sa faveur. On a vu que Bonaparte avait songé déjà à pratiquer des intelligences dans Malte.* Il avait gagné quelques chevaliers, et il se proposait de les intimider par un coup d'audace et de les obliger à se rendre, car il n'avait ni le temps ni les moyens d'une attaque régulière contre une place réputée imprenable. L'ordre, qui depuis quelque temps pressentait des dangers en voyant les escadres françaises dominer dans la Méditerranée, s'était mis sous la protection de Paul I er . 1

Bonaparte faisait de grands efforts pour rejoindre la division de Civita-Vecchia; il ne put la joindre

1 Pirates of the Barbary states in n.w. Africa. — * Cf. p. 3.— 8 Emperor of Russia.

qu'à Malte même. Les cinq cents voiles françaises se déployèrent à la vue de l'île, le 21 prairial (9 juin), vingt-deux jours après la sortie de Toulon. Cette vue répandit le trouble dans la ville de Malte. 1 Bonaparte, pour avoir un prétexte de s'arrêter, et pour faire naître un sujet de contestation, demanda au grand-maître la faculté de faire de l'eau.* Le grandmaître, Ferdinand de Hompesch, fit répondre par un refus absolu, alléguant les règlements qui ne permet- ♦ taient pas d'introduire à la fois plus de deux vaisseaux appartenant à des puissances belligérantes. On avait autrement accueilli les Anglais quand ils s'étaient présentés. Bonaparte dit que c'était là une preuve de la plus insigne malveillance, et sur-lechamp fit ordonner un débarquement. Le lendemain, 22 prairial (10 juin), les troupes françaises débarquèrent dans l'île, et investirent complètement Lavalette, qui compte trente mille âmes à peu près de population, et qui est l'une des plus fortes places de l'Europe. Bonaparte fit débarquer de l'artillerie pour canonner les forts. Les chevaliers répondirent à son feu, mais très mal. Us voulurent faire une sortie, et il y en eut un grand nombre de pris. Le désordre se mit alors à l'intérieur. Quelques chevaliers de la langue française déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas se battre contre leurs compatriotes. On en jeta quelques-uns dans les cachots. Le trouble était dans les têtes; les habitants voulaient qu'on se rendît. Le grand-maître, qui avait peu d'énergie, et qui se souvenait de la générosité du vainqueur de Rivoli à Man-

1 Now called La Valette. — * faire de Veau, * take in fresh water.'

toue, 1 songea à sauver ses intérêts du naufrage, fit sortir de prison l'un des chevaliers français qu'il y avait jetés, et l'envoya à Bonaparte pour négocier. Le traité fut bientôt arrêté. Les chevaliers abandonnèrent à la France la souveraineté de Malte et des îles en dépendant; en retour, la France promit son intervention au congrès de Rastadt, 8 pour faire obtenir au grand-maître une principauté en Allemagne, et à défaut, elle lui assura une pension viagère de 300 000 francs, et une indemnité de 600 000 francs comptant. Elle accorda à chaque chevalier de la langue française 700 francs de pension, et 1000 pour les sexagénaires; elle promit sa médiation, pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de l'ordre dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la Méditerranée, et de l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre; il fallait son audace pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite. Caffarelli-Dufalga, aussi spirituel que brave, en parcourant la place dont il admirait les fortifications, dit ce mot: Nous sommes bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la place pour nous en ouvrir les portes.

Bonaparte leva l'ancre le 1 er messidor (19 juin), après une relâche de dix jours. L'essentiel, maintenant, était de ne pas rencontrer les Anglais. Nelson, radoubé aux îles Saint-Pierre, était revenu le 13

1 When Mantua had surrendered after the battle of Rivoli (1797), Napoléon granted part of the garrison free departure. — * In Baden, 1799.

prairial (1 er juin) devant Toulon ; mais l'escadre française en était sortie depuis douze jours. Apprenant que les Français avaient paru vers Malte, il les suivait, disposé à les attaquer s'il parvenait à les joindre.

Sur toute l'escadre française, on était prêt au combat. La possibilité de rencontrer les Anglais était présente à tous les esprits et n'effrayait personne. Bonaparte avait réparti sur chaque vaisseau de ligne cinq cents hommes d'élite, qu'on habituait tous les jours à la manœuvre du canon, et à la tête desquels se trouvait un de ces généraux si bien habitués au - feu sous ses ordres. Il s'était fait un principe sur la tactique maritime, c'est que chaque vaisseau ne devait avoir qu'un but, celui d'en joindre un autre, de le combattre et de l'aborder. Des ordres étaient donnés en conséquence, et il comptait sur la bravoure des troupes d'élite placées à bord des vaisseaux. Ces précautions prises, il cinglait tranquillement vers l'Egypte. Cet homme qui, suivant d'absurdes détracteurs, craignait les hasards de la mer, s'abandonnait tranquillement à la fortune, au milieu des flottes anglaises, et avait eu l'audace de perdre quelques jours à Malte pour en faire la conquête. La gaieté régnait sur l'escadre; on ne savait pas exactement où l'on allait, mais le secret commençait à se répandre, et on attendait avec impatience la vue des rivages qu'on allait conquérir. Le soir, les savants, les officiers-généraux qui étaient à bord de V Orient, se reunissaient chez le général en chef, et là commençaient les ingénieuses et savantes discussions de l'Institut d'Egypte. 1 Un instant, l'escadre anglaise ne fut qu'à

1 Established by Napoléon after the pattern of the French Institute.

quelques lieues de l'immense convoi français, et de part et d'autre on l'ignora. Nelson, commençant à supposer que les Français s'étaient dirigés sur l'Egypte, fit voile pour Alexandrie et les y devança; mais ne les ayant pas trouvés, il vola vers les Dardanelles, pour tâcher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier, l'expédition française n'arriva en vue d'Alexandrie que le surlendemain, 13 messidor (1 er juillet). Il y avait un mois et demi à peu près qu'elle était sortie de Toulon.

Bonaparte envoya chercher aussitôt le consul français. Il apprit que les Anglais avaient paru l'avantveille, et les jugeant dans les parages voisins, il voulut tenter le débarquement à l'instant même. On ne pouvait pas entrer dans le port d'Alexandrie, car la place paraissait disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance, sur la plage voisine, à une anse dite du 1 Marabout. Le vent soufflait violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de la côte. C'était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe; les soldats demandaient à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre les embarcations à la mer, mais l'agitation des flots les exposait à chaque instant à se briser les unes contre les autres. Enfin, après de grands dangers, on toucha le rivage. A l'instant une voile parut à l'horizon; on crut que c'était une voile anglaise : " Fortune, s'écria Bonaparte, tu m? abandonnes! Quoi! pas seulement cinq jours!" La fortune ne l'abandonnait pas, car c'était une frégate

1 Viz., Vanse du (def. art. before Marabout as originally meaning, in Arabie, ' ascetic ': cf. Edgr. § 193, b ; Wh. § 42, c).

française qui rejoignait. 1 On eut beaucoup de peine à débarquer quatre ou cinq mille hommes, dans la soirée et dans la nuit. Bonaparte résolut de marcher sur-le-champ vers Alexandrie,* afin de surprendre la place et de ne pas donner aux Turcs le temps de faire des préparatifs de défense. On se mit tout de suite en marche. Il n'y avait pas un cheval de 8 débarqué; l'état-major, Bonaparte, et Caffarelli lui-même, malgré sa jambe de bois, 4 firent quatre à cinq lieues à pied dans les sables, et arrivèrent à la pointe du jour en vue d'Alexandrie.

Cette antique cité, 6 fille d'Alexandre, n'avait plus ses magnifiques édifices, ses innombrables demeures, sa grande population; elle était ruinée aux trois quarts. Les Turcs, les Égyptiens opulents, les négociants européens habitaient dans, la ville moderne, qui était la seule partie conservée. Quelques Arabes vivaient dans les décombres de la cité antique; une vieille muraille, flanquée de quelques tours, enfermait la nouvelle et l'ancienne ville, et tout autour régnaient les sables qui, en Egypte, s'avancent partout on la civilisation recule.

Les quatre mille Français, conduits par Bonaparte, y arrivèrent à la pointe du jour : ils ne rencontrèrent sur cette plage de sable qu'un petit nombre d'Arabes, qui, après quelques coups de fusil, s'enfoncèrent dans le désert. Bonaparte partagea ses soldats en trois co-

1 Supply V escadre française. — * Founded by Alexander the Great 332 b.c., and situated some fourteen miles west of the Canopic (western) mouth of the Nile. — * de, expletive: Edgr. § 198, note 2.— 4 He Lad lost his leg three years before, in the Rhine campaign. — * cité (from which Engl. city) more archaic than ville.

lonnes : Bon, avec la première, marcha à droite, vers la porte de Rosette; Kléber, avec la seconde, marcha au centre, vers la porte de la Colonne; 1 Menou, avec la troisième, s'avança à gauche, vers la porte des Catacombes. Les Arabes et les Turcs, excellents soldats derrière un mur, firent un feu bien nourri; mais les Français montèrent avec des échelles, et franchirent la vieille muraille. Kléber tomba le premier, frappé d'une balle au front. 51 On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu'à la ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue et devenir meurtrier; mais un capitaine turc servit d'intermédiaire pour négocier un accord. Bonaparte déclara qu'il ne venait point pour ravager le pays, ni l'enlever au Grand-Seigneur, 8 mais seulement pour le soustraire à la domination des Mamelouks, et venger les outrages que ceux-ci avaient faits à la France. Il promit que les autorités du pays seraient maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d'avoir lieu comme par le passé, que les propriétés seraient respectées. Moyennant ces conditions, la résistance cessa: les Français furent maîtres d'Alexandrie le jour même. Pendant ce temps, l'armée avait achevé de débarquer. Il s'agissait maintenant de mettre l'escadre à l'abri, soit dans le port, soit dans l'une des rades voisines, de créer à Alexandrie une administration conforme aux mœurs du pays, et d'arrêter un plan d'invasion pour s'emparer de l'Egypte. Pour le moment, les dangers de la mer et d'une rencontre avec les Anglais étaient passés; les plus grands obstacles étaient vaincus avec ce

1 la Colonne, * the pillar ' of Pompey (renowned pillar to the south of the walls of A.).— 8 Though not mortally.— 8 * Grand Signior ' = the Sultan.

bonheur qui semble toujours accompagner la jeunesse d'un grand homme.

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