III. Egypt.— First Steps of Napoléon
L'Egypte, sur laquelle Bonaparte venait d'aborder, est le pays le plus singulier, le mieux situé, et l'un des plus fertiles de la terre. Sa position est connue. Elle est placée parallèlement à la mer Bouge et à l'isthme de Suez. Elle est la maîtresse de cet isthme. C'est cette contrée qui, chez les anciens et dans le moyen-âge, pendant la prospérité des Vénitiens, 1 était l'intermédiaire du commerce de l'Inde. Telle est sa position entre l'Occident et l'Orient. Sa constitution physique et sa forme ne sont pas moins extraordinaires. Le Nil, l'un des grands fleuves du monde, prend sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, fait six cents lieues dans les déserts de l'Afrique, puis entre en Egypte, ou plutôt y tombe, en se précipitant des cataractes de Syène,* et parcourt encore deux cents lieues jusqu'à la mer. Ses bords constituent toute l'Egypte. C'est une vallée de deux cents lieues de longueur, sur cinq à six lieues de largeur. Des deux côtés elle est bordée par un océan de sables. Quelques chaînes de montagnes, basses, arides et déchirées, sillonnent tristement ces sables, et projettent à peine quelques ombres sur leur immensité. Les unes séparent le Nil de la mer Rouge, les autres le séparent du grand désert, dans lequel elles vont se perdre. Sur la rive gauche du Nile, à une
1 Le. From thé time of thé Crusades till the close of the 15th century. — * Syème, old name for Assouân (Eswân), town in Upper Egypt» ne&r the borders of Nubia.
certaine distance dans le désert, serpentent deux langues de terre cultivable, qui font exception aux sables, et se couvrent d'un peu de verdure. Ce sont les oasis, espèces d'îles végétales, au milieu de l'océan des sables. Il y en a deux, la grande et la petite. Un effort des hommes, en y jetant une branche du Nil, en ferait de fertiles provinces. Cinquante lieues avant d'arriver à la mer, le Nil se partage en deux branches, qui vont tomber, à soixante lieues l'une de l'autre, dans la Méditerranée, la première à Rosette, la seconde à Damiette. Le triangle formé par ces deux grandes branches et par la mer a soixante lieues à sa base et cinquante sur ses côtés; il s'appelle le Delta. 1 C'est la partie la plus fertile de l'Egypte, parce que c'est la plus arrosée, la plus coupée de canaux. Le pays tout entier se divise en trois parties, le Delta ou basse Egypte, qu'on appelle Bahireh; la moyenne Egypte, qu'on appelle Ouestanieh; la haute Egypte, qu'on appelle le Saïd.
Les vents étésiens, 9 soufflant d'une manière constante du nord au sud, pendant les mois de mai, juin et juillet, entraînent tous les nuages formés à l'embouchure du Nil, n'en laissent pas séjourner un seul sur cette contrée toujours sereine, et les portent vers les monts d'Abyssinie. Là, ces nuages s'agglomèrent, se précipitent en pluie pendant les mois de juillet, août et septembre, et produisent le phénomène célèbre des inondations du Nil. Ainsi, cette terre reçoit, par les débordements du fleuve, les eaux qu'elle ne reçoit pas du ciel. Il n'y pleut jamais; 8 et les marécages du
'From its form, resembling a Greek delta (J=D). — s ' etesian ' (f rom Greek etêsios, ' annual ') = periodical. — 8 True only of the summer rnonths.
Delta, qui seraient pestilentiels sous le ciel de l'Europe, ne produisent pas en Egypte une seule fièvre. Le Nil, après son inondation, laisse un limon fertile, qui est la seule terre cultivable sur ses bords, et qui produit ces abondantes moissons consacrées autrefois à nourrir Rome. Plus l'inondation s'est étendue, plus il y a de terre cultivable. Les propriétaires de cette terre, nivelée tous les ans par les eaux, se la partagent tous les ans par l'arpentage. Aussi l'arpentage est-il un grand art en Egypte. Des canaux pourraient étendre l'inondation et auraient l'avantage de diminuer la rapidité des eaux, de les faire séjourner plus longtemps, et d'étendre la fertilité aux dépens du désert. Nulle part le travail de l'homme ne pourrait avoir de plus salutaires effets, nulle part la civilisation ne serait çlus sôdliàitable. Le Nil et le désert se disputent l'Egypte, et c'est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le désert, et de le faire reculer. On croit que l'Egypte nourrissait autrefois vingt millions d'habitants, 1 sans compter les Romains. Elle était à peine capable d'en nourrir trois millions, quand les Français y entrèrent.
L'inondation finit à peu près en septembre. Alors commencent les travaux des champs. Pendant les mois d'octobre, novembre, décembre, janvier, février, la campagne d'Egypte présente un aspect ravissant de fertilité et de fraîcheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons, émaillée de fleurs, traversée par d'immenses troupeaux. En mars, les chaleurs commencent; la terre se gerce si profondément qu'il est
1 Erroneous. The estimate of the ancients was not so high. The présent population is nearly six millions.
quelquefois dangereux de la traverser à cheval. Les travaux des champs sont alors finis. Les Égyptiens ont recueilli toutes les richesses de Tannée. Outre les blés, l'Egypte produit le meilleur riz, les plus beaux légumes, le sucre, l'indigo, le séné, la casse, le nafron, le lin, le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui manque des huiles, mais elle les trouve vis-à-vis en Grèce; il lui manque le tabac et le café, mais elle les trouve à ses côtés, dans la Syrie et l'Arabie. Elle est aussi privée de bois, car la grande végétation ne peut pas pouèser sur ce limon annuel que le Nil dépose sur un fond de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les seuls arbres de l'Egypte. L'Egypte nourrit d'immenses troupeaux. Les volailles de toute espèce y fourmillent. Elle a ces admirables chevaux, si célèbres dans le monde par leur beauté, leur vivacité, leur familiarité avec leurs maîtres, et cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont le pied enfonce sans fatigue dans les sables mouvants, et qui est comme un navire vivant pour traverser la mer des sables.
Tous les ans arrivent au Caire ' d'innombrables caravanes, qui abordent comme des flottes des deux côtés du désert. Les unes viennent de la Syrie et de l'Arabie, les autres de l'Afrique et des côtés de Barbarie. Elles apportent tout ce qui est propre au paya du soleil, l'or, l'ivoire, les plumes, les châles inimitables, les parfums, les gommes, les aromates de toute
1 Le Caire (le : Edgr. § 193, b ; Wh. § 42, &), the real Arabie name being Masr-el-kahvra, " Masr-the-triumphant."
espèce, le café, le tabac, les bois et les esclaves. Le Caire devient un entrepôt magnifique des plus belles productions du globe, de celles que le génie si puissant des Occidentaux ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil qui les donne, et dont leur goût délicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de PInde est-il le seul dont les progrès des peuples n'amèneront jamais là fin. Il ne serait donc pas nécessaire de faire de l'Egypte un poste militaire, pour aller détruire violemment le commerce des Anglais. Il suffirait d'y établir un entrepôt, avec la sûreté, les lois et les commodités européennes, pour y attirer les richesses du monde.
La population qui occupe l'Egypte est, comme les ruines des cités qui la couvrent, un amas des débris de plusieurs peuples. Des Cophtes, 1 anciens habitants de l'Egypte, des Arabes conquérants de l'Egypte a sur les Cophtes, des Turcs, conquérants sur les Arabes, 8 telles sont les races dont les débris pullulent misérablement sur une terre dont ils sont indignes. Les Cophtes, quand les Français y entrèrent, étaient deux cent mille au plus. Méprisés, pauvres, abrutis, ils s'étaient voués, comme toutes les classes proscrites, aux plus ignobles métiers. Les Arabes formaient la masse presque entière de la population; ils descendaient des compagnons de Mahomet. Leur condition était infiniment variée : quelques-uns, de haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu'à Mahomet
1 The Kopts, who are Christians, take their origin from the ancient Egyptians, and speak a dialect akin to the Egyptian. — a Since the 7th century.— 3 The Turkish Sultan Selim I. conquered Egypt in 1518, and the country was afterwards ruled by Turkish Pashas or ' Govemors.'
lui-même, grands propriétaires, ayant quelques traces du savoir arabe, réunissant à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature, étaient, sous le titre de cheiks, 1 les véritables grands de l'Egypte. Dans les divans, 8 ils représentaient le pays, quand ses tyrans voulaient s'adresser à lui; dans les mosquées,* ils composaient des espèces d'universités, où ils enseignaient la religion, la morale du Coran, un peu de philosophie, et de jurisprudence. La grande mosquée de Jemil-Azhar était le premier corps savant et religieux de l'Orient. Après ces grands, venaient les moindres propriétaires, composant la seconde et la plus nombreuse classe des Arabes; puis les prolétaires, qui étaient tombés dans la situation de véritables ilotes. 4 Ces derniers étaient des paysans à gage, cultivant la terre sous le nom de fellahs/ et vivant dans la misère et l'abjection. Il y avait une quatrième classe d'Arabes, c'étaient les Bédouins 8 ou Arabes errants: ceux-là n'avaient pas voulu s'attacher à la terre; c'étaient les fils du désert. Montés sur des chevaux ou des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux, ils erraient, cherchant des pâturages dans quelques oasis, ou venant annuellement ensemencer les lisières de terre cultivable, placées sur le bord de l'Egypte. t Leur métier était d'escorter les caravanes ou de prêter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi, ils pillaient souvent les marchands qu'ils escortaient où
1 dieikê (pron. clièk), * sheiks,' literally " old men, chiefs." — a 'divan/ Turkish Council of State. — 8 'inosque,' Mohammedan church. — 4 Uote = liehte, ' helot ' (Spartan slave, slave generally). — * fellah, literally 'plower.'— • 'Bédouin,' literally " rural " = dweller of the désert.
auxquels ils prêtaient leurs chameaux. Quelquefois même, violant l'hospitalité, qu'on leur accordait sur la lisière des terres cultivables, ils se précipitaient sur cette vallée du Nil, qui, large seulement de cinq lieu es, est si facile à pénétrer; ils pillaient les villages, et, remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin dans le fond du désert. La négligence turque laissait leurs ravages presque toujours impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du désert qu'elle ne savait lutter contre ses sables. Ces Arabes errants, divisés en tribus sur les deux côtés de la vallée, étaient au nombre de cent ou cent vingt mille, et fournissaient vingt ou vingt-cinq mille cavaliers, braves, mais bons pour harceler l'ennemi, jamais pour le combattre.
La troisième race enfin était celle des Turcs; mais elle était aussi peu nombreuse que les Cophtes, c'està-dire qu'elle s'élevait à deux cent mille individus au plus. Elle se partageait en Turcs et Mamelouks. 1 Les Turcs, venus depuis la dernière conquête des sultans de Constantinople, étaient presque tous inscrits sur la liste des janissaires; 8 mais on sait qu'ils ne se font ordinairement inscrire sur ces listes que pour avoir les privilèges des janissaires, et qu'un très petit nombre sont réellement au service. Il n'y en avait que peu d'entre eux dans la milice du pacha. Ce pacha, envoyé de Constantinople, représentait le sultan en Egypte; mais à peine escorté de quelques janissaires, il avait vu s'évanouir son autorité par les
<kM k \i . ^
1 The Mamelukes (" slaves ") were Circassians brouglit into Egypt (ever since the 13th century) to be trained as soldiers. — 2 Janizary (lit. "new soldier"), soldier of a privileged class, originally only Circassian slaves.
précautions même que le sultan Sélim ' avait prises autrefois pour la conserver. Ce sultan, jugeant que, par son éloignement, l'Egypte pourrait échapper à la domination de Constantinople, qu'un pacha ambitieux et habile pourrait s'y créer un empire indépendant, avait imaginé un contre-poids, en instituant la milice des Mamelouks. Mais, comme on ne peut pas vaincre les conditions physiques qui rendent un pays dépendant ou indépendant .d'un autre, au lieu du pacha c'étaient les Mamelouks qui s'étaient rendus indépendants de Constantinople et maîtres de l'Egypte. Les Mamelouks étaient des esclaves achetés en Circassie. Choisis parmi les plus beaux enfants du Caucase, transportés jeunes en Egypte, élevés dans l'ignorance de leur origine, dans le goût et la pratique des armes, ils devenaient les plus braves et les plus agiles cavaliers de la terre. Ils tenaient à honneur d'être sans origine, d'avoir été achetés cher, et d'être beaux et vaillants. Ils avaient vingt-quatre beys, qui étaient leurs propriétaires et leurs chefs. Ces beys avaient chacun cinq ou six cents Mamelouks. C'était un troupeau qu'ils avaient soin d'alimenter, et qu'ils transmettaient quelquefois à leur fils, et plus souvent à leur Mamelouk favori, qui devenait bey à son tour. Chaque Mamelouk était servi par deux fellahs. La milice entière se composait de douze mille cavaliers à peu près, servis par vingt-quatre mille ilotes. Ils étaient les véritables maîtres et tyrans du pays. Ils vivaient ou du produit des terres appartenant aux beys, ou du revenu des impôts établis sous toutes les formes.
1 Cf. p. 27, note 3.
Deux beys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l'Egypte. L'un, Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant; l'autre, Mourad-Bey, intrépide, vaillant et plein d'ardeur. Ils étaient convenus d'une espèce de partage d'autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles, et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des combats; il y excellait, et il avait l'affection des Mamelouks, tous dévoués à sa personne.
Bonaparte, qui au génie du capitaine savait unir le tact et l'adresse du fondateur, et qui avait d'ailleurs administré assez de pays conquis pour s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il avait à suivre en Egypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à ses véritables maîtres, c'est-àdire aux Mamelouks. C'était cette classe qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils n'avaient cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. Quant aux habitants, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks, en caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie, comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l'antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se l'attacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propriétés et les personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la con-
32 EXPÉDITION DE BÔHAPAÏtTE .Etf EGYPTE.
quête comme donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer une surprise des plus avantageuses à l'armée française, et si, en outre, on respectait les femmes et le prophète, la conquête des cœurs était aussi assurée que celle du sol.
Bonaparte se conduisit d'après ces errements * aussi justes que profonds. Doué d'une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre le style solennel et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays. Il écrivit au pacha: "La république française s'est décidée à envoyer une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys d'Egypte, ainsi qu'elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle contre les beys de Tunis et d'Alger. 8 Toi, qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour rien faire contre le Coran ni le sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que le sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys." S'adressant aux Égyptiens, Bonaparte leur adressait ces paroles: " Peuples d'Egypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion. Ne le croyez pas; répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mamelouks, Dieu, son prophète et le Coran." Parlant de la tyrannie des Mamelouks, il disait: "Ya-t-il une
1 se conduisit d 'après ces errements, l followed this course.' — 2 Alger, l Algiers/ then = Algérie, ' Algeria.'
belle terre ? elle appartient aux Mamelouks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison ? cela appartient aux Mamelouks. Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des Mamelouks finît." Parlant des sentiments des Français, il ajoutait: "Nous aussi nous sommes de vrais musulmans. 1 N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans? 8 Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les Mamelouks et combattront contre nous! Il n'y aura pas d'espérance pour eux, ils périront."
Bonaparte dit à ses soldats : "Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort."
" Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans; leur premier article de foi est celui-ci:
1 ' Mussulmans,' " true believers," folio wers of Mohammed. — a In capturing Malta, Napoléon found 600 galley-slaves, wliom he brought with him back to their native land, Egypt, to lierald his f riendliness to tlie Turks.
Il n'y a pas d'autre Dieu, que Dieu, et Mahomet est son prophète. Ne les contredisez pas; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. Ayez des égards pour leurs muphtis et leurs imams/ comme vous en avez eu pour les rabbins*et pour les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le Coran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus- Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes autrement que nous. Souvenez-vous que, dans tous les pays, celui qui viole est un lâche."
"La première ville que nous rencontrerons a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter l'émulation des Français."
IV. March upon Cairo.— Battle of the Pyramids.— Administration (1798).
Sur-le-champ, Bonaparte fit ses dispositions pour établir l'autorité française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s'emparer du Caire, capitale de toute TÉgypte. On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l'inondation, et employer le temps qu'elle durerait, à faire son établissement. Il ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les exercices religieux continuassent, que la justice fût
1 Mufti, expounder of Mohamuiedan law; Imam, 'priest.'
rendue comme avant par les cadis. Il voulut succéder seulement aux droits des Mamelouks, et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés, fl fit former un divan, ou conseil municipal, composé des cheiks et des notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes les mesures que l'autorité française aurait à prendre. Il laissa trois mille hommes en garnison à Alexandrie, et en donna le commandement à Kléber, que sa blessure devait pour un mois ou deux, condamner à l'inaction. Il donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à Pabri. C'était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d'Alexandrie. Une commission de marins fut chargée de sonder le port, et de faire un rapport. En attendant, la flotte fut mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de faire promptement décider la question, et de se rendre à Oorfou, s'il était reconnu que les vaisseaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.
Après avoir vaqué à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en marche. Une flottille considérable, chargée de vivres, d'artillerie, de munitions et de bagages, dut longer la côte jusqu'à l'embouchure de Eosette, entrer dans le Nil, et le remonter en même temps que l'armée française. Il se mit ensuite en marche avec le gros de l'armée, qui, privée des deux garnisons laissées à Malte et Alexandrie, était forte de x trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de se rendre à la hauteur ' de Bamanieh, sur les bords du Nil. Là il se proposait de la joindre
1 de : Edgr. § 211, c ; Wh. § 61, c— ■ à la hauteur de, ( as high up as to/ ' up to.'
et de remonter le Nil parallèlement avec elle, afin de sortir du Delta et d'arriver dans la moyenne Egypte ou Bahireh. Pour aller d'Alexandrie à Kamanieh, il y avait deux routes; Tune à travers les pays habités, le long de la mer et du Nil; l'autre plus courte et à vol d'oiseau, mais à travers le désert de Damanhour. Bonaparte n'hésita pas et prit la plus courte. Il lui importait d'arriver promptement au Caire. On s'ébranla le 18 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans cette plaine sans bornes, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel brûlant sur la tête, point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres vivants que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière des dunes de sables pour égorger les traînards, ils furent remplis de tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans une contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient assez riches pour acheter chacun un champ de six arpents. 1 Mais quand ils virent ce désert, le mécontentement s'en mêla, et alla même jusqu'au désespoir. Ils trouvaient tous les puits, qui de distance en distance jalonnent la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y restaitil quelques gouttes d'une eau saumâtre, et très insuffisante pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu'ils trouveraient à Damanhour des soulage-
1 Promise given by Napoléon.
ments; ils n'y rencontrèrent que de misérables huttes, et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seulement des lentilles en assez grande abondance, et un peu d'eau. Il fallut s'enfoncer de nouveau dans le désert. Bonaparte vit les braves Lannes et Murât eux-mêmes saisir leur chapeau, le jeter sur le sable, le fouler aux pieds. Cependant il imposait à tous; sa ^présence commandait le silence, et faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne voulaient pas lui imputer leurs maux ; ils s'en prenaient ' à ceux qui trouvaient un grand plaisir à observer le pays. Voyant les savants s'arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c'était pour eux qu'on était venu, et s'en vengeaient par des bons mots a leur façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un érudit, passait à leurs yeux pour l'homme qui avait trompé le général, et qui l'avait entraîné dans ce pays lointain. Comme il avait perdu une jambe sur le Ehin, ils disaient : il se moque de ça, lui, il a un pied en France ! Cependant, après de cruelles souffrances, supportées d'abord avec humeur, puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue du Nile et de cette eau si désirée, les soldats s'y précipitèrent, et, en se baignant dans ses ' flots, oublièrent toutes leurs fatigues. La division Desaix vit galoper devant elle deux ou troia centaines de Mamelouks, qu'elle dispersa avec quelques volées de mitraille. C'étaient les premiers qu'on eût vus. Ils annonçaient la prochaine rencontre de
1 s'en prendre à, * corae back upon, lay the blâme on, blâme • : Edgr. § 250^ e; Wb. § 85, b.
l'armée ennemie. Le brave Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces autour du Caire. En attendant leur réunion, il voltigeait avec un millier de chevaux autour de notre armée, afin d'observer sa marche.
L'armée attendit à Ramanieh l'arrivée de la flottille; elle se reposa jusqu'au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour Chébreïss. Mourad- Bey nous y attendait avec ses Mamelouks. La flottille, qui était partie la première, et qui avait devancé l'armée, se trouva engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi, et du rivage :1 joignait son feu à celui de ses djermes (vaisseaux légers égyptiens). On prit deux chaloupes canonnières à l'ennemi, et on le repoussa. L'armée arriva dans cet instant; elle se composait de cinq divisions. Elle n'avait pas encore combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer l'immobilité du fantassin, sa longue baïonnette, et des masses faisant front de tous côtés. Bonaparte forma ses cinq divisions en cinq carrés, au milieu desquels on plaça les bagages et l'état-major. L'artillerie était aux angles. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres. Mourad-Bey lança sur ces citadelles vivantes mille ou douze cents cavaliers intrépides, qui, se précipitant u grands cris et de tout le galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets, puis tirant leurs redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. Mourad, après
avoir perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, se retira pour gagner le sommet du Delta, et aller nous attendre à la hauteur du Caire, à la tête de toutes ses forces.
Ce combat suffît pour familiariser l'armée avec ce nouveau genre d'ennemis, et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait employer avec eux. On s'achemina sur le Caire. La flottille se tenait sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les jours suivants. Les soldats eurent de nouvelles souffrances à essuyer, mais ils longeaient le Nil, et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. " Ces soldats, déjà un peu dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de gloire, je les trouvais, dit Bonaparte, toujours admirables au feu." Pendant les marches, l'humeur revenait souvent, et après l'humeur les plaisanteries. Les savants commençaient à inspirer beaucoup de respect par le courage qu'on leur voyait déployer: Monge et Berthollet, sur la flottille, avaient montré à Chebreïss un courage héroïque. Les soldats, tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des merveilles de l'Orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que ce ' serait, comme à Damanhour, une réunion de huttes. Ils disaient encore qu'on avait trompé ce pauvre général, qu'il s'était laissé déporter comme un bon enfant, lui et ses compagnons de gloire. Le soir, quand on s'était reposé, les soldats, qui avaient lu ou entendu débiter les con-
1 ce, 'if (the city) : Edgr. § 263.
nant d'enthousiasme; il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les pyramides: Songez, s'écria-t-il, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. On s'avança d'un pas rapide. On voyait, en s'approchant, s'élever les minarets du Caire, on voyait fourmiller la multitude qui gardait Embabeh, on voyait étinceler les armes de ces dix mille cavaliers, brillants d'or et d'acier, et formant une ligne immense. Bonaparte fit aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreïss, était partagée en cinq divisions. Les divisions Desaix et Keynier formaient la droite, vers le désert; la division Dugua formait le centre; les divisions Menou et Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte, qui, depuis le combat de Chébreïss, avait jugé le terrain et l'ennemi, fit ses dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré; chaque carré était sur six rangs. 1 Derrière étaient les compagnies de grenadiers en pelotons, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était aux angles; les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient mouvants. Quand ils étaient en marche, deux côtés marchaient sur le flanc. Quand ils étaient chargés, ils devaient s'arrêter pour faire front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever une position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des colonnes d'attaque, et les autres devaient rester en arrière, formant toujours le carré, mais sur trois hommes de profondeur seulement, et prêts à recueillir les colonnes d'attaque. Telles étaient les dispositions ordonnées par Bonaparte. 11
1 1,e. eacjj side of the square (open withi») was six files deep.
EXPEDITION Dfi BOtfÀPAttîJË EK EGYPTE. 43
craignait que ses impétueux soldats d'Italie, habitués de marcher au pas de marche, eussent de la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des murailles. H avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtout de ne pas se hâter de tirer, d'attendre froidement l'ennemi, et de ne faire feu qu'à bout portant. 1
On s'avança presque à la portée du canon. Bonaparte, qui était dans le carré du centre, formé par la division Dugua, s'assura, avec une lunette, de l'état du camp d'Embabeh. Il vit que l'artillerie du camp, n'étant pas sur affût de campagne, ne pourrait pas se porter dans la plaine, et que l'ennemi ne sortirait pas des retranchements. C'est sur cette prévision qu'il basa ses mouvements. Il résolut d'appuyer * avec ses divisions sur la droite, c'est-à-dire sur le corps des Mamelouks, en circulant hors de la portée du canon d'Embabeh. Son intention était de séparer les Mamelouks du camp retranché, de les envelopper, de les pousser dans le Nil, et de n'attaquer Embabeh qu'après s'être défait d'eux. Il ne devait pas lui être difficile de venir à bout de la multitude qui fourmillait dans ce camp, après avoir détruit les Mamelouks.
Sur-le-champ il donna le signal. Desaix, qui formait l'extrême droite, se mit le premier en marche. Après lui venait le carré de Keynier, puis celui de Dugua, où était Bonaparte. Les deux autres circulaient autour d'Embabeh, hors de la portée du canon. Mourad-Bey, qui, quoique sans instruction, était doué d'un grand caractère et d'un coup d'œil pénétrant,
1 bout portant ['the end (bout) of the weapon reaching the enemy'], 'close.' — * appuyer ('lean, bear upon'), liere 'advance.'
devina sur-le-champ l'intention de son adversaire, et résolut de charger pendant ce mouvement décisif. Il laissa deux mille Mamelouks pour appuyer Embabeh, puis se précipita avec le reste sur les deux carrés de droite. Celui de Desaix, engagé dans des palmiers, n'était pas encore formé, lorsque les premiers cavaliers l'abordèrent. Mais il se forma sur-le-champ, et fut prêt à recevoir la charge. C'est une masse énorme que l celle de huit mille cavaliers galopant à la fois dans une plaine. Ils se précipitèrent avec une impér tuosité extraordinaire sur la division Desaix. Nos braves soldats, devenus aussi froids qu'ils avaient été fougueux jadis, les attendirent avec calme, et les reçurent, à bout portant, avec un feu terrible de mousqueterie et de mitraille. Arrêtés par le feu, ces innombrables cavaliers flottaient le long des rangs, et galopaient autour de la citadelle enflammée. 8 Quelques-uns des plus braves se précipitèrent sur les baïonnettes, puis, retournant leurs chevaux et les renversant sur nos fantassins, parvinrent à faire brèche, et trente ou quarante vinrent expirer aux pieds de Desaix, aux centre même du carré. La masse, tournant bride, se rejeta du carré de Desaix sur celui de Reynier qui venait après. Accueillie par le même feu, elle revint vers le point d'où elle était partie; mais elle trouva sur ses derrières la division Dugua, que Bonaparte avait portée vers le Nil, et fut jetée dans une déroute complète. Alors la fuite se fit en désordre. Une partie des fuyards s'échappa vers notre droite, du côté des Pyramides; une autre, passant sous le feu de Dugua, alla se jeter dans Embabeh, où
1 que, expletive : Edgr. § 360; Wh. § 147, &.— » I.e. the square.
elle porta la confusion. Dès cet instant le trouble commença à se mettre dans le camp retranché. Bonaparte, s'en apercevant, ordonna à ses deux divisions de gauche de s'approcher d'Embabeh pour s'en emparer. Bon et Menou s'avancèrent sous le feu des retranchements, et, arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque, tandis que les autres restèrent en carré, figurant toujours de véritables citadelles. Mais au même instant, les Mamelouks, tant ceux que Mourad avait laissés à Embabeh, que ceux qui s'y étaient réfugiés, voulurent nous prévenir. Ils fondirent sur nos colonnes d'attaque, tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci, s'arrêtant sur-le-champ et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité, les reçurent avec fermeté, et en abattirent un grand nombre. Les uns se rejetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres, fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre droite, furent fusillés ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les Égyptiens sont excellents nageurs, le plus grand nombre d'entre eux parvint à se sauver. La journée * était finie. Les Arabes, qui étaient près des Pyramides et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans le désert. Mourad, avec les débris de la cavalerie, et le visage tout sanglant, se retira vers la haute Egypte. Ibrahim, qui de l'autre rive contemplait ce désastre, s'enfonça
1 journée, ' day, (day's work =) battle.'
vers Belbeïs, pour se retirer en Syrie. Les Mamelouks mirent aussitôt le feu aux d jermes qui portaient leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant toute la nuit des flammes dévorer un riche butin.
La bataille nous avait à peine coûté une centaine de morts ou blessés; car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés, la perte est nulle pour des carrés victorieux. Les Mamelouks avaient perdu leurs meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient dispersées, et la possession du Caire nous était assurée. Cette capitale était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent mille habitants, et elle est remplie d'une populace féroce et abrutie, qui se livrait à tous les excès, et voulait profiter du tumulte pour piller les riches palais des beys. Malheureusement la flottille française n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques négociants français qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par les cheiks, pour convenir de l'occupation de la ville. Il se procura quelques d jermes pour envoyer un détachement qui rétablît la tranquillité, et mît les personnes et les propriétés à l'abri des fureurs de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre possession du palais de Mourad-Bey.
A peine fut-il établi au Caire, qu'il se hâta d'employer la politique qu'il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les principaux cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit
complètement à les gagner par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes, empreintes d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des cheiks de la mosquée de Jemil-Azhar 1 une déclaration en faveur des Français. C'était comme un bref du pape * chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands oheiks firent la déclaration désirée, et en* gagèrent Ijbs Égyptiens à se soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyrannie des Mamelouks. Bonaparte établit au Caire un divan, comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux cheiks et des plus notables habitants. Il fut convenu que, dans toutes les provinces, il en serait établi de pareils, et que ces divans particuliers enverraient des députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national.
Bonaparte résolut de laisser exercer la justice par les cadis. 3 Dans son projet de succéder aux droits des Mamelouks, il saisit leurs propriétés, et fit continuer au profit de l'armée française la perception des droits précédemment établis. Pour cela, il fallait avoir les Cophtes à sa disposition. 4 Il ne négligea rien pour se les attacher, en leur faisant espérer une amélioration dans leur sort. Il fit partir des généraux avec des détachements, pour redescendre le Nil, et aller achever l'occupation du Delta, qu'on n'avait fait que traverser. 11 en envoya vers le Nil supérieur, pour prendre possession de l'Egypte moyenne. De-
1 Cf. p. 28.—* bref du pape, 'papal warrant.* — 8 'cadis/ Turkish judges. — 4 The tax-collectors were usually Copts.
saix fut placé avec sa division à l'entrée de la haute Egypte, dont il devait faire la conquête sur Mourad- Bey, dès que les eaux du Nil baisseraient avec Tau^ tomne. Chacun des généraux, muni d'instructions détaillées, devait répéter dans tout le pays ce (jui avait été fait à Alexandrie et au Caire. Ils devaient s'entourer des cheiks, capter les Cophtes, et établir la perception des impôts pour fournir aux besoins de l'armée.
Bonaparte s'occupa ensuite du bien-être et de la santé des soldats. L'Egypte commençait à leur plaire: ils y trouvaient le repos, l'abondance, un climat sain et pur. Ils s'habituaient aux mœurs singulières du pays, et en faisaient un sujet continuel de plaisanteries. Mais, devinant l'intention du générfd. avec leur sagacité accoutumée, ils jouaient fauêpi le respect pour le prophète, et riaient avec lui du rôle que la politique les obligeait à jouer. Bonaparte fit construire des fours pour qu'ils eussent du pain. Il les logea dans les bonnes habitations des Mamelouks, et leur recommanda surtout de respecter les femmes. Ils avaient trouvé en Egypte des ânes superbes et en grand nombre. C'était un grand plaisir pour eux de se faire porter dans les environs, et de galoper sur ces animaux à travers les campagnes. Leur vivacité causa quelques accidents aux graves habitants du Caire. Il fallut défendre de traverser les rues trop vite. La cavalerie était montée sur les plus beaux chevaux du monde, c'est-à-dire sur les chevaux arabes enlevés aux Mamelouks.
Bonaparte s'occupa aussi de maintenir les relations avec les contrées voisines, afin de conserver et de s'approprier le riche commerce de l'Egypte. Il nomma
EXPÉDITIOX DE BOXAPARTE EN EGYPTE. 49
lai-même l'émir-haggi. 1 C'est un officier choisi annuellement au Caire pour protéger la grande caravane de la Mecque. 8 Il écrivit à tous les consuls français sur la côte de Barbarie, pour avertir les beys que rémir-haggi était nommé, et que les caravanes pouvaient partir. Il fit écrire par les cheiks au shérif • de la Mecque que les pèlerins seraient protégés, et que les caravanes trouveraient sûreté et protection. Le pacha du Caire avait suivi Ibrahim-Bey à Belbeïs. Bonaparte lui écrivit, ainsi qu'aux divers pachas de Saint-Jean-d'Acre et de Damas, pour les assurer des bonnes dispositions des Français envers la Sublime Porte. Ces dernières précautions étaient malheureusement inutiles; et les officiers de la Porté se persuadaient difficilement que les Français, qui venaient envahir une des plus riches provinces de leur souverain, fussent réellement ses amis.
Les Arabes étaient frappés du caractère du jeune conquérant. Ils ne comprenaient pas qu'un mortel qui lançait la foudre fût aussi clément. Ils l'appelaient le digne enfant du prophète, le favori du grand Allah; ils avaient chanté dans la grande mosquée la litanie 4 suivante :
*' Le grand Allah n'est plus irrité contre nous! H a oublié nos fautes, assez punies par la longue oppression des Mamelouks ! Chantons les miséricordes du grand Allah!
1 émir, * émir' (literally " commander"); haggi (pion, as in Engl.), 'hadji' ("pilgrim" to Mecca). — * Mecca in Arabia, the birth-place of Mohammed, and the holy city of Islam, is yearly visited by pilgrims from the whole Mohammedan world. 8 ' Shérif,' Mohammedan high priest. — 4 Ordinarily pi. litanies, ' litany, solemn supplications ' (litanie, usually • list of complaints, endless complaint ').
" Quel est celui qui a sauvé des dangers de la mer et de la fureur de ses ennemis le favori de la victoire ? Quel est celui qui a conduit sains et saufs sur les rives du Nil les braves de l'Occident?
" C'est le grand Allah, le grand Allah, qui n'est plus irrité contre nous.' Chantons les miséricordes du grand Allah !
"Les beys mamelouks avaient mis leur confiance dans leurs chevaux; les beys mamelouks avaient rangé leur infanterie en bataille.
' " Mais le favori de la victoire, à la tête des braves de l'Occident, a détruit l'infanterie et les chevaux des Mamelouks.
" De même que les vapeurs qui s'élèvent le matin du Nil sont dissipées par les rayons du soleil, de même l'armée des Mamelouks a été dissipée par les braves de l'Occident, parce que le grand Allah est actuellement irrité contre les Mamelouks, parce que les braves de l'Occident sont la prunelle droite du grand Allah ! "
Bonaparte voulut, pour entrer davantage dans les mœurs des Arabes, prendre part à leurs fêtes. Il assista à celle du Nil, qui est une des plus grandes d'Egypte. Ce fleuve est le bienfaiteur de la contrée; aussi est-il en grande vénération chez les habitants, et il est l'objet d'une espèce de culte. Pendant l'inondation, il s'introduit au Caire par un grand canal; une digue lui interdit l'entrée de ce canal, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une certaine hauteur; alors on la coupe, et le jour destiné à cette opération est un jour de réjouissance. Bonaparte fit illuminer la ville, et la journée s'acheva dans des festins. La fête du prophète ne fut pas célébrée avec moins de pompe; Bo-
naparte se rendit à la grande mosquée, s'assit sur des coussins, les jambes croisées comme les cheiks, d^t avec eux les litanies du prophète, en balançant le haut de son corps et agitant sa tête. Il édifia tout le saint collège par sa piété. Il assista ensuite au repas donné par le grand cheik, élu dans la journée.
C'est par tous ces moyens que le jeune général, aussi profond politique que grand capitaine, parvenait à s'attacher l'esprit du pays. Tandis qu'il en flattait momentanément les préjugés, il travaillait à y répandre un jour la science, par la création du célèbre Institut d'Egypte. Il réunit les savants et les artistes qu'il avait amenés, et, les associant à quelques-uns de ses officiers les plus instruits, il en composa cet Institut, auquel il consacra des revenus et l'un des plus vastes palais du Caire. Les uns devaient s'occuper à faire une description exacte du pays, et en dresser la carte la plus détaillée; les autres devaient en étudier les ruines, et fournir de nouvelles lumières à l'histoire; les autres devaient en étudier les productions, faire des observations utiles à la physique, à l'astronomie, à l'histoire naturelle; les autres enfin devaient s'occuper à rechercher les améliorations qu'on pourrait apporter à l'existence des habitants, par des machines, des canaux, des travaux sur le Nil, des procédés adaptés à ce sol si singulier et si différent de l'Europe. Si la fortune devait nous enlever un jour cette belle contrée, du moins elle ne pouvait nous enlever les conquêtes que la science allait y faire; un monument se préparait * qui devait honorer le génie et la con-
1 Referrîng to Fomier's important work, ' Description de l'Egypte.'
stance de nos savants, autant que l'expédition honorait l'héroïsme de nos soldats.