‹ Expédition de Bonaparte en ÉgypteChapitre 6 sur 12 · V. Naval Defeat at Aboukir · texte numérisé non relu

V. Naval Defeat at Aboukir

La conquête des provinces delà basse et de la moyenne Egypte s'était faite sans peine, et n'avait coûté que quelques escarmouches avec les Arabes. Il avait suffi d'une marche forcée sur Belbeïs pour rejeter Ibrahim-Bey en Syrie. Desaix attendait l'automne pour enlever la haute Egypte à Mourad-Bey, qui s'y était retiré avec les débris de son armée.

Mais, pendant ce temps, la fortune venait d'infliger à Bonaparte le plus redoutable de tous les revers. En quittant Alexandrie, il avait fortement recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre & l'abri des Anglais, soit en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la dirigeant sur Corfou, mais surtout de ne pas rester dans la rade d' Aboukir, 1 car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile que de le recevoir à l'ancre. Brueys s'était décidé à partir pour Corfou. Mais étant fort attaché au général Bonaparte, il n'avait pas voulu mettre à la voile sans avoir des nouvelles de son entrée au Caire et de son établissement en Egypte. Le temps qu'il employa, soit à faire sonder les passes d'Alexandrie,* soit à entendre des nouvelles du Caire, le perdit, et amena un des plus funestes événements de la révolution, et l'un de ceux qui, à cette époque, ont le plus influé sur les destinées du monde.

1 Bay between Alexandria and the western mouth of the Nile.— a The admirai in sounding the entrance to Alexandria found that it could not be passed by his largest ships.

L'amiral Brueys s'était embossé * dans la rade d'Aboukir. Cette rade est un demi-cercle très régulier. Nos treize vaisseaux formaient une ligne demi-circulaire, parallèle au rivage. L'amiral, pour assurer sa ligne d'embossage, l'avait appuyée d'un côté vers une petite île, nommé l'îlot d'Aboukir. Il ne supposait pas qu'un vaisseau pût passer entre cet îlot et sa ligne pour la prendre par derrière; et, dans cette croyance, il s'était contenté d'y placer une batterie de douze, 2 seulement pour empêcher l'ennemi d'y débarquer. Il se croyait tellement inattaquable de ce côté qu'il y avait placé ses plus mauvais vaisseaux. Il craignait davantage pour l'autre extrémité de ce demi-cercle. De ce côté, il croyait possible que l'ennemi passât entre le rivage et sa ligne d'embos sage; aussi y avaitil mis ses vaisseaux les plus forts et les mieux commandés. De plus, il était rassuré par une circonstance importante, c'est que, cette ligne étant au midi, et le vent venant du nord, l'ennemi qui voudrait attaquer par ce côté aurait le vent contraire, et ne s'exposerait pas sans doute à combattre avec un pareil désavantage.

Dans cette situation, protégé vers sa gauche par un îlot qu'il croyait suffisant pour fermer la rade, et vers sa droite par ses meilleurs vaisseaux et par le vent, il attendit en sécurité les nouvelles qui devaient décider son départ.

Nelson, après avoir parcouru l'Archipel, après être retourné dans l'Adriatique, à Naples, en Sicile, avait obtenu enfin la certitude du débarquement des Fran-

1 embossé (bosse, ' stopper of a cable '), ' ancliored ' (fore and aft, so as to hâve tlie broadside of the skips directed seaward). — * de doute, 'of twelve-pounders,'

çais à Alexandrie. Il prit aussitôt cette direction, afin de joindre leur escadre et de la combattre. Il envoya une frégate pour la chercher et reconnaître sa position. Cette frégate Fayant trouvée dans la rade d' Aboukir, put observer tout à Taise notre ligne d'embossage. Après avoir achevé sa reconnaissance, elle retourna vers Nelson qui, étant informé de tous les détails de notre position, manœuvra aussitôt vers Aboukir. Il y arriva le 14 thermidor (1 er août), vers les six heures du soir. L'amiral Brueys était à dîner; il fit aussitôt donner le signal du combat. Mais on s'attendait si peu à recevoir l'ennemi, que le branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau, et qu'une partie des équipages était à terre. L'amiral envoya des officiers pour faire rembarquer les matelots et pour réunir une partie de ceux qui étaient sur les convois. Il ne croyait pas que Nelson osât l'attaquer le soir même, et il croyait avoir le temps de recevoir les. renforts qu'il venait de demander.

Nelson résolut d'attaquer sur-le-champ, et de tenter une manœuvre audacieuse, de laquelle il espérait le succès de la bataille. Il voulait aborder notre ligne par la gauche, c'est-à-dire par l'îlot d' Aboukir, passer entre cet îlot et notre escadre, malgré le danger des bas-fonds, et se placer ainsi entre le rivage et notre ligne d'embossage. Cette manœuvre était périlleuse, mais l'intrépide Anglais . n'hésita pas. Le nombre des vaisseaux était égal des deux côtés, c'est-à-dire de treize vaisseaux de haut bord. 1 Nelson attaqua vers huit heures du soir. Sa

1 vaisseaux de haut bord, ' large vessels ' (as distinguished from low-built vessels, galleys, etc.). The French vessels wexe larger than the Engliah,

manœuvre ne fut d'abord pas heureuse. Le Culloden, en voulant passer entre l'îlot d'Aboukir et notre ligne, échoua sur un bas-fond. Le Goliath, qui le suivait, fut plus heureux, et passa; mais poussé par le vent, il dépassa notre premier vaisseau, et ne put s'arrêter qu'à la hauteur du troisième. Les vaisseaux anglais le Zélé, V Audacieux, le Thésée, V Or ion, suivirent le mouvement, et réussirent à se placer entre notre ligne et le rivage. Ils s'avancèrent jusqu'au Tonnant, qui était le huitième, et engagèrent ainsi notre gauche et notre centre. Leurs autres vaisseaux s'avancèrent par le dehors de la ligne, et la mirent entre deux feux. Comme on ne s'attendait pas dans l'escadre française à être attaqué dans ce sens, les batteries du côté du rivage n'étaient pas encore dégagées, et nos deux premiers vaisseaux ne purent faire feu que d'un côté; aussi l'un fut-il désemparé, et l'autre démâté. Mais au centre, où était V Or ient, vaisseau amiral, le feu fut terrible. Le Bellêrophon, l'un des principaux vaisseaux de Nelson, fut dégréé, démâté, et obligé d'amener. 1 D'autres vaisseaux anglais, horriblement maltraités, furent obligés de s'éloigner du champ de bataille. L'amiral Brueys n'avait reçu qu'une partie de ses matelots; cependant il se soutenait avec avantage; il espérait même, malgré le succès de la manœuvre de Nelson, remporter la victoire, si les ordres qu'il donnait en ce moment à sa droite étaient exécutés. Les Anglais n'avaient engagé le combat qu'avec la gauche et le centre; notre droite, composée de nos cinq meilleurs vaisseaux, n'avait aucun ennemi devant elle. L'amiral

1 a/mener (' bring in \ * lower the flag.'

Brueys lui faisait signal de mettre à la voile et de se rabattre extérieurement sur la ligne de bataille: cette manœuvre réussissant, les vaisseaux anglais qui nous attaquaient par le dehors auraient été pris entre deux feux; mais les signaux ne furent pas aperçus. Dans un cas pareil, un lieutenant * ne doit pas hésiter de courir au danger, et de voler au secours de son chef. Le contre-amiral Villeneuve, brave, mais irrésolu, demeura immobile, attendant toujours des ordres. Notre gauche et notre centre restèrent donc placés entre deux feux. Cependant l'amiral et ses capitaines faisaient des prodiges de bravoure, et soutenaient glorieusement l'honneur du pavillon. Nous avions perdu deux vaisseaux, les Anglais aussi en avaient perdu deux, dont Pun était échoué, l'autre démâté; notre feu était supérieur. L'infortuné Brueys fut blessé; il ne voulut pas quitter le pont de son vaisseau : — " Un amiral, dit-il, doit mourir en donnant des ordres/' — Un boulet le tua sur son banc de quart.* Vers onze heures, le feu prit au magnifique vaisseau V Orient. Il sauta en l'air. Cette épouvantable explosion suspendit pour quelque temps cette lutte acharnée. Sans se laisser abattre nos cinq vaisseaux engagés, le Franklin, le Tonnant, le Peuple- Souverain, le Spartiate, V Aquilon, soutinrent le feu toute la nuit. Il était temps encore pour notre droite de lever l'ancre et de venir à leur secours. Nelson tremblait que cette manœuvre ne fût exécutée, il était si maltraité qu'il n'aurait pu soutenir l'attaque. Cependant Villeneuve mit enfin à la voile, mais pour se retirer, et pour sauver son aile, qu'il ne croyait pas

1 lieutenant, transi. ' subordinate officer.' — ' banc de quart, * quarter-deck.'

pouvoir exposer avec avantage contre Nelson. Trois de ses vaisseaux se jetèrent à la côte; il se sauva avec les deux autres et deux frégates, et fit voile vers Malte. Le combat avait duré plus de quinze heures. Tous les équipages attaqués avaient fait des prodiges de valeur. Le brave capitaine Dupetit-Thouars avait deux membres emportés; il se fit apporter du tabac, resta sur son banc de quart, et, comme Brueys, attendit d'être emporté par un boulet de canon. Toute notre escadre, excepté les vaisseaux et les deux frégates emmenés par Villeneuve, fut détruite. Nelson était si maltraité qu'il ne put pas poursuivre les vaisseaux en fuite.

Telle fut la célèbre bataille navale d'Aboukir, là plus désastreuse que la marine française eût encore soutenue, et celle dont les conséquences militaires devaient être les plus funestes. La flotte qui avait porté les Français en Egypte, qui pouvait les secourir ou les recruter, qui devait seconder leurs mouvements sur les côtes de Syrie, s'ils en avaient à exécuter, qui devait imposer à la Porte, la forcer à se payer de ' mauvaises raisons, et l'obliger à souffrir l'invasion de l'Egypte; qui devait enfin, en cas de revers, ramener les Français dans leur patrie, cette flotte était détruite. Les vaisseaux des Français étaient brûlés, mais ils ne les avaient pas brûlés eux-mêmes, ce qui était bien différent pour l'effet moral. La nouvelle de ce désastre circula rapidement en Egypte, et causa un instant de désespoir à l'armée. Bonaparte reçut cette nouvelle avec un calme impassible. — " Eh bien! dit-il, il faut mourir ici, ou en sortir grands

1 se payer de, ' be paid or satisfied witli, submit to '; the sensé. ' force him to submit wliether or no.'

comme les anciens!" Il écrivit à Kléber: "Ceci nous obligera à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire. Il faut nous tenir prêts." — La grande âme de Kléber était digne de ce langage. " Oui, répondit Kléber, il faut faire de grandes choses; j'y prépare mes facultés' 9 — Le courage de ces grands hommes soutint l'armée et en rétablit le moral. Bonaparte chercha à distraire ses soldats par différentes expéditions, et leur fit bientôt oublier ce désastre. A la fête de la fondation de la république, célébrée le 1 er vendémiaire, il voulut encore exalter leur imagination; il fit graver sur la colonne de Pompée 1 les noms des quarante premiers soldats morts en Egypte. C'étaient les quarante qui avaient succombé en attaquant Alexandrie. Ces quarante noms, sortis des villages de France, étaient ainsi associés à l'immortalité de Pompée et d'Alexandre. Il adressa à son armée cette singulière et grande allocution, où était retracée sa merveilleuse histoire:

"Soldats! 8

" Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la République.

" Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée; mais vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de vos ennemis.

"Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dégo.

" L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes.

1 Cf. p. 22, note 1. — 9 The triumplis enumerated in this proclamation had ail been gained under the leadership of Napoléon against the English (Toulon) and the Austrians (the remainder).

EXPÉDITION DE BÔtfAPAME EST EGYPTE. 59

"Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges.

" L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de Tlsonzo, de retour de FAllemagne.

" Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent ?

" Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez lés regards du monde.

" Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce que vous avez fait, et de l'opinion qu'on a de vous. Vous mourrez avec honneur, comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l'admiration de tous les peuples.

" Depuis -cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernements représentatifs! quarante millions de citoyens pensent à vous; tous disent: C'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devons la paix générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la liberté civile."

La malheureuse bataille d'Aboukir vint, non pas détruire le prestige de l'entreprise, mais réveiller toutes les espérances des ennemis de la France; elle priva les Français de tout leur ascendant dans le Levant, et donna à l'Angleterre une prépondérance décidée. La Porte déclara solennellement la guerre à la France, et, pour une province perdue depuis longtemps, se brouilla avec son amie naturelle, et se lia avec ses ennemis les plus redoutables, la Russie

et FAngleterre. Le sultan ordonna la réunion d'une armée pour aller réconquérir l'Egypte. Cette circonstance rendait singulièrement difficile la position des Français. Séparés de la France, et privés de tout secours par les flottes victorieuses des Anglais, ils étaient exposés en outre à voir fondre sur eux toutes les hordes de l'Orient. Ils n'étaient que trente mille environ pour lutter contre tant de périls.

Page 1