OBSERVATIONS GÉNÉRALES SUR LE PAYS PARCOURU
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Le pays , depuis la mer jusqu'au Grand-Désert, présente six climats très-distincts; la Mitidja, terrain chaud, bas, humide; l'Atlas, qui a vingt-cinq lieues de largeur, dont les sommets s'élèvent à 1,600 mètres au-dessus de la mer, dont le climat est celui du midi de la France, et qui finit à Boghar; le Petit-Désert, terrain élevé et peu arrosé; puis la chaîne du Gebel-Amour et du Gebel-Sahary, qui a vingt-cinq lieues de largeur et et une hauteur analogue à celle des Vosges. Vient ensuite la partie nord du bassin du Mzi, présentant une série de chaînes de hauteurs abruptes; le terrain y est aride, la chaleur forte. Enfin, après Laghouat vient le Grand-Désert, où l'eau est très-rare et où, du moins à une grande distance , le pays est très-plat.
Les céréales poussent sans irrigations, de la mer jusqu'à quatre lieues au sud de Boghar. A partir de là, elles exigent de leau, sauf dans quelques parties hautes ou humides. Il est probable que l'usage des irrigations introduit par les Arabes en Espagne, tient à ce que ces conquérants ont employé là les habitudes de culture indispensables dans le désert qui était leur élément.
Dans la Mitidja poussent l'aloès, le palmier, le figuier de Barbarie, l'oranger, qui ne réussissent pas dans l'Atlas. Les arbres de l'Atlas sont ceux du midi de la France : l'orme, le chêne- vert, le pin, le thuya, le cyprès, etc. Les arbres du désert sont le lentisque et le genévrier qui atteignent une hauteur de dix mètres, le garoubier, le tamaris dans les parties humides; puis, dans les jardins des Ksars, presque tous les arbres fruitiers de France et d'Alger. Les arbres du Gebel-Amour et du Gebel-Sahari, sont : le lentisque, le thuya, le cyprès, le pin; et dans les parties hautes, le chêne-vert. Les palmiers sont improductifs dans la Mitidja, ne se rencontrent pas dans l'Atlas, le Petit-Désert, ni le Gebel-Amour; ils ne reparaissent qu'au sud de cette chaîne, et alors y donnent des fruits abondants. A partir de cette limite, le blé et l'orge sont des denrées rares et chères. La datte est la base de la nourriture. Les végétaux, les minéraux, les reptiles, les insectes, les oiseaux, la nature entière ont un caractère particulier, comme les mœurs des habitants; c'est le type de l'Afrique centrale.
Dans le grand et le Petit-Désert, les parties élevées ne présentent presque que le roc; dans les parties inférieures, au contraire, il y aune très-épaisse couche de terre végétale qui paraît très-bonne.
Le Petit-Désert présentait une immense quantité d'herbes fourragères excellentes en mai et juin; on en trouvait moins au Gebel- Amour. Il n'y en avait dans le Grand-Désert qu'à certains endroits humides. Partout l'alfa existait en abon-
dance. L'aspect général du pays était celui d'une grande prairie d'alfa. A la fin de juin, l'herbe et l'alfa se dessèchent; les troupeaux les mangent alors comme du foin. La verdure revient aux premières pluies, en novembre.
Nous avons trouvé dans tout le Désert une très-grande quantité de truffes; elles sont blanches et sans grande saveur, c'est un manger recherché et sain, et même un objet de commerce. Elles se conservent étant desséchées.
Le lion et la panthère, qui sont assez communs dans les montagnes boisées de l'Atlas, n'existent ni dans le petit, ni dans le Grand-Désert. A partir de Taguine commence à paraître l'autruche, une antilope de grande espèce analogue au renne et appelée louache par les Arabes, et un mouflon nommé aouari, qui est fauve, de la forme du chamois, mais avec de très grands poils sous le col et sur le poitrail. Nous avons vu dans le Grand-Désert beaucoup de vipères à cornes qui sont très-dangereuses et des lézards de près d'un mètre de longueur avec la queue plate et dentelée. Les plus grands serpents que nous ayons vus n'avaient pas plus de 2 mètres 50 de longueur. On parle cependant de boas qui existeraient dans certaines localités difficiles, mais personne ne m'a dit en avoir vu. On prétend aussi qu'il y a des serpents à deux têtes, ils sont, dit-on, communs à Zarhz, mais, malgré la promesse d'une bonne somme, personne n'a pu m'en apporter.
Quand le vent de mer s'élève de la Mitidja sur l'Atlas, il se refroidit et dépose son humidité sous la forme de brouillards, nuages, pluie ou neige; en retombant sur le Petit-Désert, il reprend de la chaleur, les nuages se dissipent, Les mêmes causes produisent les mêmes effets quand le vent passe du Petit-Désert sur la chaîne du Gebel- Amour et du Gebel-Sahari, puis redescend sur le Grand-Désert. Aussi, au-dessus de la Mitidja, le ciel est souvent serein quand l'Atlas est dans les nuages. Dans le Petit-Désert, on voit souvent un temps magnifique et en même temps des nuages ou la pluie sur l'Atlas
et le Gebel-Amour. Enfin quand nous étions à la ligne de partage des eaux du Gebel-Amour, nous avions de la pluie, elle ciel était parfaitement pur dans le petitet le Grand-Déseri .
Les vents qui amènent la pluie en dorment beaucoup moins au Désert qu'aux montagnes élevées. Le Désert est donc sec, parce qu'il est élevé et ne reçoit guère d'eau du ciel que pendant l'hiver. Alors elle tombe par torrents comme dans tout le sud. Les montagnes ont plus de pluie, plus de nuages, plus de fraîcheur, l'herbe s'y maintient plus longtemps. La neige tombe chaque hiver dans l'Atlas e t le Gebel-Amour; elle s'y maintient pendant plusieurs semaines. Nous en avons vu au mois de mai au Gebel-Sahari. Il en tombe peu dans la Mitidja, le Petit-Désert et le Grand-Désert; elle y fond presque aussitôt.
La bonne saison, pour opérer dans le sud, est l'hiver et le printemps, parce qu'alors il y a peu de chaleur, de l'eau et du vert. Il y a lieu de prendre en considération que le Grand- Désert présente parfois des inondations subites, qui sont trèsdangereuses dans un pays plat et pourraient emporter une armée. Peu de jours avant notre arrivée à Laghouat, plusieurs douars arabes avaient péri par cette cause.
Les sables que nous vîmes dans le Désert sont partout de même nature, c'est comme du grès jaune-rougeâtre pilé. Ils commencent vers Taguine; la couche en est plus forte à Zahrz, au Gebel-Sahari et au Gebel-Amour et encore plus au-delà. Dans les parties hautes ou très-inclinées il y en a peu, mais il s'amoncèle dans les parties basses, dans les ravins, lits de rivière et contre les obstacles qui sont exposés au sud. Près de Laghouat sont quelques montagnes abruptes ; il y a du côté du sud, du sable qui s'élève très-haut, il n'y en a pas des autres côtés Ces sables ne sont probablement pas venus du terrain même, mais ont été amenés successivement avec les siècles par les vents du sud.
Le sable jaune-rougeâtre qui saupoudre tout le pays, donne une teinte toute spéciale au paysage et même au ciel près de
\ horison quand il règne un fort vent, surtout du Midi. Il occasionne des maladies d'yeux et pénètre partout. Mais son effet le plus fâcheux est relatif aux cours d'eau. En effet , le sable que le vent porte dans les creux y reste ; celui qui est sur les autres points est en partie entraîné l'hiver par les eaux et arrive dans les parties basses. Par suite, les lits des rivières en sont encombrés. Les sources coulent tant qu'elles ont pu entraîner les sables qui sont sur le terrain dur ; dès que les ruisseaux arrivent aux masses de sable, ils disparaissent. Si le fond du lit se relève de manière que la couche de sable soit très mince, le ruisseau reparaît. Ainsi les sources d'Aouéta et d'Assafia ne dépassent pas de 50 mètres les jardins sans se perdre dans les sables. L'Oued-Mzi présente au-dessus de Tejmout une belle, bonne et abondante eau qui se répand sur un large lit de sable ; il disparaît peu après, reparaît à Recheg, disparaît encore, reparaît encore au-dessus de Laghouat et disparaît ensuite pour toujours. On n'y trouve plus d'eau à Ksir el Airane qu'au moyen de puits de trois à quatre mètres de profondeur. Le lit du ruisseau ne Se reconnaît que par le courant de l'eau dans les inondations et par l'humidité du sol qui donne lieu à de l'herbe et à des arbres. Les sables de rOued-Mzi sont très-dangereux ; ils engloutissent les cavaliers qui les passent sans connaître les bons endroits.
Les pluies de l'hiver donnent lieu dans les montagnes, à des torrents qui entraînent les sables jetés chaque année dans leur lit, puis à des rivières à pente douce dont le lit est large, ensablé, peu encaissé et fait couler l'eau souterrainement.
Quand l'Oued-Mzi déborde, il laisse un limon favorable à la végétation, aux champs et a l'herbe. Cette année il a débordé trois fois, ce qui a beaucoup contribué au bon entretien de nos chevaux.
Les terrains que nous avons vus présentent six bassins, savoir : 1° celui du Chélif, limité au nord par l'Atlas, à l'ouest par les plateaux élevés qui vont de Tiaret au Gebel-Amour,
ru sud par le Gebel-Amour et la cliaîue du Meksem, à lest par la ligne de séparation des eaux qui va du Meksem à l'Atlas. Toutes les eaux de ce terrain, qui a cinquante lieues de long et autant de large, aboutissent au ChéliffàBoghar. 2° A l'ouest de Tiaret, prennent leur source la Mina et autres rivières traversant le Tell d'Oran. 3° Au nord de cette crête et à louest de la ligne de Tiaret au Gebel-Amour est le bassin des Chotts, du désert d'Oran, qui sont de grands lacs salés. k° A Test de la ligne du Meksem à l'Atlas, au nord duGebel- Sabari, et au sud de l'Atlas, les eaux se rendent au lac salé de Bousâda. 5e Entre le Meksem et le Gebel Sahari, se trouve le lac salé de Zarbz, chez les Ouled Naïl. 6° Au sud du Gebel Amour et du Gebel Sabari, est le bassin de l'oued Mzi, qui aboutit à un lac salé de la régence de Tunis , en passant près de Biskara.
Les plateaux à l'ouest du Petit-Désert sont fort élevés et s'abais- S9nt sans pente vive jusque vers Boghar. Les bauls plateaux au sud et à l'ouest du Grand-Désert sont au moins aussi élevés que ceux du Petit-Désert, ils s'abaissent en pente douce jusqu'à l'oued Mzi et avec lui jusqu'à Biscara et au lac salé Milrhir.
Les hauteurs au-dessus de la mer peuvent être estimées approximativement ainsi : Mitidja , 150 mètres ; Atlas , moyennement 900; Petit - Désert , partie inférieure, 650; hauts plateaux 900 ; lac de Zarbz , 700 ; Grand-Désert , partie inférieure du Mzi à Biskara , 75 ; vers Laghouat , 850 ; hauts plateaux, 900. (Voir à la fin le tableau général des hauteurs observées.)
Dans le Petit-Désert se trouvent plusieurs groupes de petites montagnes sans liaison entre elles. Quant à la partie du Grand-Désert , que nous avons vue , elle est complètement plate. Les Arabes s'accordent à dire qu'à partir de Laghouat jusqu'à plusieurs journées de marche au sud , on ne rencontre que des plateaux à faibles ondulations , comme ceux que nous avions là sous le# yeux. Du haut du Gebel-Amour et de
la montage de Laghouat , nous découvrions , vers le sud , un horison immense ; c'était comme celui de la pleine mer ; aucune éminence ne paraissait.
On peut admettre qu'un grand soulèvement général a eu lieu dans le sol, depuis les bords actuels de la mer jusqu'au centre du continent. Le sol a dû présenter de larges ondulations qui ont donné lieu à de grands bassins. La mer couvrait le terrain , puisqu'on trouve sur celui-ci des coquillages marins. Dans les bassins qui aboutissent à la côte , l'eau se sera rendue à la mer ; dans les bassins sans issue à la côte , l'eau se sera concentrée en se retirant peu à peu dans les parties basses, où tout le sel qu'elle contenait se sera condensé. Les eaux de pluie doivent se rendre à ces mêmes parties basses ; elles y alimentent les lacs qui se remplissent l'hiver et sont généralement presque à sec l'été. Il est remarquable que tous ces lacs intérieurs sont salés , et même à un très-haut degré ; on s'en rendrait compte ainsi : le calcul fait voir que la couche de sel solidifié représentant celui de l'eau de mer du bassin de Zarhz pourrait avoir 25 lieues carrées de base et 200 mètres de hauteur.
La montagne de sel qui est près du lac de Zarhz pourrait s'expliquer par un soulèvement postérieur à la solidification du sel de l'eau de mer retenue par le bassin. Elle a environ une lieue carrée de base et 200 mètres de hauteur. Elle est toute entière de sel marin.
Les pluies torrentielles de l'hiver ont dû enlever , pour les porter dans les parties basses , une grande partie des terres des hauts plateaux , d'autant que ceux-ci ne sont pas protégés par des forêts. Les parties élevées du Désert présentent le roc à peu près à nu. Il doit y avoir , dans les parties basses, toute la terre végétale du bassin et aussi une grande partie du sable. L'eau doit se trouver , si l'on arrive près du fonds solide , mais elle n'est pas toujours bonne ; la surface du sol reste sèche , les ruisseaux coulant souterrninement
Les montagnes du Petit-Désert , l'Atlas, et le Gebel-Amour montrent une très-forte couche d'un grès rougeâtre, qui probablement s'étend sous le sol dans les parties basses. Il est possible que cette couche arrive au niveau du sol dans les parties hautes et méridionales du Grand-Désert ; alors délitée par l'action de l'air , de la pluie et du soleil , elle donnerait lieu au sable qui existe en grande quantité de ces côtés et qu'amène le vent du midi.
Aux yeux des Arabes , le Tell est le pays des céréales et des peuples agriculteurs ; le Sahara est le pays des pâturages et des peuples pasteurs. La Sahara est loin d'impliquer comme notre mot désert , l'idée de localités inhabitables ; comme tous les pays , il présente des parties excellentes , de médiocres et de très-mauvaises. Il y a dans les Alpes des parties élevées où le blé ne vient pas et qu'on utilise comme pâturages ; pour les Arabes ce serait un Sahara. Le terrain du Petit-Désert, s'il était en France, serait très-cultivé; même dans le Grand-Désert les parties basses sont très-peuplées ; on y cultive en grand le palmier ; les jardins abondent en fruits et légumes, il suffit pour cela de trouver l'eau au moyen de puits là où il n'y a pas de sources ; la terre est féconde s'il y a irrigation, elle se couvre de sable si elle est inculte. Quant aux parties élevées elles présentent très-peu de terres, ce sont de maigres pâturages. Les tribus qui sont au sud des Beni-Mezab, et qui ne peuvent venir l'été vers ou dans le Tell pour y trouver plus d'herbe, font au printemps des meules de foin pour l'été. L'époque des grandes chaleurs est la saison difficile de ce pays, comme celle des neiges l'est dans le Nord.
Une des choses qui caractérisent le désert, c'est l'absence de chemins frayés ; on s'y dirige comme en mer près des côtes sur l'aspect des lieux et par l'observation des astres. La vue d'un cavalier, dune troupe fait sensation, comme celle d'une voile, d'une flotte à la mer. Les hommes sont habitués à parcourir de très-grandes distances pour leurs moindres
affaires. Ils se livrent beaucoup à ia chasse avec des lévriers et a vee différentes espèces d'oiseaux de proie qu'ils dressent trèsbien. Les hommes isolés voyagent habituellement de nuit pour éviter les voleurs ou les droits de passage que plusieurs chefs s'attribuent. Les douars se tiennent ordinairement dans des endroits cachés pour leur sûreté el pour éviter les frais d'hospitalité. On les reconnaît le jour par la fumée eL la nuit par les feux qu'on découvre en se portant sur les pics. Les tribus exercent presque toutes une sorte de piraterie, où les cavaliers montrent beaucoup d'intelligence, d'audace et de force pour résister à la faim, à la soif et à la fatigue de courses énormes.
Tous les gens du désert sont habitués à se diriger dans leurs routes et à trouver les douars qu'ils cherchent, les colonnes de troupes, les voleurs qui ont emmené des bestiaux , par mille indices qui nous échappent. Il n'y pas d'éclaireurs qui leur soient comparables.
Dans le Tell les Arabes, quoique sous la tente, ont peu à craindre, parce qu'il est difficile à un parti de passer inaperçu. Dans le Petit-Désert l'imprévu commence, c'est encore bien plus sensible dans le grand. La solitude immense du Sahara est une menace continuelle, qui se traduit souvent en effets; delà, la nécessité de savoir les nouvelles qui se propagent avec la plus grande rapidité, puis de se masser, de se soutenir réciproquement, de poursuivre énergiquement les méfaits. Sans cette solidarité il n'y aurait que meurtres et brigandages; malgré elle il y en a encore beaucoup. De là encore la nécessité de chefs capables, puissants et de grande naissance, dont les alliances élevées donnent des garanties de protection. L'aristocratie est bien plus en honneur dans le désert que dans le Tell parce qu'on en a plus besoin. Chacun doit compter sur son douar, sa tribu, ses chefs, ses alliés et très-peu sur l'action éloignée du gouvernement, qui n'est efficace immédiatement que dans le Tell.
Voici comment L'homme utilise ces diverses localités : dans le petit Désert les tribus cultivent un peu vers le Tell ou dans le voisinage des rivières, elles élèvent de nombreux bestiaux, qui trouvent sur leur terrain une nourriture suffisante en été et en automne, abondante l'hiver, très abondante au printemps. Pendant l'été elles doivent se réunir près des rivières ou des sources qui ne tarissent pas. La fontaine de Taguine, qui signifie fontaine des puissants, doit son nom à ce que le peu d'eau qui existe dans les environs rend la possession de ce lieu un objet de combats entre les tribus, de sorte que la force seule peut y maintenir. Les tribus du Tell vont, pendant l'hiver, dans le petit Désert pour éviter le froid des montagnes, ménager leurs pâturages et utiliser ceux du petit Désert. Dans leGebel-Amour et le Gebel-Sahary la population et les bestiaux peuvent rester l'été dans quelques parties arrosées des montagnes. Quant au Grand-Désert, la culture ne se pratique que dans les oasis; on utilise les pâturages par les troupeaux de moutons et de chameaux. Ces animaux peuvent rester plusieurs mois sans boire, Thiver et le printemps ; les hommes et les chevaux boivent le lait des brebis et chamelles, ou l'eau qu'on apporte sur les chameaux. Rien ne les fixant sur un point plutôt que sur un autre , les tribus font un commerce très lucratif. L'hiver, elles vont chez les béni Mzab, puis à Tougourt, y vendent leurs laines, beurre, fromage, bestiaux, les grains du Tell , les marchandises de l'Europe, et elles achètent des dattes, des étoffes de laine, etc. ; elles reviennent à l'ouest au printemps, communiquent avec les béni Mzab, chez lesquels elles achètent les esclaves, les plumes d'autruches, la poudre d'or, etc., qu'apportent les caravanes du sud, et se rendent sur leur terrain près de Laghouat où elles laissent repdser leurs chameaux. Quand l'été vient elles von vers le Tell, vendent les marchandises du sud , achètent celres du nord et le grain; elles reviennent chez elles au commencement de l'automne, laissent reposer leurs chameaux
et recommencent chaque année ces grandes oscillations, qui leur font faire 500 lieues par an. Rien de plus aventureux que la vie de ces Arabes; les Larbas, par exemple, sont divisés en fractions qui, régulièrement chaque année, se font la guerre; ils passent par force chez leurs ennemis; ils sont attaqués par les tribus pillardes , comme les Troudes, les Chahamebas, qui sont les pirates du Désert ; ils attaquent ceux qui y prêtent; ils s'allient avec leurs amis pour combattre en passant les ennemis de ceux-ci, etc. Ils doivent connaître à fond la politique , les intérêts commerciaux , les conditions sanitaires de tous les pays qu'ils fréquentent ; leur existence et leur bénéfice en dépendent. Aussi ces Arabes sont-ils intelligents, braves, décidés et très durs à la fatigue comme aux privations. Ils boivent très peu ; il est honteux chez eux de boire beaucoup et honorable de pouvoir passer plusieurs jours sans boire.
Ces tribus ont non-seulement les avantages dûs à l'élève des bestiaux, mais elles sont encore comme de grandes maisons de commerce, qui réaliseraient d'immenses bénéfices, si les maîtres du Tell ne leur faisaient payer des droits considérables pendant l'été , si elles ne se déchiraient pas entre elles et si la guerre qu'elles font de tous côtés ne leur occasionnait pas parfois de grandes pertes. Elles sont néanmoins très riches.
Elles ne pourraient pas facilement, ni sûrement transporter partout avec elles leurs marchandises, de plus, les familles qui perdent leurs chameaux ne peuvent plus suivre le gros de la tribu dans ses marches perpétuelles. Elles sont alors fixées forcément, et ont besoin d'une protection ; il leur faut nécessairement des magasins et des lieux de sûreté pour les familles non mobilisables. De là vient l'établissement des divers ksars qui existent dans le désert et qui sont 1k ce que sont les ports pour la ma-
rine marchande; chaque tribu a le sien; les uns sont mis sous la protection de marabouts, comme Aïn-Madhi, Gheref, Sidi-Bousid, etc. ; d'autres sont gardés par les tribus mêmes; d'autres enfin, comme Laghouat , dépendent de chefs non de la tribu. Les ksars ne peuvent pas plus se passer des tribus que les tribus des ksars. Tous dépendent de plus du chef du Tell , sans lequel il nTy aurait ni commerce ni grain; aussi le proverbe du désert est-il : Celui-là est notre père, qui est le maître de notre mère et notre mère est le Tell. Les conditions pour rétablissement des ksars sont celles-ci : être à l'abri des inondations et dans une position militaire, par conséquent sur une hauteur; être près d'une source, ou d'une rivière non tarissable, ou avoir des puits d'eau potable; pouvoir irriguer les cultures; avoir une enceinte assez forte pour résister aux attaques probables , et un sol donnant des silos solides, peu difficiles à faire et conservant bien les denrées ; être au centre des affaires des intéressés. Les constructions sont ordinairement faites en briques grossières, cuites au soleil et peu solides ; quelques rares murs ont la partie inférieure en maçonnerie; l'enceinte offre généralement des flanquements ; les jardins sont clos de murs avec quelques tours à créneaux ; la végétation est superbe ; les palmiers ont une hauteur de 20 à 30 mètres ; les poiriers, les amandiers, sont comme nos gros chênes; les légumes y sont très bons; le millet est très cultivé. Les moissons du désert se font à la fin de mai, et de là vient contre le Tell une chance particulière de guerre. En effet, la moissson étant faite en juin et le commerce n'amenant dans le Tell qu'à la fin de juillet, le mois de juin est disponible et l'on trouve un grand stimulant pour conduire alors les populations dans le Tell en leur promettant d'y prendre le blé qui y est encore sur pied ; d'autant qu'à cette époque, chaque tribu du Tell se préparant
ou travaillant à la moisson, il y a peu de dangers à craindre de celles qu'on n'attaque pas. Mais pour cela il faut qu'elles comptent sur d'autres parties du Tell pour y passer l'été; c'est ce qui arrive aux tribus du sud-ouest d'Oran, qui achètent leurs grains dans le Maroc. L'époque où elles sont à craindre pour nous est le mois de juin, tandis que l'époque des troubles du Tell commence poulies Arabes, au mois d'août, quand les moissons sont faites, et pour les Kabyles au mois d'octobre, après la récolte des figues.
Les tribus du désert sont parfaitement soumises en août ; elles sont alors à la discrétion du Tell; toute turbulence cesse; mais dès qu'elles ont quitté le Tell, les querelles commencent de toutes parts, et il y a toujours de grands désordres jusqu'à ce que chacun soit sur son terrain. La soumission des tribus du désert est assurée au maître du Tell, s'il peut les empêcher d'aller dans le Tell ailleurs que chez lui.
Les Kabyles résident dans des maisons , ont beaucoup de chèvres, des moutons, peu de bêtes à cornes, des mulets, des ânes, peu de chevaux, pas de chameaux. — Les Arabes du Tell sont nomades mais s'écartent peu de leurs silos, ils ont beaucoup de bestiaux, de chevaux, de mulets, peu de chameaux. — Les tribus du Petit-Désert ne quittent pas les riches pâturages compris entre le Gebel-Amour et l'Atlas ; elles ne s'éloignent guères que de 15 à 20 lieues du centre de leur terrain ; elles ont beaucoup de moutons, de chameaux , de chevaux, peu de mulets. — Le bœuf n'existe que dans l'Atlas, le Gebel-Amour, le Gebel-Sahari et quelques autres montagnes ; il n'y en a plus au-delà du Mzi. — Les tribus nord du Grand-Désert ont besoin d'espaces immenses, parce que les pâturages sont très-maigres ; elles doivent se mouvoir continuellement; elles ont beaucoup.de moulons, de chameaux et de chevaux, pas de mulets. — Les tribus au sud des Béni Mzab ont encore moins d'eau et d'herbe ; elles ont peu
— SOde moutons, beaucoup de chameaux ; le méhari remplace le cheval pour toutes les courses, il fait, dit-on, 50 et même 80 lieues en un jour ; on le nourrit de noyaux de dattes et de certaines herbes; pour les rhazias deux hommes montent dessus. Les transports pour le commerce et le brigandage sont l'industrie de ces populations, Le terrain de chaque tribu est immense.
Les chevaux du Grand -Désert boivent souvent du lait ; très-peu reçoivent de Forge. On leur donne parfois des dattes, et faute d'autre chose de la viande. Ceux qui sont nourris exclusivement de dattes et de lait sont très-levretés, secs , très-forts, très-rapides et supportent facilement de très-longues courses. La meilleure race est celle des Oulad Sidi- Chikh, au sud-ouest du Gebel-Amour.
Les opérations de guerre ou de rhazias se font pour les Ksars par des fantassins, pour les tribus nord du désert par des cavaliers, pour les tribus sud par le moyen des méharis ; une journée de marche est pour les premiers de 15 à 20 lieues, pour les seconds de 30 à 40 lieues, pour les troisièmes de 50 à 80, de sorte que la portée d'une opération de six jours pour l'aller et le retour est d'environ 50 lieues pour les fantassins, 100 lieues pour les cavaliers, 180 lieues avec les méharis. Les partisans à Méharis doivent éviter les cavaliers , qui les at teignent s'ils ne sont éloignés que de 7 à 8 lieues, l'allure du méhari n'étant que le trot qui est comparable au grand trot d'un bon cheval.
Dans les années ordinaires, les gens du désert peuveut à la rigueur se passer du Tell. Les troupeaux mangent l'herbe fraîche ou sèche, et les dattes suppléent au pain. Mais dans les années sèches, les tribus du Petit-Désert entrent pendant l'été dans le Tell, ou se réfugient dans le Gebel-Amour et le Gebel- Sahari ; celles de la partie nord du Grand-Désert viennent dans le Petit-Désert ou le Tell ; celles du sud affluent vers les oasis. II y a souvent alors une grande mortalité parmi
leurs animaux, faute d'herbe et d'eau. Si la récolle des dattes manque, les céréales deviennent nécessaires. Le Tell représente donc pour le Désert, non-seulement la source de tout ce que le commerce maritime apporte, le sucre, le café, le fer, etc., et le débouché de tous ses produits, mais encore son refuge et son salut dans certains cas. Pour les tribus du Désert, le Tell est le pays riche, sûr, où la vie est aisée, où Ton a les délices des villes, mais dont par cela môme les populations sont abâtardies. L'existence noble, libre, honorable, est celle du désert, celle des nobles Arabes de l'Yemen, celle où la vie et les richesses sont toujours en jeu , où chacun prospère selon sa valeur et son bonheur ; l'Arabe du Tell est la transition à l'habitant des villes et au Kabyle que tous méprisent souverainement.
De la mer à l'Oued-Mzi, le pays comporte une grande population. On voit que celle-ci a existé par les ruines nombreuses qu'on trouve jusqu'à l'Oued-el-Heumar. Le Gebel-Sahary et le Gebel-Amour présentent encore plus de villages bâtis que l'Atlas dans la partie habitée par les Arabes. Les populations jusqu'à l'Oued-Mzi sont faciles à régir, parce que les unes sont fixes et que les autres s'éloignent peu de leur gîte habituel, puis parce que les troupes peuvent opérer sans de grandes difficultés. Au-delà de l'Oued-Mzi, c'est tout différent, la pénurie d'eau et d'herbe rend difficile toute opération militaire et par suite l'exercice direct de l'autorité ; elle force aussi les tribus à parcourir des espaces immenses et à n'être que momentanément dans la zone de soumission facile.
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