DESCRIPTION ET HISTORIQUE DES KSARS
Les Ksars qui bordent le Grand-Désert sont de petites républiques, qui font un grand commerce, cultivent leur terrain, sont liés à tous les événements politiques du pays, y exercent une grande influence, et font très-souvent la guerre. Leur population est brave, sobre, intelligente, très-active. Leur histoire offre les mêmes vicissitudes intérieures et les mêmes rivalités entre elles que celle des républiques italiennes dans le Moyen-Age. Nous ne parlerons que de Laghouat, Tejmout , Aoueta, Assaffia , Ksir el Aïrane et Aïn-Madhi que nous avons organisés.
La ville de Laghouat est la capitale de notre Désert, elle est bâtie sur les pentes nord et ouest d'une montagne, à Test de laquelle coule l'oued Mzi. Les fortiiicalions consistent en
deux fortes tours bâties sur les points culminants de la crête, et auxquelles se rattachent les murailles. Un ruisseau de déviation du Mzi irrigue les magnifiques jardins qui forment, au nord et au sud de la ville, comme deux hautes forêts de 3,000 mètres de longueur ; les palmiers y sont nombreux et grands ; on en retire de bonnes dattes, du miel de dattes; l'eau de palmier nommé lorhmi, qui a un goût sucré, devient vineuse, puis se change en vinaigre ; les côtes des feuilles fournissent de quoi faire des nattes et des chapeaux ; le bois sert aux constructions. Le figuier, le pêcher, le prunier l'abricotier, la vigne, l'amandier, le mûrier, le bananier y sont en très-grand nombre ; lés légumes y sont très- variés; ces jardins font la richesse de Laghouat et en même temps sa partie faible, car les habitants ne se décideront jamais à les voir couper et ils ne pourraient les défendre contre une colonne comme la nôtre. 11 y a dix-huit fractions dans la ville ; chacune a toute leau pendant un jour et la subdivise pour chaque particulier. Les impôts sont perçus proportionnellement à l'eau prise par chacun. On compte quatre mosquées très-mesquines et un fondouck ; il n'y a pas de bains ; le nombre des combattants est de 5 à 600 fantassins et d'une dixaine de cavaliers; la population est de 5 à 6,000 âmes.
Laghouat est une ville très ancienne ; elle dépendait jadis du Maroc ; il y a cent cinquante ans environ elle fut cédée aux Turcs ; le bey de Médéah la régissait, mais dut la combattre plusieurs fois avec des chances variées : elle passa ensuite au bey d'Oran, revint au bey de Médéah et était, dans les derniers temps, sous l'agha d'Alger ; elle payait une redevance assez minime.
Elle a toujours été , comme toutes les villes du Désert, administrée par une gema, mais la grande influence était exercée par la famille du marabout el Hadj-Aïssa, par celle des Ouled-Zânoun et celle des Ouled-Zerrhine. De fréquents combats el de nombreuses intrigues à Maroc , Al-
ger, Oran, Médéah, signalèrent les prétentions de ces partis. Les Ouled-Zerrhine occupaient la hauteur et la tour de l'ouest ; ce quartier est en partie ruiné par la guerre ; les Ouled-Zânoun étaient du côté opposé ; le ruisseau d'irrigation les séparait ; peu de jours se passaient sans qu'il y eût quelques coups de fusils entr'eux. Les marabouts étaient au sud.
Il y a soixante-dix ans , Ben-Salem, père de notre kalifa et chef des Ouled-Zânoun, appela deux fois le secours de Mohamed-el-Kebir, bey d'Oran, qui Tint avec une forte troupe, préleva une contribution et chassa les Ouled-Zerrhine. Ceux-ci, secondés par les Marabouts , revinrent au pouvoir, et ces vicissitudes se renouvelèrent plusieurs fois. Enfin, vers 1828, les Ouled-Zânoun tuèrent Larhdar, chef des Ouled-Zerrhine et Ahined-Ben-Salem resta le maître de la ville jusqu'à ce que l'émir ait voulu y étendre son autorité.
Quand, en 1838, Abd-el-Kader voulut entamer l'affaire, qui lui fut si fatale, de la soumission de ce pays , il fut sollicité par le parti le plus faible, celui de El-Hadj-Larbi qui désirait reprendre le pouvoir a Laghouat ; il y fut aussi poussé par quelques membres de la famille des Tedjini qui, chassés d'Aïn-Madhi, étaient retirés chez les Hachems , près de Mascara. Il commença par faire saisir à l'improviste dans le Tell , toutes les caravanes des Ksars et tribus environnantes ; il les rendit quand on se soumit. Il n'était pas assez fort pour se servir du kalifa comme nous le faisons : son système était d'ailleurs d'élever les Chérifs ; il donna avec raison le pouvoir à El-Hadj-Larbi , de la famille des marabouts El-Hadj-Haïssa, et le fit soutenir par un bataillon d'infanterie et une pièce de canon.
El-Hadj-Larbi appuyé par son parti, par Tedjini, auquel Abd-el-Kader avait spécialement écrit â ce sujet , et par la cavalerie du Petit-Désert, s'installa à Tej moût, où il réunit ses adhérents, puis vînt altaquer à Laghouat Àhmed-ben -
Salem. Après deux jours de combats les Ouled-Zànoun furent vaincus et durent se retirer chez les Beni-Isgueo, fraction des Beni-Mezab, mais ils firent une opposition très active. Quand Abd-el-Kader assiégea Ain-Madhi, Ahmed-ben-Salem envoya dans la place son frère Yaya-ben- Salem pour soutenir Tedjini avec une centaine de combattants. L'émir détacha Yaya de Tedjini en rendant à Ahmed-ben-Salcm le commandement particulier de Laghouat. Une fois en ville, notre kalifa gêna tellement le gouvernement de son ennemi le kalifa El-Hadj-Larbi, qu'il fallut destituer celui-ci peu après la prise d'Aïn-Madhi.
Abd-el-Kader ne pouvant prendre sans crainte un kalifa parmi les grands du pays, choisit pour cette fonction Abdel-Baki, homme considérable des environs de Tekedemt et l'envoya à Laghouat avec un bataillon, en lui recommandant de tenir celui-ci réuni
Abd-el-Baki fut reçu à Laghouat sans difficulté ainsi que son bataillon dont, malgré ses sages instructions, il dissémina les soldats chez les habitants ; il rendit compte de ce résultat, sur lequel on comptait peu, à Abd-el-Kader qui résidait à Médéah. L'émir lui donna alors cet ordre : « Arrête « tous les principaux de Laghouat, exécute-les ou envoie- « les à Tekedemt ; détruis la ville ainsi que les jardins et « établis-toi à Tejmout. »
Abd-el-Baki avait sous ses ordres les aghas Djedid et El- Gharouhi, qui, avec leur nombreux douars, campaient près de la ville. Il les prévint de ses intentions et malgré leurs observations, il fit venir le soir, sous différents prétextes, Ahmed-ben-Salem, Yaya-ben-Salem et une dizaine des principaux qu'il mettait aux fers à mesure qu'ils entraient.
Bientôt les habitants surent ce qui se passait ; une émeute furieuse éclata, les soldats furent attaqués et n'étant pas réunis, ils furent facilement vaincus ; une petite partie seulement échappa par les jardins , conduits par les parti-
sans de El-Hadj-Larbi, le reste fut ou tué ou pris et dépouillé ; vingt-sept habitants périrent dans ce combat. Le kalifa Abd-el-Baki fut attaqué vivement dans sa maison, dut délivrer les prisonniers, fut dépouillé ainsi que tous ses principaux chefs et ne dut la vie qu'à la fermeté avec laquelle Ahmed-bcn-Salem le protégea. Il fut enfin remis à El-Gharouhi et Djedid qui remmenèrent avec eux. Tout le matériel, y compris un canon, fut pris.
C'était en 1839, Àbd-el-Kader fortement préoccupé des intentions des Français et prévoyant une guerre prochaine, était dans l'impossibilité de tirer satisfaction de cet affront. Il ne pouvait nommer kalifa ni Ahmed-ben-Salem ni un chef du Tell, il renomma El-Hadj-Larbi qui avait un parti assez fort dans le pays, et qui, s'il ne pouvait exercer le commandement , devait au moins neutraliser la puissance d'Àhmed-ben-Salem .
El-Hadj-Larbi destitué s'était retiré à Sidi-Bouzid, il reçut là 300 soldats et fut aidé par ses partisans de la localité ainsi que par la cavalerie duLetit-Désert. Avec ces moyens le nouveau kalifa ne pouvait pas prétendre s'établir à Laghouat. Il résolut d'occuper Aïn-Madhi, dont les murs n'étaient pas relevés, afin d'enlever cette position à Tedjini et de donner de la force aux partisans qu'il avait dans les autres Ksars. Il fit d'abord reconnaître son autorité à Tejmout, mais quand il se dirigea sur Aïn-Madhi, Ahmed-ben-Salem, Tedjini et leurs adhérents lui livrèrent bataille. Il eut d'abord l'avantage, mais à la fin du jour il fut vaincu et se réfugia avec sa troupe à Tejmout. Ahmed-ben-Salem se retira à Laghouat, puis ayant appris que l'émir était en guerre avec les Français, il attaqua son rival à Tejmout et l'en chassa après avoir tué une cinquantaine de ses soldats et de ses partisans. El- Hadj-Larbi dût se retirer à Assafia ; il y attaqua les adhérents d'Ahmed-ben-Salem et les chassa de leur quartier qui fut détruit.
Abd-el-Kader, k celle époque, n'avait plus aucun espoir de succès de ce côté. Il était en guerre avec les Français et avait besoin de ses troupes. Il retira, par suite , à son kalifa le peu de soldats qui lui restait et. dans sa colère contre les gens de Laghouat , il donna Tordre général de piller et de tuer tous ceux qui se trouveraient parmi les tribus sous ses ordres.
Ahmed-Ben-Salem vint bientôt attaquer El-Hadj-Larbi et le força de quitter Assafia pour chercher un dernier refuge à Ksir-el-Aïrane, où se concentrèrent tous ses partisans dans un quartier à part. Cette petite bourgade resta assez longtemps exposée à une guerre intérieure assez vive qui divisait aussi toutes les tribus environnantes. Enfin, au commencement de 1842, Ahmed-ben-Salem ayant su qu'Abd-el-Kader était vaincu sur tous les points et ne pouvait plus l'embarrasser, vint, avec tout son parti, à Ksir-el-Aïrane et attaqua le malheureux El-Hadj-Larbi. Un combat très acharné eut lieu pendant trois jours. El-Hadj-Larbi vit prendre toutes les maisons qu'il défendait et finit par être vaincu, pris et exécuté. Ses principaux adhérents furent aussi pris et mis à mort, ou chassés. (Le drapeau de El-Hadj-Larbi pris en cette circonstance m'a été remis par notre kalifa et a été joint au rapport.)
Aussitôt après, tout ce qui tenait contre les Ouled-Zânouu fut mis hors d'état de nuire, ou chassé de tous les Ksars ; de ce moment Ahmed-Ben-Salem eut une autorité non contestée dans le pays. Telle était sa position quand notre colonne, qui venait chez les Ouled-Naïl, arriva près de Laghouat en avril dernier et le détermina à faire sa soumission. J'ai vu à Laghouat ce qui reste des Ouled-Zerrhine et les descendants du marabout El-Hadj-Aïssa. Aucun ne m'a paru avoir la faculté ni l'intention de faire de l'opposition. L'autorité personnelle du kalifa est très forte, elle résume
les travaux de sa famille et de ses adhérents pendant trois siècles et peut être employée utilement dans nos intérêts.
S»4H2-<Srfl
TEJMOUT a été créé par une migration de Laghouat, chassée à la suite de guerres intestines. C'est un Ksar bien établi avec de beaux jardins ; mais la plupart des maisons ont été détruites ou endommagées par la guerre il y a trois ans ; il faut quelque temps de calme pour que les ruines soient relevées. Il y a 120 fusils, le reste est en proportion.
»4Mk&SBa
AOUETA est plus petit que Tejmout et présente au plus 50 fusils. La discorde y a régné aussi jusqu'à ce que le parti deBen-Salem eut détruit, chassé ou annulé l'autre. C'est encore un annexe de Laghouat et son avant-poste à l'ouest. Il est bâti sur une hauteur dominant un ravin, où est une source qui irrigue les jardins et se perd aussitôt après dans les sables.
■a»^Mî>^aa-j»
ASSAFIA est très heureusement situé près d'une belle source. C'est un ksar ancien, qui a fait longtemps la guerre à Laghouat et était considérable autrefois. Selon la chronique locale , les gens de Laghouat promirent, il y a cent
* — Sï) —
ans, une forte somme au marabout El-Hadj-Aïssa pour qu'il obtint du ciel la perte d'Assalia ; celui-ci consentit. Peu après une grêle extraordinaire détruisit de fond en comble la ville, qui, comme les autres, était en briques de terre sechée au soleil. Les gens de Laghouat , ayant atteint leur but , refusèrent le paiement stipulé à El-Hadj-Aïssa , qui leur prédit comme anathème , qu'ils se déchireraient toujours entre eux. Les Assafiens allèrent demander sa protection ; il leur dit de rebâtir leur ville plus haut, ce qu'ils firent ; la moitié de cette nouvelle ville fut complètement détruite par El-Hadj-Larbi , il y a deux ans ; l'autre fut fortement endommagée quand Ahmed-ben-Salem en chassa El-Hadj-Larbi ; de sorte que maintenant on voit un petit ksar de 40 à 50 fusils, puis les ruines d'un autre semblable, celles du premier, qui était beaucoup plus grand, de très beaux et de très grands jardins irrigués , enfin des champs de blé irrigués aussi ; la source se perd dans les sables immédiatement après.
KSIR-EL-AIRANE a été bâti il y a quarante ans par les ordres d' Ahmed-ben-Salem ; une fraction des Rahman, qui sont près de notre Tell , s'était séparée du reste du Neja, à la suite d'une de ces dissidences si fréquentes dans les tribus nomades ; elle forma la base de la population sous des chefs de Laghouat. 11 n'y a pas de fontaines, mais seulement des puits d'eau assez mauvaise , qu'on ne boit que pendant la sécheresse ; autrement on va chercher l'eau dans les mares del'Oued-Mzi, qui, à partir de là, s'appelle Djeddi. Le but était d'avoir un avant-poste du côté est, d'exercer action sur les tribus qui viennent forcément cam-
per près de là et de leur présenter des magasins à louer chèrement. Ce ksar est encore assez grand, quoiqu'un tiers en ait élé détruit en 1843 dans le combat contre El-Hadj- Larbi. Il présente environ 150 fusils; les maisons ont de grandes cours pleines de silos, elles sont bâties sur une hauteur, les murs sont en briques cuites au soleil ; les jardins sont peu considérables faute d'eau courante, ils ne sont pas ceints de murs; les palmiers y sont encore très petits; il y a à côté quelques champs de céréales.
ÀÏN-MADH1 est une ville très ancienne, elle a élé bâtie sur un monticule au pied duquel coule un ruisseau intarissable qui irrigue les jardins. Elle appartient en entier à la famille des ïedjini, qui ne souffre pas qu'un étranger s'y établisse, qui y fait habituellement le siège de son action religieuse, et qui y a pris depuis quarante ans une position militaire très forte
Il y a en Afrique plusieurs ordres religieux analogues, sous plusieurs rapports, à ceux qui existaient en France avant la révolution , mais en différant aussi en plusieurs points. Les prosélytes, au lieu d'être réunis dans un couvent, sont disséminés dans le pays. Ils sont astreints à certaines pratiques de dévotion ; ils font parfois des donations à l'ordre ; chaque année ils apportent au chef une partie de leurs revenus ; ils comptent aussi sur son appui, ses conseils , pour leur bien en ce monde , et sa protection dans l'autre. Presque chaque tribu du Désert et du Tell a son marabout quelle appelle son seigneur, dont elle se dit les serviteurs et dont les chefs les plus élevés baisent respectueusement la main. L'ordre des ïedjini s'étend très au
loin en Algérie, dans le Maroc, à Tunis et dans l'intérieur de l'Afrique ; dans presque toutes les villes de ces localités Tedjini a , ou avait avant 1830 , des écoles où s'instruisent des tolbas et des oukils pour le représenter. L'autorité pour la gestion de l'ordre se transmet de père en fils , ou , à défaut de fils , dans les branches collatérales, comme dans les familles régnantes. Dans plusieurs des ordres religieux qui existent dans le Tell cela a lieu ainsi, mais le gouvernement sanctionne la nomination du nouveau chef, tandis qu'à Ain-Madhi, le chef de l'ordre se passe ordinairement de cette formalité. Tedjini a un pouvoir très grand, parce que beaucoup de tribus suivent le deker de son ordre, parce qu'il a de très grands biens, parce que ses adhérents lui sont très dévoués et lui font de grands dons annuels, parce que sa famille est d'une très haute noblesse religieuse et compte parmi les sept ou huit familles de marabouts les plus considérables et les plus saintes du nord de l'Afrique, parce qu'il a un très grand nombre d'oukils et de tolbas qui propagent son influence, parce qu'enfin sa ville a une très grande force militaire relativement aux moyens d'attaque du pays.
Jusques vers 1790, Ain-Madhi n'avait, comme les petits ksars voisins, que des murailles faites en briques cuites au soleil. Mais à cette époque, Tedjini, le père du chef actuel de l'ordre, fit venir de Tunis un architecte, le marabout de son ordre, Mahmoud, qui établit à grands frais des murailles hautes de 12 mètres , épaisses de 2 mètres , en bonnes pierres de taille reliées par du mortier, avec flanquement et de nombreux crénaux. Ces murailles furent détruites par Abd-el-Kader. Elles sont en très grande partie relevées depuis quatre ans par notre Tedjini, qui aura probablement fini cette année, ou, au plus tard, Tannée prochaine. Le plan en est ci-joint. La puissance de la famille Tedjini se révèle par la construction en quatre ansdcrelip
enceinte qui , par son étendue , sa hauteur, son épaisseur et la nature des matériaux , serait très chère par tout pays , mais devient un travail très remarquable dans le désert
La famille Tedjini payait au gouvernement turc une faible redevance annuelle ; mais elle se considérait comme relevant moralement de l'empereur de Maroc. Elle créa souvent de grands embarras aux gouvernants, ainsi qu'on va le voir.
Le bey d'Oran, Mohamed-EI-Kebir , était venu une première fois à Laghouat pour soutenir le cheik Ben-Salem; Tedjini lui avait fait les politesses d'usage; mais à la seconde fois il refusa de donner satisfaction d'un affront fait par un homme d' Aïn-Madhi à un soldat du camp, et ferma ses portes. Le Bey revint peu après d'Oran, entoura Aïn- 3Iadhi, fit abattre les murs des jardins et avancer ses soldats, précédés de très nombreux chameaux, qui reçurent les balles des assiégés ; l'assaut fut donné par escalade, la ville fut prise, pillée, ses murs furent rasés. Tedjini échappa avec peine et se retira à Bousemprhoune, où son ordre a de grands biens, puis à Fez. Il n'osa plus revenir à Aïn- Madhi avant de l'avoir mis à l'abri de l'attaque des Turcs. Cest dans ce but qu'il lit élever par Mahmoud les murailles qui ont fait de ce ksar une place remarquable dans le pays. 11 mourut vers 1819 sans avoir quitté Fez. Ses deux fils vinrent alors s'établir à Aïn-Madhi. L'aîné avait un caractère très ambitieux et manquait de prudence. 11 eut la direction de l'ordre quoique âgé d'une vingtaine d'années seulement. Les marabouts de la famille Hadj-Aïssa lui firent donner, dit-on, de mauvais conseils. Le jeune chef mit à mort plusieurs de ses parents, et prit, vis-à-vis des Turcs, une position hostile. Sur les avis qui lui en arrivèrent, le dey Hussein ordonna, en 1820, à Hassan, dernier bey d'Oran , de reprendre Aïn-Madhi. Celui-ci ne
réussit pas dans l'assaut qu'il donna; toutes les populations voisines soutinrent Tedjini; à la suite de longs combats non décisifs, la maladie ayant fait des ravages dans le camp, et tous les chefs du voisinage s'étant interposés, il se lit un arrangement entre la place et les Turcs. Le bey se retira après avoir reçu une forte contribution. C'était un échec réel qui donna au maître d'Aïn-Madhi une idée exagérée de sa force et entraîna de très fâcheuses conséquences.
Peu après, ïedjini dirigea deux opérations militaires contre le Tell d'Oran ; la première fois il se croisa dans le désert avec une troupe des Zeguedous, qui marchait aussi dans le même but ; il l'attaqua, la pilla, fut blessé au col et rentra à Aïn-Madhi. La seconde fois il souleva un grand nombre de tribus du Tell, s'empara de Mascara, moins la citadelle, et prétendait chasser les Turcs d'Oran. Il fallut que le bey vînt avec une troupe considérable pour le combattre ; l'agha Moustapha-ben-Smaïn , qui devint général à notre service, avait négocié avec les cavaliers du Tell, une convention secrète par suite de laquelle ceux-ci abandonnèrent les insurgés et se réunirent au maghzen pour tomber ensemble sur les combattants du désert, qui furent battus et firent de très grandes pertes.
Tedjini était énormément obèse, il ne put fuir; 400 hommes de son parti furent tués avec lui, sa tête empaillée fut exposée à Alger. Son frère cadet lui succéda et est le chef actuel de l'ordre. Il a environ 35 ans, est très grand, très obèse et ne veut que la paix et la tranquillité. îl est fils d'une négresse et a le teint des mulâtres. Il avait fortement blâmé les opérations de son frère aîné; il s'est toujours borné aux devoirs de religion et ne voulut jamais se mêler de politique , autant que possible.
Quand Abd-El-Kader eut nommé kalifa de Laghouat le chérif El-Hadj-Larbi, il voulut mettre garnison à Ain-
— u — Madhi , qui, effectivement, convenait admirablement pour assurer la position du nouveau chef du pays. Il écrivit à Tedjini quil irait incessamment le visiter dans Aïn-Madhi. Son intention secrète était de s'emparer de la place, quand il y serait entré avec ses gens , et peut-être de Tedjini. Ce dernier, pressentant cette trahison, répondit qu'il ne pouvait pas recevoir l'émir qui, s'il persévérait dans son dessein, s'en repentirait. Abd-El-Kader, irrité et sentant que Tedjini devait être amoindri, se décida à assiéger Ain- Madhi, ce qu'il fit avec trois canons , deux mortiers et plus de 7,000 combattants, dont 2,000 de troupes régulières.
Les Larbas, les gens des Ksars fournirent des secours à leur marabout Tedjini. Ahmed-Ben-Salem, qui s'était réfugié chez les Beni-Mezab, lui envoya son propre frère Yaya avec cent combattants. Le siège fut vivement soutenu. L'artillerie ne fit qu'une brèche insuffisante; les mines furent éventées par des contremines. Assiégeants et assiégés firent de grandes pertes. Au bout de trois mois, les armes n'avaient rien décidé. Abd-el-Kader employa alors la politique. Un premier arrangement eut lieu en ce sens : Ahmed-ben-Salem sera le chef de Laghouat; son frère Yaya Ben-Salem se retirera d' Aïn-Madhi ; El-Hadj-Larbi, maintenu kalifa, sera reconcilié avec eux; Tedjini paiera 11,000 boudjonx; Abd-el-Kader ensuite se retirera. Tout fut exécuté, sauf le dernier point. L'émir continua le siège après avoir ainsi affaibli son ennemi. Cependant l'exhaltation des assiégés était très grande, les assiégeants montraient peu d'ardeur pour la continuation de l'opération , la place résistait toujours; mais Tedjini craignait de nouvelles défections et voyait diminuer ses moyens; d'un autre côté, Abdel-Kader avait hâte d'en finir; les négociations reprirent. Abd-el-Kader, prétendant qu'il avait fait serment de réciter sa prière dans la mosquée d' Aïn-Madhi, mais avec
le but réel de s'emparer de la place, demanda à aller à la mosquée, disant qu'ensuite il lèverait le siège. Tedjini y consentit, mais à condition qu'il entrerait seul. Abd-el- Kader voulait avoir avec lui des soldats. Ce fut refusé. Enfin, au commencement du huitième mois, un deuxième arrangement eu lieu comme il suit : Tedjini évacuera la ville, Abd-el-Kader y entrera, fera sa prière à la mosquée puis se retirera et rendra la place à Tedjini ; à cet effet, l'émir et son camp s'établiront à Sidi-Bouzid (à 16 lieues au nord d'Aïn-Madhi) ; l'émir fournira 500 chameaux ; Tedjini donnera son fils en otage jusqu'au retour des chameaux et se retirera à Bou-Sernprhoune. Quand Tedjini vit Abdel-Kader à Sidi-Bouzid, et eut à sa disposition les chameaux promis, il tarda longtemps, sous différents prétextes, avant de se retirer, espérant que quelqu'évènement viendrait à son aide. Enfin, lui et tous les siens durent évacuer la place. Après neuf mois de siège , Abd-el-Kader y entra et, malgré sa promesse, s'empressa de détruire les murailles ainsi que les maisons principales, sauf celle de Tedjini où il logeait. Il partit subitement à la suite de nouvelles importantes reçues concernant les affaires du Tell.
Tedjini ne rentra à Aïn-Madhi qu'après la défaite du kalifa Abd-el-Baki. Il eut encore à lutter contre el Hadj Larbi, qui, renommé kalifa, tenta inutilement de s'emparer d'Aïn-Madhi. 11 a occupé depuis sans grandes vicissitudes sa position ; a fait réparer ses murailles qui seront complètes incessamment, et a fait sa soumission aux Français en même temps que les autres chefs du voisinage.
Je vais maintenant parler d'Aïn-Madhi considéré comme place forte. Ce ksar a été bâti sur un monticule en plaine et près d'une hauteur en pente douce. L'eau vient d'un ruisseau intarissable, mais peut être coupée facilement, parce que l'avantage du monticule a été préféré à celui de la possession de la source. On a fait depuis dans celte ville un puits, et
il > a de plus une vaste citerne dans la maison de Tedjini, qui est une sorte de citadelle fortement bâtie. Le monticule est dominé à portée de canon par des hauteurs. La fortification se compose : 1° des murs des jardins qui sont en terre avec tours et s'étendent à 300 mètres autour de la place; 2° des murs de la place qui sont solides, en bonne maçonnerie, généralement flanqués avec crénaux, de 2 mètres d'épaisseur dans le bas, et d'une hauteur de 10 à 12 mètres, sauf dans la partie Sud-Est, qui est inachevée; là, ils n'ont guère que 5 mètres. Il n'y a pas de fossés. L'enceinte est entourée extérieurement de murs parallèles formant la clôture intérieure des jardins. Entre ces deux murs est un chemin étroit. L'enceinte est intérieurement disposée de plusieurs façons : dans quelques endroits les maisons y touchent ; dans d'autres endroits c'est un mur sans crénaux et sans banquettes pour les tireurs; généralement il y a un terre-plein formé par le sol même, qui s'élève de la circonférence au centre. Il y a deux entrées; celle où est la maison de Tedjini est très forte, les portes sont garnies en fer-blanc, donnent sur une place entourée de murs crénelés, avec d'autres portes pour pénétrer en ville. Les rues sont étroites; les maisons sont serrées et s'élèvent jusqu'au milieu de la ville comme le terrain; elles dominent au loin la campagne de leurs nombreux crénaux.
Pour des Arabes, celte place est presque imprenable, mais, pour nous, il en est autrement, parce que les fortifications offrent des défauts sensibles ; 1° de la hauteur dominante on peut enfiler une partie des murailles ; 2° les murs des jardins permettent d'arriver jusqu'à l'enceinte presque à couvert et de circuler à 2 mètres de celle-ci tout au tour presque sans crainte; 3° si l'on veut attaquer de vive force on peut combler avec des fascines l'intervalle de l'enciente au mur parallèle des jardins et faire ce travail presque sans perte; k° le point faible est la partie Sud-Est où les murs
inachevés n'ont que 5 mètres de hauteur ; 5° il y a en face de cette partie et à peu de distance une petite élévation de terrain , qui ferait, avec peu de travail, une batterie très efficace; 6° pour attacher le mineur, les deux murs concentriques dont j'ai parlé, donneraient une grande facilité, attendu qu'il suffirait de faire de l'un à l'autre, au-dessus du sol, une galerie fermée à gauche, à droite et au-dessus. Le travail s'opérerait alors sûrement , commodément et promptement.
D'après cela, si notre colonne eût voulu enlever de vive force Ain-Madhi, elle eût réuni des fascines, l'artillerie eût abattu les crénaux des ilanquements de la partie sud-est, choisie comme point d'attaque ; on eût occupé les jardins, pénétré jusqu'au mur qui enveloppe l'enceinte, jeté des fascines dans l'intervalle des deux et en deçà; l'assaut eût pu commencer alors. Si l'on veut ne pas courir les chances d'un assaut donné à un ennemi dans toute sa ligueur et au milieu de maisons défensives non ruinées, si une expédition a pour but la prise d'Aïn-Madhi, il faut 2 pièces de 12, 2 mortiers de 8 pouces et beaucoup de poudre de mine. Le charroi ne présenterait pas de difficultés notables. Les pièces de 12 ruineraient les crénaux, surtout au flanquement, ainsi que les maisons voisines du point d'attaque. Les bombes seraient dirigées sur la maison de Tedjini et celles des principaux habitants. Le mineur serait attaché à la muraille et la ferait sauter, l'assaut serait donné : si la défense était encore vigoureuse, la mine pourrait faire sauter successivement les maisons. Je crois qu'avec ces moyens la place serait prise avant huit jours.
Tedjini avait la conscience de l'impossibilité de tenir contre nous si nous l'attaquions, car malgré ses craintes très grandes, il n'avait rassemblé aucune force ; probablement il voulait fuir si nous eussions été camper devant Ain MadhL On eut, en ville, un instant, une très grande frayeur, quand
— 4S on eut laisse entrer une douzaine d'officiers, autant de chasseurs et quelques cavaliers du goum, pendant que 200 de ces derniers étaient devant la porte. M. le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud m'écrivit alors pour me mander de suite l'accueil plein de soumission qu'on lui faisait ; il paraît que les habitants, voyant partir les courriers, crurent un instant à quelque trahison ; mais cette opinion ne fut pas admise par les chefs. 11 est certain que si les officiers et les chasseurs introduits eussent voulu faire entrer les cavaliers arabes restés en dehors, la ville n'eût pu faire la moindre résistance, et notre colonne arrivant aussitôt l'eût eu en sa possession sans difficulté. On peut dire que Tidjini s'est mis en ce moment à notre discrétion complète sous la garantie de notre honneur. Cette trahison, d'un effet immanquable, eût été tout-à -fait dans les mœurs arabes, mais elle était bien loin de notre pensée, et s'il eût été convenable d'agir contre Tedjini, au lieu d'user des moyens contraires à la droiture nationale, nous eussions attaqué la place de vive force et ouvertement ; l'ordre en eût été reçu avec joie par nos braves soldats, qui eussent probablement réussi, car nos quatre bataillons étaient excellents et chacun eût mis son point d'honneur à vaincre en peu de jours une place qui était célèbre pour avoir résisté pendant neuf mois à Abdel-Kader avec des troupes bien plus nombreuses que les nôtres. La mauvaise foi et les procédés perfides mis en usage par Abd-el-Kader à Aïn-Madhi et à Laghouat, la méfiance que Tedjini lui montra avec raison, rendent remarquable la preuve de confiance que ce marabout adonnée en cette occasion à des chrétiens. C'est une précieuse indication de l'opinion du pays sur la loyauté de notre gouvernement et la sûreté des relations liées avec nous.
Abd-el-Kader paraît avoir été dirigé dans son essai d'organisation de ce pays par les idées qui suivent : il s'y trouvait quatre puissances trop fortes pour être sûrement dominées par la faible portion de ses moyens qu'il pouvait appliquer à la localité, c'étaient : l°Àhmed-ben-Salem dont le parti était fort autant que dévoué et dont la famille était depuis longtemps habituée au commandement ; 2° Tedjini , marabout puissant, riche, chef d'un ordre très considérable et dont la famille avait plus de renommée que celle de l'Émir ; 3° Àïn- Madhi, place très forte pour le désert et que lebey d'Oran n'avait pu prendre ; 4° Laghouat célèbre par sa richesse, le nombre de ses combattants, ses murs, son influence locale ; son esprit turbulent et par les échecs qu'y avaient éprouvé plusieurs beys turcs. — Il devait détruire ou amoindrir notablement ces causes de résistance probable. — Il ^commença par se servir à cet effet du parti non à craindre de la famille du marabout El Hadj Aïssa, en nommant kalifa son chef El Hadj Larbi. — Il utilisa Tedjini qui se réunit à El- Hadj -Larbi pour combattre et chasser de Laghouat Ahmedben-Saiem et ses adhérents. — Cela fait, il s'attaqua à Tedjini et Aïn-Madhi. L'emploi de tous ses moyens militaires et politiques amena, au bout de neuf mois, la destruction d'Aïn-Madhi etl'éloignement de Tedjini très amoindri. — Il était parvenu a ramener sous sa main, à Laghouat, Ahmed-ben-Salem et ses adhérents. — Il avait remplacé le kalifa El Hadj Larbi, leur ennemi, par Abd-el-Baki, pour leur donner plus de confiance, et il avait choisi dans le Tell ce dernier afin que le sentiment de la patrie ne fut pas un obstacle à ses desseins rigoureux sur Laghouat. — Il ne restait plus qu'à s'emparer d'Ahmed-ben-Salem et de ses principaux partisans, puis à détruire Laghouat. Il voulut faire, d'un seul coup, ces deux graves
opérations. S'il eût réussi, probablement il eût éloigné Abdel-Baki qui serait devenu très odieux ; il eût renommé kalifa El Hadj Larbi qui se fût installé à Aïn-Madhi démantelé; Laghouat, en partie relevée, fût devenue un ksar ordinaire. On ne peut nier qu'alors la domination de l'Émir eût été à peu près assurée. — Mais l'ordre qu'il donna n'était pas en barmonie avec les moyens et fut, de plus, maladroitement exécuté. La première partie du programme était à peine à moitié accomplie par l'arrestation de Ahmed-ben-Salem qu'un échec éclatant renversa le résultat de tant de travaux et de ruses ; ïedjini avait repris confiance, Ahmed-ben-Salem et Lagbouat avaient doublé de valeur par la victoire, la haine, la prise d'un matériel important. Des quatre obstacles primitifs, les murs d' Aïn-Madhi seuls avaient disparu. L'Émir était amoindri par la défaite, l'odieux de la trahison et la crainte des Français; au coup vigoureux qui eût été nécessaire, il ne put substituer que le renouvellement dune tentative fondée sur le parti de El Hadj Larbi, appuyée de peu de moyens et présentant seule quelques chances de succès mais des chances bien faibles. — Cette tentative échoua. — Ahmed-ben-Salem et Tedjini grandirent beaucoup. L'Émir, battu par les Français, dut se résigner à renoncer à toute action directe sur la confédération de Laghouat et à laisser accomplir la perte de son instrument, El Hadj Larbi. — Si Abd-el-Kader reprenait sa puissance primitive, il ferait probablement peser sur Ahmed-ben-Salem, Tedjini, Laghouat et Aïn-Madhi relevés, un châtiment d'autant plus terrible qu'il serait exigé par la politique et la vengeance.
Cet état de choses nous est très favorable. Notre position d'ailleurs vis-à-vis de ce pays est tout autre que celle de l'Émir, attendu qu'une colonne de 4,000 de nos soldats peut facilement prendre, détruire ou amoindrir Laghouat et Aïn- Madhi, que c'est reconnu de tous chefs de la localité, et que le parti le plus fort, celui d'Ahmed-ben-Salem, loin d'être
un obstacle pour nous, est un moyen aussi facile à utiliser que celui d'El Hadj Larbi Tétait pour Abd-el Kader. Les difficultés qu'a éprouvées l'Émir, et la facilité de nos opérations sur ce pays, prouvent que chacun y avait le sentiment des exigeances politiques dan6 les deux cas.