TIRAILLEUR HAOUSSA
2ç avriL — Je quitte Manarantsoa à cinq heures et demie du matin par un clair de lune spkndide- Le temps est très froid.
Route affreuse. Les hommes et les animaux enfoncent dans la vase et ne s'en tirent que difficilement* Nous arrivons à onze heures et demie à Tsylafi. Je commande la colonne. Le générais po^r rentrer à Tananarive, a pris le chemin des montagnes, à l'est, avec une escorte de vingt hommes.
Je fais cantonner mes hommes dans les maisons et je m'installe sous la tente,
30 avril. — Départ à cinq heures et demie du matin. Même clair de lune que la veille, mais bientôt un brouillard épais nous envelqppe et ne se dissipe qu'à neuf heures, lorsque nous parvenons au bord de Tlkopa. La traversée de la rivière s'effectue sans incident en cmquante minutes.
A dix heures et quart, nous étions au cantonnenientj et je revoyais avec plaisir mon logement où je me reposerai et où je renoncerai pour quelque temps aux habitudes vagabondes. Tout était bien en place.
7*^ mat, — 11 est agréable^ après une longue absence^ de se réveiller chez soi au milieu d*objets familiers. Décidément, je deviens casanier.
Je me rends dans la matinée, en fi l an zane ou voiture à quatre homme s , chez le général Oudri, qui ne sait
rien de nouveau, puis au zoma, marché du vendredi, où j'achète pour dix francs de dentelles.
A la suite de notre expédition, le général Voyron nous adresse deux ordres du jour :
Ordre général «• / j<y.
w Le général commandant supérieur des troupes est heureux de féliciter par la voix de Tordre :
n I* M. le général Oudri, pour la fermeté, la modération et la sagesse avec lesquelles il a conduit les opérations contre le mouvement insurrectionnel du sudest d'avril dernier qui, après avoir coûté la vie à Manarintsoa, à trois de nos compatriotes, menaçait de prendre assez d'extension pour inquiéter nos communications et arrêter l'expansion coloniale. Par sa fermeté, M. le général Oudri a chassé les bandes armées et a fait rentrer dans le devoir les habitants égarés;
(t 2" M. le colonel Combes qui, envoyé pour prendre le commandement de la colonne du nord-est, a, par une marche audacieuse de plus de 250 kilomètres à travers un pays insurgé et coupé d'obstacles et de forêts, sauvé la ville d'Ambatondrazaka et la vie au résident de France et à plusieurs de nos compatriotes.
Le général félicite également les troupes qui ont pris part à ces opérations pour l'entrain, l'audace et l'endurance dont elles ont fait preuve, devant un ennemi dix
fois plus nombreux, insuffisamment armé il est vrai, mais fanatisé au point de devenir dangereux pour un adversaire qui aurait montré quelque timidité. »
Ordre général «• 141.
« Le général commandant supérieur des troupes est heureux d^adresser, par la voie de l'ordre , ses félicitations :
« I* A M. le capitaine Bordeaux, commandant la I !• compagnie du régiment d'Algérie, pour avoir, dans la journée du 22 avril, après une rapide marche de nuit, fait preuve de vigueur et de coup d'œil à Tattaque du village de Mananjarakely, où tous les rebelles qui l'occupaient ont été tués ou pris ;
a 2° A M. le lieutenant Grillo, de la 7* compagnie du régiment d'Algérie, pour s'être porté sans hésitation, avec vingt-sept fusils, dans la nuit du 30 avril au !•' mai, au village de Majakandriana, où sept fonctionnaires hovas venaient d'être brûlés vifs et où un mouvement rebelle se prononçait, et avoir montré dans le combat qui s'ensuivit une décision prompte et une grande vigueur. »
Le régiment d'Algérie a sa belle part dans ces félicitations.
2 mai, — Je ne me lève qu'à six heures et demie. Quelle paresse ! Nouvelles du jour : Arrivée de cent
hommes du i" tirailleurs. On les a casernes dans la ville, à Farahouit.
Le 29 avril dernier, le lieutenant Moreau, averti, au moment de déjeuner, à Sabotsy, que des Fahavalos venaient d'envahir et de brûler un village à quinze cents mètres de là, s'est lancé à leur rencontre avec quarante hommes, les a mis en déroute, a tué deux pillards et en a blessé dix.
j mai. — C'est dimanche. Journée monotone. Quelques officiers sont allés à la messe et y ont rencontré des camarades de Tétat-major et d'autres corps. Ils rapportent des nouvelles. Le colonel Combes, récemment arrivé de France, officier ayant longtemps fait campagne au Sénégal et qui passe pour très expérimenté, prend le commandement de la colonne du nord.
La 6' compagnie du bataillon est attachée à cette colonne ; elle a eu deux blessés dans une reconnaissance conduite par le lieutenant Zaigue.
La i6' batterie du 38* régiment d'artillerie rentre en France. On dit que nous partirons les derniers. Les derniers ! Quand? En novembre, on nous assurait que nous quitterions Tananarive en avril, et nous sommes encore ici en mai. Chaque semaine, on recule la date du rapatriement.
Si cela continue, je finirai par demander à être embarqué; ma situation est du reste irrégiilière, puisque,
promu lieutenant-colonel depuis près de neuf mois, je commande toujours un simple bataillon.
4 mai, — On paraît satisfait à la résidence et au quartier général des résultats obtenus par la colonne du sud. Les populations se tiennent tranquilles.
Vu aujourd'hui plusieurs personnes. Il n^est question que des maladresses du résident qui u^a de con* fiance que dans les prédicants. On assure qu^l voulait faire accepter par le payeur comme monnaie les piastres coupées. C'est fort!
A quatre heures du soir^ aujourd'hui, une forte secousse de tremblement de terre a mis en émoi Tananarive. Mon ordonnance se trouvait là.
— C'estj me dit-il, le chemin de fer qui passe.
Secousse du sud au nord. Elle a duré environ vingt secondes. Aucun accident.
5 mai. — Je suis allé visiter le poste de la 8' compagnie à Ambohijanary, Promenade au marché très curieux, grand bazar où IW rencontre un peu de tout^ des objets venus d'Europe échoués là, à la suite de quelles aventures !
6 mai, — Le temps redevient très beau, On apprend que M . Bourgeois , du 3' bataillon du régiment d* Algérie, a surpris des Fahavalos et en a tué douze \ de son côté s M. Grillot, des HaoussaSj en a surpris une autre bande et en a tué sept.
Je reçois la visite d*officiers récemment arrivés, enchantés d'être à Madagascar et tous en bonne santé.
On annonce la chute du ministère (l). Pour quel motif? Nous ignorons les détails.
7 mai. ^ — Le général Voyron m*a fait appeler.
— Colonel Lentonnet, me dit-il, j'ai appris par le directeur du service de santé que vous étiez malade et que vous devriez déjà être rapatrié. Il faut aller revoir la France.
Je réponds :
— Mon général, je ne suis pas mort, je ne veux rentrer qu^avec ma troupe.
— Mon cher colonel, il y a assez longtemps que vous êtes ici. Croyez-moi* Rentrez^ je ne parie que dans votre intérêt. Je vous fais cette proposition pour que vous puissiez être placé, à votre retour^ au 3" tirailleurs. Et puis, le général Oudri ne nous quitte pas encore. Il n*est pas nécessaire de conserver un générai et un colonel pour commander quatre compagnies.
— ^ C^est bien, mon général, je rentrerai.
Il me semble que je deviens gênant. Je n'ai donc plus qu'à faire mes malles ; mais je ne veux pas rentrer en France comme malade, puisque je me porte bien (2}.
(i) Le ministère présidé par M. Bourgeois.
(2) Le col o ne! Lentonnet se faisait et se fit illa^Eon presque jusq^u^au dernier jour sur 3ori état de santé.
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET igS
Le général Oudri, lui aussi, est d'avis que je parte pour Marseille par le plus prochain paquebot.
<y mai, — C'est décidé! Je quitterai Tananarive le 25. Je vais chercher acquéreur pour mon brave cheval Sakalave^ que je ne peux ramener avec moi.
La nuit dernière, des Fahavalos ont brûlé un village à vingt-cinq kilomètres d4ci.
Deux compagnies du bataillon reçoivent Tordre de se rendre à Tamatave, où elles s'embarqueront avec des Kabyles pour T Algérie. Traversée par le Cap, c*est"à-dire cinquante jours de voyage.
çntai, — Ce matin, grand rapport. Le général m'apprend que la reine Fa fait mander et l'a félicité sur les opérations de notre colonne au sud de Tananarive.
Le général trouve la reine gracieuse et bien mise, mais franchement laide.
10 mai. — J'écris mes dernières lettres à l'adresse de France, qui seront datées de Madagascar. Je n^ indique pas de façon précise le jour de mon retour^ afin que ma femme n'éprouve pas de déception, si ce retour est encore retardé.
/ / mai, — Reçu une lettre de la colonne du nord m'apprenant que le caporal Lannes, de la 6' compagnie, a été tué dans une reconnaissance faite sous les ordres de M. Z aiguë, aux abords d'une grotte dans
igfi CARNET DE CAMPAGNE
laquelle s'étaient réfugiés des Faliavalos. Trois hommes ont été blesséSj dont un grièvement.
C'est toujours la 6* compagnie qui va au feu. En 1894, elle était attaquée en Algérie à Boukanfous, en se rendant au fort Mac Mahon; en 1895^ à Tsarasaotra; enfin elle subît encore des pertes à la colonne du nord.
12 mai. — La situation ici n*est toujours pas brillante. Il y aura encore bien des efforts à faire pour pacifier le pays.
Les résidents ne peuvent pas regagner leurs postes.
/ j mai. — Le général vient à Soanerana et passe le bataillon en revue. U remet huit médailles militaires.
Aussitôt après la revuej nous nous rendons, le général et moij ainsi que Tadjudant-major, le capitaine Lamy et le lieutenant Grass, vers une maison dans laquelle un tirailleur ^ en absence illégale, s'est enfermé, 11 a sur lui un revolver volé à un adjudant et deux paquets de cartouches. Il menace de tuer le premier qui se présentera.
Nous nous avançons , et le malheureux sort presque aussitôt sans difficulté et se laisse arrêter.
i^ mai^ — Reçu de nombreux journaux ^ qui datent de plusieurs mois, et des paquets divers, depuis longtemps envoyés et qui ont séjourné à Tamatave. La plupart des provisions qui nous parviennent de France sont gâtées*
Je fais le soir une partie de mon travail d'inspection.
/5 mai. — Le commissaire de la reine Rainivelomarantsoa et son interprète Rasoatra, dît Rasoir, viennent me voir et me proposent d* acheter Sakalave. Je le cède avec la selle pour six cent cinquante francs, et non sans émotion, car je m^étais attaché à ce bon compagnon.
j6 mai. — Je remets au général Oudri mon travail d'inspection. Le général m'engage à partir au plus vite.
Je me rends de là chez le général Voyron, afin de lui déclarer que j'accepte définitivement sa proposition de départ pour le 4 juin. 11 me dit : s Arrangez-vous avec mon chef d^état-major. s
Je vois donc le colonel GeiL II est convenu que je quitterai Madagascar le 4 juin,
77 mai, — Mon départ est annoncé au rapport de la place»
Rainivelomarantsoa vient prendre livraison de Sakalave.
Il me remet 650 francs, dont 150 francs en pièces de cent souSj le reste en pièces de 2 francs.
Mon pauvre Sakalave est parti. J'ai beaucoup récommandé à son nouveau mahre de ne pas le battre et de bien le soigner.
J'espère qu'il ne sera pas malheureux. La brave bête m'a rendu bien des services.
rgS CARNET DE CAMPAGNE
/<? mai, — Le matins à la pêche. Je reviens à la popote avec beaucoup de poisson. L^ après-midi^ je me rends à l'intendance^ afin qu'elle mette à ma disposition des porteurs et un filanzane pour faire la route de Tamatave. On m'assure que tout sera prêt pour le 24.
ig mai. — Déjeuner offert au général Oudri par les officiers du régiment à V Hôtel de France^ le meilleur hôtel de Tananarive. Nous sommes trente à table.
Le nom du général est inscrit sur deux belles pièces montées. Beau déjeuner, très bien servi.
Au dessert, je lève ma coupe de Champagne et je porte le toast suivant :
« Mon général, au nom des officiers de tiraille urSj permettez-moi de vous dire que nous avons tous été très heureux de votre nomination (i), nomination si bien méritée , et qui n^est que la juste récompense du dévouement et de T énergie que vous n'avez cessé de montrer pendant toute la campagne» Mon général, nous buvons à votre santé et à vos étoiles. »
Le général a répondu à peu près ceci :
a Mon cher camarade, messieurs, je suis on ne peut plus touché de votre réception. Je remercie le lieutenant-colonel de ses bonnes paroles, qui sont trop élo-
(l) Mk Oudri, colone] du régiment d'Algérie, avait été promu général en avril 1S95.
gieuses, et je lui demande, en raison de Téloignement, de boire à la santé de Mme Lentonnet.
Le repas est terminé à une heure.
Je termine la journée en commençant mes préparatifs de départ.
20 mai, — J'ai des comptes à rendre et des pièces à classer, afin de tout laisser en ordre parfait à mon suc* cesseur. Je travaille donc jusqu'au soir. A peine aî*je le temps de lire quelques journaux de France-
21 mai, — J'ai fait aujourd'hui une visite d'adieu au résident. Il était sorti. Je me suis rendu chez le générai Voyron, qui m'a dit :
— Il nous faudrait beaucoup d'hommes comme vous. Vous êtes de ceux qui, par leur exemple, remontent le moral.
J'ai vu également le colonel Geil^ les colonels Bouguier, de l'infanterie de marine^ Marmier, du génie j tous deux très aimables ; le payeur, M. Béchu; enfin le général Oudri, qui se montre charmant pour moi.
22 mai, — Promenade au marché^ où la foule est toujours nombreuse.
Le commissaire hova, Rainivelomarantsoa, me remet un beau lamba en soie; l'interprète m'offre un sabre. Je donne 10 francs à ce dernier et n'ose rien offrir au premier.
23 mai. — A huit heures, je réunis les sous-officiers ,
je leur fais mes adieux et je les remercie de leurs bons et loyaux services.
A déjeuner, tous lea officiers de mon bataillon sont réunis à VHotd de France, Belle et cordiale réception.
Je fais ma dernière visite au général en chef.
3^ mai, — ' Je quitte Soanerana à six heures et demie. Tous, officiers, sous-officiers et tirailleurs, viennent me serrer la main.
MM, Maheas, Béchard et Teil m^accompagnent jusqu'à Andraisoro , où m'attend la nouba. Je donne lo francs aux musiciens, je serre la main à mes chers compagnons. Encore un adieu, et en route.
Le chemin a été tracé et construit par nous. Il est très beau jusqu'à Ankeramidinika, où je dois coucher et où me reçoit le lieutenant Guillot, du bataillon haoussa. Cet officier avait eu la complaisance de faire préparer une chambre et un repas. Deux officiers d'infanterie de marine de passage nous tiennent compagnie.
2^ mai. — Lever à cinq heures et demie, départ à six heures et demie, après avoir serré la main au commandant Maujatj de Tinfanterie de marine, arrivé dans la nuit. Temps beau. Voyage en pleine forêt, par des sentiers qui semblent inaccessibles. Les bourjanes font des prodiges d'équilibre; ils sautent de roche en roche comme des cabris.
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET 2ÛI
A Sabotsy, je rencontre le commandant Noël et la relève des cadres du régiment colonial.
Déjeuner à Andrakana avec un lieutenant du train. Je passe le Mangaro en pirogue pour 30 centimes. Ce fleuve a cent mètres de largç et quatre à cinq de profondeur. On y voit des caïmans. Arrivée à Maromanga»
b6 mai, — Nuit affreuse. J'ai été dévoré par les moustiques, et de gros rats sont venus se promener jusque sur mon lit. L'un d'eux a même renversé mon chandelier et emporté ma bougie.
A six heures, je monte en filanzane par un temps brumeux. Nous voyageons en pleine forêt. Aa delà d'Analazamantra, la route ressemble à des montagnes russes colossales* On descend aux enfers , puis on monte au ciel. Le sentier est si étroit que je dois quitter mon logis, c'est-à-dire ma chaise à porteurs, pour laisser passer des mulets. Un officier de marine, qui conduit le convoi, a perdu la moitié des animaux à lui confiés. Ils sont tombés dans des ravins.
Nous traversons des torrents. Les bourjanes sont de plus en plus merveilleux d'adresse aux endroits dangereux. C'est à donner le vertige. Je déjeune en compagnie d'officiers du génie de la relève.
Arrivée à cinq heures à Ambavaniasy.
2'^ mai. — Route épouvantable en forêt- On marche dans le lit des torrents^ on les traverse; on descend
des montagnes à pic^ on en gravit d'autres non moins à pic^ et on arrive au poste de Beforona, gardé par l'in* fanterie de marine^ et où se trouve un dépôt de vivres, sous les ordres d'un capitaine. Je repars et j'arrive à Moreva à onze heures.
Ce village est composé de quatre cases misérables. Je prépare moi-même mon déjeuner, qui se compose de lait de conserve et de pain*
Nous repartons à midi un quart.
Je rencontre en route trois Français qui me demandent si Beforona est éloigné et si le chef de poste pourra leur vendre un litre d'eau-de-vie. Je leur conseille de boire plutôt de Teau pure, moins dangereuse que l'alcool malgache- Quelques moments après , j'arrive à Ampasimbè, où mes bourjanes ont résolu de passer la nuit ; la route a été pénible j ils ont besoin de se reposer j d'autant plus que le premier jour ils ont fait 45 kilomètres ; le deuxième, 44, et enfin le troisième, 44 également. Aujourd'hui, ils n'ont parcouru que 32 kilomètres; aussi je suis arrivé à trois heures et demie au lieu de cinq heures.
Un lieutenant du génie , avec un adjudant, sont en camp volant à Ampasimbè ; ils jalonnent le chemin ; des Chinois viennent derrière eux et seront ici vendredi pour commencer la route vers Beforona,
Le gouverneur est venu m^apporter une poule, des œufs et des bananes; je Fai remercié et lui ai demandé du lait; il n'en a pas.
Il m'a donné une case très propre, construite sur pilotis. Le terrain est ici tellement humide que, si les habitations n'étaient pas surélevées, on coucherait dans la vase.
J'ai grand besoin de repos et de sommeil,
28 mai. — Départ à six heures du matin par un beau temps. Nous traversons une forêt de rafîas et de bambous. Le pays est vraiment admirable et grandiose. Nous rencontrons en chemin des Chinois portant les bagages de la mission géographique et des commissaires de la marine. J'arrive à Ranon-Mufana, dit les Eaux-Chaudes, où je déjeune.
Le pays , jusqu'à Maromby , est certainement un des plus beaux du monde. Arrivée à cinq heures j après une journée de 50 kilomètres.
Maromby est occupé par de l'artillerie de marine, qui monte vers Tananarive. Je suis logé dans une toute petite case. J'ai pour compagnon un officier d'administration.
2ç mai. — Aujourd'hui, pour rompre la monotonie du voyage, je m'embarque en pirogue sur l'Imosa* Trois heures de navigation très intéressante ^ et on arrive à Andevourante. Là enfin , je peux acheter du
lait, très cher, mais bon. Nous n'arrêtons que peu de temps. La halte principale, celle du déjeuner, se fait à Andavakamerana , où je rencontre la compagnie de tirailleurs algériens du capitaine Bourgeois, qui va s'embarquer à Tamatave.
Deux heures charmantes sont vite passées à déjeuner avec des compagnons d'armes, auxquels vient se joindre tm capitaine du génie.
Je repars à deux heures pour arriver à Vavony à quatre heures et demie. Route superbe, ensablée, bien ombragée, avec la mer à droite et l'Imosa à gauche.
jo mai, — Route aussi facile que celle de la veille. Déjeuner à Ampanirana. Je rencontre un détachement de relève d'infanterie de marine et des Chinois employés aux travaux de terrassement.
Arrivée à six heures du soir à Ambodisiny ; nous avons parcouru cinquante-neuf kilomètres.
j/ mai. — Dès le matin, nous passons l'Ivondro en pirogue. Prix : deux francs. Il nous reste, la traversée accomplie, quelques kilomètres à franchir pour arriver à Tamatave, terme du voyage en filanzane.
J'entre dans la ville à une heure trois quarts. Je me fais conduire chez le lieutenant-colonel Belin qui commande la place, et de là à V Hôtel Moderne, Pour tout mobilier dans ma chambre : un lit de paille et une chaiise boiteuse.
J'ai dit adieu à mes porteurs, de rudes gaillards qui ne m'ont pas trop secoué, bien que parfois ce transport en pays accidenté m'ait donné le mal de mer. Je leur distribue un bon pourboire, et leur chef me dit 1 « Merci, commandeur, » Ils ont été très complaisants pendant la route ; ils sont très sensibles aux bonnes parolesj et le moindre cadeau les enchante.
Il faudra du temps avant que des communications faciles soient établies entre Tananarive et Tamatave.
Et maintenant, repos bien gagné,
i'^ juin. — J'ai rencontré ici un ancien camarade du 4" zouaves, le capitaine Delcroix, Nous causons d'autrefois. Ce matin, l'aménagement de mes bagages étant terminé, je visite la ville, assez animée, avec quelques hôtels et magasins européens. Les cases indigènes sont relativement propres et assez bien construites. Leur aspect est tout différent de celles de l'intérieur. Cependant, elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Elles sont en ordre; leur groupement forme des quartiers traversés de rues régulières, et l'ensemble ne ressemble pas, comme celui de Tananarive, à un jeu de dominos brouillé au hasard.
Les commmerçants commencent à affluer et font payer fort cher les objets de première nécessité.
Les hangars de T État regorgent de paquets envoyés
2o6 CARNET DE CAMPAGNE
par leurs familles, de France, aux officiers et soldats du corps expéditionnaire, et qu^il est impossible d* expédier faute de moyens de transport.
Je découvre à mon adresse des boîtes diverses dont je n'ai plus que faire et qui m'auraient cependant été utiles à Tananarive.
2 juin. — Encore une journée à passer ici. La pluie tombe sans interruption, et ce temps n'invite guère à la promenade. Je fais cependant quelques dernières courses, et je revends mon filanzane, que je ne saurais où loger dans un appartement de France.
2 juin. — J'ai quitté ce mstiiiV Hôtel Moderne et je me suis embarqué à sept heures trois quarts sur le Djemnah. J'ai retenu une bonne cabine donnant sur le salon et je m'y suis installé. Le capitaine ordonne de lever l'ancre à dix heures, et nous voguons, par une mer assez houleuse, vers Diego-Suarez, car nous ne rentrons pas directement en France. Nous devons prendre et débarquer des passagers à Diego et à Majunga.
J'indique quel sera mon régime pendant la traversée : des œufs et riz au lait.
Tout irait bien, si je n'étais maintenant affligé d'un rhume qui me secoue nuit et jour et ne me laisse pas de repos.
4 juin. — Mauvaise nuit. Vers quatre heures, nous
sommes à Sainte-Marie, île très boisée et d'une végétation luxuriante. Nous stationnons deux heures. Quelques-uns de nos compagnons de voyage descendent à terre et reviennent assez déçus de leur excursion, du reste, trop rapide*
La mer est toujours houleuse et le vent violent.
A cinq heures, arrivée à Diego-Suarez.
$ juin. — Nous rencontrons des poissons volants et des bandes de marsouins qui s'ébat tent autour du navire ,
Hier, à cinq heures, nous sommes entrés dans le port de Diego, port des plus sûrs et si vaste qu'il abriterait facilement toutes les escadres du monde. La ville est assez grande, propre d^aspect et bien éclairée. On m'invite à descendre; mais je suis fatigué et préfère ne pas quitter le bord. Dupont, je vois la plage, et nous sommes si près de terre que je suis les allées et venues, le mouvement des promeneurs^ des soldats, des travailleurs.
Mon existence est tout à fait paisible. Je reste seul. La plupart des officiers sont allés coucher à terre et voir des camarades»
On compte quelques femmes sur le Djemnahj la plu part Anglaises.
6 juin. — Nous avons quitté Diego hier à quatre heures j par une mer mauvaise. Nous arrivons au petit jour à Nossi-Bé, jolie petite île, en face de laquelle se trouve Nossi-Comba, où avait été établi un sanato-
2o8 CARNET DE CAMPAGNE
rium au début de la campagne en 1895. Nous faisons le tour de Tîle de Madagascar par le nord.
L'aspect de Nossi-Bé est des plus riants, et, me trouvant mieux, je débarque. Une avenue de manguiers superbes conduit à des casernements actuellement vides et aux principaux bâtiments. Les maisons indigènes sont nombreuses. Les femmes de Nossi-Bé, négresses assez jolies, portent colliers et bracelets entassés, superposés, et se montrent couvertes d'étoffes très voyantes et en soie ; elles ont comme particularité une pièce de cinq francs en or passée dans Taile gauche du nez et collée sur cette aile ; celles qui n'ont pas de pièce de cinq francs en or y mettent un morceau d'argent coupé. En revenant, j'ai acheté une pirogue malgache . pour la somme de trois cents francs : c'est peut-être un peu cher, mais elle est grande et originale. Quelques personnes viennent à bord. Moi, je ne cesse d'admirer le paysage et la rade; tous deux sont merveilleux. A deux heures, nous partons; tout le monde est content, mais il fait trop chaud; en marche, nous aurons de l'air.
7 Juin. — Après une nuit assez bonne et par une mer calme, nous arrivons à Majunga à huit heures du matin. Je reçois à bord la visite du chef de bataillon, major de la garnison, puis celle du lieutenant-colonel Gonard, commandant d'armes, tous deux très prévenants.
Je descends à terre et je visite avec curiosité cette ville où nous débarquions l'an dernier et qui commence à se transformer. Je dois déclarer tout d'abord qu'elle est plus propre. On y a construit de nouveaux bâtiments^ mais je n'ai guère le temps ni la force de me promener, et je rentre à bord.
Tous les officiers de la garnison et le capitaine de vaisseau, commandant la marine, sont venus nous serrer la main.
S juin. — Nous arrivons vers neuf heures du matin à Mayotte. Un orage formidable gronde et déchaîne des torrents de pluie. Personne ne descend à terre.
p juin, — La mer est mauvaise. Le bateau, peu chargé, roule beaucoup, et la plupart des passagers souffrent cruellement du mal de mer»
Nous marchons à raison de quatorze nœuds à l'heure. Après dtner^ je monte sur le pont; je bois un verre de marsala dans un grand verre d'eau. La soirée est chaude.
jo j'uin, — Nous sommes à Zanzibar à sept heures trois quarts. Deux navires anglais et un navire italien sont au mouillage. A peine notre bateau a-t-il pris la bouée qu'une escadre de pirogues nous entoure, qu'une nuée de marchands se précipitent à bord et viennent nous offrir des bijoux, de la soie, des éventails, de rivoirCj des cuivres j des bronzes, des objets en corne.
Je me laisse tenter et j'achète une griffe de tigre avec saphirs et rubis ; prix : cinquante f rames.
Jereste à bord jusqu'àune heure et demie, après avoir contemplé le panorama splendide de la côte, et je me décide à débarquer et à visiter la ville. Cette visite n'a pas duré moins de trois heures, et je ne me sens pas trop fatigué. J'ai vu le palais du Sultan, très bien construit, entouré de maisons anglaises confortables.
Les rues de Zanzibar ressemblent à toutes les rues arabes, hautes et étroites. On y rencontre, à chaque pas, des bazars encombrés de bibelots plus ou moins précieux, d'armes et de curiosités. J'ai voulu acheter un sabre; mais comme le marchand m'en demandait quatre-vingts francs, et qu'il en valait bien dix, je l'ai laissé à celui qui espérait me duper. Je me suis donc contenté de rapporter à bord divers bijoux du pays et de petits éléphants en ivoire.
En revenant vers le port, j'entre, pour prendre une limonade, dans un café tenu par une Marseillaise. Bagasse ! elle n'a pas perdu l'accent !
A cinq heures et demie, j'étais rembarqué. Ce soir, sur le pont, coup d'oeil féerique. Le palais du Sultan et ses jardins étaient éclairés brillamment à la lumière électrique. On entendait une musique lointaine : celle du bey donnant un concert à Sa Majesté.
// juin — Beaucoup de bruit, une partie de la
nuit. Le navire a embarqué du charbon* Aquatre heures du matin^ les marins lavent le pont à grande eau, A six heures, le Djemnak lève l'ancre. Nous n'arrêterons plus nulle part avant six jours.
Nous sommes en route pour Aden,
Ici s'arrête le journal du lieutenant-colonel Lentonnet, Dans une lettre en date du même jour, ii juin, lettre inachevée, trouvée dans les papiers qu^il a laissés et qui furent remis à sa veuve, le colonel, se défendant encore d'être malade, déclarait qu'il ne voulait pas être considéré comme un rapatrié conva^ lescent.
M Je suis bien installé, écrivait-il, à bord du Djemnah, et en fort bonne compagnie» J'ai la meilleure cabine du bord^ je suis content d'avoir quitté l'île de Madagascar et de ne plus entendre les racontars de popote. Je commençais à en avoir assez : toujours sur le qui- vive pour rien.. h» n
Le brave défenseur de Tsarasaotra, le vaillant soldat qui tant de fois avait bravé la mort, ne devait plus jamais revoir la patrie bien- aimée ni les êtres qui lui étaient si chers . Après avoir longtemps résisté, grâce à une constitution exceptionnellement robuste, aux fatigues et aux privations de la campagne, et à la fièvre guettant les organismes anémiés, le lieutenant-colonel Lentonnet, bien qu^il se défendit, comme on Ta vu, dans ses notes et correspondances, d'être atteint par le mal, bien qu'il voulût se faire illusion à lui-même, avait fini par dépérir et par souffrir beaucoup d^accês paludéens.
Lorsque ses chefs le décidèrent non sans peine à rentrer en France, sans attendre le rapatriement de son bataillon qu'il
espérait ramener en Algérie, le lieutenant-colonel, qui, malgré Tavis du général Voyron, avait suivi les opérations de la colonne envoyée en avril 1896 contre les insurgés, au sudouest de Tananarive, était épuisé. Il ne se soutenait qu'à force d'énergie. Peut-être cependant, cette énergie aidant, aurait-il supporté le voyage, si une bronchite capillaire suivie de congestion ne l'avait emporté le 17 juin.
L'acte de décès du « médecin convoyeur •> D' Lorin porte : M décédé le 17 juin à midi et demi par suite d'anémie paludéenne endémique et bronchite capillaire ».
La mort du colonel impressionna douloureusement tous les passagers du Djemnah, qui estimaient et aimaient déjà ce brave homme, leur compagnon de quelques jours.
La cérémonie funèbre à bord du navire fut des plus émouvantes. L'abbé Rey, prêtre missionnaire, récita les dernières prières, en présence des officiers et autres voyageurs réunis à bord du Djemnah» Un détachement en armes de soldats et de marins convalescents rendit les honneurs militaires. Le lieutenant de vaisseau Gantés prononça quelques mâles paroles d'adieu (i).
(i) Des colonels et lieutenants-colonels qui prirent part à la meurtrière expédition de Madagascar, quatre sont morts pendant ou après la campagne^
Le premier fut le colonel Gillon, du 200* de ligne, décédé à Majunga, quelques semaines après le débarquement. Le colonel Gillon était né en 1840, sous-lieutenant en 1860, lieutenant pendant la guerre contre l'Allemagne, blessé à l'armée de Metz, capitaine en 187 1, chef de bataillon en 1878, lieutenant-colonel en 1888, colonel en 1891.
Le second, le lieutenant-colonel Barre, né en 1848, sous-lleu tenant en 1868, lieutenant en 1870, puis breveté d'état-major comme capitaine ; chef de bataillon au régiment étranger et à ce titre commandant à Madagascar l'un des bataillons du régiment d'Algérie,
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET 2l3
Comme la terre la plus proche était encore très éloignée, le corps du défunt dut être immergé. Le navire stoppa, les pavilions furent mis en berne, et, au signal du maître d'équi page, le cercueil disparut; dans les flots,,p«r
H. Galu.
promu H eu tenant-colonel au 2oo* après la pri3« de Mévatane^ décéda k Majunga.
Le tï-oisième, le ïieutenant-colûiiel Lentonnet, mort en mer. Le quatriènifï, le colonel de Lormc, du régiment colonial ^ décédé peu après son retour en France. Le colonel de Lorme, d'une vieille famille militaire^ était un vaillant soldat, engagé volontaire en 1870, ayant cornbattu en France contre les Allemands, puis au Tonkin, à Formose, en Annami âgé de quaratite-troîs ans à petne, lorsque! fut promu colonel j U était Vun des plus jeunes chefs de corpa de notre armée.