LES COMBATS DE TSARASAOTRA ET DE BERIZOKA
(Extrait du rapport du général Du^kesne^ commandant tn chef du corps expéditionnaire,)
Le ï8 juin, un détachement (i) placé sous les ordres du commandant Lentonnet fut dirigé sur Tsarasaotra (25 kilomètres au sud de Suberbie ville), en vue de chasser de ce village T arrière -garde que^ d'après les renseignements recueillis, Teiinemi y avait laissée, et de protéger les reconnaissances et les travaux de route. Ce détachement, en arrivant, le 19 juin^ à Tsarasaotra, le trouva évacué. Le commandant Lentonnet n'y conserva qu'une compagnie, l'artillerie et la cavalerie, et fit rétrograder immédiatement sur Behanana les 5* et
(i) Ce détachement 9e composait, sous les oidres du commandant Lentoonet^ du 2' bataillon du rég^iment d'Algérie, moins une compagnie laissée à SuberbieviLtei d'une section de la 16* batterie de montagne et d'un peloton de chasseurs d'Afrique. Le capitaine Aube, du s<irvîce des renseignements, et le capitaine Pons, de l'étatma]oi du gênie^ chargea spécialement delà reconnaissance technique de la iout«| furent adjoints au commandant Lentonnet.
7' compagnies, de façon k mieux assurer sa liaison avec Suberbie ville.
Toutes les autres troupes de la i" brigade, moins !e 200', encore retenu autour de Marovoay, à cause de la difficulté du ravitaillement de Tavant-garde, restèrent échelonnées entre Marololo et Suberbieville^ pour procéder à l'ouverture de la route. Le général commandant en chef avait également réuni, à la date du 17 juin, le personnel de son quartier général à Suberbie ville, où il devait temporairement stationner et où fut aussi établie, dans quatre ou cinq des baraques de l'établissement Suberbie, l'ambulance active n" i, seule formation sanitaire qui eût, jusque-là, pu suivre r avant-garde.
C^est de Suberbieville, dans les premières semaines qui suivirent l'installation du quartier général^ que furent successivement notifiées à tous les corps et services du corps expéditionnaire les dispositions à prévoir en vue :
I* De la constitution des postes de la ligne d'étapes et de l'organisation du commandement sur les territoires situés dans la zone de T arrière ;
2* De r organisât ion des convois de ravitaillement, soit par terre, soit par eau, entre Majungaet Suberbieville;
3" Enfin, de la concentration, entre Marololo, Suber-
bîe ville et au delà de ce point, des troupes du corps expéditionnaire pour la construction de la route carrossable et la reprise de la marche en avant sur Tananarive.
Ces prescriptions étaient en cours d'exécution quand les Hovas se décidèrent, le 29 juin, à prendre Toffensive contre notre poste avancé de Tsarasaotra.
Une reconnaissance poussée le 34 juin sur le mont Berizoka (à 1 1 kilomètres de Tsarasaotra) n'avait pas rencontré le moindre poste ennemi, dont le gros, d'après les renseignements recueillis, occupait les environs d'Ampasiry. Néanmoins, le 28, vers neuf heures du soir, le petit poste de tirailleurs algériens qui gardait, sur la face est, le camp de Tsarasaotra, se vit brusquement menacé par un groupe assez nombreux : ce petit poste, après avoir riposté vivement, battit lentement en retraite derrière un pli de terrain pour ne pas être cerné. Une patrouille envoyée à son secours vint bientôt rendre compte que l'ennemi s'était replié ; vers dix heures et demie du soir, en effet, au coucher de la lune, tout rentra dans le silence.
Le 29, au moment où le jour, dont l'arrivée est toujours brusque en pays tropical, commençait à peine à naître (vers cinq heures trois quarts du matin), plusieurs centaines de Hovas, débouchant en colonnes profondes d'un sentier qui longe Tlkopa, vinrent se
glisser dans un ravin escarpé qui s'étend au sud du petit plateau deTsarasaotra(i), escaladèrent les pentes du versant droit de ce ravin et ouvrirent inopinément, à la distance de 300 ou 400 mètres, un feu très vif sur le camp, en même temps qu^ls cherchaient à Tenvelopper par l'ouest.
La 6* compagnie du régiment d'Algérie, que venaient de prévenir les sentinelles et les petits postes, se déploya immédiatement, trois sections face au sud, une section en réserve.
La section d'artillerie se mit également en batterie, face au sud, et tira à mitraille sur les Hovas; le peloton de cavalerie (lieutenant Corhumel) fut affecté à la garde de la droite du camp, face à Plkopa.
Devant ces dispositions, rapidement prises par le commandant Lentonnet, l'attaque parut se ralentir. Mais, vers six heures un quart, une autre colonne hova^ descendant du Berizoka, déboucha à son tour sur les pentes inférieures d'un mamelon, cote 320, qu'occupait un poste détaché, et chercha à l'envelopper.
Afin de faire échouer cette manœuvre et de mettre fin à une fusillade sur place qm menaçait de ^e prolon-
(i) Tsarasaotra, dont Taltitude est de 270 mètres environ, occupe, à petite distance de la rivière, un mamelon isolé, dominé seulement du c6té de l'est par une série de hauteurs qui attei|;nent rapidement la cote 330, puis la cote 500.
ger et avait déjà causé des pertes assez sensibles (i), le commandant Lentonnet n'hésita pas adonner Fordre à la section de réserve de pousser, sous le commandement du capitaine Aube, une contre -attaque à la baïonnette sur le sentier du Berkoka. En même temps, la section du sous-lieutenant indigène Kacy exécutait, vers le sud, du côté de V Ikopa^ une autre contre-attaque. Il était alors environ sept heures et demie du matin,
La dernière de ces contre-attaques eut un succès immédiat et complet ; l'ennemi attaqué à la baïonnette se replia en toute hâte vers Test, en laissant trente cadavres sur le terrain. Durant ce temps, le capitaine A ibé conduisait la première contre-attaque avec la plus grande vigueur. Cet officier et sa troupe s'élancèrent au pas gymnastique contre Tennemi^ le mirent en fuite et, remontant derrière lui les pentes qui dominent Tsarasaotra à l'est (à i,8oo mètres du camp), les couronnèrent immédiatement. A huit heures et demie du matin, le poste de Tsarasaotra se trouvait, en fait, complètement dégagé.
Mais alors j une troisième colonne ennemie, avec de rartillerie, fut signalée descendant du mont Berizoka et marchant contre la section du capitaine Aube* Le
(i) Les débuts du combat nous avaient coûté un ofïîder (lieutenant Augey-Dufresse) et un caporal tués; un sergent, quatre tîcailleurs algériens et un artilleur blessés*
commandant Lentonnet renforça successivement cette section de deux autres demi-sections et des deux pièces de la section d'artillerie; mais les munitions d'infanterie commençant à manquer, il ne fut pas possible de donner aux feux de salve toute Tintensité désirable.
A ce moment (vers neuf heures quarante-cinq), arrivaient de Behanana, sous les ordres du capitaine Pillot, la 7* compagnie et un peloton de la 5* compagnie du régiment d'Algérie, que cet officier, averti par le bruit du canon, avait, sans attendre Tordre de rallier son chef de bataillon (qu'il reçut peu après), rassemblés pour les diriger sur Tsarasaotra. L'entrée en ligne de cette troupe fraîche, aussitôt envoyée vers l'est, à l'appui du capitaine Aube, suffit à faire reculer les lignes avancées de l'ennemi jusqu'aux sources de la Nandrojia (à 4 kilomètres environ du mamelon coté 320). Le gros du corps hova, qui se replia en même temps, parut alors dresser son camp sur le plateau boisé qui couronne le mont Berizoka. Il était midi et demi. La 7* compagnie fut établie en grand'garde à la cote 320; le reste des troupes rentra à Tsarasaotra.
Dans les différentes actions de cette journée du 29 juin, l'ennemi avait subi des pertes sérieuses (i); il
(i) Deux cents hommes, au moi^i^s, tués, blessés ou disparus,, diaprés le récit des prisonniers.
n'en demeurait pas moins à peu près sur ses positions et pouvait se targuer d'un demi-succès.
Pendant que cette action se déroulait, le général Metzinger, qui venait d'arriver à Behanana, en reconnaissance personnelle, avait reçu le premier compte rendu du commandant Lentonnet; ilFavait immédiatement transmis au général en chef, qui le reçut, à Suberbîe ville, à dix heures vingt du matin. Le 40' bataiL Ion de chasseurs venait de rentrer à son camp, pour la soupe, après avoir terminé, sur la route, le travail de construction du matin. Le général commandant en chef, qui ne disposait sur place d*aucune autre troupe d'infanterie, lui prescrivit, ainsi qu'aux deux dernières sections de la i5' batterie, de se diriger immédiatement sur Tsarasaotra,
A midi et demi, par une chaleur de 32'', le bataillon, à r effectif de trois compagnies (la 4' compagnie restant à la garde de Mavetanana), se mit en route, suivi par la 16* batterie. Après une grande halte de deux heures, faite à la tombée du jour, à Behanana, le bataillon arriva à onze heures du soir à Tsarasaotra, 0(1 l'artillerie, à laquelle le général Metzinger s'était joint à son passage à Behanana, l'avait précédé d^environ une heure.
Mis au courant de la situation, cet officier général résolut, malgré la fatigue de la troupe, d'attaquer Ten-
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nemi dès le lendemain matin, sans attendre Tarrivée de nouveaux renforts (i).
Le 30, à six heures du matin, une colonne composée de : un peloton de la 5* compagnie et un peloton de la 8* compagnie du régiment d'Algérie, l'état-major et trois compagnies du 40* bataillon de chasseurs et deux sections de la i6* batterie, sortit de Tsarasaotra sous
(i) Cette résolution, très judicieuse et très militaire, qui fait honneur au général Metzinger, s'inspirait des considérations suivantes : ou l'ennemi, son coup manqué, allait se retirer, et il fallait hâter le mouvement, si on voulait l'atteindre; ou il comptait s'installer sur le Berizoka, et il importait de ne pas lui laisser le temps de se retrancher sur cette position, déjà naturellement très forte. Dans l'un comme dans l'autre cas, il convenait d'agir vite. Il paraissait, en outre, avantageux de prouver aux Hovas que nous ne nous laissions pas surprendre, et que toute attaque de leur part était suivie d'une riposte immédiate et vigoureuse.
D'après les renseignements fournis par 4es prisonniers, les troupes malgaches étaient commandées par Rainianzalahy, 14* honneur, récemment appelé au commandement en chef, mais qui gardait comme lieutenants Ramazombazaha et Rafarlahibohana. Descendues en grande partie du plateau central, ces troupes s'étaient concentrées, le 24 juin, à Malatsy, avec quatre canons à tir rapide. Leur effectif était d'environ cinq mille hommes. La colonne entière s'était réunie le 28 à Antanimbarindratsotsoraka : à la nuit tombante, douze cents hommes étaient partis pour bivouaquer, les uns, sur les bords de ripoka, les autres, sur le plateau qui domine Tsarasaotra. C'est ce dernier groupe dont un parti avancé s'était heurté à nos avantpostes, le 28 au soir. L'objectif des Hovas était de s'emparer du camp de Tsarasaotra, qu'ils croyaient à peine gardé, et de marcher contre Mavetanana-Suberbieville, de façon à envelopper notre avantgarde, en utilisant, à cet effet, le bord de l'Ikopa, la route directe et la haute vallée de la Nandrojia.
les ordres directs du général Metzinger. Le camp restait gardé par la 6* compagnie du régiment d'Algérie et par une section d'artillerie ; le peloton de chasseurs d'Afrique assurait les communications entre la colonne. Tsarasaotra et Suberbie ville.
A six heures quarante, la colonne atteignit la cote 320, où la 7* compagnie du régiment d'AIgénci en grand'garde depuis la veille, se joignit au mouvement en prenant la gauche, comme soutien de Fartillerie et réserve générale. A sept heures vingts la colonne atteignait le pied d'une pente abrupte, couverte de buissons, à travers lesquels elle dut aménager un sentier muletier pour le passage de l'art ilierie. Durant ce temps, sous la protection de l'avant-garde, le généra Metzinger procédait à la reconnaissance des positions ennemies.
Le gros du rassemblement ho va en avant de Berizoka sembla alors se retirer vers les crêtes. Les deux pelotons des 5* et 8* compagnies de tirailleurs algériens reçurent l'ordre de poursuivre leur marche^ de franchir la Nandrojia un peu en aval de sa source, puis de s'élever sur la croupe qui borde la rive droite du torrent et d'y attendre, en halte gardée, l'arrivée de l'artillerie et du bataillon de chasseurs.
A huit heures quinze retentirent les premiers coups de fusil, tirés par quelques éclaireurs hovas, au mo-
ment où cette avant-garde passa la Nandrojia. Les deux pelotons n'en gagnèrent pas moins la position qui leur avait été indiquée et sur laquelle ils furent bientôt rejoints par le 40* bataillon de chasseurs, dont le commandant (lieutenant-colonel Massiet du Biest) prit la direction de la ligne de combat.
Celle-ci comprenait les deux pelotons de tirailleurs et une compagnie de chasseurs formant la première ligne, les deux autres compagnies de chasseurs suivant en réserve. L'artillerie, retardée par les difficultés du terrain, n'avait pu encore rejoindre.
A huit heures cinquante, Tartillerie hova ouvrit le feu, à bonne portée, sur notre première ligne, qui continua de s'avancer sans riposter. De toutes les crêtes, de tous les rochers, derrière lesquels s'abritait l'ennemi, partit alors une fusillade nourrie qui nous causa quelques pertes, mais ne ralentit pas davantage la marche.
Pendant ce temps, notre artillerie arrivait enfin, sous la protection de la 7* compagnie, prenait position et ouvrait le feu, à 2,500 mètres, sur l'artillerie hova, qu'elle ne tarda pas à réduire au silence. Les tirailleurs et les chasseurs, continuant leur marche, arrivaient alors à 200 mètres des tirailleurs ennemis ; ils s'arrêtèrent, fournirent quelques feux de salve qui déterminèrent un mouvement de recul accentué et, reprenant la marche,
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à neuf heures trente, s'élancèrent, la baïonnette au canon, vers la crête du plateau,
A la sonnerie de la charge, ils abordèrent très crânement les Hovas et les jetèrent vivement en arrière. Ceux-ci essayèrent bien de résister à gauche et tentèrent même, de ce côté^ un retour offensif; mais^ après un court corps-à-corps, dans lequel le lieutenant GrasSi du régiment d^Algérie, tua un de leurs chefs d'un coup . de revolver, ils s*enfuirent de toutes parts en descendant les pentes sud de la montagne, poursuivis par des feux de salve qui activèrent leur déroute et leur firent encore éprouver des pertes sensibles. ^
Vers dix heures j une des deux sections d'artillerie, parvenue h. son tour et grâce à d'énormes efforts sur le plateau, achevait la poursuite en tirant sur la colonne ennemie, qui s'était, tant bien que mal, reformée au fond de la vallée, fort étroite en cet endroit j et défilait, compacte, à la distance de 2,500 à 3,000 mètres.
A dix heures vingt, le feu avait entièrement cessé. L'ennemi laissait entre nos mains, dans deux camps qu'il avait dû abandonner , quatre cent cinquante tentes, le drapeau du commandant en chef, deux canons Hotchkiss complets, deux autres affûts de canons Hotchkiss, beaucoup de munitions d'artillerie, des fusils, toute la correspondance du commandement, une
assez grande quantité de riz et des approvisionnements de diverses sortes (i).
Tels furent les combats des 29 et 30 juin, dans lesquels nos troupes montrèrent, à la fois, beaucoup d'esprit de discipline, de fermeté au feu, d'entrain et d'endurance. Notre succès dans ces deux combats fut très important, moins en raison des pertes numériques, cependant très sensibles, de l'ennemi et des résultats immédiats obtenus par nous, que parce qu'il désorganisa, pour un temps assez long, les moyens de défense rapprochée de nos adversaires et les rejeta jusque vers la plaine d'Ajidriba, à plus de 80 kilomètres dans le sud de Suberbie ville (2).
(i) Ses pertes en tués et blessés ont dû être considérables : elles n'ont pu être évaluées, même approximativement.
De notre côté, nous eûmes un officier blessé (lieutenant Audierne), un officier contusionné (capitaine de Bouvier) , tous deux du 40* bataillon de chasseurs, et huit hommes de troupe blessés, tant des chasseurs à pied que des tirailleurs.
(2) A la suite des combats des 29 et 30 juin, le général commandant en chef cita à l'ordre du corps expéditionnaire : MM. le commandant Lentonnet, le lieutenant Grass, les sergents Chéreau, Moktar ben Daîf et Brochet, les caporaux Redersdorf et Mohamed M'hamed, du régiment d'Algérie ; le capitaine Delanney, du 40^ bataillon de chasseurs; le lieutenant Corhumel, le maréchal des logis Millet, le brigadier Clavère, du 10* escadron de chasseurs.