LA JOURNÉE DE TSARASAOTRA
Lettre fïun officier du régiment â Algérie,
« Tsarasaotra, 5 juillet 1&95.
« Quand vous recevrez cette lettre, les journaux vous auront déjà fait connaître nos exploits. Voici» quant à moi, ce c^efai vu,
a Depuis huit jours, nous étions aux avant-postes, avec une compagnie de tirailleurs j capitaine Castel, une section d'artillerie de deux pièces de canon et un peloton de 20 chasseurs d'Afrique . Nous passions notre temps à faire des reconnaissances et à ramasser dans la campagne le paddy ou riz en herbe, à installer notre camp un peu confortablement, puisque le séjour se prolongeait, enfin à travailler à la route qui n'avançait guère. Les journées, en dépit de ces occupât ionSj du reste, peu variées, semblaient longues,
a En arrière de nous, deux compagnies, celles des capitaines Pillât et Pradal, étaient détachées à Behanana, à deux heures de cheval environ par un mauvais chemin.
Notre chef j le commandant Lentonnet, allait fréquemment les visiter et rentrait à Tsarasaotra.
« Toutes les mesures de sûreté en avant du camp étaient prises et bien prises ; en cas d'alerte, chacun connaissait son poste de combat. Nous avions, du reste, toute confiance, nous et nos hommes, en ce brave commandant Lentonnet, qui n'en est plus depuis longtemps à sa première campagne.
« Le 28 au soir, vers neuf heures, il était rentré au logîs et il re visait les notes des élèves caporaux d'une des compagnies du bataillon, lorsque des coups de feu de plus en plus nombreux éclatèrent aux avantpostes.
H Le commandant, les officiers sortirent aussitôt ; ta troupe se réunit derrière les faisceaux.
« Après une courte fusillade, tout rentra dans Tordre.
a Le lendemain matin, à cinq heures, debout; le commandant était allé visiter un petit poste avancé, lorsque, tout à coup, apparurent au loin des Hovas ; il revint au galop de son cheval Sakalave, une courageuse bête qui résiste bien depuis le début de la campagne , et cria le premier : « Aux armes ! »
« L'ennemi s'avançait, nous apercevions distinctement ses tirailleurs. En quelques instants, infanterie, cavalerie, artillerie étaient à leurs postes. Déjà les
balles sifflaient dans le camp. L'ennemi s'arrêtait à environ 400 mètres de nous.
« La compagnie se tenait rassemblée et dirigea sur les Hovas des feux de salve. A six heures un quart, les tirailleurs ennemis apparaissaient, en nombre considérable, sur notre flanc gauche.
« Les deux pièces d'artillerie, qui tiraient au sud à 1,000 mètres sur des groupes hovas toujours nouveaux surgissant à Thorizon, durent pourvoir alors au plus pressé, en mitraillant les assaillants de gauche.
« Le petit poste, incapable de tenir plus longtemps contre des forces cent fois supérieures, venait de se retirer. Les Hovas gagnaient du terrain ; ils cherchaient évidemment à nous envelopper. Le commandant Lentonnet suivait toutes les phases de Faction. Déjà, notre camarade Augey-Dufresse était tombé mortellement blessé ; un caporal était tué, cinq tirailleurs et un artilleur avaient été atteints par les balles malgaches.
« Il était urgent d'aviser.
« Le commandant disposait de 180 à 200 hommes, tous combattants; il réunit 30 hommes avec un sergent énergique et leur fit mettre baïonnette au canon. Le capitaine Aube, de l'infanterie de marine, attaché à Tétat-major du général en chef, et qui nous avait suivis à Tsarasaotra comme officier du service des renseigne-
mentSy prit sur sa demande le commandement de ce détachement. Deux clairons sonnèrent la charge, et nos turcos se ruèrent sur l'ennemi de gauche.
« Un autre détachement de 25 hommes, sous les ordres d'un sous -lieutenant indigène , se porta en avant du front de notre position et chargea vigoureusement.
« En quelques instants, nous fûmes dégagés. Les Hovas s'enfuyaient comme des lapins.
a A huit heures, nous étions les maîtres du terrain.
« A neuf heures et demie, arrivée de la compagnie laissée en arrière à Behanana.
a Feux de salve et obus dissipent les derniers groupes hovas tenant encore.
a Le reste de la journée est tranquille.
« Le soir, arrivée du général Metzinger avec des renforts : 40* bataillon de chasseurs et une batterie d'artillerie du 38*. Ils viennent, en toute hâte, de Suberbieville : sérieuse étape !
« Tout le monde est debout; notre commandant offre le thé au général Metzinger : on cause un peu de l'affaire de la journée ; il paraît que, le lendemain, nous n'attendrons pas l'ennemi ; nous irons au camp même de Ramasse-ton-Bazar, comme disent nos troupiers, lui rendre sa visite.
« — Il est tard. Reposons-nous, dit le général, afin d'être frais demain matin. Nous nous mettrons en route à six heures.
a Avant le réveil du camp, nous sommes sur pied; le café est bientôt prêt. Nous rencontrons le général Metzinger sortant d'une case qui avait été promptement aménagée pour lui la veille au soir. Les chasseurs du 40* bataillon prennent les armes. Ils ont bonne mine etfière allure. Nous les avons déjà vus à l'œuvre à Mevatane. En route ! on sait ce que cela signifie à Madagascar, où les routes n'existent pas; mais aucun obstacle ne nous arrête. A huit heures et demie, éclatent les premiers coups de feu, puis la fusillade nourrie ; les canons sont restés embourbés en arrière : ils ne sont en batterie qu'après neuf heures.
a En face de nous, une montagne assez élevée, sur laquelle sont retranchés les Ho vas. Notre artillerie la couvre d'obus et de mitraille et prépare l'attaque. Enfin, les chasseurs et deux compagnies et demie de tirailleurs donnent l'assaut à la baïonnette, la bonne vieille arme de France. Les Hovasla redoutent plus encore que nos projectiles. Aussi s'empressent-ils de tourner le dos, abandonnant munitions, armes, provisions. C'est une débâcle inouïe.
a Chasseurs et turcos mènent la danse avec un entrain du diable. Parmi nos tirailleurs, un seul homme
atteint, un brave soldat, le caporal Camisard de la 5* compagnie, blessé d*un coup de feu au pied.
€ Nos soldats opèrent dans le camp ennemi une fructueuse razzia. Enfin, grâce aux Hovas qui ont eu le bon esprit de nous abandonner leurs provisions, nous avons du savon, des chandelles, du papier, de Tencre et des plumes.
j « Les Hovas comptaient évidemment s'en servir pour annoncer leur victoire et notre défaite à Tananarive ; or, tout ce papier est maintenant en route pour la France, où il porte de nos nouvelles aux parents et aux amis.
« Nous comptons renouveler encore plusieurs fois de la même façon nos provisions avant d'arriver à Tananarive,
a Les soldats du bataillon se portent bien; il n'est pas de meilleur régime pour le soldat que celui du combat, que celui du mouvement, de la marche en avant. La fièvre de la bataille chasse l'autre.
« En résumé, nous aurions tort de nous poser en héros, nous n'avons fait que notre devoir; au point de vue militaire, nos batailles n'ont pas une grande importance ; mais le résultat de ces petites affaires n'en est pas moins d'un effet excellent. Les combats du 29 et du 30 ont relevé le moral de tous.
« Nous pensons que les bons Français seront con-
tents de nous ; ils sauront que, si nous supportons les marches pénibles et les rudes fatigues, nous sommes aussi toujours prêts à nous battre et à verser notre sang pour la patrie, it
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