D'ORLÉANSVILLE A MAJUNGA
Formation du régiment d'Algérie. — Préparatifs de départ. -- Embarquement à Alger. — Le Cachemire. — La vie à bord. — Port-Saïd. — Le canal de Suez. — La mer Rouge. — Périm. — Incidents de traversé^. — En vue de Majunga.
4 janvier i8g^, — Le régiment d^ Algérie qui doit être attaché au corps expéditionnaire de Madagascar formera trois bataillons sous les ordres du colonel Oudri :
i*' bataillon, tiré de la légion étrangère ; 2* bataillon : deux compagnies du i" tirailleurs, deux compagnies du 2* tirailleurs ; 3* bataillon : quatre compagnies du 3» tirailleurs.
Le premier de ces bataillons a pour chef le commandant Barre ; le troisième, le commandant Debrou, Je prendrai le commandement du 2*,
Voici quels sont mes futurs compagnons d'expédition :
Mahéas, capitaine adjudant-major; lieutenant Theil, officier payeur ; lieutenant B rémont, officier d'approvisionnement ;
5* compagnie : capitaine Pradal ; lieutenants Bordeaux et Grass ;
6" compagnie : capitaine Caste 1 ; lieutenants Prudhomme et Augey-Dufresse ;
7' compagnie : capitaine Pillot ; lieutenants Blondel et de Bigault de Granrut ;
8* compagnie : capitaine Girault ; lieutenant Cholet ; sous4ieutenant baigne.
Chaque compagnie compte un lieutenant et un souslieutenant indigène.
Le médecin-major du bataillon est M. Béchard.
Les officiers ont déjà presque tous fait campagne.
Ils sont dans la force de Page. Le capitaine adjudant-major Mahéas et le capitaine Castel^ entrés au service en 1873^ ont expéditionné en Algérie; de même le capitaine Pillot ^ sorti de Saint-Cyr en 1S78 ; de même le capitaine PradaL Le capitaine Girault est un soldat de 1870; plusieurs lieutenants, un certain
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nombre de sous-officiers et soldats ont combattu au Tonkin.
18 janvier. — Par décision ministérielle du 15, il est décidé que le bureau spécial de comptabilité du régiment d'Algérie destiné à Madagascar sera fourni par la portion centrale du 3* tirailleurs.
Le drapeau et la nouba marcheront avec le 2* bataillon, c'est-à-dire avec le mien.
Les hommes seront pourvus à leur départ de tous les efiFets d'habillement, d'équipement, de chaussure et de campement, faisant partie de ce que doit emporter un tirailleur, appelé en Europe en cas de mobilisation.
Mes bagages se composeront de deux caisses régie* mentaires ; une cantine à vivres par groupe de cinq officiers.
En marche, les officiers supérieurs auront seuls droit à une tente par officier.
Complément du mobilier nécessaire : paletots en toile cachou, espadrilles, moustiquaire, bande de toile chinée, casque colonial.
7 mars, — Télégramme adressé au colonel commandant le 3* tirailleurs le 6 mars (i) :
(i) Les notes prises par le commandant Lentonnet pendant U période des préparatifs soi^t assez rares. II eut alors à veiller à la formation et à la mobilisation des compagnies destihéeë ail 2* ba-
« Bureau comptabilité a-t-il adressé, voies rapides à Orléansville^ imprimés nécessaires à l'officier payeur du régiment d* Algérie, 2* bataillon? Si nonj seront achetés dans le commerce. Le bataillon sera formé le 15. »
Le ministre, consulté, n'a pas encore indiqué de solution (i),
p mars. — Les revues succèdent aux revues. Mon bataillon sera, je n'en doute pas, en excellent état. Je suis littéralement surmené par les préparatifs d'entrée en campagne.
De fréquentes théories sont faîtes aux officiers et sous-officiers des compagnies mobilisées ; théories sur la vie à Madagascar ^ sur les précautions à prendre contre la fièvre, contre les insolations, sur l'hygiène, sur le climat, sur les habitants, sur les ressources du pays. On cite fréquemment, comme un modèle du genre/la campagne des Anglais contre les Achantis (2)-
taillon du régiment d^AlgÉrîe, et il se fit un devoir de bien connaître le personnel d'officiers et de sQU3-offiders qui allait fîtirc campagne sous ses ordres.
Le colonel vint enfin passer quelque!! jours h Paris au milieu de sa famille^ près de laquelle s'installa Mme Lentonnet.
{l) Nous avons tenu h ne rien retrancher de ces notes, rien mÈme de ces menus détails d'une entrée en campagne.
(2) Dans la plupart des campagnes coloniales, la maladie est presque toujours le principal ennemi à combattre. L'expédition des Anglais en 1874 contre les Achantis, que dirigea sir Wolseley,
Chaque officier reçoit une carte de Madagascar au 1/2,000,000% un itinéraire de Majunga à Tananarive au 1/200,000* et une carte des environs de cette dernière ville au 1/40,000*.
Chaque officier supérieur reçoit, en outre, une carte des environs de Tamatave au 1/40,000*; un plan de Tamatave au 1/5,000*; une carte des environs de Fianarantsoa au 1/50,000* ; un itinéraire de Tamatave à Tananarive au 1/200,000*; un itinéraire de Fianarantsoa à Tananarive, par M. Grandidier.
Deux de chacune de ces cartes sont distribuées à chaque compagnie, ainsi que deux notices explicatives des différents itinéraires.
Chaque officier est enfin muni d'un guide de conversation franco-hova.
12 mars. — Les compagnies qui formeront le 2* ba-
fut, suivant Texpression de lord Derby, m an engiaeers and doctors war », une campagne d'ingénieurs et de médecins.
Le corps expéditionnaire débarqua à Cape Coast du i*' au 4 janvier. Le 10 janvier, marche en avant; le 5 février, occupation et incendie de Coumassie, à trois cents kilomètres de la côte. Le 28 février, les troupes anglaises se rembarquaient, et le 30 mars la reine Victoria les passait en revue à Windsor. Les précautions de toute nature avaient été si bien prises que ces troupes ne per* dirent qu'un très petit nombre d'hommes par maladie.
Au Dahomey, l'organisation du corps expéditionnaire français, celle des moyens de transport et du service d'hygiène furent également parfaites.
taillon du régiment d'Algérie sont exercées à des manœuvres de guerre spéciales ;
1° En terrain découvert, ordre fermé, en carré ;
2* En terrain coupé, en ordre étendu, si cela est nécessaire, et en ordre fermé aussitôt que possible ;
3" Emploi du feu aux petites distances seulement et par salves à partir de 300 à 400 mètres; à 50D mètres, on ne fera tirer que les meilleurs tireurs ;
4" Feu à volonté et rapide à 100 mètres.
L'attaque doit être poussée à fond, dès que le tir a donné de bons résultats. Assurer ses flancs et ses derrière s <
Dans le combat de nuît^ on ne doit tirer que des feux de salve et attendre d'être à très petite distance pour les exécuter, etc,
/j mars. — Aujourd-huî, 15 mars, le 2* bataillon du régiment d'Algérie est formé à Orléansville, Nous n'attendons plus qu'un ordre de départ*
jo mars. — Hier, un punch a été offert au bataillon par la garnison d'Orléans ville,
ji mars. — Nouveau punch offert hier, à la mairie d'Orléans ville, par la municipalité aux officiers. Toasts aux tirailleurs et au corps expéditionnaire de Madagascar.
Les sous-officiers ont été reçus de leur côté , et la ville a offert à chaque soldat un paquet de cigarettes»
Les dames de France les gratifient également de tabac.
/•' avril , — Le bataillon a quitté Orléans ville, le 31 au soir, en deux détachements : le premier, composé de Tétat-major du bataillon et des 7* et 8* compagnies, a pris le train de sept heures dix. Les 5* et 6* compagnies ont pris celui de dix heures du soir.
Nous sommes arrivés à Alger à six heures cinquante du matin. Lé i" zouaves offre à nos hommes le café.
La musique du régiment nous attend à la gare et conduit les deux compagnies à F Arsenal pour y verser les armes (i).
Les tirailleurs prennent ensuite un repas froid sur Tesplanade de Bab-el-Oued, puis sont conduits au square Bresson.
A dix heures, arrivée des 5* et 6* compagnies qui rejoignent les deux autres à ce square, après avoir versé armes et campement.
Un vin d'honneur est offert par la ville d'Alger à tous les soldats ; tabac à discrétion.
Mais Tordre arrive à une heure de diriger le bataillon au port d'embarquement. L'opération est lestement conduite. A quatre heures et quart, tout est terminé. A cinq heures et quart, départ du Cachemire, à bord
(i) Les soldats envoyés à Madagascar ne s'embarquaient pas avec leurs armes ; ils en reçurent de nouvelles, en débarquant ^ Majunga.
duquel nous sommes logés en compagnie de Fétatmajor du régiment. Ovations. Marseillaise. Le général Swiney, en nous faisant ses adieux, a prononcé un chaleureux discours.
Grosse émotion, au départ, de nos jeunes officiers, dont quelques-uns mariés.
En sortant du port, nous rencontrons un navire russe, dont les officiers et les matelots nous acclament avec enthousiasme. Le grand-duc Georges, debout sur le pont, a pris part à cette manifestation de sympathie très ardente.
Peu après, nous sommes à table. Il est six heures et demie. La mer, calme tout d*abord, devient mauvaise. Un gros roulis trouble le repas de tous ceux qui n'ont pas l'estomac marin. La gaieté un peu bruyante du départ s'est apaisée. Beaucoup de nos hommes sont malades et gémissent sur le pont.
2 avril. — J'ai fort bien dormi. La mer se calme un peu. La plupart des malades se remettent des secousses de la soirée de la veille et de la nuit. Quelques-uns cependant font encore triste mine.
Nous passons devant Dellys. La journée est assez calme. Le soir, la mer redevient très forte. Ceux qui souffrent le plus du gros temps sont mis à l'abri, couchés et soignés parfaitement. La nourriture est bonne et suffisante, le pain excellent.
Les chevaux sont aussi bien installés que possible, .grâce à la vigilance du commandant Giacobini, un fort brave homme, dont nous n'avons qu'à nous louer.
La nouba donne un concert. Les soldats dansent. Parmi les hommes embarqués se trouvent des chanteurs, un diseur de monologues et même un sergent poète; tous ces amateurs ont beaucoup de succès.
j avril, — La nuit a été bonne. Nous suivons la côte. Nous avons vu Bizerte et La Cale, nous passons devant Tunis. On aperçoit la Goulette. Nous arrivons au cap Bon, puis à l'île Zimbra. Le transport marche bien. Nous dépassons l'île de Pantellaria, vers quatre heures et demie.
A six heures, repas. Le vent s'élève et ne nous permet guère de prendre du repos.
4 avril. — Nuit agitée par un fort vent debout. Je suis resté sur le pont. A quatre heures du matin, Malte est signalée; mais l'obscurité est encore trop profonde, et je ne vois rien ou presque rien de cette île fameuse enlevée par Bonaparte, lorsqu'il cinglait avec son armée vers l'Egypte.
Au lever du jour, toute côte a disparu. La mer nous enveloppe, et, aussi loin que portent nos regards, nulle terre ne se lève. C'est l'immensité des flots. Quelques navires passent à l'horizon et même assez près de nous.
•m CARNET DE CAMPAGNE
Toujours vent debout; mais la mer est calme. Les hommes du bataillon se portent bien.
Cependant, dans la journéei on me signale quelques cas d'oreillons.
5 avrîl. — Vent debout assez violent, mer agitéej nous sommes passés à hauteur de la Crète. Vers midi, une bande de marsouins prend ses ébats devant nous et nous distrait un instant.
Le commandant nous apprend que nous avons parcouru deux cent soixante milles en vingt-quatre heures,
6 avriL — Toujours vent debout ^ temps brumeux. Le matin, vers six heures et demie, une nouvelle bande de marsouins nous escorte. De même que la veille, nous suivons leurs ébats . Les moindres incidents prennent une importance à bord. Des cailles volent autour du navire, L^une d^ elles se pose sur le pont du bateau. Elle est capturée et offerte au lieutenant-colonel Pognard (i).
Une hirondelle fatiguée s^abat dans la soirée sur le navire,
7 avriL — D'autres oiseaux sont venus nous rendre visite à bord ; une alouette pourchassée par deux épervîers, une mésange et une caille,
(i) M. Pog^nard étAÎt le 1 [eu tenant-colonel du régiment d^ Algérie. \\ est aujourd'hui colooel et a coniia^;idé un détachement qui opéra vers le Tûuat»
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET ïî
La nuit a été très chaude, le ciel est sombre, le temps humide. Le vent souffle assez froid.
C*est aujourd'hui dimanche des Rameaux. Célébration de la messe. L'aumônier, M. Tabbé X***, prononce un sermon devant les officiers et la troupe sur la dunette, sermon qui nous semble plutôt étrange et exclusivement religieux, dans lequel il n'est question que des sacrements et de la supériorité du catholicisme- Or, parmi les soldats embarqués, huit cents au moins sont musulmans. Le prêche ne produit donc pas grand efiFet. La cérémonie se termine par un cantique que chantent des sapeurs du génie et des tirailleurs français.
Un tirailleur indigène, Gabriel Rhamdam, élevé à Saint-Cyprien des Attaffs (Algérie), a servi la messe.
De Taveu de tous, cette cérémonie, qui a duré pr^^à d'une heure, était trop longue.
Vers onze heures et demie, après le déjeuner, causerie sur le pont. La terre n'est plus éloignée, l'eau plus foncée indique sa proximité.
Le point est fait. Nous avons parcouru deux cent cinquante milles en vingt-quatre heures.
Nous sommes à Port-Saïd vers neuf heures du soir. Les officiers sont autorisés à descendre à terre. Je visite la ville, en compagnie du lieutenant- colonel Pognard, et nous faisons quelques achats utiles.
Les rues de Port-Saïd sont régulières, bordées de
maisons ou plutôt de chalets avec des balcons à chaque étage et véranda au dernier. Ces constructions m^ont semblé coquettes.
Après une courte promenade, nous allons passer quelques instants au concert de l' Alh ambra j où est installé un jeu de roulette ; mais aucun de nous ne se laisse tenter. Le milieu n'est, du reste, pas engageant. Un monde singulièrement louche nous entoure, monde d'indigènes j de Levantins se livrant à tous les commerces, y compris les moins respectables.
Nous rentrons à bord à onze heures.
Température maxima de la journée : 23 degrés; minima : 19 degrés,
S avril, — La nuit a été très mauvaise. Les charbonniers du navire qui se sont approvisionnés de combustible ont fait un vacarme bien désagréable. Impossible de prendre le moindre repos.
Le matin^ vent debout, air froid. A sis heures et demie, le Cachemire lèverancre. En route vers le canal,
Port-Saïd, au jour, est d'un bel aspect. Sur les quais sont accourus des indigènes, des mercantis^ des soldats et des policiers.
Les navires sont nombreux au port, très animé et que traversent barques et canots. Un vaisseau de guerre anglais y stationne. Nous rencontrons un navire norvégien^ en entrant dans le canal. Plusieurs fois nous
devons nous garer pour laisser passer des vaisseaux anglais et italiens.
A IsmaïUa, grande et large baie, oasis très fraîche, où nous restons à l'abri le temps nécessaire pour livrer passage à deux navires anglais venant de la mer Rouge.
Pendant le trajet de Port-Saïd à Ismaïlia, un train passe sur la rive. Les voyageurs, dont beaucoup évidemment sont des Français, se penchent aux portières et, reconnaissant Funiforme des turcos, poussent des acclamations : Vive la France !
Officiers et soldats répondent par les mêmes cris; nous agitons nos bonnets de police. La manifestation continue jusqu'au moment où le train disparaît.
Ces démonstrations se renouvellent, du reste, plusieurs fois; non loin d'Ismaïlia, un homme âgé d'une quarantaine d'années salue les couleurs françaises : il se rapproche du bord en courant pour mieux voir; sa femme le rejoint, et tous deux nous saluent de : Vive la France! qui impressionne les plus sceptiques. Nous remercions de loin ce bon Français.
Après une heure de mouillage à Ismaïlia, nous rentrons dans le canal; nous sommes à Suez.
La traversée de Port-Saïd à Suez a été intéressante. Nous avons très bien vu le pays. Les berges du canal sont murées du côté droit, en se dirigeant vers Suez;
de Tautre côté sont entassées des pierres non cimentées* Un canal d^eau douce coule parallèlement à celui qui unît les deux mers. Un chemin de fer Decau ville suit la rive droite.
p avrîL — La nuit a été mauvaise. Les manœuvres du navire ont troublé notre sommeil. A deux heures ^ nous entrons dans le golfe de Suez et dans la mer Rouge* Le temps est brumeux; mais déjà la température est plus chaude. Ordre est donné à tous les hommes de ne plus aller et venir sur le pont sans couvre* chef dès que le soleil sera levé.
Nous voyageons entre l'Erythrée et T Arabie. A trois heures, les soldats du bataillon défilent sous la douche; ils se réjouissent comme de grands enfants. Plusieurs des mulets embarqués^ trop gras, maintenus par des sangles trop courtes j sont blessés aux flancs. Aucun autre incident,
iQ avriL — Nuit très calme. Le matin, léger vent debout. La mer Rouge est, en réalité^ d'un merveilleux azur. En revanche, les flancs dénudés des montagnes d^Égypte, qui la bordent à droite, sont d'un rouge flamboyant sous le soleil vraiment torride.
Nombreux encore sont les navires rencontrés, presque tous anglais-
// avril. ~ Cette nuit, chaleur effroyable. Le thermomètre marque 30 degrés. Impossible de dormir.
Chacun quitte sa cabine, dans T espoir de respirer plus fraîchement sur le pont.
A midi, le Cachemire est k. hauteur de Djeddah, port fréquenté par les pèlerins qui se rendent à la Mecque. La température est de 32 degrés,
12 avril. — Nuit humide, mais la chaleur augmente et semble encore plus insupportable que la veille. Le thermomètre marque 34 degrés. Pas un souffle d'air.
Sur le pont, deux faucons viennent se reposer, et, comme personne ne les poursuit, ils restent longtemps embarqués.
/ j avril. — Toujours même chaleur humide et suffocante.
Au lever du jour, apparaissent à bâbord des rochers arides, près desquels s'ébat une bande de marsouins.
Nous touchons à Périm, où nous faisons escale à onze heures du soir. Le navire embarque du charbon pendant la nuit.
14 avril. — De grand matin, personne ne pouvant dormir, quelques officiers descendent à terre, mais ils reviennent désenchantés de leur visite à terre, aprcs une courte promenade; ils plaignent la garnison anglaise qui occupe ce poste aride et désolé de Périm. Ils ont rencontré là un seul Français, employé au télégraphe.
l6 CARNET DE CAMPAGNE
Le fort des Cipayes défend l'entrée de la baie circulaire et profonde dans laquelle les navires évoluent difficilement. En dehors du misérable village nègre , on remarque Thabitation du commandant militaire et les logements des soldats anglais.
Des embarcations chargées de nègres, presque tous jeunes, fort laids de visage, mais bien faits, circulent autour du Cachemire. Tous les indigènes qui les montent gesticulent et poussent les cris de : Oho! oho!
Plusieurs de nos camarades, qui ont déjà fait la traversée j jettent à ces nègres des sous et même des pièces blanches, sur lesquels ils se précipitent en plongeant comme des poissons- Le spectacle est curieux.
A sept heures, nous sortons de la baie, Tarrit^re en avant. La chaleur est telle que tous à bordj hommes^ chevaux, mulets, sont abattus et mornes.
/5 avril, — Nous nous éloignons de la mer Rouge. La chaleur est moins accablante. Le vent souffle et nous apporte une douce fraîcheur. On respire.
Quelques animaux ayant particulièrement souffert de la température de la veille sont hissés sur le pont. Moncheval cf Sakalave » est du nombre, La pauvre bête était en assez triste état» mais Tair bienfaisant lui rend la vie.
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET l^
i6 avril. — Nous doublons, ce matin, le cap Guardafui, puis le faux cap sur lequel se sont brisés, il y a plusieurs années, deux navires trompés par une sorte de mirage qui leur fit confondre les rochers et la mer. Le premier cap ressemble à une tète de lion, le second à un sphinx.
Vers onze heures, passent deux jonques montées par des noirs.
Les variations de température sont assez brusques de midi à trois heures. Le thermomètre a marqué plus de 33 degrés, puis à peine 24.
ly avril, — Rien de nouveau à bord. Des bandes de requins suivent le navire. Température maxima : 34 degrés; minima : 28.
18 avril, — Chaleur de plus en plus torride nuit et jour. Chevaux et mulets, quoique bien soignés par leurs gardes, sont vraiment à plaindre. Ils ont les jambes enflées et peuvent à peine respirer. A une heure, on les promène sur le pont; ils ont subi, dans leur écurie, une température de plus de 40 degrés. Plusieurs sont gravement malades. Deux mulets ont été frappés de congestion pulmonaire.
Le thermomètre varie entre 35 et 31 degrés.
/p avril, — Nuit mauvaise. Le ciel est couvert de gros nuages noirs. L*orage menace. Il éclate vers six heures et demie du matin, et une effroyable averse
l CARNET DE CAMPAGNE
B^abat sur le pont, mais sans rafraîchir Tatmosphère presque irrespirable*
Une bande de poissons volants passe à proximité du navire. Unn de ces poissons ^ entré par un hublot j est pris par un soldat; il est assez gros* Les deux aile s -nageoires sont fortement attachées du cou à la queue. Le poisson volant se maintient en Tair^ tant que ses ailes sont mouillées; retombe à Teau dès qu'elles sont sèches.
Nous allons passer Tëquateur. Un officier farceur a tracé une barre sur le verre du fond de sa jumelle de campagne et s'amuse à montrer la w ligne de Téqua* teur u à quelques naïfs. Des officiers indigènes se laissent prendre à cette plaisanterie.
Passage de la ligne de dix à onze heures; mais, à bord du Cachemire^ le commandant nous épargne la traditionnelle cérémonie. Ni défilé, ni baptême; à peine quelques farces entre marins et soldats qui font, du reste j bon ménage. Le soir^ grand dîner à la table du commandant, qui réunit les officiers supérieurs, le second ^ le maître mécanicien, le commissaire du bord et le capitaine du génie.
20 avrïL — Journée chaude et humide. Des bandes de poissons volants passent devant le navire. Nouveaux orages plus épouvantables que celui de la veille. Le s ondée s s e s ucc èd en t v iolen t es com ^ ^ e s trombe s .
DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET IQ
Le fracas du tonnerre est épouvantable. Le capitaine craint du gros temps pour cette nuit. Il ne quittera pas la passerelle.
21 avril, — Dimanche. Messe et cantiques pour ceux qui veulent prendre part à la cérémonie.
Vers deux heures, nous apercevons à bâbord Ttle de FAssomption. Le temps est toujours couvert. Tout à coup est signalé un nuage blanc qui se détache sur le fond noir de Thorizon et s'avance rapidement vers nous.
Il est formé par une immense bande de mouettes pressées les unes contre les autres. Longtemps nous les suivons des yeux. La bande passe comme une surprise de féerie.
La chaleur semble moins insupportable. Nous sommes, en effet, à la fin de Tété dans ces régions équatoriales.
22 avril. — Mer un peu forte cette nuit. Vers six heures et demie est signalée à tribord Ttle de Mayotte, où résident deux cent seize Européens. Elle est très longue et émerge beaucoup au-dessus de Teau. Quelques petits bateaux, de pêche sans doute, naviguent dans le voisinage.
Vers le soir, le Cachemire ralentit sa marche, afin de ne pas arriver de nuit sur la côte malgache. Nous ne filons que cinq nœuds au lieu de onze : le capitaine,
m CARNET DE CAMPAGNE
qui ne connaît pas lacôte^ est prudent; nous ne serons en vue de Majunga, point de débarquement, que demain matin.
2j avrïL — Impossible de dormir à bord cette nuit. Marins et soldats préparent le déménagement. De grand matin j tout le monde est sur le pont, les regards tournés vers la terre malgache. Malgré quelques plaisanteries forcée s j l'émotion se trahit sur plus d'un rude visage. Combien d'entre nous sont41s destinés à rester h. jamais sur cette terre où nous allons bientôt prendre pied?
Déjà d'autres navires stationnent devant Majunga. La rade et le rivage sont animés ; cependant l'impression générale est plutôt triste. La ville, assez peu importante, se dresse à l'entrée de la baie de Bombe toke. Un banc de sable très mince la sépare de la haute mer. Elle a été construite au pied d'une colHne couverte de manguiers et que couronne un fort hova.
A neuf heures et demie ^ le Cachemire jette Tancre. Seul^ le colonel Oudri descend à terre où l'attend le général Metzingerj installé à Majunga avec le 3" bataillon du régiment d'Algérie et l'infanterie de marine, depuis deux mois (i).
Le génie et quelques animaux sont débarqués dans
(1) Le généra] Metzitager était arrivé h Majunga^ le 28 février pr^cédeat, à bord da transport de l*État le Shamrock^
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la journée. Nous resterons à bord jusqu'à demain. Dîner et longue causerie avec le capitaine Giacobinij un charmant compagnon.
De terre nous sont envoyées des provisions fraîches, ainsi que de la glace et de Teau minérale. C^est un vrai régal i
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