‹ Expédition du Mexique, 1861-1867;Chapitre 10 sur 58 · BG.^NIS.\TI0N DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE · texte numérisé non relu

BG.^NIS.\TI0N DU CORPS EXPÉDITIONNAIRE

(*) Commandant en chef le général de division de Lorencez,

Chef d'état-major général le colonel d'état-major Letellier-Valazé.

Chef des services administratifs ... le sous-intendant militaire Raoul.

Commandant de l'artillerie le chef d'escadron Michel.

Commandant du génie le capitaine de Coatpont.

l i" bataillon de chasseurs à pied. . . . Commandant Mangin.

, ^ ^ 99° régiment de ligne Colonel L'Hériller.

de terre. J „ . .° , ° ,, , , ^

( 2' régiment de zouaves (.olonel Gambier.

Troupes ( Bataillon de marins fusiliers Cap. de frégate Allègre.

de marine. ( Régiment d'infanterie de marine. . . . Colonel IIe.vnioce.

2' escadron du 2' régiment de chasseurs d'Afrique. . Capitaine db Folxault.

154 l" PARTIE. — CHAPITRE IV.

1862. La santé des troupes était alors excellente ; seuls les sol-

dats de la première colonne, éprouvés parleur séjour prolongé dans la terre chaude, n'étaient pas encore complètement remis de leurs fatigues.

On avait pu largement assurer les transports ; un grand convoi portant 200,000 rations de vivres et 400,000 rations de vin, se tenait prêt à suivre les colonnes dans leur marche sur Puebla ; la situation matérielle était aussi bonne que possible, et le soldat n'aurait pas eu à souffrir, si sa solde n'eût été tout à fait insuffisante dans un pays où la monnaie de billon est à peu près inconnue, et où la plus petite pièce d'argent généralement employée (le medio-real, environ 0 fr. 30) ne représente guère dans les échanges plus de la moitié de la valeur qu'elle aurait en France (^).

Les installations du grand hôpital d'Orizaba avaient été complétées ; on y laissa, sous la protection de deux compagnies d'infanterie de marine et de deux pièces, environ 500 malades ou malingres appartenant pour la plupart aux premiers détachements venus avec l'amiral.

Artillerie de terre : 1'^® batterie du 9^ rég. d'artillerie. Capitaine Bernard.

.... . r 2^ batterie d'artillerie de marine. . . . Capitaine Mallat.

\ Batterie d'obusiers de montagne servie

de marine, i , . T-iJo..-,

\ par les marins Lient, de vaisseau Bruat.

Génie : 6° compagnie du 2* régiment Capitaine Barillon.

Section du génie colonial.

1'^ comp. du 3" escadron du train des équipages.. . . Capitaine Torracinta.

(') Outre le medio, on trouve encore le quarlillo, petite pièce d'argent peu répandue. La monnaie divisionnaire de billon est Irùs-rare; pour suppléer à son insuffisance, certains grands hacenderos font frapper des médailles, sorte de monnaie fiduciaire «jui , d'ordinaire, est facilement acceptée dans le voisinage de leurs propriétés. Aux environs de Cordova, on voit même ces médailles de métal remplacées par de petits morceaux de savon marqués d'une estampille.

Le "21 avril au matin, le général de Lorencez, accompa- I862. gné de M. de Saligny et du général Almonte, partit d'Orizaba pour se porter sur Puebla. En déduisant de l'effectif total les détachements laissés à Vera-Gruz el à Orizaba, les malades et les non-valeurs, il restait environ 6,000 combattants. C'est avec cette poignée d'hommes que le général de Lorencez allait, à 2,000 Heues de la patrie, tenter de pénétrer au cœur d'un pays ennemi, dans des régions inconnues et sous un climat dangereux ; mais, par ses qualités militaires, par la valeur de chacun des éléments qui la composaient, cette petite armée était une des plus belles que l'on pût voir.

L'éloignement de la France, loin d'amoUir les courages, inspirait en quelque sorte plus d'énergie au soldat ; il semblait que dans ces régions lointaines du Nouveau-Monde, la guerre avait quelques-uns des charmes de l'aventure. La meilleure intelligence régnait alors entre les chefs militaires et les hommes poUtiques qui les accompagnaient ; l'espoir du succès était dans tous les cœurs.

Le général de Lorencez était plein de confiance. Il écrivait au ministre (') :

< Nous avons sur les Mexicains une telle supériorité de race,

d'organisation, de discipline, de moralité, et d'élévation de sentiments que je prie Votre Excellence de vouloir bien dire à l'Empereur que dès maintenant à la tête de ses 6,000 soldats, je suis le maître du Mexique.

«. Je regretterais profondément que les correspondances officielles ou particulières, eussent détourné l'Empereur de ses projets sur le Mexique et qu'elles eussent fait hésiter le prince Maximilien à accepter la couronne que Sa Majesté voulait lui mettre sur la tête. Je suis de plus en plus convaincu que la monarchie, ainsi que j'ai

(1) Le général de Lorencez au ministre, 26 avril 1862.

et Puebla.

156 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

1862. déjà eu l'honneur de l'écrire à Votre Excellence, est le seul gou- ~ vernement qui convienne au Rlexique, et je suis également assuré

qu'en très-peu d'années ce pays, bien gouverné, jouira d'une prospérité inouïe. »

Topographie Deux roLites Conduisent d'Orizaba sur le plateau d'Ana-

du pays , ,, . .

entre Orîzaba huac ; l'une, qui avait été déjà parcourue en partie par les troupes de l'amiralJurien, suit l'étroite vallée du RioBlanco et franchit, aux Cumbres d'AcuItzingo, la grande chaîne qui limite la terre tempérée. La deuxième traverse les montagnes aux Cumbres de Maltrata; elle est fort difficile, quoique à la rigueur praticable aux voitures, et vient aboutir à San Andrès Chalchicomula. Le général de Lorencez suivit la première de ces routes.

Le général Zaragoza, gêné par la présence à Matamores de Izucar de quelques milliers d'hommes des bandes réactionnaires, se retira d'abord au delà des montagnes à San Agustin del Palmar, d'où il pouvait surveiller à la fois les routes d'Orizaba et celles de Matamores.

Mais le gouvernement de Juarez ayant obtenu la neutralité de Zuloaga, un des principaux chefs delà réaction, le général Zaragoza, dégagé en grande partie des préoccupations qui lui venaient de ce côté, se porta de nouveau en avant et vint prendre position aux Cumbres, le jour même où le général de Lorencez sortait d'Orizaba.

Les Cumbres d'AcuItzingo forment, comme nous l'avons dit, une partie du soubassement du plateau d'Anahuac. Ce sont deux épaisses murailles presque verticales, séparées par une étroite vallée, qui court du nord au sud et débouche sur Tehuacan(0. C'est sur cette forte position, presque impossible à tourner, que le général Zaragoza résolut d'attendre

-') Voir le plan.

les troupes françaises. Il avait environ 4,000 hommes di- 1862. visés en cinq brigades d'infanterie, trois batteries de montagne de 6 pièces et deux cents cavaliers. Il les répartit de la manière suivante : à sa droite une brigade sous les ordres du colonel Escobedo ; au centre, défendant la route et les bâtiments en partie ruinés d'un ancien presidio, une brigade commandée parle général Arteaga ; à sa gauche la brigade du général Negrete. En arrière, sur le sommet des grandes Gumbres, une brigade en première réserve ; plus en arrière encore, sur les pentes des deuxièmes Gum- • bres, une autre réserve formée par la brigade du général Porfirio Diaz avec une batterie de 6 pièces.

Le général de Lorencez, après avoir bivouaqué, le 27 des^cïmbrcs avril, à l'hacienda de Tecamalucan, prit possession du vil- -^ 3^''' ^^^-• lage d'Acultzingo, le lendemain matin vers neuf heures; il y étabht son camp. Depuis le départ d'Orizaba, on n'avait aperçu que quelques éclaireurs ennemis chargés de surveiller les mouvements de la colonne française. Les renseignements s'accordaient à dire que le général Zaragoza se repliait sur Mexico et que le passage des Gumbres était libre ; on campa donc à Acultzingo, croyant n'avoir devant soi que quelques escadrons de cavalerie et sans se douter de la proximité de l'ennemi, dont les forces étaient dissimulées derrière les escarpements de la montagne. Mais vers une heure et demie, une compagnie de zouaves, ayant commencé à gravir les hauteurs pour prendre une position de grand'garde, fut accueillie par une vive fusillade, et presque aussitôt l'ennemi démasqua le feu de ses batteries.

Le général de Lorencez fit immédiatement prendre les armes et se décida à forcer le passage le jour même. Il donna l'ordre au bataillon de chasseurs à pied de se porter en avant et d'engager l'aclion. Doux compagnies gravi-

1S8 )'' PARTIE. • — CtlAPÏTRE iV.

1862. rent les pentes de droite de la montagne pour enlever la batterie que les Mexicains avaient établie sur un contre-fort et dont le feu commandait la route. Au centre, deux autres compagnies et la compagnie de grand'garde des zouaves, suivirent les sentiers rocailleux sur le flanc des hauteurs ; à gauche, les deux dernières compagnies s'avancèrent sur la route, marchant droit sur les ruines du presidio, où l'ennemi s'était fortement retranché. La cavalerie, qui ne pouvait être utilisée dans la circonstance, fut massée derrière un mouvement de terrain.

Les Mexicains étaient trop supérieurs en nombre, et leur position trop forte, pour que les chasseurs à pied pussent suffire à les déloger. Le général de Lorencez fit soutenir les chasseurs par un bataillon du 2* zouaves ; deux compagnies de ce bataillon allèrent appuyer la compagnie de zouaves, qui se trouvait déjà au centre; deux autres se portèrent à l'aile gauche.

Dès que les zouaves eurent rejoint les premiers détachements engagés, l'offensive fut reprise avec vigueur ; mais le feu de l'ennemi arrêta encore l'élan des troupes ; il fallut envoyer de nouveaux renforts. Enfin, à trois heures, le presidio fut enlevé; une compagnie, qui avait débordé la droite de l'ennemi, atteignit le coi de la montagne, repoussa à la baïonnette les attaques des Mexicains, qui pensaient l'écraser sous leur nombre, et couronna les hauteurs de gauche. Bientôt après, deux compagnies de zouaves couronnèrent également les hauteurs de droite; ce mouvement détermina l'ennemi à abandonner définitivement la position et à se retirer au delà du Puente Colorado au pied des deuxièmes Cumbres. Les zouaves le suivirent de près; mais la nuit approchant, ils reçurent l'ordre de s'arrêter en avant du pont et de ne plus répondre à son feu.

LE GÉNÉRAL HE LORENCEZ. lo9

Pendant ce combat, le général de Lorencez s'était avancé 1862. sur la route avec le 99® de ligne et le bataillon de marins qui, formant la réserve, montaient lentement sac au dos. Il établit ces troupes au bivouac, sur le col même, afin de surveiller les mouvements de l'ennemi, et fit redescendre les zouaves et les chasseurs sur Acultzingo, où ils avaient laissé leurs bagages.

Dans cette journée, huit compagnies du 2® zouaves et six compagnies du l'^'' bataillon de chasseurs à pied avaient enlevé, après un combat de trois heures, une position formidable, sur une hauteur de 600 mètres d'élévation, que le général ennemi considérait, ajuste titre, comme l'obstacle le plus sérieux à opposer à la marche des troupes françaises. Les Mexicains l'avaient défendue avec une division de 4,000 hommes (dont 2,000 seulement furent engagés), 200 cavahers et 18 pièces d'artillerie. Il ne fut pas possible d'évaluer leurs pertes. Celles de la colonne française ne s'élevèrent qu'à deux hommes tués et 32 blessés. Deux obusiers de montagne et vingt prisonniers restèrent entre ses mains.

Le général Zaragoza se replia avec le gros de ses troupes sur San Augustin del Palmar. La brigade Escobedo, ayant été rejetée fort à gauche, fut obligée de se retirer par la roule de Tehuacan.

Le 29 avril, le général de Lorencez ayant laissé le bataillon de chasseurs au Puente Colorado pour protéger le passage du convoi, franchit lui-même les deuxièmes Cumbres avec le reste de ses troupes. Il s'arrêta au village de la Canada de Ixtapan, à 10 kilomètres de Puente Colorado, pour attendre ses voitures, dont les dernières ne le rejoignirent que le 30 au soir.

160 l'^ PARTIE. CHAPITRE IV.

1862. Le corps expéditionnaire était alors arrivé sur le grand

plateau d'Anahuac, au centre duquel est bâtie la Puebla de los Angeles, riche et populeuse cité, la deuxième ville du Mexique O.

Cette contrée, dont l'altitude est de 2,200 mètres, jouit d'un climat sain et tempéré ; elle est couverte de riches haciendas et de nombreux villages, autour desquels se cultivent toutes les céréales d'Europe. Dominée à l'est par le pic d'Orizaba, la vallée de Puebla est limitée à l'ouest par la chaîne volcanique du Popocatepelt et de l'Ixtaccihualt, qui la sépare de la vallée de Mexico C^). La fonte réguhère et constante des neiges, qui couvrent ces énormes montagnes, alimente les ruisseaux et les canaux artificiels dont les eaux, réparties sur les cultures environnantes, entretiennent dans l'atmosphère une fraîcheur inconnue à la plupart des autres provinces du Mexique.

Le corps d'armée du général de Lorencez partit de la Gaîïada le l^"" mai et arriva le même jour au village de San Agustin del Palmar , suivant de très-près les troupes mexicaines , dont la ligne de retraite était jalonnée par les incendies des meules de paille qui abondent sur le plateau. Le 2 mai, la colonne s'arrêta au grand village de Quetcholac ; le jour suivant à Acatzingo ; le 4 mai, elle atteignit Amozoc, petite ville à 16 kilomètres en avant de Puebla.

Ces marches s'étaient effectuées sans difficultés et sans trop de fatigues. Les pluies torrentielles, accompagnées de

(*) Mexico compte 210,000 habitants environ ; Puebla, 74,000; Guadalajara. 72,000.

(2) Le Popocatepelt est à une altitude de 5,419 mètres.

L'Ixtaccihualt 4.779

Le pic d'Orizaba o,475

La limite des neiges éternelles est à 4,000

tonnerre et d'éclairs, particulières dans cette saison aux 4862. pays tropicaux, commençaient cependant à tomber journellement ; mais, à cette époque, les orages n'éclatent que vers 4 heures du soir, et les matinées sont presque toujours belles. Le sol n'était pas encore détrempé par les pluies ; elles avaient au contraire l'avantage de faire disparaître la poussière qui, pendant la saison sèche, s'accumule en quantité énorme sur les routes et rend la marche trèsfatigante; aussi les soldats étaient-ils toujours bien disposés, bien portants et remplis d'énergie.

Ce fut seulement à Amozoc que le général de Lorencez eut connaissance des projets de l'ennemi. Le général Zaragoza était résolu, disait-on, à se défendre à outrance dans Puebla, où il s'était renfermé avec une forte garnison ; les rues en étaient barricadées et armées de canon. Jusqu'alors aucun avis précis n'avait été donné à l'armée française ; les populations, celles même qu'on disait appartenir au parti réactionnaire, restaient très-froides 0) ; quant aux contingents que devaient amener Marquez, Gobos et les autres chefs, on n'en avait aucune nouvelle. Dans la soirée, un ingénieur mexicain, qui fut présenté au général de Lorencez lui procura quelques renseignements sur la place.

Puebla est une ville ouverte ; elle est construite régulièrement, les rues se coupent à angle droit, et chaque îlot de maisons ou cadre forme une sorte de forteresse carrée, trèsefficacement flanquée par les barricades des rues. De nombreux couvents, dont les murs soUdement bâtis ont plusieurs mètres d'épaisseur, servaient de point d'appui à la défense intérieure ; en les reliant par des communications couvertes, l'ennemi en avait formé au centre de la place un vaste ré-

(') Le général de Lorencez au ministre, 22 naai.

162 l'* PARTIE. — CHAPITRE IV.

1862. duit, que le général de Lorencez ne pensait pas pouvoir enlever de vive force. La ville est commandée, à un kilomètre au nord-est, parle Cerro de Guadalupe, colline d'un relief de 102 mètres, aux pentes abruptes et sur laquelle est construit un couvent. L'ennemi l'avait fortifié et garni d'artillerie. Ce mamelon se prolonge, vers l'ouest, par une crête de 1200 mètres environ de longueur, dont l'extrémité (en contre-bas de 50 mètres du couvent de Guadalupe) est couronnée par un petit fort carré en maçonnerie appelé Loreto.

L'ingénieur mexicain, rappelant les épisodes des guerres civiles, pendant lesquelles la ville avait toujours été attaquée et enlevée par le sud, donnait l'avis de négliger les fortifications de Loreto et de Guadalupe, d'un accès fort difficile, et dont l'artillerie ne devait avoir du reste que peu d'action contre une attaque faite sur la partie opposée de la ville. Appuyé dans son opinion par les commandants du génie et de l'artillerie, le général de Lorencez pensa, au contraire, qu'il était imprudent d'aller se heurter contre les massifs de maçonnerie et les barricades de la ville, et qu'il était préférable d'enlever les forts.

Attaque Le 5 mai, au point du jour, l'armée française quitta Amo-

5 mai. zoc, ct à ncuf hcurcs et demie du matin, ayant dépassé les mouvements de terrain qui masquaient son horizon, elle se trouva en vue de Puebla.

Le général Zaragoza avait environ 12,000 hommes commandés par les généraux Negrete, Berriozabal, Diaz, Lamadrid, Tapia et Alvarez (ce dernier commandant de la cavalerie) ; il avait envoyé une partie de ses troupes aux ordres des généraux Carbajal et O'Horan du côté d'Atlixco et de Matamoros, pour arrêter les bandes réactionnaires qui ten-

teraient de rallier l'armée française; il se tenait sur la dé- -1862. fensive dans la ville et avait fait occuper les hauteurs par la division Negrete (*), forte de 1200 hommes avec 2 batteries de campagne et de montagne ; le reste des troupes mexicaines attendaient l'attaque du côté de la plaine.

Après une reconnaissance trop rapide pour être complète, le général de Lorencez persista dans son intention de faire attaquer le Gerro de Guadalupe.

En arrivant d'Amozoc, on ne pouvait pas apercevoir le fort de Loreto, entièrement caché par le couvent ; il était probable que les pentes qui y conduisaient étaient moins roides que celles de l'autre extrémité, mais pour l'aborder, il eût fallu exécuter un grand mouvement tournant pendant lequel les troupes auraient été longtemps exposées au feu de l'ennemi et se seraient trop éloignées du convoi que l'on faisait masser près de l'hacienda de los Alamos.

L'attaque de Guadalupe ayant donc été définitivement résolue, des rampes praticables à l'artillerie furent ouvertes le long d'un ravin qu'on devait traverser, et les troupes arrêtées à 3 kilomètres de la ville firent le café.

A onze heures, les dispositions suivantes furent prises :

La colonne d'attaque, formée de deux bataillons de zouaves ayant entre eux les dix pièces d'artillerie, traversa le ravin et appuya sur la droite de manière à aborder les

(1) Le général Negrete, ancien chef réactionnaire, s'élaitrallié au gouvernement de Juarez au moment de l'invasion étrangère; il résista à toutes les suggestions et ne voulut pas se joindre à Alinonte ; il en était de même de O'Horan, ancien aide de camp et secrétaire particulier de Marquez. — Le général OHoran adhéra plus tard à l'empire ei fut fusillé sur l'ordre de Juarez après la chute de l'empereur MaxJmilien ; quant à Negrete , qui fut pendant quelque temps ministre de la guerre de Juarez , il reprit les armes contre le gouvernement libéral aussitôt que les troupes françaises eurent quitté le Mexique.

164 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. hauteurs par les pentes les moins rapides. Le régiment d'infanterie de marine resta en réserve ; les fusiliers marins et la batterie de montagne se dirigèrent vers la droite de la colonne d'attaque, afin d'en protéger les derrières contre la cavalerie ennemie.

A la gauche de la ligne de bataille, le bataillon de chasseurs fit face aux corps mexicains en position dans la plaine et qui avaient poussé quelques tirailleurs en avant. Le 99' de ligne et quatre compagnies d'infanterie de marine furent chargés de la garde du convoi. L'escadron de chasseurs d'Afrique s'avança derrière les colonnes d'infanterie, et une ambulance volante fut de suite établie dans les bâtiments de l'hacienda Rementeria. L'artillerie ayant ouvert le feu à 2,000 mètres environ, tira pendant trois quarts d'heure sans résultat appréciable ; les pièces furent alors portées plus à droite afin de battre directement la face de l'ouvrage sur laquelle l'assaut devait être donné ; mais par suite du relief du sol, plus on s'approchait, moins on avait de vue sur les fortifications et moins le tir de l'artillerie, dirigé de bas en haut, pouvait être efficace ; celui des batteries ennemies, parfaitement servies, était au contraire fort meurtrier.

Le général Zaragoza, qui n'avait pas prévu une attaque dans cette direction, envoya en toute hâte la brigade Berriozabal sur le Gerro de Guadalupe, renforcer la division Negrete, et fit sortir delà place, derrière Loreto, un corps de cavalerie, destiné à charger à son extrême gauche sur les colonnes d'attaque. Avec le gros de ses troupes, il prit position : sa gauche (brigade Lamadrid) appuyée au Cerro Guadalupe, sa droite (division Diaz) à l'église de los Remédies, dans le faubourg de la ville ; lo reste de sa cavalerie étant à son extrême droite.

Après une heure et quart de canonnade, l'artillerie 4862. française avait dépensé 1000 coups environ, c'est-à-dire la moitié de ses munitions, et les défenses de l'ennemi n'étaient pas encore endommagées ; le général de Lorencez se résolut néanmoins à tenter une attaque de vive force. Les deux bataillons de zouaves étaient déjà arrivés à micôte ; il fit avancer quatre compagnies de chasseurs à pied et leur prescrivit de gravir les pentes à la gauche des zouaves, de manière à diviser l'attention de l'ennemi ; deux compagnies de ce bataillon restèrent seules dans la plaine faisant face à la gauche de l'armée mexicaine. Le 1" bataillon de zouaves, la batterie de montagne, le bataillon de marins et l'infanterie de marine durent obliquer à droite, en s'abritant le plus possible des feux de Loreto, et prendre la position à revers ; une| section du génie munie de planches à échelons fut jointe à chacune des colonnes.

Le signal de l'assaut est donné.

Les chasseurs à pied, arrivés près des zouaves du 2^ bataillon, s'élancent avec eux sur le couvent de Guadalupe et luttent d'héroïsme pour escalader ces formidables positions encore intactes. C'est en vain que sous un feu terrible ils franchissent un profond fossé, obstacle aussi sérieux qu'inattendu ; quelques-uns parviennent à se hisser sur le mur, mais leurs efforts ne peuvent rien contre un solide réduit organisé autour de l'église et défendu par trois étages de feux superposés ; tous tombent glorieusement, à l'exception du clairon Roblet, qui se maintient quelque temps en sonnant la charge.

Pendant cet assaut le l'^'" bataillon de zouaves prononçait son mouvementplus à droite; mais il fut reçu par une violente fusillade de cinq bataillons mexicains, massés entre Guadalupe et Loreto; en même temps les batteries de Loreto

166 l" PARTIE. — CHAPITRE IV.

jusqu'alors invisibles et silencieuses, entraient en action et prenaient d'écharpe la colonne d'attaque. L'arrivée du bataillon de marins et des compagnies d'infanterie de marine ne permit pas de triompher de la résistance d'un ennemi trop supérieur en nombre et parfaitement abrité.

Au même moment, la cavalerie mexicaine, sortie de Puebla derrière Loreto, chargeait ces troupes à l'improviste et les obligeait à s'arrêter.

D'un autre côté les deux compagnies de chasseurs à pied, restées seules dans la plaine, se voyaient enveloppées par une nuée de cavaliers. Elles se formèrent en carré avec un admirable sang-froid, et malgré des pertes sensibles ne se laissèrent pas entamer.

« Ces deux compagnies firent une défense telle, dit le rapport du général de Lorencez, que je ne savais qui admirer le plus, ou de ceux qui marchaient sous le feu de Guadalupe, ou des chasseurs qui, sans s'étonner du nombre des ennemis qui les entouraient, se rallièrent avec le plus grand calme et tuèrent ou dispersèrent les cavaliers qui se précipitaient sur eux. »

Le général de Lorencez se disposait encore à lancer deux compagnies de zouaves qu'il tenait en réserve, lorsqu'éclata un orage terrible, accompagné d'énormes grêlons ; les pentes devinrent si glissantes que les hommes pouvaient à peine s'y tenir debout. Il était alors quatre heures ; l'impossibiHté de soutenir la lutte plus longtemps étant démontrée, le général de Lorencez fit battre en retraite.

Les bataillons se rallièrent au pied du Cerro de Guadalupe, reprirent leurs sacs qu'ils y avaient déposés, et restèrent en position pour empêcher tout mouvement offensif

de l'ennemi pendant l'évacuation des blessés, qui furent ^862. transportés à l'hacienda de los Alamos.

Il faisait presque nuit lorsque cette opération fut terminée ; les troupes se replièrent par échelons, sans être inquiétées ; à neuf heures du soir , elles étaient établies au bivouac.

Dans cette journée, la division du général de Lorencez perdit 476 hommes, chiffre considérable relativement à son effectif (') ; l'ambulance comptait alors, tant malades que blessés, 345 hommes. D'après le rapport du général Zaragoza, les Mexicains eurent 83 hommes tués, 132 blessés et 112 disparus. Le général de Lorencez songea un instant à renouveler l'attaque sur un autre point; mais la crainte d'exposer sa petite armée à un nouvel échec lui ht bientôt abandonner ce projet, et il se détermina à rétrograder sur Orizaba.

O Ces pertes se décomposent ainsi :

TDÉS ou DISPARUS. BLESSÉS.

Etat-major Le sous -intendant Raoul, tué.

1 " bataillon de chasseurs. . . 4 oflîc". 31 hom*'. o ofiîc". 68 hom^'.

99« régiment de ligne 1 » » 2

2' régiment de zouaves (j 80 6 122

Bataillon de marins 1 8 6 33

Rég. d'infanterie de marine. . 3 36 2 03

Artillerie » 4 » 4

Génie » » >> 3

Totaux 10 ollic". 4o6liom«". 19 oflic". 285 liom'".

Total général 476 hommes (a).

(*) Sur ce chiffre, 1 officier, S2 homme-, avaient été blessés et faits prisonniers; 2 hommes valide» seuls étaient looibés aux mains de l'euncmi.

.(/oarnal des marche» du u mai et du 29 juiu/]

1" PARTIE. CIlAPITi'.E IV.

Marche

rétrograde

de Puebla sur

Orizaba.

Le 6 mai, il porta son campement un peu plus en arrière, sur les cerrosde Amalucan et de las Navajas, qui dominent la plaine et ne sont éloignés de Puebla que de trois kilomètres. 11 y resta toute la journée du 7 et une partie de la journée du 8, autant dans l'espoir d'attirer et de battre les Mexicains en rase campagne, que pour attendre le général Marquez, dont M. de Saligny et le général Almonte ne cessaient d'annoncer la prochaine arrivée. Le premier jour, une colonne de cavalerie s'approcha du camp des zouaves, mais elle y fut si vigoureusement reçue, qu'elle prit la fuite en laissant plusieurs morts sur le terrain, et ne reparut plus. Les reconnaissances de l'ennemi se tinrent, dès lors, à bonne distance des avant-postes.

Enfin, le 8, à 4 heures du soir, ayant bien établi par un séjour prolongé devant la ville, que s'il avait échoué contre des obstacles insurmontables, l'ennemi de son côté n'avait pas osé sortir de ses retranchements, toutes les promotions en remplacement des officiers et sous-officiers tués ayant été régularisées, tous les blessés ayant été opérés, le général de Lorencez commença à faire défiler son convoi sur la route d'Amozoc, et se retira ensuite dans le plus grand ordre.

Les Mexicains furent encore plus étonnés que l'armée française du succès obtenu par eux le 5 mai. La victoire « des enfants de VAnahuac sur les premiers soldats du monde » fut proclamée avec enthousiasme dans toute la république. « C'est la justice de notre cause qui nous a donné la victoire , et l'amour de la patrie qui a sauvé la France en 1792 nous sauve de même aujourd'hui. )>

(( Les aigles françaises ont traversé les mers pour

venir déposer au pied du drapeau mexicain leurs lauriers de Sébaslopol, de Magenla et de Solférino, dit le général

Berriozabal dans son ordre du jour; vous avez combattu ise: les premiers soldats de l'époque et vous êtes les premiers qui les ayez vaincus (*). »

Le congrès, sur le point de se séparer, remit de pleins pouvoirs entre les mains de Juarez.

Les généraux mexicains rendirent du reste pleinement hommage à la bravoure de l'armée française ; ils admirèrent moins les dispositions d'attaque prises par le général de Lorencez : « L'armée française s'est battue avec un grand courage, dit le rapport du général Zaragoza; son général en chef s'est comporté avec peu d'habileté dans l'attaque ('). »

Il était difficile en effet d'enlever de vive force les fofts de Guadalupe et de Loreto. L'officier mexicain, que le général de Lorencez avait vu à Amozoc, avait bien dit que ce n'était pas le point d'attaque le plus favorable ; mais on l'avait pris pour un agent de Juarez et l'on s'était méfié de ses avis.

La tête de la colonne française n'était arrivée près de Los Alamos qu'à 9 heures. L'attaque, ayant commencé à 1 1 heures et demie, n'avait pas été précédée d'une reconnaissance suffisante des positions ennemies. Mise en batterie à 2,000 mètres, la nature du terrain ne lui permettant pas, il est vrai, de se rapprocher beaucoup plus, l'artillerie de campagne ne pouvait à cette distance ouvrir des brèches ; dans ces conditions, il était difficile d'espérer prendre de vive force des fortifications en maçonneries bien garnies de feux d'artillerie et de mousqueterie. Le général de Lorencez prétendit rendre MM. Almonte et de Sa-

^') Ordre du jour du 7 mai, reproduit dans la Cronisla du 15 mai. (2) El ejercito frances se ha batido con muclia bizarria ; su gênerai en gcfe se ha portado con torpesa en el attaque.

170 l'' PARTIE. — CHAPITRE IV.

4862. ligny responsables de cet insuccès, en leur reprochant de l'avoir trompé sur les dispositions morales de l'ennemi. Ils lui avaient dit, en effet, que la ville accueillerait avec plaisir les Français et que ses soldats seraient couverts de fleurs ; mais, avant tout, il s'agissait d'y pénétrer, et par conséquent d'enlever une position dans laquelle l'armée ennemie était solidement retranchée. Les sympathies de la population de Puebla ne pouvaient exercer aucune influence sur le résultat de cette opération militaire.

Le général de Lorencez ressentit un vif chagrin de l'échec qu'il avait subi ; mais il se montra à hauteur des devoirs nouveaux que lui imposaient les circonstances. Il sut maintenir le moral du soldat ; son petit corps d'armée ne passa pas de la confiance aveugle au découragement, et la retraite de cette poignée de Français fut aussi menaçante que l'avait été leur marche en avant. Il ramena ses troupes avec calme, et conservant tout le prestige de son drapeau, il se disposa à rester à Orizaba jusqu'à l'arrivée de renforts.

Cédant aux instances nouvelles du général Almonte et de M. de Saligny, qui le pressaient d'attendre encore les troupes du général Marquez, le général de Lorencez séjourna à Amozoc le 9 et le 10 mai. Mais il n'y fut rejoint que par une dizaine de cavaliers amenés par le général Lopez. Le mouvement de retraite fut repris le 11 mai. La colonne s'arrêta successivement :

le 11 mai à Tepeaca,

le 12 mai à Acatzingo,

le 13 mai à Quecholac,

le 14 mai àPalmar,

le 15 mai à la Canada.

On aperçut, mais toujours hors de portée, de nombreux

partis ennemis ; cependant, à Palmar, l'avant-garde ayant ^862. tourné rapidement le village, enveloppa et fit prisonniers 22 cavaliers.

Le général de Lorencez pensait trouver quelque résistance au passage des Gumbres : des abatis et des coupures avaient effectivement été préparés sur la route, mais aucun ennemi ne parut, et, le 16 mai, la colonne arriva sans encombre à Acultzingo. Le 17, l'ambulance fut transportée à Orizaba ; le général en chef s'arrêta à Tecamalucan.

Un officier mexicain de l'armée réactionnaire se présenta alors aux avant-postes et annonça que la cavalerie de Marquez, forte de 2,500 chevaux, défilait par les sentiers des montagnes pour faire sa jonction avec l'armée française. Le général Marquez arriva lui-même une heure après. Il dit qu'il venait de Matamoros de Izucar (à 70 kil. au sud de Puebla); un détachement de l'armée de Zaragoza, envoyé contre lui, l'avait empêché de rallier plus tôt. Il confirma l'arrivée prochaine de sa cavalerie.

Le 18 mai, le corps expéditionnaire rentra à Orizaba, à l'exception des deux bataillons du 99^ et de la batterie de montagne laissés à Ingenio à 6 kilomètres de la ville, pour garder cette position, qui commande la vallée du Piio Blanco et la route de Puebla.

Cependant les Mexicains qui suivaient pas à pas le mou- Combat vement de l'armée française, d'assez loin toutefois pour évi- ^'"^^^'jjg^''^ter un engagement, avaient déjà une avant-garde de 500 chevaux sous les ordres du général Tapia, entre Acultzingo et Tecamalucan, près de la Barranca Seca. C'est sur ce point que vient aboutir le chemin de montagne suivi par la cavalerie de Marquez, seule issue par laquelle elle pouvait descendre dans la vallée du Rio Blanco. Dès le commen-

172 i" l'ARTIE. CHAPITRE IV.

<862. cernent de la journée, des groupes de cavaliers étaient arrivés à la débandade et dans un état d'épuisement qui inspirait la pitié.

Le général Tapia ne s'était pas cru assez fort pour barrer complètement le passage ; vers 3 heures du soir seulement, ayant été rejoint par environ 1400 hommes d'infanterie, il attaqua avec vigueur la cavalerie réactionnaire. Mais, à la même heure, le commandant Lefebvre partait d*'Ingenio avec un bataillon de 450 hommes du 99^ de hgne pour lui porter secours ; franchissant rapidement les 14 kilomètres qui le séparaient de la Barranca Seca, il atteignit vers 5 heures le lieu du combat. Les troupes du général Marquez étaient alors dans une position des plus critiques.

Le général Tapia, appuyant sa droite à un mamelon pierreux, avait fait franchir le ravin à plusieurs de ses bataillons; une partie du corps de Marquez était déjà coupé de la route. Le bataillon du 99^ se déploya rapidement et s'élança au pas de course. Les trois compagnies de droite, précédées de tirailleurs, poussèrent vigoureusement le centre et la gauche de l'ennemi, le culbutèrent à la baïonnette et refoulèrent sa cavalerie, tandis que les trois compagnies de gauche se dirigeaient sur le mamelon et en gravissaient les pentes malgré un feu très-vif. Cet élan dégagea les cavaliers du général Marquez, qui sut en profiter avec décision et habileté ; passant derrière l'infanterie française , ils chargèrent vigoureusement la gauche de l'ennemi. Le succès du combat était déjà assuré, mais cette manœuvre fit tomber entre les mains des Français et de leurs auxiliaires un nombre considérable de prisonniers. L'action, commencée à 5 heures et demie, était terminée à 6 heures et quart ; les Mexicains étaient en pleine déroute. Une heure plus tard les troupes victorieuses quittèrent à

leur tour le champ de bataille et vinrent bivouaquer à <862. l'hacienda de Tecamalucan. Dans ce combat, auquel les contingents de Marquez durent leur salut, l'ennemi perdit un drapeau, 1200 prisonniers, dont 400 cavaliers, environ 100 morts et le double de blessés ; le bataillon du 99*^ eui 2 tués et 26 blessés ; les pertes des Mexicains alliés furent d'environ 200 hommes O.

Le combat de la Barranca Seca inspira une grande circonspection à l'ennemi ; le général de Lorencez put alors s'occuper d'organiser ses cantonnements à Orizaba et chercher à rétablir ses communications avec la mer.

En rendant compte de la résistance inattendue qu'il avait trouvée à Puebla, le général de Lorencez sollicita l'envoi au Mexique d'un matériel de siège de 12 canons et de 4 mortiers et de renforts suffisants pour élever l'effectif de l'armée à 15 ou 20,000 hommes. Ses idées s'étaient considérablement modifiées depuis sa lettre du 26 avril. Il le manifesta dans un ordre du jour à l'armée.

î Soldats et marins ! »

« Votre marche sur Mexico a été arrêtée par des obstacles matériels auxquels vous deviez être loin de vous attendre, d'après les renseignements qui vous avaient été donnés ; on vous avait cent fois répété que la ville de Puebla vous appelait de tous ses vœux et que sa population se presserait sur vos pas pour vous couvrir de fleurs. C'est avec la confiance inspirée par ces assurances trompeuses que nous nous sommes présentés devant Puebla »

Il accusait M. de Saligny de tout ce qui était arrivé ; il avait rompu ses relations avec lui, et s'exprimait sévèrement sur son compte dans sa correspondance avec le mi-

(') Le général de Lorencez au niiiiistr(\ -li mai. — Rnpportdu génrral Zaragoza (Cronista du lo mai au l;j juin).

Le général

de Lorencez

rétablit

ses

communications

avec Vera-Cruz.

174 l""" PARTIE. — CHAPITRE IV.

nistre de la guerre. I] lui supposait le projet de faire enlever le courrier de l'armée afin d'empêcher les rapports du quartier général d'arriver en France. Il lui reprochait en termes très-durs des habitudes incompatibles avec la dignité de son rang et témoignait même l'intention de le faire arrêter. Le général en chef ne se montrait pas plus satisfait du général Almonte ; il se félicitait au contraire de ses bonnes relations avec le général Marquez. Ces débats furent des plus pénibles. Il nous suffit de les avoir indiqués pour bien établir le changement qui s'était opéré dans l'esprit du général de Lorencez depuis son arrivée au Mexique et la franchise avec laquelle il désavouait les illusions des premiers jours (').

Pendant la marche des troupes françaises sur Puebla, le général La Llave, commandant les guérillas des terres chaudes, était venu prendre position au Chiquihuiteet avait intercepté toute communication entre les colonnes expéditionnaires et la mer. Un des premiers soins du général de Lorencez, après son retour à Orizaba, fut de rouvrir la route, et de la faire garder par des postes suffisants pour protéger la marche des convois entre Orizaba et Vera- Cruz, d'où l'armée allait être forcée de tirer toutes ses ressources. Ne voulant pas cependant s'exposer à être faible sur tous les points, en multipliant les détachements, et craignant de laisser des postes permanents dans les terres chaudes, il se décida à faire occuper seulement le Fortin, Cordova, le Potrero et le Chiquihuite, qui se trouvent encore dans la zone tempérée et à donner aux convois, entre le Chiquihuite et la Tejeria, des escortes fortement constituées.

(') Le général de Lorencez au ministre de la guerre, 24 mai, 11 juin 1862.

Après avoir laissé quelques jours de repos aux troupes, 1862. que les dernières marches avaient beaucoup fatiguées, il forma une colonne d'environ 1,500 combattants sous les ordres du colonel Hennique (*), et la dirigea sur le Chiquihuite. Cette position fut enlevée après un court engagement qui coûta seulement trois blessés, et l'on se mit immédiatement à l'œuvre pour réparer les ponts détruits par l'ennemi. Le corps expéditionnaire é(ait, à cette époque, réparti de la manière suivante :

Deux bataillons et la batterie de montatjne à Ineenio devant Orizaba ;

Deux bataillons et un peloton de cavalerie à Cordova ;

Deux bataillons au Chiquihuite ;

Au Fortin et au Potrero, des détachements de Mexicains ; le reste des troupes, c'est-à-dire trois bataillons d'infanterie, trois pelotons de cavalerie, 10 pièces d'artillerie, étaient concentrées à Orizaba.

Malheureusement, il n'y avait pas lieu de compter beaucoup sur la coopération des auxiliaires mexicains, composés, en grande partie, de prisonniers faits à la Barranca Seca et que le général Marquez avait incorporés de force, selon la coutume mexicaine. Ces troupes étaient en outre dans le dénùment le plus complet, et l'insuffisance du numéraire était telle dans les caisses de l'armée que le trésor français, auquel il était fort difficile d'assurer le paiement de la solde du corps expéditionnaire, ne pouvait donner aux Mexicains que de très-minimes secours d'argent. Pour les empêcher de piller le pays et pouvoir les utiliser soit dans les postes, soit dans les escortes de convoi, le général de Lorencez

<1) 2 bataillons d'infanterie de marine, 1 bataillon de zouaves, l section du génie colonial, 2 sections d'artillerie de marine, 1 brigade de gendarmerie, 1 section d'ambulance.

17G l'* PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. fit distribuer des rations de vivres aux troupes mexicaines auxiliaires ; il donna aussi au général Marquez 4,000 fusils trouvés à la douane de Yera-Cruz et les deux canons enlevés aux Gumbres.

Diflicuités Cependant l'armée française s'occupait d'établir ses

pour les

approvisionne- quartiers à Orizaba, afin d'v passer la saison pluvieuse et

raents de vivres. . i "^i m- » t

Cl attendre la reprise des hostilités. Les troupes lurent logées dans de bons casernements. Deux grands hôpitaux furent organisés, l'un à San José contenant 700 lits, l'autre dans le couvent de la Goncordia pour 225 malades. Un dépôt de convalescents pour 100 hommes fut établi dans une grande hacienda voisine de la ville. On construisit des fours en maçonnerie; les fours de campagne fonctionnaient du reste dans des conditions satisfaisantes ; les magasins de l'administration s'installèrent dans des locaux au centre de la ville ; des travaux de défense furent exécutés par le génie.

Des détachements furent envoyés dans les grandes haciendas des environs, à Tecamalucan, à l'Encinal, dans le but de protéger l'enlèvement de la paille et de l'orge qui s'y trouvaient en quantités considérables. Ces opérations donnèrent lieu à plusieurs engagements de peu d'importance avec les reconnaissances que l'ennemi, posté à Acultzingo, ne cessait d'envoyer dans la direction d'Orizaba 0). Elles favorisèrent le passage de quelques approvisionnements de farines et de grains que l'on faisait venir du plateau d'Anahuac, en trompant la vigilance des Mexicains. Mais les ressources que l'on se procurait ainsi étaient fort insuffisantes ; on prévoyait qu'elles allaient bientôt manquer, et qu'il faudrait demandera Vera-

(') Le gt'nrral tlf Lorcnroz au ininislre, H juin 1862,

Gniz tous les vivres nécessaires à la subsistance de ■isea. l'armée.

Le général en chef en lit prévenir le commandant supérieur de celte place et lui donna l'ordre de préparer les approvisionnements. On se heurtait là encore à de nombreuses difficultés. L'ensemble de la situation était fort peu satisfaisant; les officiers de troupe, qui remplissaient les fonctions de sous-intendant et dirigeaient l'administration de la guerre à Yera-Cruz, n'ayant pas le droit d'ordonnancer, ne pouvaient souvent faire des paiements urgents ; ils avaient succombé tour à tour aux atteintes du vomito, et ce changement continuel dans la direction administrative contribuait à compromettre le crédit mal assuré de l'armée française. M. le capitaine de vaisseau Pioze, commandant supérieur, avait dû venir à son secours à l'aide des fonds de prévoyance de la marine, afin de satisfaire aux dépenses les plus indispensables.

Le général de Lorencez avait laissé à la disposition du commandant Roze, entre les mains duquel étaient réunis le commandement de l'escadre et celui de la a ille, une compagnie du 99^ et la compagnie de matelots créoles. Il était arrivé, quelque temps après, un détachement d'une centaine de soldats d'infanterie de marine, vingt-huit artilleurs et vingt gendarmes ; c'est avec ces éléments si disparates, dont l'effectif s'élevait à cinq cents hommes environ et sur lesquels la fièvre jaune sévissait avec une violence extrême, qu'était constituée la garnison de Vera-Gruz. Cet effectif très-insuffisant permettait à peine de surveiller le mur d'enceinte, dont l'escalade était possible sur beaucoup de points. Un détachement mexicain auxiliaire, commandé par le général Galvez, campait à la Tejeria pour protéger

178 l" PARTIE. — CHAPITRE IV.

4862. la tête du chemin de fer ; à l'exception de cette petite troupe, le commandant Roze n'avait pas un seul cavalier, et il lui était impossible de s'éclairer à un kilomètre de la ville; aussi était-il complètement bloqué, et les guérilleros du général La Llave venaient-ils impunément tirer sur les sentinelles.

A la fm du mois d'avril, le général de Lorencez autorisa un ins'énieur suisse, M. de Stœcklin, homme actif et énergique, à recruter une troupe de partisans à cheval, ou contre-guérilla, soit parmi les gens du pays, soit parmi les aventuriers étrangers en assez grand nombre à Vera-Cruz. Cette troupe rendit d'utiles services en surveillant les environs de la place ; elle ne craignit pas d'aborder l'ennemi même supérieur en nombre, et le succès couronna plusieurs fois son audace; mais elle était d'un effectif trop faible pour amener de sérieux résultats et pourvoir suifisamment à la sécurité des communications. Le commandant supérieur n'avait aucun moyen d'échanger des dépêches avec le général en chef. Parfois un Indien, auquel on donnait 200 ou 300 piastres, consentait à porter à Orizaba un billet chiffré qu'il espérait dérober aux investigations des guérilleros ; mais les exemples de justice sommaire, dont faisaient foi les cadavres pendus aux arbres de la route, prouvaient que souvent ces malheureux tombaient entre les mains d'ennemis impitoyables (^).

La population de Vera-Cruz, presque exclusivement composée de commerçants que la guerre ruinait, devenait de plus en plus hostile ; Juarez y comptait de nombreux partisans, et les résidents français étaient loin d'être les mieux disposés ; depuis le départ du général de Lorencez

(*) Le commandant Roze au ministre de la marine, 26 juillet.

pour Puebla, on était sans nouvelles du corps expédition- ''^^^naire ; les bruits les plus sinistres, colportés avec malveillance, étaient répandus parmi la garnison et l'escadre. Un seul courrier qui avait réussi à traverser les lignes du général La Llave, avait donné quelques renseignements fort incomplets sur ce qui s'était passé devant Puebla. Mais le commandant Pioze sut dominer la situation ; animé luimême des sentiments les plus énergiques, il inspira aux marins et aux soldats sous ses ordres la résignation et le dévouement qu'exigeaient les circonstances ; non-seulement il fit face à toutes les difficultés, mais encore il se préoccupa des moyens de venir en aide à l'armée ; il prépara des vivres et réunit un convoi de deux cents voitures prêtes à être expédiées lorsque les communications seraient rétablies.

Le 16 mai, le général Douay, désigné pour exercer le commandement en second du corps expéditionnaire, était arrivé de France, amenant avec lui 300 hommes environ de divers corps ; ce fut un précieux renfort pour la malheureuse garnison, épuisée et décimée par les fièvres (').

A la fin du mois, l'escadron de chasseurs d'Afrique apporta le courrier pour France et les demandes pressantes que le général de Lorencez adressait au commandant Pioze pour qu'on lui envoyât des vivres, des munitions et dos effets ; l'occupation du Chiquihuite ayant rendu les communications un peu moins dangereuses, le général Douay partit avec quatre-vingts chasseurs à pied, soixante-dix

H) Deux olïïciers du 99^ de ligne, un officier du 2" zouaves, trois officiers d'administration, un lieutenant de vaisseau, le médecin en chef de l'armée, deux aides-majors, deux médecins de la flotte, le commissaire d'escadre, en tout quatorze officiers, 180 marins et soldats avaient succombé au vomito.

180 i"* PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. soldats du Irain et un convoi de quarante-sept voitures ; il arriva le 10 juin à Orizaba (^). Quelques jours après, le détachement mexicain du général Galvez amena une deuxième fraction du convoi composée de trente-trois voitures.

Malheureusement, le 10 juin, un groupe de vingt chariots, dont quinze portaient des munitions, et qui marchaient sous l'escorte de vingt-sept cavaliers de la garde urbaine de Vera-Cruz, fut attaqué à l'Arroyo-Seco et entièrement détruit ; un officier du train , deux officiers d'administration, sept cavahers du train, deux cantiniers et deux cantinières suivaient ce convoi. L'officier du train et son ordonnance purent s'échapper dans les bois ; tous les autres furent massacrés, même les femmes, sur le corps desquelles les guérilleros se portèrent aux actes de la plus sauvage barbarie.

Ce triste épisode inspira de nouvelles inquiétudes aux chefs de l'armée, tant sur la possibilité des ravitaillements que sur la sécurité même de Vera-Cruz (^). Le commandant Roze appela à terre 200 hommes des équipages de la flotte ; de son côté le général de Lorencez fit immédiatement partir d'Orizaba le général Marquez avec 1000 fantassins, 5 à 600 chevaux et cinq obusiers de montagne, et lui confia le soin de protéger les communications, particulièrement entre la Soledad et la Tejeria. Il fut décidé que le général Galvez formerait désormais la garnison permanente de ce dernier poste et que le colonel mexicain Facio, nommé commandant militaire de Vera-Cruz par le général Almonte, y fixerait sa résidence. Le générai Marquez emmena

(•) Il eut la douleur de perdre successivement son officier d'ordonnance et son aide de camp, enlevés run et l'autre par le vomito.

(^) Le commandant Roze an ministre de la marine, 16 juin.

LE GÉNÉRAL DE LOREiNCEZ. 181

avec lui le courrier et un convoi de quatre-vingts voitures ^862. vides, destinées à rapporter des vivres.

Si, au point de vue militaire, la situation du corps expédi- situation

> ' • 1 n f\r\r\ t-i politique.

tionnaire n était pas alarmante, en ce sens que d,UUU h rançais pouvaient se considérer comme parfaitement sûrs de se maintenir contre les efforts de l'armée mexicaine, les embarras administratifs allaient chaque jour en s'augmentant. A cette cause constante de préoccupations, étaient venus s'ajouter, pour le général de Lorencez, les inconvénients graves résultant de sa rupture avec le ministre de France et le général Almonte. L'armée partageait les ressentiments de son général en chef, et s'en prenait aussi à eux de l'échec subi devant Puebla; elle l'attribuait, en grande partie, aux illusions qu'avaient fait naître leurs promesses emphatiques d'un soulèvement des populations en faveur de l'intervention française. En effet, ces promesses ne s'étaient pas réalisées; quelques-uns des chefs réactionnaires avaient renoncé à se mêler à la guerre étrangère ; d'autres s'étaient complètement ralliés au gouvernement de Juarez. A Guadalajara, la troisième ville du Mexique, le clergé luimême s'était déclaré contre le plan politique du général Almonte 0). Tout l'appui que l'intervention pouvait espérer trouver dans le pays se réduisait donc au concours éventuel de quelques bandes disséminées sous les ordres de Lozada, de Mejia et d'autres hommes de moindre importance, et à la coopération du général Marquez, qui jouissait, il est vrai, d'un certain renom d'habileté militaire, mais qui appartenait au parti réactionnaire extrême et était accusé avec raison d'excès sanguinaires.

Le cabinet de Mexico était au courant des difficultés

(') Acte en date du 13 mai.

182 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

-1862. en présence desquelles se trouvait le général de Lorencez ; de plus, la mésintelligence survenue entre les chefs de l'armée et les directeurs politiques de l'expédition ne lui avait pas échappé : aussi pensa-t-il pouvoir en tirer parti.

Le général Ortega, gouverneur de Zacatecas, et l'un des personnages les plus marquants du parti de la réforme, venait d'amener à l'armée du général Zaragoza une belle division de 6,000 hommes, formée des contingents de sa province et réputée la meilleure troupe du Mexique. Il écrivit à M. de Saligny, et une copie de sa dépêche fut gUssée, non cachetée, dans un paquet adressé sous le couvert du général de Lorencez à plusieurs officiers mexicains prisonniers à Orizaba (') :

« Je viens d'arriver de l'intérieur pour prendre part à la guerre que mon pays se trouve malheureusement avoir à soutenir.

« Avant que recommencent les opérations militaires, que, pour les intérêts du Mexique, il est utile, vous en conviendrez, de presser le plus possible, je me suis décidé à vous écrire.

« Tous les Etats mettant

leurs troupes à la disposition du gouvernement de l'Union, on ne peut méconnaître que la nation entière est résolue h soutenir les principes républicains. Combien ne serait-il pas plus honorable pour la France et pour vous, dont la conduite va être examinée sous peu par le tribunal de l'opinion, d'abandonner l'idée d'établir une monarchie au Mexique, de rejeter comme irréalisable le plan inqiopulaire de Gordova et de terminer d'une manière honorable pour la France et pour le Mexique, par les voies diplomatiques, la guerre à laquelle les deux nations ont été malheureusement entraînées 1

(( Vous et le gouvernement que vous représentez, Monsieur le comte, avez été trompés sur les hommes et sur la situation, et la

(') Le général de Lorcîncez au ministre, 16 juin. Le texte espagnol de cette lettre n'est pas aux arcliives du dépôt de la guerre ; il ne s'y trouve qu'une assez mauvaise traduction Irançaiso.

reconnaissance de cette erreur de votre part sera, en sauvant le -1862. beau nom de votre nation, un acte qui vous honorera comme di- ~"

plomate et sauvera votre responsabilité vis-h-vis du gouvernement français. Vous conviendrez avec moi que notre position militaire est actuellement supérieure à la vôtre ; mais l'intérêt du Mexique n'est pas de soutenir une lutte contre la France, à laquelle il est attaché par mille et mille sympathies ; il désire, au contraire, d'un côté satisfaire à toute réclamation juste qui lui sera adressée sans menace, sur le terrain de la raison, et non sur celui de la force, de Tautre conserver sa dignité et son décorum

« Je ne vous écris ni par ordre de mon gouvernement ni par celui du général en chef; cependant si vous acceptez mes avis et bien que notre armée soit aux portes d'Orizaba, j'userai de mon influence pour la conclusion d'un armistice pendant lequel on pourrait traiter d'un arrangement définitif. »

Le général de Lorencez pensa, avec raison, que l'honneur militaire lui défendait d'écouter ces insinuations ; aussi, malgré tous les périls de sa situation, l'incertitude de l'avenir, la difficulté de recevoir de prompts secours, il voulut remplir strictement son devoir de général en chef et refusa d'entamer avec l'ennemi quelque négociation que ce fût.

Peu de temps après, le général Zaragoza, qui se croyait en gj^^e d'Omaba mesure de prendre l'offensive, porta son quartier général ^mexîcainr à Tecamalucan, et le même jour (\ 2 juin) il envoya au général de Lorencez un parlementaire avec la lettre suivante:

« J'ai des données suffisantes pour croire que vous. Monsieur, et les officiers sous vos ordres, avez envoyé h l'Empereur une protestation contre la conduite du ministre Saligny, pour vous avoir entraîné par des fourberies à une expédition contre un peuple qui était le meilleur ami de la nation française.

« Cette circonstance, la connaissance que j'ai de la position critique où se trouve l'armée française, et mon désir enfin de lui procurer une retraite honorable, m'ont décidé à vous proposer une capitulation dont la base principale serait l'évacuation du territoire de la république dans un temps donné.

« Je crois que mon gouvernement ne désapprouve pas ce dernier appel à la paix, car je puis sans outre-passer mes pouvoirs

184 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. éviter l'effusion du sang de deux peuples que l'erreur et l'intrigue ont pu seules faire apparaître comme ennemis. Telle a été, d'ailleurs, la croyance du gouvernement constitutionnel dès le commencement de l'invasion.

« Si vous repoussez cette offre faite h ceux des Français qui sont venus de bonne foi, j'aurai rempli, quant à ce qui regarde l'humanité, mon dernier devoir, et je me mettrai en mesure d'exécuter les ordres que j'ai reçus ; toute la responsabilité de ce qui pourra survenir retombera entièrement sur ceux qui se sont obstinés à poursuivre l'exécution d'une entreprise que la raison et la justice condamnent ».

Le général de Lorencez, qui avait besoin de gagner du temps pour rappeler à lui le 99^ de ligne laissé à Ingenio, se borna à faire une réponse ainsi conçue (*) :

« Le général commandant en chef les troupes françaises au Mexique n'étant pas revêtu de pouvoirs politiques par son gouvernement, qui les a tous conférés h M. de Saligny, il lui est impossible d'entrer dans la voie des négociations qui lui est proposée par M. le général Zaragoza. Le ministre de France a seul qualité pour recevoir des ouvertures de cette nature. »

L'ordre fut immédiatement envoyé au colonel L'Hériller de se replier sans retard sur Orizaba, dont la garnison se trouvait fort réduite par suite du départ des troupes de Marquez. Soixante sapeurs du génie, alors en route sur le Chiquihuite, furent également rappelés en toute hâte. Dans la nuit du 12 au 13 juin, l'évacuation d'Ingenio fut terminée avec le plus grand ordre ; tout le matériel fut transporté à Orizaba; on emporta jusqu'aux fourrages. A cette époque, les travaux de défense, qu'avait fait commencer le général de Lorencez, n'étaient pas encore achevés. Cependant des barricades avaient été construites dans les rues et

(') Le gciiéral de Lorencez au ministre, 16 juin, 24 juin.

LE GÉiNtRAL DE LOKLNlEZ. 18o

formaient, au centre de la ville, un bon réduit où étaient <862. renfermés les hôpitaux et les magasins.

En venant de Puebla, on ne peut aborder Orizaba que par un étroit défilé resserré entre le Cerro Borrego au nord et le Cerro San Grislobal au sud. Deux cours d'eau, le Piio Blanco et le Rio de la Angostura (dérivation du précédent), coulent au fond de cette vallée. Le pont sur lequel la route traverse le rio de la Angostura, est situé au pied même du Cerro Borrego, près de la Garita (maison d'octroi), qui indique l'entrée de la ville. Le général de Lorencez prescrivil d'élever rapidement des épaulements sur ce point et d'y placer une section de chacune des trois batteries d'artillerie, afin d'enfiler la route par laquelle l'ennemi allait nécessairement se présenter. Quatre compagnies du 99*^ furent affectées à la garde de ce poste. Une cinquième fut chargée deja défense de la ville vers le nord ; la division du général Ortega, qui avait commencé un mouvement tournant, devait, disait-on, venir attaquer de ce côté. La cavalerie mexicaine auxiliaire, sous le commandement du général Taboada, eut l'ordre de servir de grand'gardes au colonel L'HérilIer et de surveiller la plaine. Le reste de la garnison fut réparti à la garde des barricades.

Le général de Lorencez ne jugea pas nécessaire de faire occuper le sommet du Cerro Borrego, élevé à 3o0 mètres environ au-dessus de la ville et dont les pentes abruptes paraissaient tout à fait inaccessibles pour l'ennemi.

Ces dispositions arrêtées, toute la journée du 13 juin fut employée aux préparatifs de défense. Aucune tentative de l'ennemi n'eut lieu ; cependant le général Ortega, ayant fait ouvrir des chemins à travers les bois, avait réussi à effectuer son mouvement tournant; avec trois obusiers et la majeure partie de sa division, il défila à peu de distance des

186 l'* PARTIE. CliAPITRE IV.

1862. postes du général TaboaJa, qui ne s'aperçurent de rien et vint occuper les crêtes mêmes du Cerro Borrego.

Vers 10 heures du soir, le colonel L'Hériller, ayant été prévenu qu'on entendait du bruit sur la montagne, donna immédiatement l'ordre à l'une des compagnies placées au poste de la Angostura de gravir la hauteur et de s'efforcer d'en prendre possession avant l'ennemi. A minuit, par une nuit fort obscure, la compagnie du capitaine Detrie commença l'escalade de ces pentes, qui même dans le jour avaient paru d'un accès impossible ; après des efforts inouïs, les hommes, le sac au dos, marchant l'un derrière l'autre et dans le plus grand silence, arrivèrent sur un premier palier du Cerro. L'obscurité était si grande, qu'on ne pouvait rien voir à trois pas de distance.

Quelques instants après, cette poignée de soldats recevait, à petite portée, une forte décharge de mousqueterie partant d'ennemis invisibles, cachés dans les broussailles, et dont on était loin de se croire si rapproché ; heureusement personne ne fat blessé. Le capitaine Detrie fit immédiatement mettre les sacs à terre et entraîna résolument à la baïonnette les quelques hommes qui l'entouraient. Lorsque ceux qui marchaient les derniers l'eurent rejoint, il poussa plus vigoureusement l'ennemi devant lui, et pendant près d'une heure, il continua ainsi d'avancer pied à pied. Les trois obusiers de montagne de la division de Zacatecas furent successivement enlevés et précipités dans le ravin. Mais le capitaine Detrie s'aperçut bientôt que les forces qui lui étaient opposées allaient toujours grossissant ; craignant que l'ennemi, venant à reconnaître la faiblesse de sa troupe, ne cherchât à l'envelopper, il arrêta ses hommes, les fit embusquer, et leur recommanda de rester en place, coûte que coûte, et sans tirer. Certain que le bruit de la mous-

queterie avait été entendu et qu'on avait dû envoyer ^862. à son secours, il attendit dans cette position pendant près d'une heure. En effet, une deuxième compagnie du 99® (capitaine Leclère) vint le rejoindre à trois heures et demie du matin; les deux compagnies reprirent aussitôt l'offensive.

Les Mexicains, d'abord repoussés, reviennent deux fois à la charge et reçoivent les assaillants par un feu terrible. Mais c'est leur dernier effort; délogés de toutes parts, attaqués corps à corps, ils lâchent bientôt pied et se débandent. Les deux compagnies du 99^ s'étaient trouvées en présence de trois corps de la division de Zacatecas forts d'environ deux mille hommes (2,500 fantassins et 500 cavaliers étaient restés au pied de la montagne). Le capitaine Detrie avait eu son revolver broyé dans la main, ses vêtements criblés de balles ; six hommes étaient tués, et vingthuit blessés dont quatre officiers. Deux cent cinquante Mexicains étaient couchés sur le champ de bataille, morts ou grièvement blessés, parmi lesquels deux colonels et deux lieutenants-colonels; deux cents prisonniers, trois obusiers de montagne, un drapeau, trois fanions de bataillons, avaient été enlevés ; toute la division Ortega, y compris les 3,000 hommes restés dans la plaine , était en fuite ; tels furent les résultats de ce glorieux combat, livré par cent quarante soldats du 99^ de ligne.

Si l'on avait eu des informations exactes sur les forces qui occupaient le Cerro Borrego, on n'eût jamais tenté d'en déloger l'ennemi avec si peu de monde. Le succès dû à la vigueur véritablement exceptionnelle du capitaine Detrie fut seulement possible grâce à l'obscurité de la nuit, qui ne permettant pas à l'ennemi de voir à quelle faible troupe

188 l" PARTIE, — CHAPITRE IV.

^862. il avait affaire, cacha d'autre part aux assaillants les dangers et les difficultés de l'entreprise. Si les Mexicains avaient réussi à conserver cette position, que le général de Lorencez n'avait pas cru devoir comprendre dans sa ligne de défense, il est douteux que l'armée française eût pu se maintenir dans Orizaba (').

Pendant cette même nuit, du 13 au 14, le général Zaragoza avait fait ouvrir une tranchée à 1200 mètres de laGarita de la Angostura, et l'avait fait armer de 22 pièces de canon. Le 14 juin, à 5 heures du matin, les Mexicains dirigèrent un feu très-vif sur la Garita et sur le rancho de Carrizal, qu'il fallut évacuer. La hauteur des épaulements de la défense n'était pas encore suffisante pour couvrir les pièces ; le général Douay fit pousser activement le travail tout en répondant au feu de l'ennemi ; en moins d'une heure il parvint avec des balles de coton à faire doubler la hauteur et l'épaisseur des parapets et à établir des masques pour couvrir les communications. A 10 heures du matin, le général en chef, voulant ménager ses munitions, fit suspendre le feu ; l'ennemi cessa le sien en même temps, et ne le reprit que dans le courant de la journée par salves et à de grands intervalles. Vers midi, les sapeurs du génie furent envoyés sur le Borrego pour en organiser la défense ; les trois obusiers que le capitaine Detrie avait fait précipiter sur les pentes de la montagne furent relevés et mis en batterie contre l'infanterie du général Zaragoza.

Cependant les Mexicains continuèrent très-régulièrement

(') Le giîiKJral de Lorencez comprit toute la portée du service que le capitaine Detrie avait rendu à l'armée ; Lien que cet officier n'eût été nommé capitaine que depuis quelques jours, à la suite du combat de la Barranca-Scca, il demanda et obtint pour lui le grade de chef de bataillon.

(Rapport du général de Lorencez, 24 juin. — Rapport du général Ortega (sans date).

leurs travaux d'approche ; un deuxième boyau de tranchée 4862. fut amorcé au nord de la route et, de o à 6 heures du ""

soir, les batteries ennemies reprirent le feu avec une grande vivacité , mais sans causer de dommages aux positions françaises. A 8 heures du soir, les défenseurs de la Garita commencèrent une ligne de contre-approche afin d'agrandir leur front de défense et de donner plus d'importance à leurs feux de mousqueterie ; l'ennemi inquiéta ce travail par quelques coups de canon qui ne firent aucun mal. On s'attendait à une attaque générale pour le lendemain, lorsque le général Zaragoza, ayant sans doute appris la déroute complète de la division de Zacatecas, fit retirer ses troupes pendant la nuit, et au point du jour la plaine se trouva libre.

La petite garnison d'Orizaba, forte de 2,800 hommes, s'était vue attaquée par 14,000 Mexicains. Cependant, bien que plus de 1200 projectiles eussent été lancés sur la ville dans la journée du 14 et dans la nuit suivante, on n'eut qu'un officier et un soldat tués et six blessés. Les Mexicains perdirent une quarantaine d'hommes tués ou blessés, parmi lesquels le général Tapia, grièvement blessé.

Le commandant Delsaux, de l'artillerie de marine, avait été enlevé le 13 juin par les avant-postes de l'ennemi ; il fut remis en liberté sur parole par le général Zaragoza, puis échangé contre un des officiers faits prisonniers à la Barranca-Seca. Le général mexicain renvoya aussi quelques jours après (28 juin) un officier du l^'" bataillon de chasseurs et douze soldats, tombés entre ses mains à l'attaque du 5 mai. Tous se louèrent des bons traitements dont ils avaient été l'objet. Il restait dans les hôpitaux de Puebla dix hommes blessés qui n'avaient pu être transportés. Le général de Lorencez reconnut les bons procédés des gêné-

190 r* PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. raux ennemis en faisant reconduire à Acultzingo vingt-sept officiers mexicains prisonniers, qu'il avait soustraits aux mauvais traitements des troupes de Marquez.

Contrairement aux appréhensions qu'on avait eues pendant quelque temps, l'armée ennemie ne renouvela pas son attaque contre Orizaba. Malheureusement l'opinion publique s'éloignait de plus en plus du programme proposé par le général Almonte et soutenu par les troupes françaises.

c Notre impopularité semble n'avoir fail que croître depuis l'insuccès des libéraux devant Orizaba, écrivait le général de Lorencez. Plus que jamais on doit se convaincre que nous n'avons ici personne pour nous.

« Le parti modéré n'existe pas, le parti réactionnaire est réduit à rien, et il est odieux. Les libéraux se sont partagé les biens du clergé, et ces biens constituaient la plus grande partie du Mexique. Il est facile de déduire de ce fait le grand nombre de personnes

intéressées à ce que le parti clérical ne se relève pas Personne

ici ne veut de la monarchie, pas même les réactionnaires. Les Mexicains sont tous infatués des idées libérales dans ce qu'elles comportent de plus étroit. Ils seront absorbés par les Américains et ils accepteront cette destinée comme bien préférable à la monarchie, f

Quelques jours après, le général de Lorencez (^) écrivait encore :

« J'ai toujours le regret de ne pas rencontrer un seul partisan de la monarchie au Mexique; j'espère me tromper, et je crois que par une occupation française de plusieurs années, on pourrait y arriver; mais il eût fallu bien se garder de l'annoncer à l'avance et d'avoir un Almonte, qui du fond de nos bagages se déclarât le

chef suprême de la nation mexicaine Aurait-on réussi sans

cette lourde maladresse? Je l'ignore, mais je suis sûr que rien ne sera possible au Mexique avec Almonte et M. S. »

Comme nous l'avons dit, le général Almonte avait pris

(') Le général de Lorencez au ministre, 22 juillet.

LE GÉNÉRAL DE LOREiNCEZ. 191

le titre de « chef suprême intérimaire de la nation », et orga- '•862. nisé un ministère ; mais l'arsfent étant rare dans les caisses Mesures goaver-

° nementales

de son gouvernement, il avait décrété un emprunt forcé , , d"

o ^ , gênerai Almontc,

de 850,000 piastres qui n'avait produit que le tiers de cette somme. Afin d'en obtenir le complément et dans l'espoir de diminuer les embarras causés par l'absence presque totale du numéraire, il avait ordonné l'émission de 500,000 piastres de billets avec cours forcé. La confiscation des marchandises devait punir les négociants qui refuseraient d'accepter ce papier-monnaie, en garantie duquel aucune stipulation n'était faite et aucun mode de remboursement indiqué. En contradiction avec lui-même, le décret portait que les billets nationaux ne seraient admis dans les caisses publiques que pour moitié des versements à effectuer, l'autre moitié devant être payée en numéraire. Ces mesures financières n'étaient certes pas de nature à favoriser les transactions commerciales ni à ramener les esprits, déjà disposés à s'écarter de l'intervention française. Elles ne devaient avoir d'autres conséquences que de rendre plus difficile encore le ravitaillement de l'armée à Orizaba, et d'augmenter la défiance des habitants (').

Jusqu'alors il n'était arrivé de Vera-Gruz que les deux Marche

des convois

petits convois amenés par le général Douay et par un déta- cDtreOrizabaet

. . . Vera-Cruz.

chement du général Galvez. L'armée ennemie interceptait tous les arrivages des plateaux. On comptait sur les voitures que le général Marquez avait eu la mission de conduire à la Tejeria, et qu'il devait ramener chargées de vivres ; mais ayant appris l'attaque dirigée contre Orizaba, craignant, du reste, de se voir abandonné de ses troupes, s'il essayait de les maintenir plus longtemps dans la terre chaude, le géné-

<0 Le général de Lorencez au ministre, 24 juin, 22 juillet.

192 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

4862. rai Marquez n'avait pas voulu attendre le chargement de son convoi et avait immédiatement rétrogradé. Les approvisionnements du corps expéditionnaire se trouvèrent alors tellement restreints, qu'on se vit obligé de réduire les ra~ tions (*). Les officiers reçurent à partir du mois de juillet un très-fort supplément de solde (^) qui leur permit de vivre sans trop de privations ; mais celle de la troupe ne fut pas modifiée, et le soldat souffrait. Il fallait, à tout prix, faire venir des denrées de Vera-Gruz.

Le général Marquez avait déclaré au général de Lorencez que si l'on renvoyait ses troupes dans la terre chaude, la crainte du vomito les ferait déserter en masse ; toutefois il avait offert d'aller occuper Gordova, pendant que la garnison française de cette ville escorterait les convois jusqu'à la côte. N'ayant pas le choix des moyens, le général en chef accepta cette combinaison, mais il adjoignit le bataillon de marins à la division Marquez, dans laquelle il n'avait que médiocre confiance. Le colonel Hennique fut donc chargé de conduire à la Tejeria un convoi d'une centaine de voitures vides ; arrivé le 3 juillet, il en repartit le 5 avec 180 chariots de vivres. Ces lourdes voitures, seuls moyens de transports que l'intendance avait pu se procurer, s'enfonçaient dans le sol spongieux, transformé par les pluies en véritable marais. Elles n'avançaient qu'au prix d'efforts inouïs, en doublant, triplant, et même quadru-

(*) A partir du 2o juin, la ration de pain fut fixée à 500 grammes; celle de viande fut élevée à 400 grammes. On dislribuait du vin tous les deux jours.

(') Ordre général n" 109 bis, du 30 juin 1802. — Le supplément de solde était de 12 fr. par jour pour les officiers supérieurs; de 9 fr. pour les officiers subalternes. A Vera-Cruz, ces suppléments furent portés à 12 et à 18 fr. La solde des officiers de marine débarqués avait servi de base à ces allocations, que le département de la marine avait déjà données aux officiers do la colonne de l'amiral Jurien.

plant les attelages. Il arrivait souvent que dans un jour on 'I862. pouvait à peine faire une lieue, les hommes de l'escorte restaient parfois dix-huit heures sans trouver un endroit sec où il leur fut possible de prendre un peu de repos ; il fallait en outre surveiller de très-près les arrieros, on craignait, à chaque instant, de les voir déserter avec leurs mules ('), et une troupe ennemie forte de 3,000 hommes avec huit canons se disposait, disait-on, à barrer à la Soledad le passage du Rio Jamapa ; enfin un bataillon du 99*^ envoyé d'Orizaba à la rencontre du courrier arriva heureusement assez tôt pour empêcher les guérillas de faire sauter le pont; le colonel Hennique, qui avait mis quatre jours pour faire 32 kilomètres, atteignit la Soledad le 9 juillet.

Cependant, à Orizaba, la famine devenait chaque heure plus menaçante ; on dut s'arrêter à une résolution extrême ; malgré l'insécurité de la route , un des fonctionnaires de l'intendance partit avec tous les mulets de bât disponibles (c'est-à-dire 180 animaux conduits par 125 soldats du train), pour aller au-devant des voitures et rapporter de la farine. Ce détachement passa sans être attaqué; il trouva le convoi à quelques lieues seulement de la Soledad, prit son chargement et rétrograda aussitôt sur Orizaba, où les voitures arrivèrent le 21 juillet, seize jours après leur départ de la Tejeria. Les besoins de l'escorte ayant absorbé une grande partie des vivres dont elles étaient chargées, c'est h. peine si elles apportaient à la garnison un approvisionnement de vingt jours. Le général de

") L'intendance avait à sa disposition environ 260 chariots du pays, paye's 60 fr. par jour , employés ou non. Les efforts pour se procurer des bètes de somme avaient échoué devant Thostilité des populations mexicaines.

M. le sous-intendant Raoul ayant été tué le 3 mai, les services administratifs furent dirigés, pendant celte période difficile, par M. Gafliot , adjoint à l'intendance, secondé par M. Vuillaume, adjoint de 2'' classe,

194 l'" PARTIE. CHAPITRE IV.

4863. Lorencez les renvoya de suite à Vera-Gruz avec 450 mules qui furent rassemblées de tous côtés ('). Le pont de la Soledad avait été brûlé le lendemain du passage du colonel Hennique, mais les eaux du Jamapa n'étant pas hautes, il fut possible de traverser la rivière à gué ; à son retour, ce convoi eut encore plus de peines et de difficultés que le précédent. Le temps était épouvantable; chaque jour 100 à 120 hommes de l'escorte tombaient malades; une compagnie d'infanterie de marine, que l'on ramenait de Vera-Gruz, perdit huit hommes du vomito ; une dizaine d'arrieros et de soldats mexicains moururent également. On mit huit jours pour aller de la Tejeria à la Soledad. Les guérilleros, invisibles et insaisissables, cachés dans les broussailles qui bordent la route, épiaient continuellement une occasion favorable pour attaquer. A El Sordo, ils enlevèrent quelques attelages ; à Paso del Macho, ils commencèrent à couper le pont, il fallut encore envoyer un poste permanent s'établir sur ce point.

Une troisième colonne de ravitaillement, composée de quatre compagnies de chasseurs à pied et de vingt-quatre gendarmes C^), partit d'Orizaba le 10 août avec huit voitures et 200 mulets ; elle ne mit que dix- huit jours pour le trajet aller et retour. Au prix de toules ces fatigues, on n'arrivait pourtant pas à réunir des approvisionnements assez considérables pour ramener la ration de pain à son poids réglementaire ; les chevaux de la cavalerie manquaient de grains et étaient, en partie, nourris avec des cannes à sucre.

Un quatrième convoi de 75 voitures et 250 mulets fut

<*) L'escorte fut formée par sept compagnies du 99% une section do sapeurs du génie, deux pelotons de chasseurs d'Afrique, commandés par le lieutenantcolonel Lefebvrc.

(') Les chevaux des chasseurs d'Afrique étaient si épuisés, qu'on avait été obligé de faire marcher les gendarmes.

LE GÉNÉRAL DE LORENCEZ. l95

mis en route le 25 août; il fut arrêté par la crue des eaux ^862. du Rio Jamapa, aucune offre d'argent ne put décider les Indiens à porter une dépêche à Vera-Cruz pour demander des moyens de passage. Les guérilleros, embusqués sur la rive opposée, rendirent infructueuses toutes les tentatives faites par de hardis nageurs pour passer un câble sur l'autre bord, et construire soit une passerelle, soit un radeau. L'officier qui commandait l'escorte fut forcé de faire chercher des vivres au Chiquihuite ; les eaux ne baissant pas , il dut, le 1*^^ septembre , se décider à évacuer ses malades sur Gordova et s'étabhr provisoirement à Paso- Ancho. L'ennemi vint insulter son camp et lui enlever un troupeau de 90 mulets, dont la garde était confiée aux mexicains auxiliaires.

En ce moment, des troupes de renfort arrivaient à Envoi

■^ . d'un premier

Vera-Cruz, et leurs têtes de colonne se montraient sur renfort. la rive gauche du Rio Jamapa (9 septembre). Il était urgent de rétablir le pont. Le général de Lorencez envoya d'Orizaba, pour exécuter ce travail, des sapeurs du génie et un détachement de marins qui se [mirent immédiatement à l'œuvre avec une remarquable activité. On trouva une mauvaise pirogue, avec laquelle un courageux soldat du l^"" zouaves parvint à traverser la rivière torrentueuse ; il porta une amarre d'un bord à l'autre, et en moins de quatre heures, fut établi un bac à traille pour une voiture; en deux jours on effectua le transbordement de 80 chariots, tandis qu'une passerelle établie sur des pointes de rochers servait aux hommes et aux bêtes de somme.

Cette opération terminée, la colonne venue d'Orizaba continua sa route sur Vera-Cruz, et les troupes arrivant àè France montèrent vers le Chiquihuite.

Ce détachement, commandé par le lieutenant-colonel

196 l" PARTIE. CHAPITRE IV.

<862 Labrousse , faisait partie d'un premier renfort de deux bataillons et d'un escadron envoyé d'Algérie sous les ordres du colonel Brincourt. Aussitôt que la nouvelle de l'échec du 5 mai avait été connue , l'Empereur avait décidé l'envoi au Mexique de renforts très-considérables, mais leur départ devant être retardé jusqu'à la fin de la saison du vomito , il avait craint que le général de Lorencez n'eût quelque peine à se maintenir avec le faible effectif dont il disposait , et il avait fait embarquer de suite un détachement de 2,000 hommes, avec des voitures et des troupes d'administration, constitué de façon à pouvoir se suffire à lui-même et rejoindre le général de Lorencez en formant colonne isolée.

L'insuccès du 5 mai avait douloureusement impressionné la France ; l'Empereur, qui avait résolu l'expédition sans tenir compte du sentiment de la nation , fut obligé de venir demander le concours du Corps législatif afin d'obtenir les sommes nécessaires pour l'envoi de renforts. La dignité de la France était alors sérieusement compromise ; ce n'était l'heure ni des remontrances ni des inutiles regrets, il fallait sauver l'honneur du drapeau. Les représentants du pays répondirent avec patriotisme à l'appel du Souverain, bien qu'il ne leur fût pas permis, même en ce moment, de poser des limites à l'expédition.

L'Empereur donna au général Forey le commandement , ^"T en chef du corps expéditionnaire, dont l'effectif allait être

de renforts ^ ^

au Mexique, porté à cuviron 30,000 hommes, Un officier d'élat-major, le commandant d'Ornant, partit immédiatement pour le Mexique, afin de recueillir les renseignements nécessaires sur la situation et préparer le débarquement des nouvelles troupes. Il arriva le 26 juillet à Vera-Gruz; l'interruption des communications ne lui permit pas de se

rendre auprès du général de Lorencez , mais il lui fit sa- 'isea. voir, par un billet chiffré confié à un Indien, que de nombreux renforts placés sous le commandement du général Forey, devaient prochainement débarquer, et que l'Empereur défendait de marcher sur Mexico avant que toutes les troupes fussent en ligne. Après un court séjour à Vera-Gruz, le commandant d'Ornant revint en France. Le rapport qu'il adressa au ministre donne des renseignements fort exacts sur l'état des esprits :

« La garnison de Vera-Cruz est réduite à rien. Les petits dépôts ne comptent plus que deux ou trois hommes ; il y a en qui n'en ont qu'un; la compagnie du 99^ de hgne, dont l'effectif au début était de quatre-vingt-dix-huit hommes, n'en a plus que dix-neuf disponibles pour le service

« Une animosité très-vive se manifeste ouvertement contre la direction donnée aux affaires diplomatiques au Mexique par les agents de ce service, que l'on accuse partout d'avoir trompé l'Empereur sur l'état vrai des choses. Tous les bruits apocryphes, répandus depuis quelque temps, soit sur les personnes, soit sur les causes non avouables que certaines feuilles étrangères attribuent à l'expédition ne seraient qu'un écho affaibli de ce qui se colporte de chambre en chambre, sans en excepter même celle du soldat. La rupture des relations entre le commandement et le ministre de France, la lutte de rapports ouverte entre eux avec Paris, sont publiques l'ennemi en prend acte pour dire aux populations que

venus au Mexique dans le but d'y rétablir l'ordre et l'union, les Français donnent eux-mêmes l'exemple de la division dans leur propre camp. »

Les navires (*) qui portaient les premiers renforts avaient quitté les ports d'Algérie le 5 juillet ; naviguant de con-

(') L'Eylau, l'Impérial, le Finistère embarquèrent :

Deux bataiUons de zouaves 1,591 hommes.

Un escadron de chasseurs d'Afrique 184

Ouvriers d'administration 139

Détachement du train 314

2,228 hommes.

198 l" PARTIE. — CHAPITRE IV.

serve, ils étaient arrivés àVera-Cruz le 23 août. La moitié des troupes avait été débarquée le 28 août, et dirigée immédiatement vers l'intérieur ; c'est cette colonne qui était à la Soledad le 9 septembre ; la deuxième moitié avait commencé son mouvement le 1^'" septembre. Bien que ces détachements n'eussent pas séjourné à Vera-Cruz, ils furent cruellement éprouvés par la fièvre jaune. Ils perdirent quarante hommes, parmi lesquels un chef de bataillon de zouaves; sur un effectif de 1590 hommes, ce régiment compta bientôt 350 malades.

La marche à travers les terres chaudes fut des plus pénibles ; le colonel Brincourt mit douze jours pour se rendre de la Tejeria à la Soledad ; la chaleur, les pluies continuelles, l'humidité des bivouacs, engendrèrent de nombreuses maladies; les guérilleros, ne cessant de harceler les colonnes, les tenaient constamment en alerte ; ils leur enlevèrent une vingtaine de mules. Cependant l'arrivée de ces troupes allait permettre au général de Lorencez de mieux faire garder ses communications avec la mer, sans trop affaiblir la garnison d'Orizaba ; il fit occuper la Soledad par un poste permanent et reprit possession du village d'In£fenio (*).

(1) Le corps expéditionnaire fut alors réparti de la manière suivante :

A Ingénia, le 2" zouaves, une section d'artillerie ;

A Orizaba, le 99" de ligne, le bataillon de chasseurs, le bataillon de marins, un bataillon d'infanterie de marine , la batterie de montagne, une section d'artillerie et la batterie d'artillerie de marine, une section du génie ;

A Cordova , un bataillon du 1'^'" zouaves, un peloton de chasseurs d'Afrique, une section d'artillerie, une section du génie ;

Au ChiquUmilo, un bataillon du 1"'' zouaves, détachant une compagnie au Potrero et une compagnie à Paso dcl Macho ;

A la Soledad, un bataillon d'infanterie de marine, trois pelotons de chasseurs d'Afrique, une section du génie ;

A Vera-Cruz, une compagnie du 99" de ligne, une compagnie d'infanterie de marine, les matelots créoles.

LE GÉNÉRAL DE LORENClîZ. l99

L'Empereur avait écrit au général de Lorencez : ^^^•

« Paris, 15 juin 1862.

« Mon cher fféncral, i'ai appris avec plaisir le brillant fait , ,}±^^^^^

de 1 Empereur

d'armes des Cumbres et avec peine la non-réussite de l'attaque de au générai Puebla. ^^ ^°''°'="-

« C'est le fait de la guerre de voir quelques revers obscurcir d'éclatants succès ; mais que cela ne vous décourage pas ; l'honneur du pays est engagé, et vous serez soutenu partons les renforts dont vous aurez besoin.

« Exprimez aux troupes sous vos ordres toute ma satisfaction pour leur courage et leur persévérance i\ supporter les fatigues et les privations.

« Plus elles sont loin , plus ma sollicitude se porte sur elles.

« J'ai approuvé votre conduite, quoiqu'elle semble ne pas avoir été comprise de tout le monde.

« Vous avez bien fait de protéger le général Almonte ; étant en guerre avec le gouvernement actuel du Mexique, tous ceux qui voudront se réfugier sous notre drapeau auront le même droit à notre protection: mais elle ne doit en rien influencer notre politique à venir. Il est contre mes intérêts, mon origine et mes principes d'imposer un gouvernement quelconque au peuple mexicain.

« Qu'il choisisse en toute liberté la forme qui lui convient, je ne lui demande que la sincérité dans ses relations extérieures, et je ne désire qu'une chose, c'est le bonheur et l'indépendance de ce beau pays sous un gouvernement stable et régulier.

« Sur ce, je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments.

« Napoléon »

Mais en même temps que cette lettre, le général de Lorencez en reçut une du ministre de la guerre, écrite quinze

200 l" PARTIE. — CHAPITRE IV.

4862. jours plus tard, lorsque les détails de l'affaire du 5 mai avaient été mieux connus (^) :

« Je reçois à l'instant un ordre de l'Empereur, qui m'impose l'obligation de vous adresser les observations qui suivent.

€ L'Empereur admire le courage déployé par les soldats dans l'attaque dirigée contre Puebla; mais S. M, n'a pas trouvé opportune cette attaque ; l'artillerie ne devait pas se mettre en batterie contre des fortifications à la distapce de 2,500 mètres.

« L'Empereur vous recommande de conserver de bons rapports avec M. de Saligny, qui est son représentant au Mexique, aussi bien qu'avec le général Almonte et les autres chefs mexicains qui viennent à nous.

« Le général Forey va bientôt prendre le commandement général; jusque-là ne faites qu'organiser la résistance et vos approvisionnements.

« Le courrier va partir; je ne puis que vous renouveler, mon cher général, l'assurance de mes sentiments affectueux. »

Aussitôt après avoir reçu le billet chiffré du commandant d'Ornant, le général de Lorencez avait demandé au ministre de la guerre de rentrer en France (^). Quelques jours plus tard, le courrier lui apportait l'ordre de faire partir son chef d'état-major, le colonel Letellier-Valazé, qui avait partagé ses sentiments à l'égard de M. de Saligny, et avait été « desservi » près de l'Empereur. Le maréchal Randon, ministre de la guerre, cherchait toutefois à calmer l'irritation du général de Lorencez (^). Les sages conseils qu'il lui donnait, méritent d'être suivis en tout temps :

« J'aurais désiré vous voir au-dessus de ces préoccupations. Un général dans votre position a pour premier juge de ses actions, sa

(1) Le ministre au général de Lorencez, 30 juin. (•) Le général de Lorencez au ministre, 9 août, <3) Le ministre au général de Lorencez, 17 juillet.

LE GÉNÉRAL DE LORliNCEZ. 201

conscience L'homme droit et loyal, comme vous l'êtes, n'a donc -1862.

pas besoin de s'inquiéter de ce qu'un mauvais vouloir, peut-être la —

calomnie, cherche à soulever contre lui ; il va son chemin, fait pour le mieux et dédaigne ces attaques subalternes qui la plupart du temps n'ont de valeur réelle que celle qu'on leur donne en s'en

préoccupant Aussi longtemps que le ministre de France n'est

pas changé vous devez avoir, sinon pour sa personne, du moins pour le caractère dont il est revêtu, la déférence que sa position comporte; je vous en dirais autant pour M. Almonte La mission que

vous avez à remplir, mon cher général, n'est pas une mission purement militaire ; elle touche de près à de très-sérieuses questions; il faut s'élever à leur hauteur et ne pas se perdre dans le labyrinthe où. les petites passions prennent position ».

Mais le général de Lorencez était trop profondément affecté, son cœur était trop ulcéré pour qu'il lui fût possible de se rendre à ces avis. Les journaux de France reproduisaient des correspondances du Mexique dans lesquelles sa conduite était critiquée ; il ne put demeurer calme devant ces nouvelles attaques et se défendit amèrement encore des accusations dont il était l'objet.

Les officiers du corps expéditionnaire ne restaient pas indifférents à ces regrettables discussions. Pour la plupart, ils prirent très-vivement le parti de leur général en chef; aussi fut-il recommandé au général Forey de réagir contre ces dispositions hostiles au ministre de France , et de rétabUr la bonne harmonie entre l'état-major du corps expéditionnaire et la légation.

Gomme il en avait manifesté le désir, le général de Lorencez fut autorisé à quitter le Mexique après l'arrivée du nouveau commandant en chef. Le général Forey débarqua à Vera-Gruz le 21 septembre ; il arriva à Orizaba le 24 octobre; quelques jours après, le 10 novembre, le général de Lorencez se mit en route pour rentrer en France; il emporta l'affection de tous ceux qui, sous ses

202 l"* PARTIE. CHAPITRE IV.

im. ordres, avaient supporté les pénibles épreuves de cette campagne et laissa dans l'armée de précieux souvenirs de droiture et de loyauté (').

(•) Peu de temps avant son départ, au moment où le géne'ral entrait dans un petit théâtre organisé par l'armée , les ofïïciers présents saisirent cette occasion de lui témoigner leurs sympathies en l'accueillant par des vivats et de chaleureux applaudissements.

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