CHAPITRE CINQUIÈME
SOMMAIRE
Composition du corps expéditionnaire placé sous les ordres du général Forey. — Instructions données au général Forey. — Le général Forey dissout le gouvernement provisoire formé par le général Almonte. — Proclamation aux Mexicains. — Echange de lettres entre le général Ortega et le général Forey. — Pénurie des vivres et des transports. — Marche de la brigade de Bertier sur Jalapa. — Opérations au sud de Vera-Cruz. — Occupation d'Omealca. — Expédition sur Tampico. — Le corps expéditionnaire s'avance sur le plateau d'Anahuac. — Situation des forces alliées du général Marquez. — Marche du général Bazaine de Jalapa sur Perote. — Combat de San José (18 février 1863). — Organisation des postes sur la ligne de communication avec Vera- Cruz, — Arrivée à Vera-Cruz d'un bataillon d'Egyptiens. — Reprise des opérations contre Puebla. — Dispositions défensives prises par le gouvernement mexicain.
Les troupes placées sous les ordres du général Forey formaient ^deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie; on leur avait donné un matériel de siège, les réserves d'artillerie et les services administratifs nécessaires (').
Composition
du corps
expéditionnaire
placé
sous les ordres
du fiénéral
Forey.
La l'"" division d'infantorie, commandée par le général Bazaine, comprenait :
. „ , . , ( 18« bataillon de chasseurs à pied.
1^0 brieade ■ \ 4.^ - ■ * i
.,,%,. { V'^ recçuïient de zouaves,
gênerai NeiûTC. f q,„ P. , , ,.
^ ^ \ m^ reqiment do ligr
me.
<*) Voir à l'appendice la composition des états-majors.
204 l" PARTIE. CHAPITRE V.
^862. I 20* bataillon de chasseurs à pied.
2e brigade : l 3^ régiment de zouaves.
général / 95^ régiment de ligne,
de Castagny. ) Un bataillon de tirailleurs aigériens, de forma- 1 tion nouvelle.
La batterie d'artillerie de marine de 4 de campagne. La batterie de montagne des marins.
Une compagnie du génie.
La deuxième division, dont le commandement devait être réservé au général de Lorencez, mais qui, par suite du départ de cet officier général, fut donné au général Douay, était ainsi composée :
'Ire J3i'igade ; [ p^ bataillon de chasseurs à pied. général Douay, ; ^e régirent de zouaves.
qui fut remplacé pari nn^ . ■ t ^ ^•
le colonel L'HériiUer. ( 99« regmient de ligne.
2^ brigade : ( 7* bataillon de chasseurs à pied.
général < ol^ régiment de ligne, de Bertier. ( 62^ régiment de ligne.
Une batterie de montagne.
Une batterie montée de 4 de campagne.
Une compagnie du génie.
Les bataillons de tirailleurs et de chasseurs étaient à six compagnies; les bataillons de ligne à sept, les bataillons de zouaves à huit compagnies.
La brigade de cavalerie, sous les ordres du général de Mirandol, se composait de deux régiments de marche formés :
Le l^r régiment c deux escadrons du l'^'" chasseurs d'Afrique. de ( deux escadrons du 2" chasseurs d'Afrique.
Le 2c régiment J deux escadrons du 3'' chasseurs d'Afrique, de j deux escadrons du 12'^ chasseurs.
et d'un demi-escadron du ij" hussards pour l'escorte du général en chef.
LE GÉNÉRAL FOREY. 20o
On avait adopté cette combinaison afin de pouvoir, sans ^862. dégarnir complètement FAlgérie, envoyer au Mexique de la cavalerie d'Afrique, que l'on croyait plus appropriée que toute autre à la nature de cette expédition.
La réserve d'artillerie se composait de :
Une batterie de 12 de réserve; Une batterie de 4 de campagne ; Une batterie de 12 de siège; Une demi-compagnie de pontonniers ; Des sections d'ouvriers et d'armuriers ; Une batterie montée de la garde, dont le départ fut décidé un peu plus tard.
La réserve du génie était formée par une compagnie de sapeurs, des détachements d'ouvriers et de sapeurs conducteurs.
Le régiment d'infanterie de marine, le bataillon de marins-fusiliers , les compagnies du génie colonial et les volontaires des Antilles, corps de formation récente, restèrent en dehors de l'organisation divisionnaire. Le bataillon de marins n'avait été d'abord qu'une création provisoire ; bien que l'éducation antérieure des marins ne les eût nullement préparés aux fatigues de cette guerre, ils s'étaient mis promptement à hauteur du service pénible qui leur avait été demandé ; le 5 mai, ils s'étaient vaillamment comportés à côté des zouaves, et comme ils avaient été à la peine, l'amiral Jurien désira qu'ils fussent aussi à l'honneur. Le bataillon de marins-fusiliers fut donc maintenu au Mexique, et des renforts lui furent envoyés pour porter de nouveau à 500 hommes son effectif, qui s'était affaibli de moitié. La batterie de montagne des marins partagea le sort du bataillon de marins-fusiliers.
Les compagnies du génie colonial étaient des corps spé-
206 l" PARTIE. CHAPITRE V.
1862. ciaux des colonies de la Martinique et de la Guadeloupe ; on ~ les avait envoyées au Mexique pour être plus particulièrement employées dans les Terres Chaudes, dont elles pouvaient, sans danger, supporter le climat. Les matelots créoles, embarqués à bord des bâtiments de l'escadre, avaient également résisté aux influences du vomito et rendu de précieux services. Cette expérience engagea le gouverneur de la Martinique à demander l'autorisation de recruter des volontaires créoles, et d'en former une compagnie de cent hommes, à laquelle il donna un noyau de douze anciens soldats et des cadres tirés de l'infanterie de marine. Cette compagnie débarqua à Vera-Cruz le 2 novembre (*).
Le chiffre total des forces du corps expéditionnaire du Mexique, d'après une situation du l»^^ janvier 1863, époque à laquelle toutes les troupes étaient arrivées, et où les pertes n'avaient pas encore sensiblement diminué les effectifs, était de 28,126 hommes, ayant 5,845 chevaux et 549 mulets.
L'artillerie disposait de :
8 canons de 12 de siège.
6 — 12 de réserve.
24 — 4 de campagne.
12 — de montagne.
(1) La colonie de la Martinique avait en outre envoyé au Mexique :
Une compagnie du génie de 102 hommes.
Matelots créoles 500 —
Et la Guadeloupe :
Une compagnie du génie d'environ 50 —
Matelots créoles 400 —
1,052 hommes.
(Correspondance de l'amiral Maussion de Candé avec le ministre de la marine, de juin à septembre 1802.)
Les équipages du train se composaient de : ^862.
51 chariots de parc, 83 voitures régirnentaires à deux roues, 4 voitures articulées, 6 forges de campagne, 85 litières et 490 cacolets pour les ambulances (*).
(') L'effectif du corps expéditionnaire se décomposait de la manière suivante :
États-majors 51
Gendarmerie 23
Infanterie 19,411
Cavalerie • . . . 1,300
Troupes ) Artillerie 1,884
de terre. \ ^^^^^ olb /
Troupes [ Train 1,430 j
d'adminis-^ Subsistances. . 363 > 1,834 tration. ( Campement . • 59 ) Services administratifs et hôpitaux, (a) 634 /
Infanterie 1,609
Troupes } Artillerie 448
de marine. ) Génie 133
Gendarmerie 43
28,126 hommes
L'amiral Jurien avait eu sous ses ordres (situation du 28
janvier 1862) 3,310 hommes.
Du 3 mars au 17 avril, il était arrivé avec le général de
Lorencez 4,573
Le 23 avril, venant des Antilles 154
Le 13 mai, avec le général Douay 321
Le 13 juillet, venant des Antilles 200
Le 2 novembre, id. 100
Il arriva avec le général Forey, du 23 août au 9 novembre. 22,320
Le total des troupes débarquées est donc de 30,978 hommes.
Tandis que la situation au 1" janvier 1863 donne 28,126
Différence 2,832 hommes.
Cette différence représente une diminution de près de 1/10 de l'effectif. Le
(a) Ce chiffre se décompose ainsi : 10 fonctionnaires de l'intendance, 1 commissaire de marine, 13 officiers d'administration de Tintcndancc, 50 médecins, 11 pharmaciens, 29 officiers d'administration des hôpitaux, 500 inUrmicrs, 20 employés du trésor et des postes. — Total . . 034
208 l" PARTIE. ClfAPITRE V.
4862. Le nombre des voitures était tout h fait insuffisant pour
assurer le service, car pendant quelque temps encore la plus grande partie des approvisionnements devait être amenée de Vera-Cruz ; aussi verra-t-on cette pénurie des moyens de transport entraver les mouvements de l'armée et, comme au début de l'expédition, influer d'une manière fâcheuse sur les opérations militaires.
Au départ de France, l'uniforme des troupes ne fut pas modifié. Plus tard le général Forey donna l'ordre de laisser les shakos à la Martinique ; il fit distribuer des chapeaux de paille et adapter des visières aux bonnets de police alors en usage dans l'infanterie. Cette mesure était commandée par les nécessités du climat; mais les négligences de tenue qui en résultèrent firent regretter que l'équipement des troupes n'eût pas été mieux approprié aux conditions d'une guerre faite sous les tropiques. Les chapeaux de paille furent d'ailleurs bientôt abandonnés, et les troupes portèrent le képi avec couvre-nuque, qu'elles conservèrent pendant toute la durée de la campagne.
La marine de guerre fut exclusivement chargée du transport des troupes placées sous les ordres du général Forey. L'amiral Jurien, qui reprit à cette époque le commandement de l'escadre du golfe du Mexique, en dirigea le débarquement à Vera-Cruz (^).
plus grand nombre de ces hommes avaient oté ramenés en France comme convalescents.
Ces chiffres ne peuvent être d'une exacUludc rigoureuse. Des erreurs se glissent toujours dans les décompositions d'elTeclif. Les situations d'embarquement de la marine ne concordent pas avec celles de la guerre ; des hommes ont été envoyés isolément sur les paquebots, des marins compris dans l'effectif du corps de Tamiral Jurien ont été rendus à la flotte, tandis que d'autres ont été débarqués. Ces mutations, peu considérables du reste, doivent cependant modiûer le ciiiffre de 2,852, représentant la diminution d'effeclif.
(1) Voira T Appendice le détail des transports.
Le général Forey, avec une escorte composée d'un ba- 1862. taillon de chasseurs à pied et d'un escadron de cavalerie, précéda d'environ un mois le reste de son corps expéditionnaire, et arriva à Yera-Gruz le 21 septembre.
En passant à Ténériffe, où devaient faire relâche les bâtiments de transport, il laissa des ordres pour qu'il ne fût pas permis aux troupes de descendre à terre ; il ordonna, au contraire, qu'elles seraient débarquées à la Martinique, et y séjourneraient le temps nécessaire pour assainir les navires et reposer les hommes et les animaux.
Les bâtiments qui composaient les trois premiers convois, étant partis d'Europe à intervalles trop rapprochés, se trouvèrent ensemble sur la rade de Fort de France ; le gouverneur de la colonie, craignant l'encombrement, les dirigea les uns après les autres sur Vera-Cruz, où ils arrivèrent le lo et le 16 octobre, ayant à leur bord environ 8,000 hommes et 900 animaux.
Bien que la saison ordinaire du vomito fût alors passée, l'état sanitaire de la côte était assez mauvais pour faire craindre qu'un tel rassemblement d'hommes n'amenât une recrudescence de la maladie. Les hôpitaux regorgeaient de malades. Les pluies et le mauvais état des chem.ins ayant contraint le général Forey à rester à Vera- Cruz jusqu'au 12 octobre, ses troupes d'escorte en avaient cruellement souffert ; au moment de son départ, le bataillon de chasseurs ne comptait plus que 515 hommes dans le rang; il laissait deux cents hommes à l'hôpital. Les soldats étaient si affaiblis qu'il fallut faire porter leurs sacs sur des mulets et 175 hommes restèrent à l'ambulance de la Soledad. On y fit séjour, et cependant on dut s'arrêter deux jours encore à Palo-Verde à 18 kilomètres plus loin. Le nombre des décès, d'abord restreint, s'aug-
4862. menta bientôt dans une grande proportion, surtout au delà du Ghiquihuite, où le changement de température ne fit que hâter le développement des germes morbides. Quinze hommes furent encore laissés au Ghiquihuite, trente-trois à Gordova, où mourut le lieutenant-colonel Mancel, chef d'état-major de la 2'^ division ; en arrivant à Orizaba, il n'y avait plus que dix hommes valides au bataillon de chasseurs, 112 plus ou moins gravement atteints se traînaient encore, 70 éta^ient portés sur des mulets, en tout 192 hommes; les autres étaient morts ou dans les hôpitaux. On fut obhgé de puiser dans le l^*" et le 18^ bataillon de même arme, pour rétablir l'effectif de ce bataillon. Gette expérience était assez dure pour qu'on ne voulût pas exposer d'autres corps à de pareils malheurs en les laissant séjourner trop longtemps à Vera-Gruz ; des ordres furent donnés pour que les troupes restassent à bord des bâtiments sur rade jusqu'au moment où il serait possible de les mettre en route vers l'intérieur. Gette mesure n'eût pas présenté d'in^ convénients graves, si les tempêtes du Norte (vent du nord), dont la bienfaisante influence devait assainir la côte, n'eussent, d'un autre côté, fait courir de sérieux dangers à l'escadre dans la rade mal abritée de Sacrificios et dans le mauvais port de Vera-Gruz. Les inquiétudes et les préoccupations des chefs de l'armée n'avaient fait que changer de nature. Il fallut à plusieurs reprises suspendre les opérations du débarquement; souvent les communications entre la ville et la rade étaient interrompues. Le 28 octobre, éclata un ouragan si violent, qu'un des bâtiments de l'escadre, le Chaptal, fut jeté à la côte ; quatre navires marchands se perdirent dans le
(') Le général Forey au ministre, 25 octobre, 25 novembre.
port même de Vera-Gruz, et cinq au mouillage de Sacrifi- 4862. cios ; la plupart étaient chargés de matériel pour l'armée ou pour la marine. Les équipages furent sauvés, à l'exception de trois ou quatre hommes, et les troupes embarquées n'eurent heureusement aucune perte à déplorer.
En général, les traversées des bâtiments de transport se firent dans des conditions satisfaisantes. La bonne entente qui, d'après le rapport des capitaines, ne cessa de régner entre les équipages et les passagers, le dévouement des uns, la discipline des autres leur avaient permis d'échapper aux risques d'un aussi long voyage, rendu plus difficile encore par l'encombrement des bâtiments, l'accumulation du matériel, et les mauvaises conditions de navigabilité des navires de guerre désarmés, transformés en transports, et dont la charge était portée dans les parties hautes.
Cependant les transports-écuries avaient été notablement éprouvés. L'Aube, qui avait à son bord 357 chevaux de chasseurs d'Afrique, essuya un fort coup de vent avant d'arriver à la Martinique. L'amplitude du roulis, qui atteignit jusqu'à 43° d'inclinaison, ne tarda pas à disjoindre les bordages, des voies d'eau se déclarèrent ; les chevaux, bien qu'ils fussent soutenus par des sangles, ne purent plus garder leur équihbre sur des plans inclinés, rendus glissants par l'humidité. Les quarante chevaux d'un bord venaient heurter à la fois de leur poitrail la charpente qui portait leur mangeoire; ils la défoncèrent, furent jetés sous les pieds des chevaux du bord opposé, les renversèrent et disparurent avec eux sous l'eau qui envahissait la batterie basse. 11 fut impossible de les relever. Les chevaux des batteries supérieures, dont les amarres cassaient, étaient précipités par l'ouverture des panneaux sur ceux des étages inférieurs, les tuaient en tombant ou se brisaient les mem-
212 l" PAUTIE. CHAPITRE V.
4862. bres. Ces malheureuses bêtes, roulant d'un bord à l'autre, le désordre était à son comble. Lorsque la tempête fut apaisée, on constata que quarante chevaux étaient morts ou avaient les jambes brisées et soixante-dix étaient plus ou moins grièvement blessés. Le Jura n'avait pas été plus heureux. Sur 362 animaux, on avait été obligé d'en jeter 120 à la mer (^). Ces pertes affectaient d'une manière sensible la cavalerie du corps expéditionnaire, mais on n'eut à regretter aucun accident grave pour les hommes.
^"don"*^-'""^ Avant son départ pour le Mexique, le général Forey au général Forey. J^yr^j[j; pgç^ ^q l'Empercur Ics instructious suivantes :
Fontainebleau, le 3 juillet -1862.
« Mon cher général, au moment où vous allez partir pour le Mexique, chargé de pouvoirs diplomatiques et militaires, je crois utile de bien vous faire connaître ma pensée. Il n'entre pas dans mes habitudes de rappeler les événements passés pour critiquer ce qui n'a pas réussi. Si je commence par y faire allusion, c'est que l'exemple des fautes commises empêchera d'y retomber à l'avenir, et qu'il est de mon droii comme de mon devoir de distribuer, suivant ma conviction, le blâme et l'éloge.
« J'ignore si le caractère privé de M. de Sahgny laisse à désirer ; j'ignore quelles intempérances de langage on peut lui reprocher; mais ce que je sais, et ce que je déclare hautement, c'est que depuis le commencement de l'expédition du Mexique, ses dépêches ont toujours été marquées au coin du bon sens, de la fermeté, et de la dignité de la France, et je ne doute pas que si ses avis eussent été suivis, notre drapeau ne flottât aujourd'hui à Mexico. On dit qu'il a trompé le gouvernement sur le véritable état des choses au Mexique; il m'a au contraire, j'aime à le reconnaître, toujours dit la vérité. Jamais il n'a prétendu que la population
(') Rapport du colonel du Barail, 7 octobre 1862. — Le général Forey au ministre, 9 novembre i862. — Le commandant de de l'Aube au ministre de la
LE GÉNÉRAL FOREY. 2i3
mexicaine fût assez enthousiaste et assez énergique pour venir au- ^862. devant de nos soldats et se débarrasser elle-même du gouvernement qui l'opprime; mais il a toujours soutenu qu'une fois entrés dans l'intérieur du pays, nous y trouverions des populations sympathiques. Or la preuve qu'il avait raison, c'est que depuis l'échec du 5 mai, je vois par un rapport du consul de Prusse à Puebla, adressé à son gouvernement, que la ville de Puebla était dans la consternation le lendemain de notre insuccès; que, morne et silencieuse, elle était loin de participer à la joie du corps de troupes mexicain. Je sais, par des lettres venues de Puebla même, que plus de dix personnes ont été fusillées pour intimider ceux qui oseraient, comme elles, faire des démonstrations en notre faveur. Je sais par vingt lettres venues de Mexico et passées sous mes yeux (parmi lesquelles se trouve le rapport du ministre de Prusse et celui du ministre de Belgique) qu'avant le 5 mai le gouvernement était dans la stupeur, et que la population nous attendait avec impatience comme des libérateurs. Ainsi, le général de Lorencez n'a pas été trompé par les rapports de M. de Saligny et du général Almonte ; car s'il avait réussi dans l'attaque de Puebla, tout ce que ces messieurs lui avaient annoncé se serait réalisé.
« Je n'en veux pas au général de Lorencez d'avoir échoué ; tout le monde peut se tromper à la guerre, mais je lui reproche de jeter le blâme sur ceux qui ne le méritent pas. S'il eût triomphé à Guadalupe, il s'en serait, avec raison, attribué exclusivement le mérite ; de même, dans le cas contraire, il doit en supporter seul la responsabilité. Sous ce dernier point de vue, je ne saurais assez donner d'éloges au général de Lorencez pour la manière dont s'est exécutée la retraite, le soin qu'il a pris des blessés, et l'ordre qu'il a su maintenir dans sa colonne encombrée de chariots.
« Voici maintenant la ligne de conduite à tenir par le générai Forey :
e 1° Faire h son arrivée une proclamation dont les idées principales lui seront indiquées.
« 2» Accueillir avec la plus grande bienveillance le général Almonte et tous les Mexicains qui s'offriront à lui.
« 3° N'épouser la querelle d'aucun parti, déclarer que tout n'est que provisoire, tant que la nation mexicaine ne se sera pas pro -
214 r* PARTIE. CHAPITRE V.
-1862. noncée. Montrer une grande déférence pour la religion, mais ras- "" surer en même temps les détenteurs de biens nationaux.
« 4° Nourrir, solder et armer, suivant ses moyens, les troupes mexicaines auxiliaires; leur faire jouer le rôle principal dans les combats.
« 5° Maintenir parmi nos troupes, comme parmi les auxiliaires, la plus sévère discipline ; réprimer vigoureusement tout acte, tout propos blessant pour les Mexicains, car il ne faut pas oublier leur caractère orgueilleux, et il importe au succès de l'entreprise de se concilier, avant tout, l'esprit des populations.
« Parvenu à Mexico, il est à désirer que le général Almonte et les personnes notables de toute nuance, qui auraient embrassé notre cause, convoquent, suivant les lois mexicaines, une assemblée qui décidera de la forme du gouvernement et des destinées du Mexique.
« Le général aidera le nouveau pouvoir à introduire dans l'administration, et surtout dans les finances, cette régularité dont la France offre le meilleur modèle. Dans ce but, on enverra au gouvernement mexicain des hommes capables de seconder sa nouvelle organisation.
« Le but à atteindre n'est pas d'imposer aux Mexicains une forme de gouvernement qui leur serait antipathique, mais de les seconder dans leurs efforts pour établir, selon leur volonté, un gouvernement qui ait des chances de stabilité et puisse garantir à la France le redressement des griefs dont elle a à se plaindre.
« Il va sans dire que, si les Mexicains préfèrent une monarchie, il est de l'intérêt de la France de les appuyer dans cette voie, et, dans ce cas, le général pourrait indiquer l'archiduc Maximilien comme le candidat de la France.
« Il ne manquera pas de gens qui vous demanderont pourquoi nous allons dépenser des hommes et de l'argent pour mettre un prince autrichien sur un trône.
« Dans l'état actuel de la civilisation du monde, la prospérité de l'Amérique n'est pas indifférente à TEurope, car c'est elle qui alimente notre industrie et fait vivre notre commerce. Nous avons intérêt à ce que la république des Etats-Unis soit puissante et prospère ; mais nous n'en avons aucun à ce qu'elle s'empare de tout le
golfe du Mexique, domine de là les Antilles et l'Amérique du Sud, i862.
et soit la seule dispensatrice des produits du Nouveau-Monde. "~
Maîtresse du Mexique, et par conséquent de l'Amérique centrale et du passage entre les deux mers, il n'y aurait plus désormais d'autre puissance en Amérique que celle des Etats-Unis.
« Si au contraire le Mexique conquiert son indépendance et maintient l'intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue par les armes de la France, nous aurons posé une digue infranchissable aux empiétements des États-Unis, nous aurons maintenu l'indépendance de nos colonies des Antilles et de celles de l'ingrate Espagne; nous aurons étendu notre influence bienfaisante au centre de l'Amérique, et cette influence rayonnera au Nord comme au Midi, créera des débouchés immenses à notre commerce et procurera les matières indispensables à notre industrie.
<i Quant au prince qui pourrait monter sur le trône du Mexique, il sera toujours forcé d'agir dans les intérêts de la France, non par reconnaissance seulement, mais surtout parce que ceux de son nouveau pays seront d'accord avec les nôtres, et qu'il ne pourra même se soutenir que par notre influence.
« Ainsi donc aujourd'hui, notre honneur militaire engagé, l'exigence de notre politique, l'intérêt de notre industrie et de notre commerce, tout nous fait un devoir de marcher sur Mexico, d'y planter hardiment notre drapeau, d'y établir soit une monarchie, si elle n'est pas incompatible avec le sentiment national du pays, soit tout au moins un gouvernement qui promette quelque stabilité.
« Sous le rapport militaire, je n'ai pas besoin de rappeler au général Forey que plus une expédition est lointaine, plus elle doit être conduite avec un mélange bien calculé d'audace et de prudence, c'est-à-dire que partout où l'on n'a pas à lutter contre des obstacles matériels, on peut hasarder des coups de main, et que partout, au contraire, où se rencontrent des fortifications, il faut agir avec la circonspection la plus grande. Un coup de canon au Mexique est cent fois plus précieux qu'en France. Ce que je blâme absolument dans la dernière affaire dePuebla, c'est d'avoir dépensé mille coups de canon dans une position et à une distance ou l'artillerie ne pouvait produire aucun effet.
« La gloire d'un général ne consiste pas seulement dans le suc-
216 l"' PARTIE. CHAPITRE V.
i862. ces, mais dans les moyens employés pour l'obtenir. Plus il ménagera le tir de ses soldats, plus il tournera les obstacles au lieu de les aborder de front, plus il saura par les manœuvres, diviser les forces de l'ennemi et par cela même accroître ses propres chances, plus il fera preuve de qualités supérieures et plus il justifiera la confiance placée en lui.
« Je recommande au général Forey de n'avoir qu'une seule ligne d'opérations. S'il croit utile de déblayer la route de Jalapa, je ne le ferais, à sa place, qu'après être arrivé à Puebla. Car alors, maître de la Vera-Cruz, d'Orizaba et de Puebla, je séjournerais dans cette dernière ville, et j'enverrais de là une colonne sur Jalapa, ce qui ouvrirait alors les deux grandes routes qui conduisent à Vera-Cruz.
« Cependant, si, d'après des renseignements, cette colonne risquait d'être arrêtée par le fort de Perote, il faudrait bien se garder de faire une expédition inutile et négliger la route de Jalapa, qui, plus tard, s'ouvrirait d'elle-même.
« Pour s'emparer de Puebla, je crois parfaitement inutile de faire le siège de Guadalupe et de Loreto. L'attaque par le Carmen a toujours réussi pendant les guerres civiles, et une attaque de barricades sera beaucoup moins meurtrière que le siège des mamelons ci-dessus mentionnés. Toutefois, môme dans cette attaque, quelques travaux de siège ne seront peut-être pas inutiles, et l'emploi des gabions farcis peut mettre les troupes les plus exposées au moins h l'abri de la fusillade.
<t Une fois Puebla en notre pouvoir, cette ville doit devenir notre grand dépôt et le centre des approvisionnements, où l'on établira des hôpitaux.
« Il serait très-essentiel d'établir un chemin de fer de la Vera- Cruz jusqu'au pied des montagnes, et je me suis adressé au consul de France à New-York pour savoir à quelles conditions un entrepreneur américain pourrait l'établir
(En post-scriptum.) « Il va sans dire que le général Forey ayant tous les pouvoirs, M. de Saligny ne doit correspondre avec le ministre des affaires étrangères, que d'après les ordres du général. M. de Saligny doit être vis-à-vis du général Forey, dans la môme position qu'un ministre, chef de légation, vis-à-vis d'un ambassadeur dans un congrès. >
La politique de l'Empereur à l'égard du Mexique n'était ''^*^-en rien modifiée ; il n'avait encore perdu aucune illusion ; c'est à peine si l'insuccès du 5 mai lui avait ouvert les yeux sur les difficultés de l'expédition au point de vue militaire, car il attribuait cet échec aux mauvaises dispositions prises par le général de Lorencez. « Je ne doute pas, écrivait l'Empereur, que si les avis de M. de Saligny eussent été suivis, notre drapeau ne flottât aujourd'hui sur Mexico. »
Il persistait à croire que l'intervention française avait de nombreux partisans ; loin d'être désabusé sur le compte de M. de Saligny, il rendait hommage « au bon sens » et à l'exactitude des informations qu'il en avait reçues ; aussi, bien qu'on subordonnât le ministre de France au général Forey, afin de supprimertoute cause de désaccord entre le commandant des troupes et les agents pohtiques, M. de Saligny n'en conservait pas moins en réalité la direction des affaires ; il avait entre les mains tous les fils de l'intrigue, et c'était lui qui était tout particulièrement chargé d'en préparer le dénoùment. Le général Forey s'efforça donc tout d'abord de rétablir de bonnes relations entre la légation française et l'état-major du corps expéditionnaire ; il alla lui-même chez le ministre de France, invita ses officiers à s'y présenter, et s'attacha à faire disparaître toute trace des dissensions passées. A l'égard du général Almonte, on avait pris moins de précautions. Quelques jours après son arrivée à Vera-Gruz, le général Forey avait simplement fait publier dans les journaux l'avis suivant :
« Le général, commandant en chef, investi de tous les pouvoirs Le général Forey militaires et politiques, fait savoir au peuple mexicain, et en parti- , Jissout