‹ Expédition du Mexique, 1861-1867;Chapitre 8 sur 58 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

SOMMAIRE

Impressions des gouvernements anglais et français en apprenant le débarquement des Espagnols à Vera-Cruz. — Envoi au Mexique d'une brigade de renfort sous les ordres du général de Lorencez. — Le général Almonte. — Exécution du général Roblès. — Débarquement et mise on route des renforts. — Les troupes cantonnées à Tehuacan rétrogradent. — Instructions envoyées par les trois gouvernements à leurs commissaires, motivées sur les divergences qui s'étaient produites entre eux. — Jugement porté sur l'ultimatum proposé par M. de Saligny. — Conférence du 9 avril. — Rupture de l'alliance. — Echange de notes avec le gouvernement mexicain. — Proclamation des commissaires français à la nation mexicaine. — Décret de Juarez. — Dispositions des chefs du parti conservateur. — Plan de Cordova. — Départ des troupes anglaises et espagnoles. — Le général de Lorcncez à Cordova. — Lettre du général Zaragosa relative aux malades laissés à Orizaba. — Le général de Lorencez se décide à marcher sur Orizaba. — Combat du Fortin (19 avril). — Proclamalion du général de Lorencez. — Le Gouvernement français désapprouve la convention de la Soledad. — Rappel de l'amiral. — Jugement porté sur la convention de la Soledad par les gouvernements alliés. — Politique adoptée par les trois puissances à la suite de la rupture de l'alliance.

En apprenant que les Espagnols avaient pris possession impressions

1 TT ^ 11 1 1 • 1 p "^t'* fe'ouverne-

de vera-Cruz sans attendre les escadres anglaise et iran- ments anglais et

,. français

çaise, les gouvernements de France et d Angleterre ne dis- en apprcnnm

^ ° ^ le .lébannumcnt

simulèrent pas leur mécontentement. des Espagnols

Aux explications qui lui furent demandées, le cabinet de Madrid répondit qu'il regrettait fort ce malentendu, que

à Vera-Crui.

'iscâ. le contre-ordre n'était sans doute pas arrivé à temps à la Havane, que du reste l'Espagne ne poursuivait aucun but particulier.

Or, dès le 23 septembre, nous l'avons déjà dit, les ministres anglais avaient exprimé le désir que l'Espagne ajournât le départ de ses troupes, jusqu'au moment où les trois puissances se seraient mises d'accord; on le leur avait promis et cependant, jusqu'au 12 novembre, aucune nouvelle instruction n'avait été envoyée à cet égard au capitaine général de Cuba. « Les explications qu'on m'a données relativement au départ anticipé des troupes de la Havane ne me satisfont pas, répondit lord Russell, mais je veux bien croire cependant que le gouvernement espagnol n'a pas voulu violer le traité. »

L'empereur Napoléon ne se montra pas plus convaincu par les raisons que lui apporta l'ambassadeur d'Espagne, et, selon les expressions mêmes de M. Mon, « il resta dans son esprit ridée que l'Espagne avait eu quelque plan particulier en hâtant le départ de l'expédition (^). »

Il fit immédiatement savoir au cabinet anglais(^) (15 janvier 1862) qu'il jugeait nécessaire d'envoyer au Mexique de nouvelles troupes de terre, parce que la précipitation des Espagnols aurait nécessairement pour résultat d'augmenter les difficultés de l'expédition, et qu'on se trouverait sans doute dans la nécessité de s'avancer dans l'intérieur du pays. L'effectif des troupes expéditionnaires ne lui paraissait plus suffisant, et l'expédition elle-même, pensait-il, pouvait prendre un caractère tel qu'il ne lui convenait pas de voir les troupes françaises, dont le chiftVe était trop in-

(I) Discour;; de M. Won aux Corlùs espagnoles, 7 janvier 1803. W M. de Flaliaul à loni Uupscll, lo janvier 1802.

l'aîIIR. JURIEN UE la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 101

férieur à celui des forces espagnoles, courir le risque d'être 1862. compromises (*).

LordRussell répondit que, de son côté, le gouvernement anglais ne croyait pas opportun d'augmenter le chiffre de ses forces, mais que du reste il ne pouvait faire aucune opposition à la détermination prise par l'Empereur, si regrettable qu'elle lui parût.

L'Espagne, dissimulant sans aucun doute ses impressions, trouvait, disait-elle, que cette mesure était sage et qu'elle contribuerait assurément au succès de l'expédition (-).

Cet incident fut toutefois l'occasion d'un rapprochement entre les gouvernements anglais et espagnol, qui s'alarmèrent de la politique dans laquelle la France paraissait vouloir s'engager de plus en plus ; ils convinrent de nouveau qu'ils s'abstiendraient, formellement, de toute ingérence dans l'établissement d'un gouvernement nouveau au Mexique (').

Déjà, au commencement du mois de janvier 1862, l'Em- Emoi au Mexique

. ,, nr • £ d'une brigade

pereur avait eu 1 mtention d envoyer au Mexique un rentort de renfort de 500 zouaves W; mais, lorsqu'il reçut la nouvelle du dé- du^ générai barquement anticipé des Espagnols, il donna l'ordre d'organiser une brigade complète, dont il confia le commandement au général de Lorencez. Il se proposait ainsi d'augmenter l'influence des commissaires français dans le sein de la conférence et de « leur permettre de suivre une ligne de conduite indépendante, » si. comme il le craignait,

de Lorenccz.

(') Lord Russell à lord Cowley, 20 janvier 1862.

(2) Discours de M. Bemmdezde Castro au Sénat espagnol, 17 décembre 1802.

(') C'est à cette occasion que le maréchal O'Donneli exprima l'opinion précédemment citée, que le projet d'établir une monarchie au Mexique sous un prince européen, même sous un prince espagnol, lui semblait « si exlravagant qu'il mérilait à peine d'être discuté « ,

(<) Le ministre de la marine au ministre de la guerre, 0 janvier 1862.

102 l""* PARTIE. CHAPITRE III.

4862. la politique de l'Espagne n'était pas en harmonie avec ses vuesC*).

Il faut observer que les dépêches de l'amiral Jurien au sujet des divergences d'opinions des commissaires alliés n'arrivèrent à Paris que postérieurement à cette décision. La brigade de Lorencez fut composée de la manière suivante :

Un bataillon du 2*' zouaves 1143 hommes.

Deux bataillons du 99^ de ligne 1544

Le l''* bataillon de chasseurs à pied. . . 720

Une batterie du 9« d'artillerie 203

Une compagnie du génie 158

Un escadron du 2" chasseurs d'Afrique. 173 Un escadron du train des équipages. . 269 Troupes d'administration et infirmiers. 216 Etat-major et intendance 48

Total 4,474 hommes.

Et 616 chevaux et mulets.

Elle fut transportée au Mexique sur huit bâtiments de guerre (^).

En envoyant un officier général de l'armée de terre prendre le commandement des troupes de l'expédition, l'Empereur avait réservé la direction des affaires politiques à M. de Saligny et au contre-amiral Jurien, qui fut élevé au grade de vice-amiral.

Cessant toute action directe sur les troupes expéditionnaires, le rôle de l'amiral devait désormais se borner à indiquer, de concert avec M. de Saligny, « la portée et le but des opérations militaires à entreprendre. »

<') Le minislrt' à raniiral Jurien, irj janvier.

(2) Situations d'cnibarqucinent. (Voir à l'Appendice le détail du Iransporl),

l'aMIR. JURIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 103

Le ministre de la guerre remit au général de Lorencez 1862. les instructions suivantes :

« L'amiral reste chef de l'expédition au point de vue politique, maritime et commercial : c'est lui qui aura à fixer, le cas échéant, les points de débarquement, la portée des opérations de guerre à accomplir. Ce principe établi, c'està vous que,sur terre, appartiennent le commandement et l'action; c'est vous qui maintiendrez l'ordre entre les troupes débarquées, qui aurez à prendre les précautions nécessaires pour assurer leur existence et leur santé ; c'est vous qui aurez à les mettre en mouvement, à les diriger, à les faire agir pour obtenir le but indiqué.

«■ Ces deux parts de commandement ne sauraient être définies d'une manière assez précise pour éviter les embarras et les tiraillements, si vous et l'amiral n'apportiez pas dans vos relations l'esprit conciHant et facile que les circonstances vous imposent, et que votre dévouement à l'Empereur et au pays vous inspireraient au besoin.

« L'amiral Jurien, qui a déjà, dans cette opération, donné plus d'une preuve de son excellent esprit, ne prendra certainement aucune résolution importante, en ce qui concerne sa part d'autorité, sans s'accorder avec vous. De votre côté, tant que vous serez à sa portée, vous ne réglerez pas l'emploi de vos moyens d'action sans les lui avoir fait connaître et sans lui en expliquer le but et la portée.

« Dans certains cas ces communications pourront vous fournir d'utiles lumières; elles seront toujours un témoignage de déférence pour l'amiral, qui y a droit sous tous les rapports, »

Le général de Lorencez, accompagné de son état-major et du sous-intendant chef des services administratifs, partit de Cherbourg le 28 janvier. Il arriva à Vera-Cruz le 6 mars.

Les colonnes française et espagnole venaient à peine de se mettre en mouvement, et n'avaient pas encore dépassé Corde va.

Le général de Lorencez était loin de s'attendre à la situation qu'avait créée la convention do laSoIedad. « II s'est

] 04 l" PARTIE. — CHAPITRE III.

1862. passé et il se passe ici des choses étranges, dont l'Empereur est aujourd'hui informé , écrivait-il au ministre de la guerre (^). De facile qu'elle était, la situation est devenue compliquée et difficile. J'ai vu M. de Saligny et le général Almonte. »

Le général Le général Almonte C^) remplissait h Paris les fonctions de ministre du Mexique pendant la présidence de Miramon. Il n'avait joué qu'un rôle assez effacé dans les luttes politiques de son pays, et n'avait pris qu'une part éloignée aux intrigues de restauration monarchique. Pour cette raison même, il avait paru plus propre que tout autre à ménager la transition entre la République et la Monarchie ; d'un caractère froid, n'ayant pas une influence personnelle dont on pût prendre ombrage, vu avec une certaine sympathie par l'empereur Napoléon, il avait été choisi par les émigrés pour représenter officiellement leur parti et préparer l'avènement de l'archiduc Maximilien. L'Empereur l'avait beaucoup engagé à se rendre au Mexique, et il devait s'embarquer sur le même bâtiment que le général de Lorencez, dont le départ avait été retardé de deux jours pour l'attendre ; diverses circonstances l'en ayant empêché, il prit passage sur le paquebot de la correspondance régulière et arriva à Vera-Cruz quelques jours avant le nouveau commandant du corps expéditionnaire. Les lettres de l'Empereur, dont il était porteur, lui donnaient en quelque sorte une position semi-officielle. Les commissaires français étaient invités à l'aider de leur influence et à lui prêter l'assistance pécuniaire dont il aurait besoin.

(') Le général de Lorcncez au ministre, 6 mars 1862.

(2) Né vers 1812, de race indienne, le général Alinonle passe pour être le lils du cure Morelos. 11 fut élevé aux Etats-Unis, servit comme aide de camp auprès de Santa-AnnapiMidant la campagne du Texas en 1836, et représenta le Mexique succcisivemciit aux Etats-Unis et en Fran:c.

l'aMIR. JL'RIEN de la GRAVlÈIiE ET LE GÉN. DE LORENCtZ. 105

Mais, à son arrivée, il avait été fort désagréablement sur- i862. pris de l'état dans lequel se trouvaient les affaires. Il avait espéré que le gouvernement de Juarez serait déjà renversé ou près de l'être; et loin de là, il se voyait en présence d'un pouvoir considérablement fortifié, depuis qu'il avait été reconnu par les puissances européennes, résultat implicite des conventions diplomatiques récentes. Son premier mouvement fut de retourner en Europe, mais M. de Saligny l'en dissuada. Quant au général de Lorencez, il accepta d'abord avec peine l'obligation imposée par la convention de la Soledad, de ramener les troupes en deçà du Chiquihuite avant de commencer les hostilités.

A la vérité, M. de Saligny « se prétendait en mesure d'établir qu'il n'y avait pas lieu de se préoccuper des préliminaires de la Soledad. Il était d'avis qu'on ne devait plus tenir aucun compte du gouvernement mexicain , harcelé de toutes parts , qui avait déjà violé luimême les préliminaires et qui était sur le point de succomber ».

Cependant l'amiral Jurien prévenait au contraire le général de Lorencez, que des incidents nouveaux l'amèneraient sans doute à vouloir reprendre sa liberté d'action et que pour se conformer aux préliminaires de la Soledad, il se disposait à rétrograder. « Cette résolution était blâmée à tous les points de vue par M. de Saligny » : aussi le général de Lorencez, déjà disposé à entrer dans ces idées, se hâta de se rendre à Tehuacan , espérant faire revenir l'amiral sur sa détermination (*).

« M. de Saligny et l'amiral Jurien ont des appréciations fort opposées sur les choses et les hommes du Mexique, »

f) Le colonel Valaze, chef d'etat-major gcnerul, au ministre, 22 mars.

106 l" PARTIE. CUAPITKE III.

^^- écrivait au ministre le colonel Valazé, chef d'état-major du général de Lorencez (0 ; « les affaires sont compliquées à plaisir » par suite du manque d'accord entre les plénipotentiaires ; « elles me paraissent au fond si simples depuis que je les vois de près, que je ne doute pas d'une prochaine solution favorable à l'établissement d'un gouvernement monarchique, vivement désiré par la majorité du pays et que la minorité est déjà résignée à subir. Il ne faut qu'un peu d'appui au parti modéré toujours lent à se prononcer et dépourvu d'initiative au Mexique, comme dans tous les pays. Les sympathies pour la protection de l'Empereur sont incontestables, et l'on est tout préparé à accepter la solution à laquelle on soupçonne qu'il est disposé à donner la préférence. »

De son côté, le général de Lorencez appréciait la situation de la manière suivante C^) : « L'arrivée de la deuxième portion des troupes du corps expéditionnaire est providentielle. Le général Prim a dû renoncer immédiatement à poursuivre ses desseins, dans lesquels il n'avait aucune chance de réussir ; mais l'action de nos Français arrivés les premiers eût été paralysée et leur situation eût été pleine de difficultés. Le général Prim sera rappelé avant le 1 5 avril ; les conférences n'aboutiront à rien, nous marcherons en avant, nous arriverons à Mexico et le prince Maximilien sera proclamé souverain du Mexique, où son gouvernement ferme et sage sera facilement maintenu pour le bonheur et la régénération du plus démoralisé des peuples. » Le 31 mars, le colonel Valazé écrivait encore : « M. de Saligny se sépare de plus en plus de l'amiral, et je suis trèsporté à lui donner raison. 11 préfère les moyens énergiques,

(') Lo colonel Vaiazii au luiuisUi:, 22 mars.

(2) Le g(5ncral de Lorencez au ministre, 10 mars.

l'a3IIR. JDRIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LOREXCEZ. 107

se montre toujours d'un caractère décidé et repousse avec ^862. hauteur tout projet d'arrangement, tandis que l'amiral semble avoir mis toute sa confiance, jusqu'à présent, dans les menées diplomatiques et s'étudie peut-être trop à ne froisser personne, cherchant à négocier avec tout le monde sans jamais y réussir. Le mouvement rétrograde que l'amiral et le général Prim imposent évidemment au général de Lorencez, parti d'ici avec le projet fort arrêté de l'empêcher, va produire un effet déplorable. Malgré tout, le gouvernement de Juarez se décompose tous les jours davantage. Il n'est plus entouré que de gens disposés à l'abandonner. Ses forces militaires se débandent. Les chefs delà garnison de Mexico sont tous dans la voie de la trahison. Je suis persuadé qu'une force armée, si minime qu'elle soit, peut s'emparer de la capitale, sans autre difficulté que celle de s'approvisionner de vivres pendant la route. »

Il est à craindre que ces dépêches, écrites sans doute avec quelque hâte, et dans lesquelles se reflètent, comme on le voit, les idées de M. de Saligny, n'aient contribué à entretenir le gouvernement français dans les dangereuses illusions qu'avaient pu faire naître les rapports antérieurs de son représentant.

Le 20 mars, le général de Lorencez partit de la Vera-Gruz pour se rendre àTehuacan, où il arriva le 26. Il voyagea sans escorte, avec quelques officiers de son état-major.

Lorsque le général de Lorencez rejoignit l'amiral, la rupture de la triple alliance était déjà prévue.

Le retour au Mexique du général Almonte avait produit une grande effervescence dans le pays. Le 13 mars, l'amiral avait reçu du général Prim communication d'une dépêche de Doblado, par laquelle le gouvernement mexicain prévenait les plénipotentiaires alliés que l'ordre

108 l" PARTIE. CHAPITRE III.

4862. était donné d'arrêter « les traîtres et les réactimnaires » qui voudraient se prévaloir de la protection des alliés et se rendraient dans les districts de Tehuacan , de Gordova et d'Orizaba (*). Cette dépêche, sans nommer le général Almonte, le désignait très-clairement.

Le général Prim ajoutait, du reste, que Sir Gh. Wyke et lui, regardaient comme juste et raisonnable la prétention émise par Doblado et qu'ils demandaient l'assentiment de l'amiral et celui de M. de Saligny pour répondre dans ce sens au nom des cinq commissaires.

Il ne pouvait convenir aux commissaires français d'approuver un décret par lequel tous ceux qui se montraient disposés à accepter ou à soutenir l'intervention européenne étaient mis hors la loi. Sir Gh. Wyke oubliait sans doute que les ministres anglais avaient qualifié « d'abominable » la conduite des hommes actuellement au pouvoir, et que lui-même avait réclamé avec insistance l'emploi de mesures de rigueur contre eux.

Le général Prim semblait ne plus se souvenir que, dans ses instructions, il lui était recom.mandé « de se servir de toutes les personnes influentes du pays et de tous ceux qui voudraient travailler à l'établissement d'un gouvernement solide approprié aux nécessités et aux croyances du peuple mexicain. » Il appartenait au plénipotentiaire espagnol , moins qu'à tout autre, de repousser le général Almonte, qui avait, peu de temps auparavant, consenti au nom du gouvernement de Miramon un traité fort avantageux pour l'Espagne.

Quant à l'amiral Jurien, il se montra plus logique, plus d'accord avec les idées qui avaient donné lieu à la conven-

(') L'amiral au ministre des affaires étrangères, 15 mars. — Le général Prim a Taniiral, 12 mars.

l'amir. jl'rien i>e la gkavière et le gén. de lorencez. 109 tion de Londres, et il ne cessa de réclamer du gouverne- ''862. ment mexicain une amnistie générale, que celui-ci persista du reste à refuser.

L'amiral répondit donc au comte de Reus qu'il différait essentiellement d'opinion avec lui et avec Sir Ch. Wyke O, et il demanda la réunion de la conférence pour discuter les points sur lesquels on ne s'entendait pas. Il écrivit aussitôt à M. de Saligny pour le prier de venir le rejoindre.

Les manifestations hostiles du gouvernement mexicain ne se bornaient pas à la publication du décret ou bando dont nous venons de parler. Doblado réclamait la remise aux fonctionnaires mexicains des douanes de Vera-Cruz, alors administrées parune commission des trois puissances; en cas de refus, il menaçait de fermer les communications commerciales avec ce port.

D'autre part, on exigeait des étrangers résidant à Mexico l'acquittement d'un droit de 2 1/2 p. 0/0 sur le capital ; six maisons de commerce, parmi lesquelles la maison dans laquelle le général Prim avait ses intérêts, étaient taxées à 500,000 piastres.

Cette mesure impressionna vivement le plénipotentiaire espagnol, qui écrivit aussitôt à Doblado pour lui demander des explications ; Sir Ch. Wyke lui-même ne se montra pas indifférent à ces molestalions, qui se traduisaient par d'importants dommages financiers.

Doblado répondit d'une façon hautaine, ce qui mil le comble à l'exaspération du général Piim. Le 20 mars, il écrivait à l'amiral :

« En voilà trop pour des puissances comme nous sommes ici. En voilà assez pour brûler nos papie»i'S et marcher en soldats. Réu-

!') L'amiral au ministro des afTairos otran^'iTCs, 15 mars.

110 l'' PARTIE. — CHAPITRE III.

4861 nissons-nous ici le plus tôt possible el agissons. J'ai déjà prié

— M. de Saligny de venir; venez vous-même; le commodore arrivera

aussi. Sir Ch. Wyke est d'accord avec moi. Réunissons-nous donc et que cela finisse. »

Le lendemain, il lui disait encore :

« Pouvons-nous permettre que, pendant que nous restons tranquilles dans nos cantonnements, le gouvernement continue ses vexations contre nos nationaux?.... Pouvons-nous permettre que l'on exige un emprunt forcé de 500,000 piastres sur six maisons [dont trois sont espagnoles? Voilà, cher ami, une raison pour nous montrer. Sir Cil. Wyke et moi, dans une attitude plus énergique que celle que nous avions quand nous nous sommes séparés. Je vous remets ci-inclus la lettre de M. Doblado et vous jugerez, dans votre noble orgueil, si une pareille sécheresse peut nous convenir. Vous trouverez donc dans la lettre de Doblado, et dans mes explications le véritable motif de notre humeur belliqueuse, et ne le cherchez pas ailleurs, vous ne le trouveriez pas. » <*^

Ces dispositions répondaient aux désirs de l'amiral ; il eût voulu depuis longtemps qu'une action militaire énergique mît fin aux manœuvres diplomatiques par lesquelles Doblado, en alliant habilement la finesse à l'arrogance, attendait, pour rompre définitivement et forcer les alliés à reculer dans les terres chaudes, la saison de la fièvre jaune, qui devait en rendre le séjour meurtrier pour les Européens.

L'amiral répondit :

0. Je regrette comme vous les vexations dont vous vous plaignez, je les trouve odieuses et suis décidé à en exiger une juste satisfaction; mais ce ne sont pas nos seuls griefs. Ce dont vous vous plaignez n'est que la continuation de l'ancienne conduite de Juarez et de ses anciens attentats. Vous avez consenti à entamer de nouvelles négociations diplomatiques; la continuation de nos griefs suftit pour les rompre; qu'il en soit ainsi; quant à moi, j'y suis prêt; depuis que nous soiumes ici , je vous ai demandé d'imposer au gouvernement de Juarez une amnistie formelle, sincère. Nous voulons voir la volonté du peuple mexicain se manifester légale-

(1) Lo général Friiii h l'amiiMl. 21 mars.

l'amir. jdrien m: la oravière et le géx. de lorencez. \ \ {

mont; demandons à Jiiarez qu'il iTy mcUo pas obstacle: deman- 1862.

dons-lui de révoquer ses édils de mort; qu'il laisse ses amis ~

comme ses adversaires exprimer leur opinion, et alors, si le peuple mexicain, délivré de cette pression et de ses perpétuelles menaces de condamnation à mort, vote pour la république, sous le commandement de Juarez, à la bonne heure; il sera dans son droit; mais imposez ou pour le moins demandez à Juarez une amnistie. » ^'>

Mais les dispositions belliqueuses du général Prim ne furent pas de longue durée; comme toujours Sir Gh.Wyke calma son irritation, et tous deux en revinrent à appuyer le gouvernement mexicain dans son décret contre les émigrés, accusés de revenir au Mexique avec l'intention de renverser les institutions actuelles C^).

On venait alors d'apprendre que le général Almonte, le Père Miranda et quelques autres avaient quitté Yera-Gruz sous la protection d'un bataillon français récemment débarqué. En effet, le général Almonte avait demandé au général de Lorencez une escorte pour s'éloigner de la côte, où la fièvre jaune commençait à sévir avec une grande violence , et M. de Saligny ayant appuyé cette demande, il fut autorisé à suivre un bataillon de chasseurs à pied , qui se dirigeait vers l'intérieur. Profitant de cette autorisation, il emmena avec lui quelques personnes parmi lesquelles, à l'insu du général de Lorencez, se trouvait le Père Miranda (^) .

La présence de ces personnages au milieu des soldats français occasionna dans le pays une extrême irritation. Le gouvernement mexicain, les commissaires anglais et espagnol considéraient ce fait comme une violation du traité de la Soledad ; l'amiral comprit dès lors que la rup-

(1) L'amiral au général Prim, 22 mars.

(«) Le général Prim à l'amiral, 23 mars.

(*) Le général de Lorencez au ministre. 12 avril.

H2 l" PARTIE. — CHAPITRE III.

'ises. ture était inévitable ; il écrivit au général de Lorencez pour lui exprimer le regret que le général Almonte eût quitté Vera-Gruz avant qu'on eût obtenu une amnistie du gouvernement mexicain, et pour le prier d'arrêter son bataillon à Cordova, afin de ne pas fermer d'une façon absolue toutes les voies de conciliation. Il le prévint et prévint aussi le général Prim et Sir Ch. Wyke que, le 1" avril, il quitterait Tehuacan pour rétrograder jusqu'à Paso Ancho, afin de se dégager des obligations que lui imposaient les préliminaires de la Soledad et pouvoir, sans manquer aux traités, couvrir du drapeau français ceux qui recherchaient sa protection (*).

Le général Almonte s'arrêta donc à Cordova, le 23 mars ; le commandant du bataillon de chasseurs fut obligé de prendre des mesures de sûreté pour le soustraire aux violences des libéraux, qui voulaient, disaient-ils, l'enlever au milieu même des baïonnettes françaises.

Exécution Un acte odieux, digne des plus mauvais jours de la guerre

général Robiès. civilc. Venait de s'accomplir au camp du général Zaragosa, et prouvait que ces mesures n'étaient pas superflues.

Le général Pioblès, un des hommes d'opinions modérées, les plus honorables et les plus considérés du parti conservateur, avait été arrêté le 21 mars sur la route de Tehuacan, où il se rendait pour se mettre en relations avec l'amiral. Conduit au quartier général du général Zaragosa à San Andrès Chalchicomula, il avait été immédiatement passé par les armes, comme traître à son pays. Sa mort était à la fois un défi jeté aux commissaires alliés, et une terrible menace pour tous ceux qui seraient tentés de soutenir l'intervention étrangère.

(') L'amiral ;iu gi'iiéral do Lon-ncrz, 22 mars.

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 113

L'amiral protesta énergiquement contre cette exécution i86?. sommaire; il écrivit aussitôt au général Zaragosa qu'il se considérerait comme dégagé de toute convention antérieure, si la moindre atteinte était portée à la sûreté des personnes placées sous la protection de la France (il faisait ainsi allusion au général Almonte), et si le moindre acte hostile était dirigé contre ses troupes. Il fit connaître au gouvernement de Mexico sa résolution de quitter Tehuacan, le 1'' avriL pour ramener ses forces au delà duChiquihuite et reprendre la liberté de ses mouvements.

L'amiral, loin de partager les idées de M. de Saligny, n'admettait pas la possibilité de ne pas exécuter la convention de la Soledad (') et il invita le général de Lorencez à prendre immédiatement ses dispositions pour le mouvement rétrograde , qu'il était urgent d'exécuter avant la saison des pluies.

La brigade de renfort était alors complètement arrivée Débarquement

. ,, . , ^^ Et mise en route

au Mexique, à 1 exception de ooO zouaves, embarqués sur Jes renforts. le Fontenoy, qu'une avarie avait arrêté à Cadix.

Le premier bâtiment, le Canada, avait mouillé à Yera- Cruz, le 12 mars; VAsmodée, le 17 ; /e Darien, le Finistère et le Turenne, le 23 et le 24 ; l'Amazone, le 29 mars. Aussitôt débarqué, chaque détachement était organisé en colonne et dirigé sur l'intérieur par les soins du chef d'état-major ; des voitures portant un approvisionnement de 20 jours de vivres (vin compris), et pouvant recevoir, en outre, pendant la traversée des Terres chaudes, tous les sacs des soldats et un certain nombre d'hommes fatigués, suivaient chacune de ces colonnes.

Les troupes, ne restant pas exposées aux influences perni-

(*) Le général de Lorencez au ministre, i-2 :ivril.

H 4 l'* PARTIE. — CHAPITRE III.

^862. cieuses du climat de la côte, supportaient bien les fatigues de la marche et ne laissaient aucun traînard.

Les circonstances s'étaient heureusement modifiées depuis l'arrivée de l'amiral; les nouvelles troupes, mieux pourvues de matériel, pouvant disposer de convois nombreux et bien organisés, assistées par un personnel administratif expérimenté, que le sous-intendant Raoul dirigeait d'une manière fort remarquable O, ne connurent aucune des misères de la première colonne.

Une commission de remonte se procurait assez facilement les chevaux et les mulets nécessaires pour combler les pertes assez nombreuses faites pendant la traversée. Le prix des mules était descendu à 15 piastres (80 fr. environ).

Lorsque commença le mouvement rétrograde, prélude des hostilités prochaines, le petit corps expéditionnaire était donc en parfait état et inspirait la plus grande confiance à son commandant en chef.

Les troupes L'amiral avait recommandé au général de Lorencez de

cantonnées »i ,, ^ n \ i i \ t\

à Tehuacan régler SCS etapes de laçon a concentrer ses troupes a Pasorerogra en. j^jj^j^q^ |g |g avril, jour fixé pour l'ouvcrture des conférences d'Orizaba et qui serait vraisemblablement celui du commencement des hostihtés. Le général de Lorencez partit de Tehuacan le 1" avril. A son passage à Orizaba, il laissa dans un hôpital, sous la protection de l'art. 5 de la convention de la Soledad, non-seulement les hommes gravement malades, mais encore ceux qui, trop fatigués, eussent pu devenir une gêne dans la suite. Us étaient au nombre de 340 avec 3 médecins et 30 infirmiers (^).

(') Le général de Lorencez au ministre, 10 mars. — Le colonel Valazé au ministre, 22 mars.

(2) Le général (la Loronnfz nu minisire, 12 aviil.

l'aMIR. JURIEN DE LA GRAVIÈRE ET LE GÉ^•. DE LOKENCEZ. 115

Le mouvement se continua sans incident jusqu'à Cordova, ^862. où la colonne s'arrêta le 8 avril, pour attendre le résultat d'une dernière conférence entre les plénipotentiaires alliés.

Le 23 mars, en réponse à la dépêche par laquelle l'amiral leur faisait connaître son intention de se délier des obligations contractées à la Soledad, le général Prim et Sir Ch. Wyke lui avaient immédiatement adressé une note collective. Ils déclaraient que la nouvelle attitude prise par les commissaires français leur paraissait en opposition avec les stipulations du traité de Londres et qu'ils regardaient comme indispensable une réunion des plénipotentiaires alliés , afin de faire constater, dans un procèsverbal, la rupture de la triple alliance, conséquence inévitable des résolutions des représentants de la France O.

Sur ces entrefaites (3 avril), l'amiral reçut de nouvelles instructions instructions datées du 28 février ; ces instructions étaient tro?s^gouverne-''

1 / 1 T 1 • iv I 1 M . mentsàleurs

basées : sur les divergences de vues, qui , des le début commissaires, s'étaient manifestées entre les plénipotentiaires, sur l'er- divergences ^ reur dans laquelle ils étaient tombés en adressant un ïuitese'ntreeux! manifeste au peuple mexicain et en entamant des négociations avec le gouvernement de Juarez, enfin sur l'opposition faite par les commissaires anglais et espagnol à l'ultimatum préparé par M. de Saligny.

Les gouvernements anglais et espagnol avaient également envoyé des instructions à leurs représentants. Dans les diverses dépêches échangées à cette époque, se trouvent exactement formulées les appréciations des cabinets de Paris, de Londres et de Madrid.

Au sujet du manifeste, Lord Russell écrivit à Sir Ch. Wyke le 25 février (-) :

(1) Le général Prim à l'amiral, 23 mars 1862.

(') Discours de M. B.!rmud.z île Castro au Sénat espagnol, 17 décembre 1862,

/I862. « l^e gouvernement de S. M. ne peut approuver et en vérité,

~ il désapprouve fortement cette proclamation Une fois Vera-

Cruz évacuée par les forces mexicaines, les alliés auraient dû envoyer à Mexico les conditions qu'ils exigeaient pour la réparation des griefs énumércs dans le préambule de la convention. Les mesures ultérieures devaient dépendre de la réponse que l'on aurait reçue; mais s'il était nécessaire, pour des raisons sanitaires ou militaires, d'aller camper hors de Yera-Gruz ou de s'avancer vers Jalapa, cela aurait dû se demander en termes qui inspirassent le respect, et non d'une manière qui excitât la résistance. »

M. Thouvenel exprimait la même opinion à l'ambassadeur anglais, qui était venu lui communiquer les vues de son gouvernement. Il se proposait, disait-il, « d'écrire dans le même sens à M. de Saligny, bien qu'il ne pût le faire d'une manière aussi forte, parce que les commissaires français s'étaient opposés à la proclamation et qu'ils ne lui avaient donné leur adhésion que pour ne pas se séparer de leurs collègues » (^).

L'ambassadeur de France à Madrid fut chargé de faire connaître cette appréciation au gouvernement espagnol (^).

« Le manifeste adressé au peuple mexicain donne à l'expédition un tout autre caractère que celui que lui assignaient les puissances alliées et qui les avait amenées à conclure la convention de Londres Elles n'eussent pas envoyé leurs escadres et leurs soldats h la Vera-Cruz, s'il y avait eu la moindre chance d'avoir satisfaction du Mexique autrement que par la voie de la coercition... Le langage tenu par les plénipotentiaires n'a pu que rendre confiance au gouvernement mexicain en lui apprenant qu'on se prêtait encore à négocier avec lui. Le répit inattendu qu'on lui a ainsi accordé aura pour résultat de lui permettre d'ajouter à ses moyens de défense, tandis que les discussions dans lesquelles on l'a autorisé à entrer sur la question d'organisation intérieure du pays, lui fourniront un moyen facile de traîner en longueur les négociations. »

(0 Discours de M. Bcrmudez de Castro au Sénat espagnol, il décembre 1862. — Lettre de Tamljassadeur anglais, 28 février.

<■') Discours de M. Billaull au Corps législatif, 20 juin l8Ci2. — Os pxlrails

l'aWIR. JURIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 117

De son côté, M. Galderon Collantes partageait complète- \s&i. ment cette manière de voir.

« Il était absurde, disait-il, de demander à un gouvernement, qu'on devait traiter et qu'on traitait en ennemi, la permission trèsinutile de s'établir sur tel ou tel point de son territoire En

agissant ainsi on encourageait le gouvernement de Juarez à se considérer comme le gouvernement légitime du Mexique, on le traitait d'égal à égal, on le reconnaissait en quelque sorte et on se mettait dans l'impossibilité d'aider la majorité du peuple mexicain à renverser un gouvernement odieux au pays, comme aux puissances étrangères et à le remplacer par un gouvernement qui fût constitué de manière à donner des garanties d'avenir, qui étaient après tout le but principal que les puissances alliées s'étaient proposé » ^^K

Et cependant, malgré ces déclarations si catégoriques, on lit dans une dépêche adressée, le 7 mars, de Madrid au comte de Reus : « Le gouvernement de S. M. approuve la « modération avec laquelle on a, jusqu'à présent, agi envers « le gouvernement mexicain, parce qu'elle est d'accord « avec les sentiments qui l'ont toujours animé. » C^)

En résumé, les trois puissances se déclaraient d'accord Jugement rorte pour désapprouver l'ouverture de nouvelles nésrociations ruUimatum

. , . 7 . présenté

avec Juarez, mais l'Espagne et l'Angleterre différaient de parM.deSaiigny, sentiment avec la France au sujet de l'ultimatum présenté par M. de Saligny.

Le cabinet français paraît cependant avoir réussi à faire établir que chaque nation avait le droit de formuler ses

ne sont pas textuellement conformes à la dépèciie publiée postérieurement dans le livre jaune. (M. Thouvenel à l'ambassadeur français à Madrid, 20 février 1862.) Le sens de la dépêche publiée est néanmoins le même que celui de la dépèche lue par -M. Biilault, mais les termes en sont plus modérés. Nous croyons que la version que nous avons acceptée est la plus exacte.

(>) L'ambassadeur de France à Madrid au ministre des affaires étrangères, 26 février.

i2) Discours de M. Bermudez de Castro, 17 décembre 1862.

118 l" PARTIE. — CHAPITRE III.

^862. réclamations sans les soumettre au contrôle de ses alliés, théorie assez étrange, car il semble difficile qu'un traité d'alliance soit sérieux, si l'on n'est pas d'accord sur le but à atteindre.

D'ailleurs le gouvernement anglais n'en faisait pas moins savoir qu'il trouvait les réclamations de M. de Saligny fort exagérées (*). M. Thouvenel prit naturellement la défense du représentant de la France, bien qu'il n'approuvât pas les conditions de l'ultimatum, qu'il trouvât trop élevé le chiffre des indemnités et qu'il lui répugnât visiblement de s'occuper des affaires Jecker.

La dépêche suivante, qu'il adressa, le 28 février, à M. de Saligny, en donne la preuve :

« Le chiffre auquel le département s'était efforcé d'évaluer

nos réclamations n'atteignait pas celui de votre article !«''; mais en l'absence d'éléments suffisants d'appréciation, il vous était laissé à ce sujet une très-grande latitude.

« Bien que je ne vous invite pas expressément à réduire un chiffre que SirCh. Wyke et le général Prim semblent avoir trouvé exorbitant, vous pourriez pourtant vous montrer moins rigoureux sur ce point, s'il était une cause trop évidente de dissidence entre les représentants des trois cours. Les sommes, que devraient mettre encore h la charge du gouvernement mexicain, en plus des 12 millions de piastres, les clauses des articles 2 et 4, semblent de nature h faire regarder celles-ci comme d'autant plus rigoureuses ; j'inclinerais à penser aussi que si nous nous en tenons à un chiffre d'indemnités considérables, il ne serait plus nécessaire de faire des réparations d'une autre nature, bien que très-justifiées d'ailleurs

(') C'était aussi l'opinion du ministre des Etats-Unis à Mexico :

" 1 speak from a very carefuî investigation made by niyself, when

I say that the rnoney demands of England are in the main , if not altogether, just. l am not surprised that her patience is exhausted. Those of France are comparatively small, very smail , so far as they arise out of previous treaties ; and those dépendant on claims of more récent date and not inchided in former treaties, are, as prriscnted, so onormously injust as lo be lotally inadmissible as to Ui<} amounts claimed. — M. Corwin à M. Seward, 20 mars 1862.

l'aMIR. JURIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 119

en principe, que vous demandiez, soit à propos de la mort de notre ''862,

agent à Tepic, soit à raison des tentatives coupables dirigées contre ~

votre personne au mois d'août dernier, des clauses expresses ou additionnelles. Je me demande également si les précautions que vous croyez devoir prendre par les articles 5, 6 et 7 en vue d'assurer la poursuite Judiciaire et le châtiment des divers attentats dont nos nationaux ont été victimes, atteindraient en réalité le but auquel elles tendent et si nous n'aurions pas plus d'avantages dès lors à considérer l'indemnité stipulée comme une satisfaction d'ensemble de ces griefs.

« En ce qui concerne l'article 3 relativement à l'affaire Jecker, il y a évidemment une distinction à faire entre ce qui, sur ce point, touche directement nos intérêts et ce qui y est étranger. Lorsque le général Miramon rendit le décret qui a amené son contrat avec la maison Jecker, les informations de la légation ayant constaté que le commerce étranger tirait un grand soulagement de la mesure financière facilitée par cette maison au gouvernement mexicain, il était naturel que nous vissions une grande utilité h empêcher, autant que possible, qu'on ne revînt sur cette mesure et sur les opérations qui la facilitaient. C'est dans ce sentiment que les instructions du département vous ont invité; comme vous en aviez d('']h pris l'initiative, à soutenir les réclamations que provoquait, sur cette question, la conduite du gouvernement de Juarez. Il résulterait cependant de l'opposition que vous avez rencontrée chez Sir Ch. Wyke à ce que vous demandiez à propos de cette affaire, que ce ne serait plus, dit-on, le commerce étranger qui tirerait profit du contrat passé avec la maison Jecker, que celle-ci bénéficierait presque exclusivement de l'accomplissement de ce contrat. Je ne saurais me rendre exactement compte de ce qui en est ; mais j'appelle votre attention sur l'importance de bien séparer ce fjin dans cette affaire peut réellement compromettre les intérêts que nous avons le devoir de protéger, de ce qui en affecterait d'autres d'un caractère tout différent. Le gouvernement actuel ne saurait prétendre priver nos nationaux des avantages que leur assurerait une mesure régulière prise par l'administration de Miramon, par cette unique raison que celte mesure émanait d'un ennemi ; mais nous serions mal fondés, de notre côté, k vouloir imposer au gouvernement actuel des obligations qui ne découleraient pas essentiellement de sa responsabilité gouvernementale. »

Si l'on songe que cet ultimatum fut la cause des premiers et des plus graves dissentiments entre les commis-

120 l" PARTIE. — CHAPITRE 111.

-1862. saires alliés, que c'est en grande partie par suite du refus des Anglais d'y laisser donner suite, que l'on engagea avec le gouvernement mexicain des pourparlers qui entravèrent l'action militaire, on ne peut s'empêcher de déplorer que les intérêts de la France aient été ainsi abandonnés sans un contrôle suffisant.

Le gouvernement français ne prit cependant aucune précaution pour éviter que sa politique restât engagée dans une voie aussi regrettable. Il se montra au contraire plus satisfait de l'attitude prise par M. de Saligny, que de la politique de modération conseillée par l'amiral. Convaincu qu'il ne fallait plus compter sur le concours des Espagnols, leur attribuant en grande partie les mécomptes déjà éprouvés, puisque, au lieu de s'associer à la politique française, ils soutenaient au contraire la politique anglaise, opposée à l'intervention dans les affaires du pays, le gouvernement français craignant, dit-il, « que ses alliés n'acceptassent des satisfactions au-dessous de ses exigences légitimes, autorisa ses représentants à laisser leurs collègues traiter séparément et à poursuivre seuls la réparation due à la France. » Il leur recommanda de n'accorder aucune confiance aux promesses et aux engagements d'un gouvernement dont l'expérience n'avait que trop démontré l'impuissance et la mauvaise foi"^').

Ces instructions arrivaient fort à propos pour enlever à l'amiral toute indécision sur la conduite qu'il aurait à tenir dans la prochaine conférence, où la rupture de la triple alliance allait être officiellement déclarée.

Dès ce moment aussi, il devait suspendre toute négocialion; il n'accueillit donc pas une demande du général Do-

^') LeUre de l'arairal au ministre de la marine, Il avril 1862.

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 121

blado, qui le priait de venir s'entendre avec lui à Puebla ^s^2et cherchait à le persuader que, désireux de voir les Français séparer, leur cause de celle des Espagnols, le gouvernement mexicain serait disposé à faire droit à toutes leurs réclamations et même à les appeler à Mexico, s'ils voulaient aider à la consolidation du président Juarez ; mais le ministre mexicain demandait plus instamment que jamais l'éloignement d'Almonte O. Du reste, cette proposition de Doblado cachait très-probablement un piège et n'avait sans doute d'autre but que de gagner du temps et de compliquer encore une situation que ses finesses diplomatiques avaient trop bien réussi à embarrasser.

Il était urgent que la conférence se réunît ; l'amiral, qui avait déjà prié M. de Saligny de venir le rejoindre, renouvela ses instances. Jusqu'alors le ministre de France, dont les vues ne s'accordaient pas avec celles de l'amiral, avait, comme on le sait, allégué le mauvais état de sa santé pour rester à Vera-Cruz ; mais en ce moment ses idées, acceptées par le gouvernement français, devenaient prépondérantes, et les circonstances étaient d'ailleurs si graves qu'il partit immédiatement pour Orizaba. Il y arriva le 9 avril, et la conférence eut lieu le jour même.

Pour déterminer la rupture désirée par leur gouvernement, il suffisait aux commissaires français de confirmer leur intention de continuer à protéger le général Almonte et les autres proscrits, dont les projets à l'égard du gouvernement de Juarez étaient parfaitement connus ; aussi la présence du général Almonte, que l'amiral avait d'abord regrettée , était au contraire fort opportune puisqu'elle lui permettait de produire sûrement une scission défini-

f'> Lettre de Doblado à l'amiral, datée de Mexico, 3 avril 1862.

Conférence

du 9 avril.

Rupture

de l'alliance.

122 l'* PARTIE. CHAPITRE 111.

tive, qu"il aurait peut-être été assez difficile d'amener si ce motif ne s'était pas présenté.

Au début de la conférence, l'amiral Jurien, sur l'invitation du général Prim. expliqua qu'il s'agissait de s'entendre sur la réponse à faire au gouvernement mexicain relativement à la protection accordée au général Almonte. Le général Prim prit ensuite la parole et résuma les événements. L'impossibilité de mouvoir des troupes dépourvues de tout moyen de transport avait, dit-il, rendu nécessaires les pourparlers avec le gouvernement mexicain. L'amiral confirma l'exactitude de celte assertion et demanda à faire constater que son matériel de campement et son artillerie n'étaient arrivés que le 5 février.

Commencer les hostilités dans de telles conditions, ajouta le général Prim, c'eût été s'exposer à une catastrophe, et il rappela que, lors des premières marches, les troupes avaient semé sur la route leurs malades et leurs ba-

cfa^res.

Les négociations entamées avec le gouvernement

de

Juarez répondaient par conséquent aux nécessités de la situation, et l'on aurait pu espérer obtenir pacifiquement les satisfactions stipulées dans la Convention de Londres, si l'arrivée du général Almonte et des autres bannis n'eut été la cause de graves dissentiments entre les plénipotentiaires.

Le général Almonte avait franchement déclaré au comte de Reus et au commodore Dunlop son intention de fonder une monarchie au Mexique, avec l'archiduc Maximilien pour empereur ; il s'était montré certain de l'appui de la France, et il avait manifesté la pensée que l'Espagne et l'Angleterre ne lui refuseraient pas leur concours. Loin de l'en-

l'ajiir. jl'rien de la gravière et le gén. le lorencez. 123

courager dans de pareils projets, le général Prim avait -ise^. cherché à l'en détourner ; cependant, quelques jours après, le général Almonte quittait Vera-Gruz sous l'escorte d'un bataillon français , et l'amiral Jurien faisait savoir que , pour se délier des engagements pris à la Soledad, il allait faire rétrograder ses troupes au delà du Chiquihuite.

Le général Prim et Sir Ch. Wyke étaient d'avis qu*en agissant ainsi les commissaires français violaient la Convention de Londres ; ils avaient donc provoqué une réunion de la conférence pour s'assurer si les instructions auxquelles obéissaient leurs collègues étaient de nature à permettre à l'Espagne et à l'Angleterre de marcher d'accord avec la France.

L'amiral répondit qu'il croyait ne pas avoir manqué aux obligations des traités ; mais, en raison de l'attitude du gouvernement mexicain, un plus long séjour de ses troupes à Tehuacan lui ayant paru incompatible avec la protection dont il entendait couvrir le général Almonte, protection à laquelle, de tout temps, les proscrits ont eu droit, il s'était décidé, par un scrupule de loyauté, à revenir à Paso Ancho, afin de se replacer sur un terrain neutre et de reprendre sa liberté d'action. Il pensait donner ainsi à la Convention de Londres sa véritable interprétation ; d'ailleurs, le général Almonte , au moment où il avait quitté l'Europe, croyait, comme tout le monde, la guerre commencée, et loin d'être animé d'intentions hostiles, il n'était venu que pour essayer de rétablir la concorde entre les différents partis. Le comte de Reus et Sir Ch. Wyke contestèrent ces intentions.

On remarquera le soin avec lequel, dans toute cette discussion, l'amiral s'efforça de mettre hors de cause la politique de l'Empereur et d'assumer personnellement la responsabilité d'une rupture dont il ne méconnaissait

124 l" PARTIE. — CHAPITRE III.

1862. pas la gravité ; il ajouta cependant que la politique plus énergique conseillée par M. de Saligny répondait mieux aux vues du gouvernement français que la .politique de modération jusqu'alors suivie.

L'objet de la Convention de Londres, reprit M. de Saligny, était d'obtenir satisfaction pour les outrages commis envers les étrangers; or, les extorsions et la violence du gouvernement mexicain augmentaient chaque jour. Le système de temporisation n'avait fait qu'accroître son audace ; aussi le ministre de France déclarait-il formellement qu'il ne voulait plus continuer les négociations et qu'il ne restait qu'à marcher sur Mexico.

Le comte de Reus et Sir Ch. Wyke trouvèrent ces allégations injustes; le cabinet mexicain ayant promis le retrait des décrets relatifs à l'impôt de 2 p. 0/0 sur le capital et à l'interdiction des communications avec Vera-Gruz, il fallait attendre avant de l'accuser de mauvaise foi.

Sir Ch. Wyke demanda ensuite à M. de Saligny s'il n'avait pas dit que les préliminaires de la Soledad étaient sans valeur pour lui ; le ministre de France convint, en effet, n'avoir jamais eu plus de confiance dans ces préliminaires que dans toutes les autres promesses du gouvernement mexicain. Et comme le commodore Dunlop s'étonnait qu'il les eût signés et qu'il ne se crût pas engagé par sa signature, il lui répondit qu'il n^avait à donner d'explication à personne fjur ce sujet, mais qu'il se serait considéré comme lié, si le gouvernement mexicain n'avait déjà lui-même violé cette convention de mille manières.

Une discussion personnelle s'éleva ensuite avec une grande vivacité entre le général Prim et M. de Saligny, qui avait attribué publiquement au commandant des forces espagnoles le désir de se faire couronner empereur du

l'aMIR. JURIEN DE LA GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 123

Mexique. M. de Saligny prétendit n'avoir fait que répéter ce ^862. qui se disait partout ; quant aux preuves auxquelles il avait fait allusion, c'étaient d'abord une lettre adressée à l'amiral par une personne favorable à cette candidature, les insinuations qu'une telle solution serait approuvée par l'Empereur, les articles de l'Eco de Eiiropa, journal espagnol publié au Mexique et qui, selon les paroles mêmes du comte de Reus, ne publiait rien sans son approbation (*) et enfin l'idée exprimée parle comte de Reus lui-même que la candidature d'un prince autrichien était absurde et qu'il n'y aurait de chances de succès que pour un soldat heureux.

Le général Prim se défendit énergiquement contre ces imputations, disant que l'estime de sa Souveraine et de ses compatriotes suffisait à son ambition.

On revint enfin à l'objet principal de la réunion. L'amiral déclara qu'il refusait de faire rembarquer le général Almonte ; il stigmatisa le régime de terreur adopté

<*> Extraits de l'Eco de Europa : • La personne et le nom du général Prim sont le sjTubole et le programme de cette expédition. Le Mexique et le monde entier le connaissent et l'admirent, et plus d'un cœur mexicain bat aujourd'hui au seul souvenir de ses merveilleux exploits. C'est que nous avons là un noble capitaine que la Grèce et Rome auraient élevé au rang de leurs dieux, un héros qui, au moyen âge, aurait été le fondateur d'une dynastie de rois, et qui a su un jour ressusciter la terrible poésie des combats d'Homère : nous avons là un glorieux paladin qui , comme soldat, est un foudre de guerre , un foudre de gloire, et comme homme d'Etat, se montre l'ami le plus sincère de toutes les réformes politiques qui font le bonheur des nations. De quelque côté que flambloie son épée, la victoire est certaine. Partout où retentit sa voix, le triomphe de la liberté et le

progrès du siècle sont choses assurées Si le général Prim s'était

laissé emporter par ses instincts, le monde n'y aurait rien vu d'étrange , car ce n'eût été de sa part qu'ajouter un sujet de plus à la galerie de tableaux héroïques, et le monde est accoutumé à cela. Au Mexique, ses amis disent de lui qu'il est l'ange exterminateur, le lion de la bataille, le demi-dieu de la guerre, et pour faire son portrait, Homère l'eût comparé à Mars. »

Dans un autre article, n° 19 du journal, on lit : ' // n'est pas nécessaire d'appartenir au sang royal pour devenir roi. »

126 l" PARTIE. — CHAPITRE III.

4862. par le gouvernement mexicain, et Sir Ch. Wyke ayant émis l'opinion qu'il serait difficile de trouver des partisans de la monarchie, il répondit que pour le moment, il n'était pas question de monarchie ; du reste, le sentiment de la majorité de la nation n'avait pu se faire connaître sous l'oppression du gouvernement actuel, et cette majorité sympathique à l'intervention des alliés, formée de gens éloignés des partis extrêmes et qui n'avaient pas les armes à la main, existait partout, dans les villes, dans les villages et dans les campagnes. Le gouvernement de l'Empereur avait, à cet égard, des informations certaines ; son collègue et lui étaient donc résolus à marcher sur Mexico, où, ajouta M. de Saligny, les résidants français appelaient l'armée de tous leurs vœux. Le commodore Dunlop prétendit, au contraire, que ceux-ci verraient avec grand déplaisir l'arrivée de l'armée française dans la capitale.

Les commissaires anglais et espagnol blâmèrent vivement la résolution des commissaires français de faire rétrograder les troupes jusqu'à Paso Ancho ; puis ils déclarèrent : « que leurs collègues, persistant à se refuser au rembarquement des exilés mexicains et à ne point vouloir prendre part aux conférences qui devaient avoir lieu le 15 avril, ils se retireraient avec leurs troupes du territoire mexicain. »

Le mode d'évacuation fut ensuite discuté ; l'amiral offrit au général Prim, qui l'en remercia, le concours des bâtiments français pour transporter ses troupes k la Havane (*).

Les commissaires alliés notifièrent au gouvernement

(•) Procès-verbal de. la conférence.

mexicain.

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 127 mexicain et au général Zaragosa les résolutions prises dans ^862. la conférence, et les informèrent que l'armée française, se concentrant à Paso Ancho, commencerait ses opérations aussitôt que les Espagnols, dans leur mouvement de retraite, auraient dépassé ses lignes, c'est-à-dire vers le 20 avril.

Les plénipotentiaires français adressèrent, en outre, au Échange de notes général Doblado une note particulière, dans laquelle ils gouvernement motivèrent l'ouverture des hostilités sur la demande du gouvernement mexicain relative à l'éloignement d'Almonte, sur les nouvelles vexations exercées contre leurs nationaux et enfin sur le meurtre de plusieurs soldats français, récemment assassinés sur la route de Yera- Cruz.

La rupture de l'alliance était, à plusieurs égards, un événement heureux pour le gouvernement de Juarez. Le refus des plénipotentiaires anglais et espagnol de s'associer à la pohtique des plénipotentiaires français, équivalait à une déclaration solennelle du bon droit des Mexicains. Juarez le comprit et sut en profiter pour augmenter la surexcitation patriotique que l'invasion étrangère avait fait naître dans le pays.

Cependant la perspective d'une guerre avec la France était de nature à lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Tout en se préparant vigoureusement à la résistance, il continua ses offres de négociations ; il lui était utile, du reste, de traîner les choses en longueur, afin de compléter son organisation défensive et d'attendre la saison de la fièvre jaune, auxiliaire puissant pour lui, ennemi terrible pour les Européens.

Doblado répondit donc qu'il appréciait « la conduite

1862. noble, loyale et circonspecte des représentants de l'Angleterre et de l'Espagne »; il leur offrit d'entrer dans la voie des traités, afin de renouer des relations d'amitié et de commerce sur des bases durables. Il reprocha aux commissaires français de violer les préliminaires de la Soledad sur un prétexte presque puéril, et leur proposa encore d'épuiser tous les moyens de conciliation avant de recourir aux armes. Le gouvernement mexicain, en appliquant au traître Almonte des lois en vigueur, n'avait fait, disait-il, qu'user de son droit souverain, et ceux qui avaient solennellement reconnu cette souveraineté par la convention du 19 février n'étaient pas autorisés à lui en contester l'exercice. Le général Doblado affirmait, du reste, qu'il n'avait aucune connaissance des prétendues vexations infligées aux nationaux français.

De leur côté, les commissaires français ne voulaient pas être accusés d'avoir violé un traité ; ils répliquèrent que le gouvernement mexicain lui-même avait, par ses violences, déchiré les préliminaires de la Soledad; ils présentèrent le récent assassinat de plusieurs soldats français comme une preuve du mauvais vouloir ou de l'impuissance du gouvernement et conclurent à l'inutilité de recourir à de nouvelles négociations. Trois soldats français avaient été, en effet, assassinés aux environs de la Purga : c'était le seul grief nouveau qui fût précisé.

Dans une note jointe à cette réponse, les commissaires français protestaient d'avance contre tout traité conclu par le gouvernement mexicain dans le but de céder ou d'hypothéquer, au profit d'une puissance quelconque, les propriétés et les territoires que la France considérait comme le gage sur lequel reposaient ses créances. Ils avaient ainsi en vue un emprunt dont Juarez négociait

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 129 alors les bases avec M. Corwin, ministre des États-Unis ('). ''ses.

Les plénipotentiaires français avaient quitté Orizaba, le 11 avril, pour aller rejoindre le général de Lorencez à Gordova, tandis que leurs collègues espagnol et anglais se rendaient à Puebla pour conférer avec Doblabo. Sir Gh.Wyke, par une convention signée, le 28 avril, liquida à une somme de 3,200,000 piastres le chiffre des réclamations anglaises; cette somme devait être garantie par les biens du clergé, et prélevée sur le produit de l'emprunt projeté. Un article additionnel, du 12 mai, stipulait que les bâtiments de guerre anglais prêteraient leur concours au gouvernement mexicain en occupant les ports de commerce, dans le cas où quelque gouverneur voudrait se soustraire à l'autorité centrale et retenir les revenus des douanes. Le gouvernement anglais refusa de ratifier cette convention. Le cabinet de Madrid refusa également d'accepter les arrangements qui lui furent offerts (^).

Le 16 avril, les représentants de la France adressèrent Proclamation

. . , . . (les commissaires

au peuple mexicam la proclamation suivante : français à la

nation mexicaine.

« Mexicains, — Nous ne sommes point venus ici pour prendre parti dans vos divisions; nous sommes venus pour les faire cesser. Nous voulions appeler tous les hommes de bien à concourir à la

(1) Ce traité n'eut du reste aucune suite, le gouvernement américain n'ayant pas voulu le ratifier.

(') Quelques mois plus tard, M. de Wagner, ministre de Prusse à Mexico, écrivait au ministre des affaires étrangères à Paris : que le langage de Sir Ch. Wyke s'était considérablement niodiflé; qu'il faciliterait maintenant volontiers l'entreprise de la France ; qu'il reconnaissait la nécessité de voir les troupes françaises aller à Mexico, tout en continuant à considérer Almonte comme un obstacle à l'établissement d'un gouvernement, qui répondrait aux besoins du pays et aux intérêts des puissances étrangères.

M. de Ceballos, agent confidentiel de l'Espagne à Mexico, disait de son côté que le gouvernement espagnol s'abstiendrait de tome nouvelle négociation avec Juarez,

130 l""" PARTIE. CHAPITRE III.

iim% consolidation de l'ordre, à la régénération de votre belle patrie. — Pour montrer le sincère esprit dont nous sommes animés, nous

nous sommes adressés d'abord au gouvernement même, contre lequel nous avions les plus sérieux griefs. Nous lui avons demandé d'accepter notre assistance pour fonder au Mexique un état de choses qui nous épargnât h l'avenir la nécessité de ces expéditions lointaines, dont le plus grand inconvénient est de suspendre le commerce et de troubler le cours de relations qui pourraient être si profitables à l'Europe et à votre propre pays.

« Le gouvernement mexicain a répondu à la modération de notre conduite par des mesures auxquelles nous n'avons jamais entendu prêter noire appui moral;, et que le monde civilisé nous reprocherait de sanctionner par notre présence. Entre lui et nous la guerre est aujourd'hui déclarée; mais nous ne confondons pas le peuple mexicain avec une minorité oppressive et violente. Le peuple mexicain a toujours droit à nos plus vives sympathies. C'est à lui de s'en montrer digne. Nous faisons appel à tous ceux qui ont confiance dans notre intervention, à quelque parti qu'ils aient appartenu.

« Aucun homme éclairé ne voudra croire que le gouvernement, issu du suffrage d'une des nations les plus libérales de l'Europe, ait pu avoir un instant l'intention de restaurer chez un peuple étranger d'anciens abus et des institutions qui ne sont plus de ce siècle. Nous voulons une égale justice pour tous, et nous voulons que cette justice ne soit pas imposée par nos armes. Le peuple mexicain doit être lui-même le premier instrument de son salut. Nous n'avons d'autre but que d'inspirer à la portion honnête et paisible du pays, c'est-à-dire aux neuf dixièmes de la population, le courage de faire connaître ses vœux. Si la nation mexicaine demeure muette, si elle ne comprend pas que nous lui offrons une occasion inespérée de sortir de l'abîme, si elle ne vient pas donner par ses eiîorts un sens et une moralité pratiques à notre appui, il est évident que nous n'aurons plus ti nous occuper que des intérêts précis en vue desquels la convention de Londres a été conclue.

« Que les hommes trop longtemps divisés par des querelles, qui n'ont plus d'objet, se hâtent donc de venir à nous. Ils ont entre les mains les destinées du Mexique. Le drapeau de la France a été planté sur le sol mexicain ; ce drapeau ne reculera pas. Que les

et que, reconnaissant à la France de l'appui moral qu'elle lui avait prêté pendant la guerre du Maroc , il était prêt à mettre h sa disposition toutes les ressources militaires de l'île de Cuba. — (M. de Wagner au ministre des affaires étrangères, 14 septembre 1862.)

l'aMIR. JURIEN DE LA GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 431

hommes sages l'accueillent comme un drapeau ami. Que les insen- ^s^ses osent le combattre !

La guerre était déclarée.

Cependant Juarez ne perdit pas confiance. L'immense territoire du Mexique, le dévouement, l'énergie, le patriotisme du parti libéral pouvaient lui permettre de prolonger longtemps la lutte. Il n'ignorait pas que les sympathies des républicains de tous les pays étaient acquises à sa cause. Il savait qu'en France la presque unanimité de la nation désapprouvait la guerre, et que des voix éloquentes se feraient entendre en sa faveur au sein même du Corps législatif; il comptait que, malgré leurs discordes intestines, les États-Unis seraient encore assez forts pour contre-balancer l'influence européenne, et il se disposait à attendre avec patience le moment oii le gouvernement français se verrait obligé de mettre un terme aux immenses sacrifices que lui imposerait une expédition aussi lointaine. On verra, en effet, Juarez abandonné de la plupart des siens, sans soldats, sans argent, poursuivi par les colonnes françaises jusqu'aux extrêmes limites du Mexique, se réfugier sur la frontière américaine, mais sans quitter le territoire mexicain, et ne jamais désespérer du succès de son parti.

Après avoir fait connaître la déclaration de guerre par Décret un manifeste à la nation, il fit publier le décret suivant :

Article l**. — Du jour où les troupes françaises commenceront les hostilités, toutes les localités qu'occupent ces troupes sont déclarées en état de siège et les Mexicains qui y resteraient pendant l'occupation seront punis comme traîtres, leurs biens seront confisqués au profit du trésor public, à moins qu'il n'y ait un motif légalement reconnu.

Art. 2. — Aucun Mexicain de 21 à 60 ans ne pourra s'excuser de prendre les armes, quels que soient sa classe, son état et sa condition, sous peine d'être traité en traître.

1862. Art. 3. — Les gouverneurs d'États sont autorisés à délivrer des

~ patentes pour la levée des guérillas, à leur discrétion et suivant les

circonstances ; mais les guérillas qui seraient trouvées à une distance de plus de dix lieues de l'ennemi seront considérées et punies comme bandes de voleurs.

Art. 4. — Les gouverneurs des États sont également autorisés à disposer, selon les nécessités, de tous les revenus publics et h. se procurer les ressources dont ils auront besoin, de la manière la moins onéreuse possible.

Art. s. — Les Français paisibles, résidant dans le pays, restent sous la sauvegarde des lois et des autorités mexicaines.

Art. 6. — Tous ceux qui fourniront des vivres, des nouvelles, des armes à l'ennemi ou de toute autre manière lui prêteront leur concours, seront déclarés traîtres et punis de mort.

Dispositions Lorsqu'il vit l'état réel des affaires, les passions soulevées

des chefs du parti .,,.,.,

conservateur, par son retour au Mexique, lorsqu il comprit toutes les complications dont sa présence était la cause ou le prétexte, le général Almonte serait volontiers retourné en Europe ; il en manifesta plusieurs fois l'intention et ne céda qu'aux instances de M. de Saligny, et sans doute aussi à celles de ce petit groupe d'émigrés à la tête desquels était le Père Miranda, et auxquels il fallait un chef accrédité près des commissaires français.

Obéissant aux exigences d'une situation qu'il ne peut être accusé d'avoir créée, plutôt qu'à une ambition de chef de parti, le général Almonte avait accepté le rôle qu'on voulait lui faire jouer. Il s'était mis en relations avec les principaux chefs réactionnaires qui tenaient la campagne, et avait reçu la promesse d'un concours sans réserve de la part des uns et avec certaines restrictions de la part des autres.

Le général Tomas Mejia, qui avait une grande influence dans la Sierra-Gorda, vaste contrée montagneuse qui s'étend de Queretaro à San Luis de Potosi, répondit aux avances

l'aMIR. JUBIEN DE LA GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 133

d'Almonte en l'engageant à prendre en main la direction <862. du mouvement. « Le cabinet de Juarez, écrivait-il, s'efforce de cacher la situation réelle du pays et de faire croire aux alliés que non-seulement l'administration actuelle est une émanation de la volonté nationale, mais encore qu'elle n'a

dans la république d'opposition d'aucune sorte Le

manque de tact ou d'activité de nos amis a pu donner certaines apparences de vérité à ces mensonges L'intervention étant un fait, je crois que tous les bons Mexicains doivent l'accepter comme l'unique solution possible de tant de questions produites au Mexique par le violenl état d'anarchie qui menace de nous anéantir; mais pour agir avec la conscience tranquille, il est nécessaire de s'assurer de deux points très-importants : que l'intervention ne cache aucune idée étrangère au noble but qu'elle s'est proposé et que la pacification du pays, résultat final de l'intervention, soit étabhe sur des bases de moralité, d'ordre et d'énergie (*). »

L'ancien président Zuloaga, qui se tenait dans le sud de Puebla avec quelques troupes, était, disait-il, tout disposé à contribuer pour sa part au rétablissement de la paix; mais il prêta bientôt l'oreille aux propositions que Juarez lui fit faire, et déclara ensuite qu'il ne voulait pas s'associer aux forces étrangères i^).

Le général Marquez, sonheutenant, se prononça, au contraire, formellement en faveur de l'intervention française. Il adhéra d'avance à toutes les résolutions que prendrait le Père Miranda, qu'il traitait déjà de ministre des affaires étrangères et qui représentait , comme on sait, les idées

(•) Lettre de Mejia à Almonte, datée de Toliman le 16 mars. («) Lettre de Zuloaga à Almonte, 11 avril 1862,

134 l" PARTIE. — CHAPITRE 111.

réactionnaires les plus accentuées. Il se sépara de Zuloaga avec quelques troupes (^).

Les plénipotentiaires français engagèrent le général Almonte à grouper autour de lui tous ses partisans et à se faire reconnaître comme « chef suprême intérimaire ». Ce fut donc sur leurs conseils et avec leur consentement que, le 17 avril, il adressa à ses compatriotes un manifeste appelé, conformément aux habitudes mexicaines, Plan de Cordova, du nom de la ville où il fut publié.

Plan de Cordova. ..,.. « Étranger aux luttes sanglantes qui, depuis tant d'années, désolaient le Mexique, n'ayant aucune vengeance à exercer, aucune récompense à ambitionner, le général Almonte déclarait que son seul vœu était de réconcilier des frères ennemis. Il exhortait ses concitoyens à unir leurs efforts aux siens et à avoir une entière confiance dans la politique de l'Empereur des Français, dont le désir sincère était de voir les Mexicains établir eux-mêmes un gouvernement d'ordre et de moralité et de garantir pour toujours l'indépendance, la nationaUté et l'intégrité du territoire mexicain ».

Ce manifeste était accompagné d'un acte de pronunciamiento par lequel le général Almonte était reconnu « chef suprême de la nation », muni de pleins pouvoirs pour traiter avec les puissances alliées dont les forces occupaient le Mexique et pour convoquer, dès que les circonstances le permettraient, un congrès national qui déciderait de la forme de gouvernement la plus convenable.

Les popi/lations restèrent froides à cet appel ; à Cordova et à Orizaba on ne recueillit que des adhésions en très-petit

(1) Lettre de Marquez à Almonte, 10 mars 1862.

L'aMIR. JDRIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 135

nombre et, pour la plupart, de gens sans influence ou ^^' sans notoriété.

Ainsi débuta le mouvement monarchique qui devait rallier, avait-on prétendu, l'immense majorité du pays.

Cependant l'armée espagnole opérait son mouvement Départ de retraite. Orizaba avait été évacué le 18 avril et occupé troupes anglaises

•* ^ n • ' 1»'irv 1 ^t CSpagnolcS.

aussitôt par les forces mexicames du gênerai Zaragoza. Les derniers détachements espagnols quittèrent le Mexique le 24 avril.

Quelque temps auparavant , les détachements anglais y

avaient été déjà renvoyés aux îles Bermudes. Dès le début de Texpédition, le cabinet de Londres avait prévenu ses alliés que son intention n'était pas de laisser ses troupes au Mexique pendant la mauvaise saison; lord Russell avait confirmé cette intention à Sir Ch. Wyke par une dépêche du 27 janvier 1862. Le 1^^ mars, le ministre anglais avait répondu que les troupes seraient rembarquées aussitôt l'arrivée des bâtiments qui devaient les transporter aux Bermudes ; mais en annonçant cette détermination à ses collègues, il l'avait présentée comme une nouvelle protestation de son gouvernement contre la politique française.

Le général Prim, dans une lettre qu'il écrivit à l'empereur Napoléon, le 17 mars, s'en fit un argument pour prouver que l'envoi de la brigade de Lorencez avait été une des causes déterminantes de la rupture de l'alliance et du mécontentement des Anglais (^). Cette mesure n'eut en réalité aucune influence sur le départ des troupes anglaises ; mais le général Prim, qui voyait ainsi son rôle s'amoindrir et la

(1) Lettre du général Prim à l'empereur Napoléon, datée d'Orizaba, le 17 mars 1862, et publiée dans les Executive Documents des Etats-Unis, années 1862- 1863. Dans cette lettre, le général Prim cherche à dissuader l'Empereur de poursuivre le projet d'établir une monarchie au Mexique.

136 l" PARTIE. CHAPITRE III.

i862. prépondérance dans le sein de la commission lui échapper, en avait ressenti lui-même un grand mécontentement. Le général Dcpuis le 8 avril, le général de Lorencez attendait à

de Lorencez /-■ , • • i- i x j

i cordova. Cordova, avec une vive impatience, le moment de commencer les hostilités ; la plus grande partie du corps expéditionnaire était réunie autour de lui ; il avait cependant quelques troupes échelonnées sur la route de Vera-Gruz, au Potrero et à la Soledad. Le vomito, qui sévissait dans la terre chaude, s'étant montré à la Soledad, il envoya aussitôt au colonel L'Hériller du 99^ de ligne, qui occupait ce point, l'ordre de n'y laisser qu'un petit poste pour garder l'ambulance et de venir le rejoindre à Cordova ; mais les exigences politiques le forcèrent à donner contre-ordre et à arrêter cette colonne à Paso Ancho. Le général de Lorencez considérait avec une inquiétude extrême les conséquences que pourrait avoir, pour la santé de ses soldats, la concentration sur ce point de 6,000 hommes et d'environ 4,000 animaux (ceux du convoi compris) à une époque de l'année où l'on n'y trouve pas d'eau en quantité suffisante. Sur les pressantes sollicitations de l'amiral, il se montrait cependant résigné à se conformer à la clause de la convention de la Soledad, qui lui imposait l'obligation de rétrograder au delà du Chiquihuite, et cette condition était devenue plus dure encore depuis que les conférences d'Orizaba l'obligeaient à attendre la retraite des Espagnols.

Les extraits suivants d'une lettre adressée à M. de Saligny par M. de Wagner, ministre de Prusse à Mexico , feront comprendre les angoisses du commandant en chef.

Mexico, 4 avril <862.

« Si votre armée ne monte pats immédiatement au delà de

Cordova et même d'Orizaba, elle sera décimée par le vomito et les fièvres pernicieuses à la suite des fortes chaleurs, La première

l'aMIR. JURIEN DE LA GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 137

pluie vous apportera infailliblement tout cela, et quand l'infection 4862.

aura une fois gagné l'armée, il sera trop tard et peut-être impos- ~"

sible de se mettre en marche. Vous pourrez facilement perdre deux ou trois mille hommes en peu de jours. Je pense que vous ne voulez pas demander une seconde fois aux Mexicains devons permettre par humanité d'occuper des campements salubres. Toutes les questions et toutes les convenances politiques disparaissent devant le danger de sacrifier huit mille Français aux épidémies d'un climat meurtrier. Je pense que ni l'amiral Jurien de la Gravière ni les commissaires anglais et espagnol ne voudront assumer une si grave responsabilité. En vous disant tout ceci, je ne suis nullement influencé par des considérations politiques; mes craintes pour l'état sanitaire de la troupe sont basées sur une expérience de trois ans dans ce pays et sur l'opinion générale.

« Il s'entend que vous êtes entièrement autorisé à faire usage partout et envers qui vous voudrez de ce que je vous dis à ce sujet, et je serais heureux si mes efforts pouvaient contribuer à prévenir de plus grands malheui's.

« Le gouvernement mexicain, qui connaît tous ces dangers, fera tout son possible pour vous retenir encore quelque temps là où vous êtes. Au reste nous sommes à la veille de la saison des pluies ; aussitôt qu'elles ont commencé, les miasmes qu'elles répandent causent des lièvres pernicieuses, les routes se défoncent et deviennent impraticables, on ne fait pas plus de chemin dans une journée qu'en une heure dans la belle saison »

Les chefs de service qui étaient auprès du général de Lettre du générai

. Zaraguza,

Lorencez partageaient son anxiété. Heureusement, les me- relative aux

. . . . malades laissés

sures administratives avaient été prises de manière à faci- à orizaba. liter autant que possible la marche en arrière et le mouvement offensif qui la suivrait aussitôt. Le général de Lorencez se proposait de rester à Gordova jusqu'au dernier moment, de franchir rapidement les deux étapes qui le séparaient de Paso Ancho et de revenir immédiatement après sur le Chiquihuite. Telles étaient les dispositions arrêtées le 18 au soir, lorsque, dans la nuit suivante, parvint au quartier général une lettre du général Zaragoza, qui fournit d'une façon tout inespérée au général de Lorencez « l'occasion

qu'il cherchait de se dégager de la situation critique dans laquelle il se trouvait ('). »

Le général Zaragoza écrivait :

« Bien que les commissaires français aient été les premiers à rompre les préliminaires de paix signés à la Soledad le 19 février dernier, je permets, parmi pur devoir d'humanité, aux malades de l'armée française de rester dans l'hôpital d'Orizaba; mais ils sont sous la sauvegarde de l'armée mexicaine, et il n'y a pas de nécessité qu'ils soient gardés par une force quelconque de leurs nationaux; j'espère donc que Son Exe. le général en chef des troupes françaises résidant à Cordova ordonnera que cette garde soit retirée, et je lui donne l'assurance de ma considération personnelle.

« Liberté et Réforme.

« Quartier général d'Ingenio, 18 avril 1862. »

Voici l'incident qui avait motivé cette lettre : Le 18 avril, trois cent quarante soldats français malades, restés à Orizaba, avaient été transférés d'un hôpital dans un autre. Un certain nombre d'entre eux, déjà entrés en convalescence, traversèrent la ville avec leurs armes ; le général Zaragoza, ayant alors cru qu'une garde avait été laissée à l'hôpital, demanda au commandant en chef du corps expéditionnaire français de la faire retirer ; mais, à la suite d'explications qui lui furent données le lendemain, il manifesta au médecin en chef ses regrets de ce malentendu et exprima l'espoir que le général de Lorencez considérerait sa lettre comme le résultat d'une erreur involontaire.

Il répéta, du reste, que les malades étaient sous la protection de l'humanité, en dehors des querelles de parti à parti ou de peuple à peuple et qu'il n'y avait rien à redouter pour eux. Le préfet d'Orizaba avait déjà fait la même déclaration et assuré que « dans le cas tout à fait impro-

(1) Le général de Lorencez au ministre de la guerre, 26 avril 1863.

l'a3iir, jurie.n de la gravière et le gén. de lorencez. 139

bable d'une attaque de la part de la population ou d'une 4862. force armée quelconque, il serait le premier au milieu d'eux pour faire face au danger, que toutes les autorités mexicaines, comme lui-même, se rappelleraient toujours les secours prêtés par les chirurgiens français aux blessés de San Andrès » (').

Le général de Lorencez se contenta de répondre au général Zaragoza par la note suivante :

Cordova, 19 avril 1862.

« En réponse à la lettre que M. Zaragoza a écrite en date du 48 avril à MM. les plénipotentiaires français, le général en chef du corps expéditionnaire du Mexiqne affirme qu'il n'a laissé avec ses malades à Orizaba aucune garde, ni même aucun homme valide, si ce n'est quelques infirmiers chargés de les soigner.

« Depuis qu'on a laissé les malades à Orizaba, un certain nombre a dû entrer en convalescence, et c'est ce qui a pu faire croire au . général Zaragoza qu'on avait laissé une garde avec eux.

<i Le général en chef du corps expéditionnaire français prie le général Zaragoza d'accepter l'assurance de sa considération distinguée. »

Mais il s'était immédiatement résolu à marcher sur Ori- ^e générai

de Lorencez se

zaba, et il avait fait connaître cette détermination aux pléni- décide à marcher

■^ sur Orizaba.

potentiaires français par la lettre suivante :

Cordova, le -19 avril 1862.

« En me plaçant à la tête du corps expéditionnaire du Mexique,. S. M. l'Empereur m'a confié le soin de diriger les opérations militaires et de garantir la sécurité de ses troupes.

« Après avoir pris connaissance des stipulations de la convention de la Soledad, ratifiée par la commission des trois hautes puissances contractantes, j'avais dû arrêter toutes les dispositions nécessaires pour concentrer mes troupes à Paso-Ancho, aussitôt que l'armée espagnole aurait opéré son mouvement rétrograde.

• L'assassinat de trois soldats français aux environs du camp

^') LeUre de M. Golson, médecin en chef, au générai de Lorencez, datée d'Orizaba le 15 avril.

140 l'" PARTIE. — CHAPITRE 111.

<862. ne me semblait même pas un motif suffisant pour me considérer ~" comme dégagé de la stricte exécution d'une convention signée par

les représentants de la France ; ces attentats ne sont pourtant que la conséquence du décret rendu, le 25 janvier, par le gouvernement de Juarez, qui nous met hors la loi en nous assimilant aux pirates, décret outrageusement maintenu depuis la signature des préliminaires.

« Mais la situation de Vera-Cruz, entourée de nombreux partis de guérillas et réduite à l'état de blocus, me paraissait déjà une violation des préliminaires de la part des Mexicains, lorsque j'ai reçu cette nuit de M. le général Zaragoza une note officielle par laquelle il m'informe qu'il considère une partie des malades laissés à Orizaba, et qui sont depuis lors entrés en convalescence, comme une garde préposée à la sûreté de mon hôpital; il réclame contre cette prétendue mesure.

c En présence d'une déclaration de cette nature, j'ai tout lieu de craindre que nos malades ne puissent plus compter sur la protection, qui leur était assurée par la convention de la Soledad et qu'ils soient considérés comme des otages laissés avec trop de confiance aux mains de l'ennemi. Mon devoir est de marcher à leur secours sans perte de temps, car il y aurait imprudence de ma part à les laisser exposés aux excès d'une armée indisciplinée et de chefs sans scrupules.

(( J'ai donc l'honneur de vous informer qu'en vertu des pouvoirs militaires qui m'ont été confiés, je me mettrai ce soir même en marche sur Orizaba.

« Il ne me reste d'autres moyens de pourvoir à votre sûreté per- . sonnelle, que de vous inviter à vous joindre à l'armée dans le mouvement qu'elle va opérer. »

Par un ordre du jour aux troupes, le général de Lorencez leur annonça cette résolution, qu'il motiva sur les mêmes faits.

La validité de la convention de la Soledad avait été acceptée parle gouvernement français, puisque M. Thouvenel déclarait, à ce moment même, à l'ambassadeur anglais que si les négociations venaient à être rompues, les clauses en seraient strictement observées (') ; toutefois

(1) Lord Cowley à lord Russell, 2o avril 1862.

l'aMIR. JURIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ. 141

l'opinion du ministre de la guerre était différente, car -1862. dans une de ses lettres au général de Lorencez, il disait « que la convention était inexécutable dans son art. IVW » ; plus tard, il lui répétait encore : « La déplorable convention consentie par l'amiral et que vous n'étiez certes pas obligé de reconnaître (^). » Mais le général de Lorencez ne pouvait être informé de cette manière de voir, au moment où. il se dégagea de la parole donnée, au nom de la France, par les plénipotentiaires. Sa responsabilité resta entière, et il la revendiqua lui-même. Pour apprécier cette détermination, des plus graves assurément, il faut réfléchir que quelques jours passés dans les terres chaudes auraient peut-être suffi pour amener un épouvantable désastre, et que c'était à ce but que tendait depuis longtemps la politique d'atermoiements du gouvernement mexicain, singulièrement favorisée, d'ailleurs, par l'attitude des plénipotentiaires anglais et espagnol. On se demandera donc si le plus impérieux devoir d'un général en chef n'était pas de garantir avant tout les milliers de vies humaines qu'il tenait dans ses mains. Aucun de ceux, qui ont le plus durement reproché au général de Lorencez ce qu'ils appelèrent la violation de la convention de la Soledad, n'aurait sans doute osé, dans de pareilles circonstances, assumer la terrible responsabilité de rétrograder dans les terres chaudes.

Quant aux positions militaires du Ghiquihuite, quelle que pût être l'importance que leur attribuaient les Mexicains, elles n'auraient pas arrêté longtemps des troupes, qui enlevèrent- avec tant d'élan, quelques jours plus tard, les positions autrement difficiles des Cumbres d'Acultzingo.

<•) Le ministre de la guerre au général de Lorencez, 13 avril 1862. (2) Le ministre de la guerre au général de Lorencez, 30 avril 1862.

4862. On ne saurait donc admettre qu'une considération de , cette nature ait influencé le général de Lorencez,

Le 19 avril, à 3 heures de l'après-midi, le général de Lorencez partit de Cordova ayant à ses côtés les plénipotentiaires français.

Combat Une heure après le départ, à peu de distance du village

du Fortin. ^ r ' r o

-19 avril 4862. du Fortin, le peloton d'avant-garde, conduit par le capitaine d'état-major Gapitan, rencontra un détachement d'une soixantaine de cavaliers mexicains qui cherchèrent à parlementer pour arrêter la marche de la colonne, puis se mirent en bataille en barrant la route. Le capitaine Capitan demanda un peloton de renfort, qui porta sa petite troupe au chiffre de 35 cavaliers, puis il se dirigea au grand trot sur les Mexicains ; ceux-ci évitèrent le choc par une retraite précipitée; mais, poursuivis vigoureusement, ils furent atteints et sabrés par les chasseurs d'Afrique sur les pentes de la Barranca de Metlac, située au pied même du Fortin i').

Les Mexicains eurent cinq hommes tués et douze prisonniers; les Français ne firent aucune perte. La colonne

(*) Des voitures dans lesquelles voyageaient le général Prim, sa femme et le général Milans del Bosch se trouvaient sur la route au moment de la charge. Le général Milans couvrit de sa protection un colonel mexicain que les chasseurs voulaient faire prisonnier ; il affirmait que cet officier avait pour mission de le conduire aux avant-postes. On apprit plus tard que c'était le colonel Diaz, chef de la troupe mexicaine qu'on avait combattue.

La Barranca ou ravin de Metlac a 100 mètres de profondeur ; la route la traverse en faisant de nombreuses sinuosités.

Au Mexique, on appelle barrancas les ravins à bords escarpés, plus ou moins profonds, résultat de l'action érosive des eaux torrentueuses de la saison des pluies, des commotions géologiques du sol et souvent aussi de Tune et de l'autre causes réunies.

Certaines de ces barrancas sont considérables ; celle de Régla, au nord de Mexico, offre les sites les plus pittoresques. Les barrancas de Platanar , d'Atenquique et de Beltran, qui dérivent des Volcans de Colima, ont de 1,600 à 1,700 mètres de profondeur.

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 143

du général de Lorencez campa près du village du Fortin, et, ^^-• le lendemain, elle entra dans Orizaba sans coup férir.

Le général Zaragoza, avec environ 4,000 hommes et 8 pièces de canon, s'était retiré pour aller prendre position sur les Cumbres. Les malades n'avaient pas été inquiétés.

Une proclamation du général de Lorencez, affichée à Proclamation

^ . , , . . . du général de

Orizaba, confirma les intentions exprimées par les pléni- Lorencez. potentiaires français dans leur manifeste du 16 avril. Il s'attacha à faire comprendre à la population que la France, loin de vouloir faire la guerre au Mexique, se proposait au contraire de prêter son appui au pays pour aider à sa reconstitution. Le gouvernement de Juarez, par ses excès, avait rendu la guerre inévitable, et c'était lui seul que les armes françaises voulaient atteindre.

Les hostilités étaient donc engagées de fait. D'un côté, le général de Lorencez avait sous ses ordres une petite armée compacte de 6,000 bons soldats. Les Mexicains, en appelant sous les armes les contingents de tous les états, pouvaient réunir 60,000 hommes environ, mais à cette époque, leurs troupes étaient encore disséminées, et la division, avec laquelle le général Zaragoza couvrait la route de Mexico, n'était pas très-supérieure en nombre au corps expéditionnaire français. Toutefois, elle avait sur ses adversaires l'immense avantage d'opérer dans un pays parfaitement connu ; ses lignes de retraite étaient assurées dans toutes les directions et ses ressources en vivres facilement renouvelables, tandis que les Français, en pénétrant dans l'intérieur du Mexique, s'éloignaient de plus en plus de la mer , seule base de leurs opérations , et qu'ils allaient se trouver au milieu de populations hostiles, sans aucune sécurité pour leurs ravitaillements et leurs communications.

Le général de Lorencez s'arrêta plusieurs jours à Orizaba,

144 l" PARTIE. CHAPITRE III.

1862. afin d'attendre les colonnes laissées en arrière. Il fut rejoint, le 24 avril, par le colonel L'Héritier, et, le 25, par le colonel Gambicr, du 2*^ zouaves, qui amenait le reste de son régiment (').

L'intention du général en chef était de ne laisser aucun poste entre Yera-Cruz et la colonne expéditionnaire et d'établir à Orizaba ses magasins et ses dépôts.

Une troupe mexicaine de cent cavaliers et de cent fantassins, commandés par le général Galvez, rallia la colonne française à Orizaba. Ce chef, qui appartenait au parti conservateur, avait d'abord profité de Vindulto offert par Juarez et s'était laissé incorporer dans l'armée libérale. Mieux éclairé, disait-il, sur les véritables intentions de la France, il venait se ranger auprès du général Almonte et prétendait que beaucoup d'autres suivraient son exemple.

Le gouvernement A ce momcut arriva le courrier de France. Il annon-

fnmçais désap- . i i o i i i • n

prouve çait quc la Convention de la Soledad était formellement

la convention n • r

de la Soledad. désapprouvée par le gouvernement français. Un blâme de l'amrai. sévèrc était infligé à Tamiral Jurien, sur lequel on faisait retomber toute la responsabilité de cet acte, M. de Saligny ayant sans doute pris soin, dans ses dépêches particulières, de décliner d'avance la part qui aurait dû naturellement lui incomber (^).

Les impressions du gouvernement français se trouvent

nettement exposées dans une note publiée par le Moniteur

• officiel du 2 avril. Cette note, après avoir démenti le bruit,

que le gouvernement de l'Empereur avait demandé à

l'Espagne le rappel du général Prim, continuait ainsi :

(•) Un accident de mer avait retardé jusqu'au 8 avril l'arrivée de ce détachement au Mexique.

(2) Le ministre de la ^.'uerre au tfénéral de Lorencez. 20 mars 1862.

l'aMIR. JURIEN de la (.RAVIÈRE ET LE GÉN. DE LORENCEZ, 14o

1 Le gouvernement de l'Empereur a désapprouvé la convention i862.

conclue avec le général mexicain Doblado par le général Prim, et —

acceptée par les plénipotentiaires alliés, parce que cette convention lui a semblé contraire à la dignité de la France.

« En conséquence, xM. de Saligny a été seul chargé des pleins pouvoirs politiques, dont le vice-amiral Jurien de la Gravière était revêtu, et cet oificier général a reçu Tordre de reprendre simplement le commandement de la division navale. »

En effet, l'amiral était invité à remettre ses pouvoirs militaires entre les mains du général de Lorencez, promu au grade de général de division et à reprendre le commandement de la division navale, s'il ne préférait rentrer en France. Ce fut à ce dernier parti qu'il s'arrêta; pendant que la petite armée française se dirigeait sur Puebla, il fit, non sans tristesse, ses préparatifs de départ.

Le 3 mai, il se mit en route pour Yera-Gruz avec l'escorte de la troupe mexicaine de Galvez el de quelques soldats isolés. Il traversa heureusement les terres chaudes, déjà parcourues par de nombreuses guérillas, et quatre jours après il appareillait pour France, sans avoir eu la douleur d'apprendre le grave échec subi, le 5 mai, devant Puebla, par le général de Lorencez.

En présence de la désapprobation formelle donnée à la conduite de l'amiral, il faut se demander si le gouvernement français avait, dès le début, mis entre ses mains des moyens matériels suffisants pour lui permettre de faire la guerre sans le concours des alliés. Les faits qui précèdent prouvent surabondamment le contraire. Quelles alternatives restaient donc à l'amiral Jurien, lorsque, dans la nuit du 19 février, le général Prim présenta à sa signature la convention qu'il venait de conclure avec le général Doblado et qu'approuvaient également les commissaires anglais? Marcher seul en avant et exposer son petit corps d'armée à un

146 l" PARTIE. — CHAPITRE 111.

désastre inévitable, ou rester dans ses campements insalubres et attendre que le vomito exerçât ses ravages sur ses soldats, ou enfin rembarquer ses troupes et les ramener aux Antilles. Ce dernier parti était sans doute le meilleur ; mais on lui eût certainement reproché d'avoir compromis la politique de la France par une retraite dont ses instructions ne lui laissaient pas la latitude. Il est donc certain que l'insuffisance des dispositions militaires prises par le gouvernement français avait mis l'amiral dans la nécessité absolue d'adhérer à la convention de la Soledad.

L'amiral ne méritait pas assurément le blâme qui lui fut alors infligé ; il eût été bien désirable au contraire qu'il restât au Mexique, afin de corriger par sa prudence et la droiture de son esprit les erreurs trop nombreuses que des tendances fort différentes firent commettre à M. de Saligny. Justice ne tarda pas, du reste, à lui être rendue, et l'Empereur en donna un éclatant témoignage en le prenant pour aide de camp. L'amiral Jurien tint cependant à honneur de ne pas quitter le commandement de la division navale du golfe du Mexique, et nous le retrouverons à la tête de l'escadre pendant une des périodes les plus difficiles et les plus dangereuses de la campagne.

La convention de la Soledad était, il est vrai, en contradiction formelle avec les raisons qui avaient motivé l'expédition du Mexique. La France et TEspagne ne pouvaient avoir envoyé 15,000 hommes de troupes pour recommencer des négociations illusoires qui, depuis de longues années, aboutissaient à des traités toujours inexécutés. Il valait peutêtre mieux ne pas aller au Mexique ; mais l'expédition une fois entreprise, il fallait sortir résolument du cercle dans lequel la diplomatie tournait depuis trop longtemps.

D'ailleurs, le gouvernement français n'avait pas été le

l'aMIR. JURIEN de la GRAVIÈRE et le GÈy. DE LORENCEZ, 147

seul à désapprouver les préliminaires de la Soledad. L'am- -1862. bassadeur de France à Londres avait écrit à ce sujet k ~"

^I, Thouvenel : « Lord Russell partage, en tout point, la manière dont Votre Excellence apprécie la conduite adoptée par nos commissaires et la situation qu'elle a créée » 0). Cependant les explications fournies par Sir Ch. Wyke modifièrent cette première impression, et sans approuver tous les détails de l'arrangement, le cabinet anglais « se montra satisfait que les griefs, pour lesquels on demandait réparation, fussent devenus V objet de négociations » ^^). De son côté l'ambassadeur à Madrid écrivit :

« Le gouvernement de la Reine a éprouvé une impression pénible en prenant connaissance de l'arrangement conclu à la Soledad JJans la dépêche adressée au comte de Reus à ce sujet,

dont la forme polie ne dissimule pas un blâme irès-catégorique, le gouvernement de la Reine exprime la désapprobation qu'il donne

à plusieurs des clauses de cet arrangement II demeure donc

acquis que les plénipotentiaires se sont écartés des instructions qu'ils avaient reçues de leurs gouvernements respectifs et qu'ils ont agi contrairement à l'esprit de la convention du 31 octobre. Mais aujourd'hui que le mal est fait, dit le maréchal O'Donnell, il faut aviser à le réparer » •^'.

« Après des appréciations si peu équivoques, le gouver-

(1) M. de Flahaut à M. Thouvenel, 28 mars 1862.

(2) M. Thouvenel à M. de Saligny, 12 avril 1862.

(3) iM. Barrot à M. Thouvenel, 23 mars 1862.

Voir le mémorandum de M. Calderon Collantes, annexé à la dépèche de M, Barrot du 23 mars : « Le gouvernement espagnol, acceptant l'ensemble de la convention comme un fait accompli, en désapprouvait les détails ; son opinion se résumait ainsi : — Art. i" : Aurait pu être omis, parce qu'il donnait au gouvernement de Juarez une force morale qu'il n'avait pas. — Art. 4 : S'explique par des considérations d'honneur militaire. Les Mexicains, eu égard à la générosité avec laquelle iîs sont traités, auraient dû l'omettre. — Article dernier, relatif aux conférences d'Orizaba est le moins justifié. L'ordre est donné au général Prini d'agir avoc la plus grande promptitude et énergie et d'nbandonuer tout système de temporisation, si les r.'sultats de la confi-rence ne sont pas complètement favorables.

de l'alliance.

148 f" PARTIE. CHAPITRE III.

-1862. nement français pensait que le cabinet de Madrid partageait entièrement sa manière de voir Quelle fut donc sa surprise en trouvant quelques jours plus tard, dans les explications données aux Gortès par M. Galderon Collantes une approbation sans réserve de la marche suivie par le général Prim et des préliminaires de la Soledad(^). » Politique adoptée Plustard, TEspagnc ct l'Angleterre approuvèrent d'ailtrois puissances Icurs Complètement la rupture de Palliance prononcée dans de la rupture de la confércnce du 9 avril. Elles ne pouvaient s'associer, disaient-elles, à une politique qui « subordonnait à l'établissement d'une monarchie, les intérêts directs et personnels, qui avaient amené les alliés au Mexique » C^).

Le gouvernement français repoussait naturellement cette accusation ; « ce n'était pas du camp français que devait partir l'initiative de la régénération, mais bien du pays luimême, reprenant confiance, grâce à la présence des forces françaises » (^). Toutefois, si l'attitude de l'Angleterre ne le surprenait pas, il n'en était pas de même de celle de l'Espagne. Il se croyait même autorisé à s'en plaindre. M. Thoiivenel le fit dans une dépêche qu'il chargea l'ambassadeur à Madrid de remettre au premier secrétaire d'État de la Reine.

c( La France et l'Angleterre n'étaient pas encore décidées à recourir aux mesures coercitives, contre un gouvernement qui méconnaissait tous ses devoirs, que l'Espagne, devançant notre accord, s'était déjà préparée à réclamer les armes à la main l'exécution toujours refusée du traité signé par M. Mon et par le général AImonte, et la réparation qui lui était due pour l'offense faite à son

représentant M. Pacheco Les trois puissances n'hésitaient pas

alors à reconnaître que le gouvernement de Juarez ne leur offrait ni dans le présent, ni dans Tavenir, aucune des garanties qu'elles

(1) M. Thouvenel à M. Barrol. 15 avril 1862.

(2) M. Tliouvcnel à M. Barrot, 10 juin 1802.

(3) M, Tliouvpnol ;'i M. fif S;iliu;ny. :\\ iimi 1862.

l'A311R. JURIEN de la GRAVIÈRE ET LE GÉiN. DE LORENCEZ. 149

cherchaient;.... l'ardeur dont l'Espagne avait fait preuve en pré- ^ggj. cédant les alliés au Mexique, semblait indiquer de sa part la volonté de se faire justice plutôt que de négocier;.... nous devons constater qu'au moment où nos plénipotentiaires se sont séparés de leurs collègues, le 9 avril à Orizaba, aucune offense n'était vengée, aucun dommage n'était réparé, le but de la convention de Londres n'était donc pas atteint. »

Au sénat et à la chambre des députés espagnols, la conduite du gouvernement fut du reste très-vivement attaquée , car il était difficile de regarder, comme un triomphe de la diplomatie espagnole, la solution imprévue donnée à l'expédition contre le Mexique, et la fierté castillane souffrait de voir revenir si modestement le corps expéditionnaire dont le départ pour les côtes du Nouveau-Monde avait été salué avec tant d'enthousiasme.

En Angleterre, au contraire, le sentiment public se montra généralement satisfait. On se félicitait de la prudente attention avec laquelle les ministres anglais avaient suivi la question mexicaine. Tout en conservant avec la France les anciennes relations d'amitié, que rendait plus précieuses encore la crainte d'un conflit avec les Etats-Unis, ils avaient su éviter le danger d'une alliance trop étroite avec un gouvernement dont la politique était engagée d'une manière si aventureuse. Lorsque la question mexicaine avait commencé à se développer et que Sir Ch. Wyke avait été envoyé au Mexique, on lui avait soigneusement rappelé (*) qu'il n'était pas dans les habitudes du gouvernement anglais de s'interposer en faveur de ceux qui prêtaient leur argent aux gouvernements étrangers, mais qu'il fallait cependant réclamer la stricte exécution d'engagements qui avaient pris le caractère d'obhgations interna-

(I) Lord Russell à SirCli. Wjke, 30 mars 1861. (Exeout. docum., 1861-62.)

150 1" PARTIE. — CHAPITBE IH.

/i 862. tionales, comme par exemple les prélèvements régulièrement ~ consentis sur le produit des douanes. Plus tard. Sir Ch.

Wyke ayant sollicité l'emploi de la force pour appuyer ses réclamations, le gouvernement anglais s'était montré disposé à unir son action à celle de la France, dont les projets monarchiques ne s'étaient pas encore entièrement révélés, et il se méfiait au contraire du concours de l'Espagne, dont les tendances ultra-catholiques pouvaient devenir, craignait-il, préjudiciables aux intérêts protestants, qu'il voulait protéger. Mais par suite de l'influence prise par Sir Gh. Wyke sur le général Prim, cette crainte avait disparu et la prépondérance avait été assurée aux idées anglaises.

Tandis que le gouvernement français abandonnait presque entièrement à M. de Saligny la direction de sa politique, les ministres anglais continuaient à surveiller très-attentivement la conduite de leurs agents. Ils les blâmèrent sévèrement d'avoir signé le manifeste, dans lequel il était question de régénération du Mexique ; plus tard le commodore Dunlop, en rendant compte de l'arrestation de Miramon, ayant exprimé l'idée que la présence de ce personnage aurait été un obstacle à cette régénération du pays (*), le gouvernement anglais, bien qu'approuvant l'arrestation pour d'autres motifs, s'alarma des sentiments que cette expression semblait indiquer chez son représentant et donna immédiatement des ordres pour qu'il fût remplacé dans son commandement ; puis il refusa de ratifier les dépenses faites dans le but de mobiliser le contingent anglais ; enfin, pour mieux se garantir contre tout entraînement chevaleresque, qui aurait pu amener les officiers

(1) (Towards Uie purification and welfare oi Mexico), 30 janvier 1862. — Luid Russe» à Sir Wyke, 11 mars 1862.

l'amir. jurien de la gravière et le gén. de lorencez. 151

anglais à suivre les troupes franco-espagnoles dans une <862. opération militaire vers l'intérieur, il prescrivit de rembarquer immédiatement le détachement anglais et de le transporter aux îles Bermudes.

Les explications données par le commodore Dunlop lui permirent de conserver son poste ; mais il fut très-heureux que la courtoise obligeance de l'amiral Jurien lui vînt en aide pour le débarrasser du convoi qu'il était menacé de garder à son compte.

De son côté, Sir Gh. Wyke avait entamé des négociations dans le but de ménager à l'Angleterre les avantages d'un protectorat formel, à la condition qu'elle prêterait son appui à Doblado pour renverser Juarez. Lord Russell déclina encore toute ingérence de cette nature dans les affaires du pays. « Que le Mexique se sauve lui-même, si c'est possible, sous l'administration de Doblado, le gouvernement anglais ne désire rien de mieux » ; mais il ne veut pas s'en mêler (*). Il félicitait au contraire ses agents d'avoir, par la convention de la Soledad, dissipé les craintes qu'aurait pu faire naître cet imprudent langage autrefois employé et trop souvent répété de « Régénération du Mexique, »

Il approuva ensuite la rupture de l'aUiance française; mais il eut soin de ne pas donner trop d'importance à ce différend, de le locahser en quelque sorte, et de conserver toujours des rapports amicaux avec la France. Plus tard, il exprima au gouvernement français, combien il était satisfait de pouvoir refuser sa sanction à la convention conclue à Puebla entre Sir Wyke et Doblado, et confirma son désir d'éviter tout ce qui pourrait augmenter le désaccord au

(') Sir Ch. Wyke à lord Russell, 23 février 1862. — Lord Russell à Sir Ch. Wyke, 1" avril.

132 l'^ PARTIE. — CHAPITRE lll.

1862. sujet du Mexique, surtout dans un moment où les troupes françaises éprouvaient des difficultés.

C'est par cette conduite sage, prudente, réservée, que les ministres de l'Angleterre épargnèrent à leur pays les épreuves que la France eut à subir.

Dès cette époque, au contraire, la politique française se trouve irrévocablement compromise. Les grandes idées de pondération et d'équilibre américain, d'indépendance et de régénération des races latines, à la faveur desquelles, pendant quelque temps, les projets d'intervention avaient pu paraître ne manquer ni de noblesse, ni de grandeur, ne s'aperçoivent plus que dans un vague lointain ; elles restent seulement l'illusion généreuse de quelques esprits abusés. Il faut que Juarez tombe et que les soldats français dressent le pavois sur lequel montera l'archiduc Maximilien proclamé empereur du Mexique. Tel est maintenant le but immédiat et bien défini assigné à l'expédition par le représentant diplomatique de la France. Et pourtant le ministre de la guerre écrivait au général de Lorencez en lui traçant un programme qui ne put malheureusement être suivi : « En vous établissant dans Puebla, vous donneriez un appui suffisant au parti conservateur, s'il existe, pour se former, se produire, et amener les conditions d'un gouvernement qui offre d'autres garanties de stabilité et de justice que celui qui

est étabUdans ce moment Ce plan aurait l'avantage, au

point de vue politique, de laisser aux partis le champ libre pour se disputer le pouvoir dans les murs de Mexico, ainsi que cela s'est pratiqué jusqu'à présent, et permettrait à ceux qui ne veulent pas de Juarez de triompher sans que vous fussiez compromis » (0.

") Lu minibtre de la guerre au général de Lorencez, 30 mai 1862.

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