LE SABRE
lard bâti pour peser une livre de beurre ou accrocher un goujon se voit tout à coup possesseur d’un sabre.
Je ne maudis rien pour cela, car, tout en étant peu satisfait de la fortune, je n'en prends pas moins de vigoureuses leçons d'armes. à
Qui sait si l’épicerie, pour se venger, ne fera pas plus tard un général d'un de ses enfants ?
Je le souhaite. L'épicerie a de ces caprices quelque fois. Et Mouton ?.… $
Enfin, je ne puis, de gaieté de cœur, passer au chapitre suivant sans orienter mon sabre.
Je m'aperçois de cette triste lacune en relisant mon travail. |
Le ciel cst noir, et la grande Ourse, pas visible, m'empêche de trouver la polaire. Je ne puis donc résoudre cette grave question qu'approximativement.
D'après les données précédentes, et en suivant attentivement les péripéties de mon voyage, le sabre doit être au nord-ouest-nord.
Je n'affirmerai pas sur l'honneur qu'en ceci je ne me trompe. Mais je fais acte de bon vouloir, et je m'approche le plus de la vérité.
D'ailleurs, le firmament, capricieux, apparaîtra quelques soirs dans toute sa pureté, et je rectifierai mon erreur loyalement, s’il y a lieu.
À ce propos, je ne crains pas de le dire, une de mes nombreuses vertus, c’est la droiture, aidée de l'amour du vrai et du juste.
13 juillet 1881, il existait sur la surface de la terre, en Afrique, un endroit nommé Îles Hauts- Plateaux.
Sur ces Hauts-Plateaux s'arrondissait un mamelon, au sommet duquel s'épanouissait le camp d'une colonne.
Dans ce camp, tout était calme, et l'on dormait.
Seule, une lumière brülait dans une misérable tente. L'habitant de cette tente rêvait tristement. Il pensait à la France, au Canada, à sa famille, à son passé, à son avenir.
Au dehors, la lune enveloppait la plaine de son pâle linceul de lumière.
La respiration d’une brise légère faisait tressaillir le thym et l’alfa, et apportait au rêveur des s . .eurs d’ennui.
Un spleen immense envahissait peu à peu le pauvre diable, et bientôt, tout devenant confus... il dormait...
Minuit, heure terrible, venait d'arriver à la montre du colonel.
A ce moment, un sourd mugissement perce les nuages qui s'étaient amassés au firmament. Grandissant, ce bruit majestueux vient mourir au-dessus du camp, dans un éclatant coup de tonnerre, que l'écho éparpille dans l’immensité.
Le dormeur, sursautant sur sa couche d’alfa, sentit l'arche du pont des rêves s’écrouler sous lui, et fut précipité dans le gouffre insipide de la vie réelle.
Quels avaient été les rêves de notre héros ?... L'histoire est muette là-dessus.
Son premier regard fut pour le ciel.
La lune faisait de violents eflorts pour percer la couche nébuleuse qui lui volait sa lumière. Quelques faibles rayons intermittents filaient vers la plaine, et la tachetaient d'argent.
Notre guerrier, d'un œil encore indécis, suivait cette lutte céleste à travers une ouverture de sa tente.
Tout à coup, une vision terrible, fantastique, diabolique, le glace de terreur.
Là, près de lui, un monstre affreux, aux attaches formidables, le regarde d’un air menaçant. Deux bras, armés de lances aiguës, s'agitent en cadence. D'innombrables antennes remuent en frissonnant. Une longue queue, recourbée en cercle et armée d'un épieu arqué, décrit des signes cabalistiques dans le rayon lumineux.
Dans son ensemble, le monstre apparait avec une prestance à faire pälir le plus mythologique des dragons antiques. La lune, luttant toujours contre la nue,
estompe sa lumière et varie les formes de la vision dont elle grandit les ombres.
La terreur, chez notre soldat, empêche les fonctions du mouvement.
D'un regard fasciné, il étudie les gestes de son imposant visiteur.
Enfin, une violente secousse nerveuse l'arrache de sa torpeur, et il peut approfondir le mystère.
Un scorpion, un misérable, un infime, un odieux scorpion prenait ses ébats sur le sac du troupier, tout près de son visage.
La proximité de la taille encombrante du reptile en avait grossi les proportions dans le rayon visuel de notre héros, réveillé brusquement.
Là était le mystère, et c'était le 14 juillet.
Oui, le 14 juillet, jour de réjouissances politiques, journée mémorable entre toutes, d'après les on dit, et ce jour fut aüicucé à ce fier soldat par un coup de tonnerre, suivi d’un scorpion lunatique.
Quel réveil ! Croit-on qu'une pareille aubaine ait pu tomber en partage à beaucoup de Français bien pensants ?
On a de nombreux genres de réveils : le réveil aux trompettes éclatantes, le réveil embêtant, le réveil du jugement dernier, le réveil brusque; mais jamais, oh! non, jamais, on n'avait connu le réveil au scorpicn à la lune.
Notre soldat seul, le 14 juillet 1881, était destiné à ce bonheur qu'on appréciera.
IH crut ne devoir dormir davantage cette nuit-là. Il en employa une partie à fouiller consciencieusement sa tente. Il cherchait les compagnons de son visiteur.
Car, disait-il dans sa logique de troupier sensé, un réveil au scorpion, passe encore, mais deux, ah! mais non, par exemple, ça serait trop de chance.
Une pareille émotion doublée dans une même nuit, fût-ce celle du 14 juillet, serait de force à éclipser l'intelligence la mieux portante.
Il s'obstina à chercher, mais rien.
Prenant alors sa bonne pipe de guerre, il continua sa rêverie que le sommeil de la veille avait brusquement interrompue, à l'instant remarquable où son papa, l'œil en colère et le pied leste, lui avait vigoureusement hurlé dans l'oreille la mémorable phrase qui suit : « — Va manger de la vache enragée, et nous verrons ensuite. »
Comme j'ai eu, je crois, la bonne idée de le faire comprendre, ce souvenir angélique avait agi sur le cerveau de notre homme, qui s'en était endormi.
Reprenant donc sa rêverie, à ce moment sympathique où le pied agile de l’auteur deses jours finissait de décrire une courbe à arrêt brusque, il continua à songer.
Le papa avait-il raison dans ses prédictions ?.…
Ai-je de la vache enragée sur la conscience ?.…
Puis, enfin, qu'est-ce que c'est que la vache enragée ?.…
Cette denrée touche-t-elle à la race bovine ou à l'épicerie ?.…
Est-ce que les spécimens de taureaux mangés chaque jour en colonne appartiennent au genre vache enragée ?.…
Autant de questions que notre soldat se posait, sans pouvoir y répondre.
Ne parvenant pas à résoudre cet important problème, il fumait et fuma jusqu’au jour.
Comme vous le voyez, ce jeune homme n'était pas si bête. Il se piquait même d’être très-intelligent, à en juger par son acharnement à approfondir les choses. |
Il avait eu des jours plus heureux. Adolescent, il promettait beaucoup, et ses parents s'étant opposés à ses désirs d'être zouave pontifical, il se fit vagabond.
Libre alors, il fut terrassier sur les chemins de fer, bücheron dans les forêts vierges, crève-faim , garcon muletier, comptable, puis rien.
Rentrant enfin au giron maternel, il hérita d'une somme importante, l'écorcha vigoureusement, hérita encore, et vint aborder à Paris, terre mille fois promise à ses vœux.
L'air de France le grisa, les dames à la mode le plumèrent avec entrain, et, un beau matin, il se réveilla dans les plaines d'Afrique. Il était soldat.
Ici nous le trouvons. Devenu philosophe par force, il n’est pas étonnant de l'entendre raisonner si bien. Le malheur grandit les cœurs.
Il achevait sa sixième pipe quand le clairon sonna.
Son mélier de guerrier lui fit oublier ses souvenirs,
et la sieste le plongea ensuite dans un parfait détachement de toutes choses.
Le 14 juillet brillait dans toute sa splendeur déserte. Le soleil suivait son cours habituel.
Cinq heures sonnèrent, et l'ordre de partir à dix heures, le même soir, arriva avec Île crépuscule.
Par tout le camp, brouhaha des préparatifs du départ.
On devait couper le passage à Bou-Amema, qui avait encore fait des siennes.
Jusques à quand, doux Seigneur du bon Dieu , ferezvous des fêtes nationales pareilles ? Jusques à quand. Et l’on partit à l'heure prescrite.
On a beau avoir l'enthousiasme du sang, l’ardeur des batailles, le désir de la poudre, une marche de nuit refroidit singulièrement ces nobles sentiments.
Oui, quoi qu’en disent les illuminés, une promenade datant de six heures du soir, pour prendre fiv le lendemain à quatre heures de relevée, n'est pas du tout confortable. Je suis de ceux qui pensent ainsi.
Dans nos villes, en ce grand jour de juillet, de gais pétards surprenaient les badauds , agaçaient les anciens, soulevaient les jupes; dans la plaine , on marchait en trébuchant.
Là, le folâtre jeune homme enlaçait sa danseuse jusqu’à l'aube ; ici, le soldat serrait son fusil.
Là-bas, les musiques charmaient les oreilles; ici, près de nous, les chameaux bouleversaient les échos de leurs hurlements plaintifs.
Enfin, dans ce beau pays de France, on prenait des rafraichissements, et l'on dormait; tandis que dans ces vastes steppes d'Algérie , il faisait une soif de feu, et le matin, la nuit, le jour, on marchait, marchait et marchait sans cesse.
Et pendant le trajet, pas plus de Bou-Amema que sur la main.
À l’arrivée, un peu d'eau tiède, prise à doses de deux litres, donna des nausées consolatrices à tous, et la fête nationale avait été pour la colonne.
Cette digression n'est pas plus assommante que le . reste de ce travail. Je l'aurais omise, mais je tenais à démontrer que tout n'est pas rose, pour les patriotes, en cette fameuse journée de la Bastille.
Je quitte donc avec un certain regret notre soldat philosophe, et je me lance sur ma gamelle.