LES VACANCES
Car sans ligne de conduite, sans but, avec trop de liberté enfin, jamais d'homme.
Ces pensées m'empoignent pendant mes chères vacances, et, reportant mes regards vers la terre, l'œil vague et réfléchi, je fais une étude de botanique morale sur la touffe d'alfa qui pousse à mes pieds.
L'attache qui la lie au sol fait sa force. Arrachée, elle roulerait au gré des vents, et, jaune et flétrie, elle irait bientôt mourir sur quelque fumier inconnu. Aussi, comme elle semble vouloir être libre !
Violemment secouée par la brise, elle lance des pointes dans toutes les directions.
Les fines extrémités de ses tiges dansent sur leurs bases flexibles, et menacent continuellement un ennemi invisible.
Étonnante ivresse que la danse de l’alfa!
Serpent nourri de vent, elle se livre à ses caprices, et taille dans les airs les plus fantastiques évolutions.
Quelle traîtresse cependant! Derrière cet air léger et insouciant, se cache une noire méchanceté, à laquelle un Bou-Amema quelconque se charge souvent de donner raison.
Son voisinage offre de si meurtrières cachettes !
Inutile de rappeler ici les crimes dont elle fut témoin. Nombre de malheureux soldats, en faction la nuit aux avant-postes, lui doivent la mort.
Morne, silencieux, le factionnaire fouille au loin l'horizon d'un œil anxieux... Soudain, un éclair brille,
un coup de feu éclate, le soldat tombe, un maraudeur s'enfuit.
Un bouquet d'alfa avait caché l'assassin.
Oh ! défions-nous de cette plante! Ses parages sont pleins de drames.
A tel point, que le chapitre suivant, construit pendant mes vacances, fera connaitre un lugubre épisode, dont le théâtre était une plante d'alfa.
Cette histoire est de celles qui laissent de profondes traces dans l'imagination des lecteurs.
Je quitte cependant, avec un profond regret, ce chapitre xv, imbibé des plus saines idées philosophiques.
Il tendra à démontrer à mes pairs que je suis trèsfort en vacances.
Allons, c’est fait, avalons bravement le chapitre suivant. Une fois lancé, marchons courageusement jusqu'au bout. Les dieux nous en sauront gré.
C'était le deuxième jour de mes vacances. Triste et pensif, je me livrais à d’intimes aci.:ons sur le bord d'un étroit sentier, lorsque mon oreille fut frappée par un petit bruit sec.
Regardant dans la direction indiquée, je fus témoin d'une horrible tragédie, dont je vous dévoile tout de suite les émouvantes péripéties.
Un énorme cafard était aux prises avec une dizaine de grandes fourmis, dont le domicile entamait fortement la base d'un gros bouquet d'alfa.
Ce malheureux coléoptère avait probablement fourré son nez dans des choses privées, car les fourmis paraissaient fort en colère.
Il faisait de prodigieux efforts pour sortir de ce mauvais pas, mais à peine entr'ouvrait-il les ailes, que ses ennemies s'y cramponnaient avec furie.
Lançant de formidables horions à droite et à gauche, il ne pouvait cependant se débarrasser de ses assaillantes. Ce voyant, en tacticien habile, ce cafard malin fit le mort et attendit les événements.
Un spectacle extraordinaire s'offrit alors à ma vue.
Les sept ou huit fourmis qui l'entourent encore
restent ébahies et tiennent un conseil de guerre. Après de longs pourparlers, bourrés d'arguments divers, une décision est prise, et l’action commence.
Deux des plus agiles se cramponnent aux ailes à moitié rentrées de leur victime, deux autres aux pattes de derrière, et le reste pousse de l'avant.
On marche en trainant le cadavre, et la route suivie mène au logis des fourmis.
Le cortège s’avance ainsi quelques centimètres sans encombre, lorsque le cafard, sentant qu'on le traine à sa perte, revient brusquement à la vie, et annonce sa résurrection par un vigoureux coup de patte, qui envoie rouler la plus ardente de ses ennemies sur un caillou voisin. Elle y reste évanouie et expire quelques instants après.
Les autres, surprises de cette vie miraculeuse, se retirent discrètement à l'écartettiennentunsecond conseil.
Profitant de ce répit, le malheureux cafard recrute fous ses moyens, se ramasse sous ses élytres, fermement rentrés, et marche en avant.
Il se traine quelques secondes,et soudain une attaque furibonde, venant de tous côtés, le rend perplexe.
Ses assaillantes, retirées derricre les rochers des environs, avaient concerté un plan et le mettaient énergiquement à exécution. Fondant à l'improviste sur leur ennemi en fuite, elles l'entourent et le harcèlent sans cesse.
Il tient ferme, se débat longtemps, et finalement, perclus et épuisé, il succombe une deuxième fois,
non sans avoir jonché l'arène de nouveaux cadavres.
Des renforts arrivent aux fourmis, et elles organisent un second convoi.
Alors commence, pour le cafard expirant, une promenade des plus dramatiques.
Tantôt, sur une motte de terre, son gros corps luisant se tourne et agite convulsivement ses pattes dans le vide; tantôt, échoué dans un bas-fond, il nécessite les plus grands efforts pour l'en retirer.
Il serait oiseux de suivre cet insecte dans son triste pèlerinage. Il ne me reste plus qu’à raconter les évênements de la fin.
Parvenues à domicile, les fourmis lâchent prise et hésitent un instant. Leur proie, offrant une trop grande surface, ne pourra jamais être introduite chez elles.
Les discussions se poursuivent, et l’on parait vouloir lentement s’acheminer vers une décision.
Enfin, les dernières objections levées, les plus fortes se montrent, et le morcellement commence.
On en veut surtout aux pattes, car le souvenir des camarades, qui gisent sur le champ de bataille, aiguise leur haine. Ces terribles pattes ont porté les coups.
On saisit l’avant-train, et bientôt un membre, cédant à des efforts réitérés, reste entre les serres d'une des travailleuses.
À ce moment, une chose terrible se passe.
Réveillé de sa torpeur, le cafard hondit sous la douleur et fait face, une dernière fois, à l'armée entière de ses assaillantes.
Ses défenses de front se redressent, s'aiguisent sur son museau bruni et défient au combat. Son corps entier frissonne et se cambre fièrement sur ses pattes. Une dernière secousse le rend ferme, et ilattend l'assaut.
Tel apparait à la meute qui le traque le sanglier acculé à sa bauge. Ses poils, frémissant sous l'action de la rage, ondulent, secoués par sa respiration haletante ; ses flancs se gonflent et bondissent, en saccades entrecoupées ; ses pattes, cambrées obliquement, sont prêtes à donner l'élan; son groin, armé de dents féroces, hume l'air avec feu et défie, par son attitude arrogante, la foule entière des chiens ébahis.
Ceux-ci s'arrêtent un instant, comme bouleversés de tant d’audace, mais se ruent bientôt sur lui et le mettent en pièces.
Tel apparaît aux fourmis ahuries l'indomptable cafard, héros de ce drame.
L'attaque ne se fit pas longtemps attendre.
Blessées dans leur orgueil de vainqueurs, les fourmis se précipitent en foule, le roulent et le culbutent en tous sens.
En vain ses membres musculeux frappent-ils à droite et à gauche ; en vain sa tête, faisant bélier, se rue-t-elle contre les nombreuses cohortes des fourmis. Inutiles efforts ! Il est entouré, écrasé, enlevé, entrainé, et, roulant par terre une dernière fois, il se décide enfin à dire adieu à la lumière.
Une convulsion suprême l'étend sur le dos, ses pattes battent l'air, avec des frémissements de plus en
plus lents, et bientôt il ne reste plus qu'un réel cadavre, de ce qui, l'instant d'avant, faisait l'honneur de sa race.
Sait-on si ce tragique cafard n'avait pas une épouse, jeune et belle, qui l'attend, inquiète, au logis?
Une mère et un père, vieux et impotents, guettent peut-être son retour, avec la pâture de la journée !.… Jeuue et brave, son devoir était de nourrir les siens. Il s'en acquittait bien, preuve, la lutte suprême qui lui coûte la vie.
Était-il père ?.…
Ses petits, dans leur nid moelleux, veillent jusqu’à sa rentrée au logis. Leurs regards inquiets interrogent au loin l'horizon, pour y voir poindre la forme bienaimée de l’auteur de leurs jours !.…
Mais rien, rien que le ciel vide.
Tristes réflexions qui m'accablent!.….
Les fourmis, sans se laisser attendrir par ces funèbres pensées, dissèquent tranquillement leur proie, et elles en logent les parties dans leurs vastes greniers, pour servir de nourriture à leur nombreuse progéniture.
J'assiste jusqu'à la fin à cette lugubre opération, et, quittant cet endroit sinistre, je rejoins mes camarades, l'âme profondément remuée.
Ce fait esf véridique, et jele livre intact à ma postérité.
En proie à une immense douleur, qui m'envalit infailliblement, au souvenir de ce drame, je me vois forcé de fermer ce chapitre, que j'avais pourtant juré de faire intéressant.