‹ Expéditions autour de ma tente [microforme]Chapitre 22 sur 24 · X VIII · texte numérisé non relu

X VIII

Plaignez-moi, car j'en vaux la peine.

Un peu remis des cuisantes émotions dues aux chapitres précédents, le hasard, parfois aimable, me fournissait une affriolante pêche à la ligne.

Passions et joies de mon enfance! m'écriai-je en délire, enfin, je pourrai donc, une fois encore, me livrer à vous, corps et âme!

Une rivière serpente à quelques pas d'ici, et un jeune amateur convaincu doit me conduire sur ses rives.

Comme nous allons être heureux !

Ce jeune homme, caporal dans ma compagnie, est membre de l’Institut de Cambodge-Annum, — gage de succès, — officier d'académie, et porte des lunettes à branches.

Doit-il assez aimer la pêche à la ligne!

Accordant une mentale ovation à Alphonse Karr, notre grand maître pêcheur à tous, je me plonge dans de délicieuses émotions, évoquées par le souvenir de

son fameux poisson de cinq pieds, qui faillit le submerger dans la Manche, près d'Étretat.

De là, me laissant entrainer par les caprices de ma pensée, je n'hésite pas à me rappeler mes exploits sur la rivière des Prairies.

Refaisant, étape par élape, mes années du jeune âge, je me vois, impatient, attendre Île soir qui devait me trouver dans ma pirogue, fidèle aux barbues, à qui je fournissais une pâture qu'elles appréciaient.

Je choisissais une pierre, assez longue et lourde, que j'attachaisavecune corde d'écorce, et, lançant ma pirogue au fil de l’eau, je lâchais tout, à l'endroit propice.

Préparant alors mes lignes, j'y mettais les appâts avec un soin jaloux, et, ah! qu'il était doux à mon oreille, par une soirée calme, le son plaintif du plomb frappant l'eau !

La ficelle enlacée autour de l'index, l'œil fermé ou perdu dan: la pénombre lointaine d'une eau sereine, les sens endormis dans une vague indécision mentale, j'attendais le choc lent et prolongé d’un gibier marin quelconque.

Pas un souffle dans l'atmosphère.

Les bruits se répandent avec une limpidité merveilleuse.

Les voyageurs, attardés dans les petites cabanes de leur radeau, envcient dans les airs leurs chansons bien rhythmées.

L'écho est fidèle aux douces et monotones terminaisons trainardes, particulières à nos chants canadiens :

PÊCHE MIRACULEUSE. Lod.

Elle est à quinze brins, Ma ceinture de laine; Elle est à quinze brins, Ma ceinture de lin.

Ou bien :

Rendez-moi mon quart d’écus, Je ne veux plus boire ; Rendez-moi mon quart d’écus, Je ne boirai plus.

Bientôt tout bruit s'éteint peu à peu.

Seul, un voyageur en gaieté trouble encore parfois

le grand silence, et chante, en coupant vigoureusement chaque syllabe :

C'est les avirons

Qui nous montent, qui nous mènent, C’est les avirons

Qui nous montent en haut.

Puis il se tait brusquement.

Et pas une barbue !

Les battements cadencés de mes nerfs simulent seuls le : Ca mord! traditionnel.

Chut! me dit mon frère, compagnon inséparable.

Je ne réponds rien, car je m'aperçois que ça mord aussi.

Un brusque mouvement d'Ulric, des embrassées fiévieuses et multipliées de sa part, un léger clapotis, un son mat à l’autre extrémité de la pirogue, m'ap-: preunent bientôt qu’une pièce est enlevée.

Est-elle grosse? — Ah! très-belle !

Je suis jaloux; ça mord, je tire brusquement ma ligne, j'en attrappe une grosse et je suis consolé.

Et pendant dix ans, cela dura. si

Allons! allons! courons vite à la rivière, dis-je énergiquement au caporal. Il me faut tout dé suite me livrer au sain plaisir de la pêche.

Le caporal sourit, se retire respectueusement et revient, quelques instants après, avec une quantité respectable de roseaux de tous genres, armés de ficelles de différentes longueurs.

Nous voilà en route.

Je guigne le bout des ficelles et je n’y vois pas d'hameçons. Sur ma demande d'explications, le caporal répond que tout va bien, et que sa musette contient ce qui est nécessaire.

Nous sommes sur la berge de la Mékerra.

Choisissant un emplacement convenable, je m'y installe. L'eau, de couleur sombre, m'annonce une profondeur suffisante.

Je commence à jouir d'avance de mon bonheur.

Je prends une ligne et demande un hamecon à mon compagnon. Un sourire, touiours respectueux et teinté d'une certaine pitié pour mon ignorance, illumine les traits de ce cher camarade.

D'un geste digne il me montre au bout de la ficelle un engin microscopique, accompagné d'un plomb presque invisible à l'œil nu.

Ah! m'écriai-je, je vous remercie.

Mais en moi je pensais qu’un pareil crochet ne

pourrait jamais réussir à enlever les pièces que je devais prendre.

Je ne dis mot cependant et demandai des appâts.

Un étroit sac de papier m'est présenté. Au fond, se remuent une quantité innombrable de petig vers blancs. Ils sont un peu plus gros que la tête d'une épingle.

Je jette un regard soupconneux sur le caporal, et ma confiance commence à être sérieusement ébranlée.

Je me remets cependant, et, après d’inqualifiables efforts, je parviens à accrocher une de ces petites bêtes à la pointe de l’hamecon.

Lançant ensuite tout l’attirail en pleine eau, je concentre mes facultés sur le vrai travail du pêcheur : suivre attentivement, d'un œil fatigué, la plume d'oie servant de bouchon indicateur.

Mon compagnon a agi comme moi, mais certain dépit nerveux chez lui me fait croire qu'il est très-difficile dans le choix de l'endroit où jeter sa ligne.

Jamais content, ce caporal. Aussitôt sa ligne à l'eau, plus vite il la retire.

Ses gestes, devenant peu à peu épileptiques, finissent par attirer tout à fait mon attention.

Je le regarde, et la décomposition de son visage me fait peur.

Les veines de ses tempes sont gonflées à se rompre. Les coins de sa bouche sautillent nerveusement. Ses mains, agitées et pendantes, ne retiennent plus le roseau qui flotte sur l’eau. Son corps, penché en avant,

semble prêt à s'élancer ; et enfin, ses yeux, aux prunelles démesurément dilatées, sont dardés, avec une intensité inouie, sur le bouchon de ma ligne.

— Ça mord! mugit-il, d'une voix à réveiller les morts, au jugement dernier.

Je crois, en effet, voir une presque imperceptible vacillation du bouchon, et, ému par le cri énergique de mon compagnon, j'enlève ma ligne avec une vigueur à retirer un poisson de dix livres.

Hélas ! une légèreté peu encourageante me fait vite comprendre que l'hameçon est vierge de toute victime, et j'allais remettre ma ligne à l'eau.

— Vous en avez un, hurle mon compagnon sur le même ton qu'auparavant.

Cette fois je perds complétement contenance.

Mon imagination surchauffée fait tout de suite défiler devant moi les cas nombreux d'individus frappés d'épilepsie ou devenus fous furieux subitement.

Pas possible, ce caporal est fichu, me dis-je, et, mettant ma ligne par terre, je me lance au secours.

Ce voyant, mon compagnon se précipite vers moi, et avec une fureur telle que, perdant totalement le peu de sang-froid qui me reste, je m’enfuis à toutes jambes.

Surpris de ne pas être poursuivi, je regarde en arrière : le membre de l'Institut de Cambodge-Annam tiraillait fiévreusement le bout de ma ficelle.

Je comprenais son étonnante émotion. Un barbillon, d'un pouce et demi de longueur, ctait étroitement serré entre ses doigts.

J'appris que de plus grands poissons étaient quelquefois pris en y mettant de la patience.

J'en fus satisfait.

Plaidant une migraine, aussi violente que subite, je m'éloignai de la berge.

La pêche dans la Mékerra peut trouver des amateurs, mais j'ai des goûts excentriques, et je ne l'aime pas.

Où êtes-vous, fameux saumons du Saint-Laurent ! Et vous, maskinonyés à long bec, qui autrefois faisiez mes délices ! |

Bienfaisantes barbues de l’anse à Bleury, anguilles mystérieuses et gluantes, brochets et achigans violents, mais chers à mes lignes! Riez, riez de ma déconvenue ! Moquez-vous bien de votre maître à tous : il est maintenant impuissant

Plaigrez-moi, car j'en vaux la peine.

Je jure que je ne quitterai pas ma tente pendant les quatre derniers jours de mes vacances.

Mon expérience de la pêche à la ligne m'a trop douloureusement éprouvé : je ne veux plus m'amuser.

Cependant, l'ennui commence à m'assommer ferme, et le diable m'emporte, mais je voudrais être en route.

Que ferais-je bien aujourd’hui pour tuer le temps? Rien, si ce n’est réfléchir.

Que fait un homme qui n’a rien à faire ? Il pense.

S'empoigner avec ses réflexions est un moyen comme tout autre d'oublier le présent.

Le passé défile devant soi, et l'on a le choix des sujets. ù Ù

On glisse. rapidement sur les choses ennuyeuses, et l'esprit ‘s'arrête ‘avec complaisance sur certains événements Chers au souvenir.

Le premier. sourire de la femme aimée fait époque dans la vie d’ un homme, et y laisse des traces brillantes où l'imagination aime à se trouver.

Par contre, l'oubli complet nous venge bientôt de nos plus violents déboires.

Heureuse construction que la machine humaine!

L'homme prévoyant doit toujours s'assurer la pâture de l'avenir avec un passé bien rempli.

L'âge arrive, et avec lui tout un cortège d'illusions perdues, de chagrins, de passions, d'ambitions avortées, de jouissances.

Le repos bien mérité, au bord de la tombe, permet au mortel de puiser dans cet immense océan du passé, et d'y prendre à volonté les sujets de souvenir.

Ce préambule m'amène naturellement à raconter un événement auquel je fus mêlé, et qui, à l'époque, fit une impression extraordinaire sur mon esprit.

J'étais très-lié avec un jeune étudiant en droit du nom de P...

Ce garçon me recevait chez lui chaque soir, et je dois me rendre cette justice : c'était toujours sur ses instances réitérées que je franchissais, au crépuscule, le seuil de sa porte.

Si, par hasard, j'oubliais le rendez-vous, je voyais P... arriver chez moi, le reproche à la bouche.

Nous étions tous Geux quelque peu musiciens, et nous parfagions nos soirées entre la musique et la pipe.

Très-enthousiaste, il me faisait lui raconter mes aventures.

Déjà, à cette époque, j'avais connu les caprices du sort des voyages.

Un ami commun, T..., logeait chez P..., et, pendant ces longues soirées d'hiver, je nouai avec ces deux garcons-là, à l’aide de franches causeries, les deux plus solides amitiés de ma vie.

D'une timidité incompréhensible qui me faisait fuir le monde, je n'abordais presque jamais les parents de mon ami.

Celui-ci, connaissant cette particularité de mon caractère, entourait mon entrée chez lui de précautions toutes mystérieuses. |

Il me précédait toujours, et éloignait de ma chère personne tout être indiscret.

Si la bonne m'ouvrait, elle avait ordre de me conduire au fumoir, sans avertir qui que ce füt.

Si bien que le papa finit par être intrigué du personnage phénoménal introduit chaque soir chez lui par son fils.

D'intrigué qu'il était, le bonhomme devint peu à peu hargneux, et, finalement, devant les insistances de mon camarade, priant son père de ne pas me parler, la haine du vieillard ne connut plus de bornes.

La maman, contrairement à son mari, nourrissait pour moi un amour qui frisait l'adoration.

Elle ne tarissait pas d'éloges à mon adresse, chaque fois que, rougissant, j'avais l'honneur très-rare de lui parler.

Le papa attendait depuis longtemps une occasion favorable de faire éclater sur ma tête une tempête terrible.

Inconscient du malheur qui me menacçait, je conti-

nuais toujours mes visites, les entourant de plus en plus d'une discrétion dont l'excès faisait écumer le père de mon ami. |

Le Bazar de la maitrise Saint-Pierre fut l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

Il avait été entendu, pendant la journée, entre P... et moi, que nous irions le soir au Bazar.

A sept heures, j'étais dans le corridor, chez lui. Il rendait compte de sa sortie.

Des cris, des hurlements, des bruits de vaisselle cassée, des pleurs de femme et de jeune fille, des jurons, enfin toute une gerbe de sons variés m'arrivent tout à coup.

Des qualificatifs, extraordinairement gras, sortent de la bouche du papa.

Je perds contenance et m'efface discrètement, me faisant très-petit.

Je regrettais ma présence au milieu de cette fête d'intérieur.

Toujours loin de moi, cependant, l’idée que ma mince personnalité était pour quelque chose dans cette orgie de famille.

La porte de la salle à manger s'ouvre, et mon ami P..., l'œil en feu, me prie de le suivre et de ne pas faire attention aux paroles de son père.

Je consens de la tête, prenant la mine d’un homme peiné d’être témoin d’une pareïile scène.

Mais le papa suit de près, et l'orage m'écrase de toute sa violence.

J'aurais fait la fortune d'un peintre, s'il avait pu croquer ma binette au moment où je compris que j'étais la cause de tout ce tremblement.

J'étais anéanti, écrasé, pulvérisé.

Je courbais l’échine et me croyais en réalité le plus misérable des hommes.

Jamais ma chétive personne ne m'était apparue aussi dénuée de tout intérêt.

J'étais sincèrement convaincu que le dernier des mortels valait cent fois plus que moi.

Telles sont mes pensées, tant que le papa s'adresse à son fils, mais, une fois lancé, le gaillard ne savait plus s'arrêter, et bientôt sa fureur me prend directement pour objectif.

Toutes les foudres de sun éloquence bilieuse m'atteignent à la fois.

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur C... ? À peine a-t-il vingt ans qu'il a déjà été soldat au Texas ! Ça doit ètre un voyou de la plus belle eau!

Ah! massacre et pain d'épice ! Je redeviens à l'instant le premier des mortels, et, au moment où mon poing allait s'abattre sur le crâne de l’insolent, je me trouve étendu sur le trottoir.

Un bruit violent m'apprend que la porte s'est refermée, et, réflexion faite, je comprends que j'ai été flanqué dehors.

De lointains et sourds mugissements me font connaître que mon ami recevait une raclée paternelle, tandis qu'un rire méphistophélique, venant du troi-

sième, ne me laisse aucun doute sur la désopilation du camarade T..., témoin du drame.

Ma chute m'avait fort ébranlé, mais une idée nette et claire restait dans mon esprit : me venger.

Toutes les tortures du monde ne pourront effacer une insulte aussi grave.

Car enfin, invectiver un homme et le flanquer à la porte, voilà certainement une insulte ; aucun doute possible là-dessus.

La tête bourrée des plus effroyables pensées, je m'éloigne, en proie à une émotion bien légitime.

Le hasard me fait tomber sur un mien cousin, affublé du plus cocasse dénominatif du monde. Ses ancêtres lui avaient léguëé le nom emblématique de Dolphis Seringue.

Une idée me frappe... un duel...

Voilà une vengeance peu canadienne, il est vrai, mais qui n’en sera que plus terrible.

Je suis fort au pistolet, et j'abattrai le bonhomme. Puis, lui mettant le pied sur la gorge, je lui rirai sardoniquement au nez, en assistant à :on dernier râle.

La décomposition de mon visage et le désordre de mes habits attirent l'attention de Seringue.

— Tu me connais, lui dis-je avec éloquence. J'ai besoin de toi pour me rendre un grand service. I faut que je me batte en duel, et tu seras mon témoin. Tu vois cette maison. Eh bien, là réside un animal qui m'a insulté. Non content de l'insulte, l'infime m'a violemment jeté hors de chez lui. Comprends-tu qu'un

homme comme moi ne doit pas supporter qu'on l'étende impunément sur un trottoir, quel qu'il soit?

Ce morceau d'éloquence produit un effet remarquable.

Seringue est électrisé. Il prend ma vengeance à cœur, et, sans autres explications, il se pend à la sonnette de mon insulteur.

Le nez collé au volet du deuxième, le père P..., qui s'attend à quelque chose, guigne l'entrée de sa maison, et crie :

— Qui est là ?

— Dolphis Seringue.

— Qui ça, Dolphis Seringue ?

— Un monsieur.

— Que me voulez-vous ?

— Je viens de la part de C..., qui veut se battre en duel avec vous.

Le bonhomme P..., qui connaissait son latin, lui lance un formidable cambronne pour lui et pour moi.

Dolphis Seringue rugit et donne de violents coups de pied dans la porte.

L'ami T..., et P..., revenu de sa raclée, prennent goût à la tournure des événements et se rendent malades de rire.

Seringue continue toujours, en gamme ascendante, sa série de coups de pied dans la porte, et agrémente son langage d’épithètes à hauteur.

Le père P... prend un air de haute-taille, et, se cambrant dans la croisée, avec la plus exquise politesse :

— Mon cher monsieur Dolphis Seringue, si vous ne cessez de frapper à ma porte, je me verrai dans la pénible obligation d'avoir recours à la police pour vous faire arrêter, — puis, s'emballant, — vous m'embètez, monsieur, — de plus en plus poli, — f...-moi la paix et, — dernier et conclusif argument, — mangez de la .….. Autre édition du classique suscité.

Dolphis Seringue devient diablement personnel.

C'est à lui que le bonhomme aura affaire

Cette scène m'afflige beaucoup.

Un peu remis de ma colère, je comprends enfin que la démarche de Seringue est tout au moins empreinte d'une certaine irrégularité.

Je l’attire à moi. À mon tour de le tranquilliser.

Sa fureur ne connait plus de limites. Nous nous séparons après avoir arrêté les plus sombres projets de vengeance pour le lendemain.La nuit porte conseil.

Le jour suivant, il ne me restait plus qu'une grande tristesse et une courbature à l'épaule.

Le père P... est un vieillard, et je ne puis cependant pas me battre en duel avec lui.

Il avait bien le droit de trouver que je débauchais son fils.

Puis enfin, si je n'avais pas été soldat au Texas, il ne m'aurait pas traité de voyou.….

Cependant, il m'a jeté à la porte...

Débonnairement, je me donnais tous les torts, et, n'osant faire mes excuses au père P... de m'avoir flanqué sur le trottoir, j'écrivis à sa femme.

Je lui fis une peinture navrée de la candeur de ma conduite, et lui jurai bien sincèrement de n'y plus revenir.

Je vis mes deux amis dans le courant de la journée. Ils rageaient de ma bonvsserie inqualiliable, et P... ne parlait de rien moins que de quitter le toit paternel.

Je me fis pacificateur et mis de la raison dans son esprit. |

Le soir, je reçus du père P... une lettre bourrée d'excuses de toutes sortes. Il mettait toute la faute sur son coquin de garnement.

Quant à Dolphis Seringue, il rage encore.

Si mes deux amis voient ces lignes, je souhaite qu'ils en rient un peu comme j'en ris maintenant.

C'est égal, dans le temps, c'était dur tout de même, surtout le trottoir.

Mon éditeur a annoncé, avec une certaine pompe qui flatte singulièrement ma vanité, que j'écrivais un roman.

Diable! un roman veut dire : amours, aventures, intrigues.

Me voilà au vingtième chapitre de mon livre, et, si je me rappelle bien, aucune chose de ce genre n'a été dite jusqu'ici dans cette œuvre appelée à faire ma gloire.

Ne dois-je pas profiter d'un repos bien acquis et des trois jours de congé qui me restent pour aborder ce sujet ? |

L'amour est un dieu auquel j'ai beaucoup sacrifié, et un épisode sur mes conquêtes passées a sa place marquée ici.

Pourquoi pas, d'ailleurs? et en conséquence :

Après avoir étudié l'art de la charpente , je compris bien vite que j'étais indigne de ce beau métier, et, à la suite d'une chute de quarante-cinq pieds, je fus

convaincu que ces sortes d'exercices étaient contraires à ma santé.

J'entrepris' donc une autre carrière.

Détestant à l'extrême les professions remuantes, j'acceptai le poste de commis dans une épicerie, près de Toronto.

Ma position était brillante.

J'avais vingt francs par mois, la nourriture et dixhuit heures de travail par jour.

Enchanté de ma nouvelle position, je songeais déjà à la quitter, quand un événement tout fortuit me retint : ma patronne était devenue amoureuse de moi.

Laide, bête, prétentieuse, elle avait cinquante ans et parlait pointu. Ayant déjà vidé deux maris, elle songeait à enterrer le troisième.

Coquette et toujours bien mise, elle choisissait les moments où elle essayait un cotillon, un fichu quelconque, pour m'appeler et me demander mon avis.

Et alors, quel petit air délicat d'indifférence ! Comme elle minaudait bien devant sa glace!

J'ai déjà dit ma bonasserie monumentale, mais cette qualité pälissait devant ma naiveté : quelque chose d'inédit enfin.

Offrant à ma patronne le plus beau spécimen d'idiot anliamoureux, elle essaya de dompter ma:froideur en me parlant continuellement de sa fille.

Celle-ci, mon ainée d'un an, avait dix-sept hivers, et étudiait le piano à Montréal.

Elle devait arriver dans quelques jours.

En voyant la photographie de cette jeune fille, je fus foudroyé.

C'était fini, je l’étais.

Ma timidité augmentait en raison directe de cet amour , et lorsque Angèle fit son apparition à l'épi- “cerie, je m'évanouis derrière une meule de fromage.

Cet événement flatta la jeune fille. Attirée par l'effet qu'elle avait produit sur moi, elle se persuada qu'elle m'aimait.

Quant à moi, j'étais fou.

Je pesais une livre de beurre quand on me demandait une pinte de whisky, et je posais partout le nom de ma belle, même sur mes livres de comptabilité.

Un tel, — trois Angèles — 0,50. — Je devais écrire trois tranches de porc frais.

A cette période aiguë de mon existence dans l'épicerie, mon patron intervint.

C'était un petit bonhomme grêle, hargneux, affairé, méchant en diable.

Seredressant sur ses petites jambes, il m'apostrophait d'un ton prudhommesque, menaçant de me congédier.

Mais je tenais fort à mes vingt francs par mois, à mes dix-huit heures de travail par jour et probablement aussi à Angèle. D'autant plus, que ma patronne venait de commander pour moi un costume jaune complet.

Je courbais donc la tête, promettant de m'amerder.

Ce que cette passion me fit faire !

Un jour, je pars pour aller chercher un chargement de pommes de terre dans un village voisin.

Heureux de me trouver en proie à mes pensées, je laisse le cheval prendre une direction opposée, et je constate mon erreur à quinze milles plus loin.

Une autre fois, courbé sur mes genoux pour prendre une brassée de bois dans la cour, je reste dans cette position un temps infini.

Je voyais le ciel, les nuages, les étoiles, enfin le système planétaire au complet, et, plus brillante que tout ça, ma divine Angèle m'ouvrant les bras.

J'étais ramené à la réalité par une brutale injonction, qui n'avait rien de cosmographique.

Toujours ce maudit patron. C'était à n’y plus tenir.

Les projets les plus fantastiques envahissaient mon esprit. |

Tout ce que les amoureux les plus convaincus de l'antiquité et de nos jours ont pu inventer était bien pâle, comparé à mes châteaux espagnols...

Jusqu'à cette époque, mes amours avec Angèle s’étaient concentrées dans une pudique série de soupirs, d’œillades accompagnées de sourires bien modestes.

Un soir, il y avait beaucoup de monde au salon.

Toute l’aristocralie de l'endroit y était : l’hôtelier, l'ébéniste, un marchand de bœufs, le scieur de long, enfin, toute la fine fleur.

Ces messieurs accompagnaient une confortable fournée féminine. |

Malgré l'infériorité de ma position sociale, on eut

pitié de moi, et j'eus l'insigne honneur d'occuper un coin au salon.

Ea soirée se passa en délicates causeries sur les diverses occupations professionnelles des invités.

La séance fut close par des jeux de société.

Trois fois j'eus le bonnet d'âne, et toujours par la faute d'Angèle, qui se faisait un malin plaisir de lutter avec ma maudite timidité.

Enfin, tout le monde est parti. Chacuu regagne ses appartements, et moi, mon grenier.

J'étais dans le corridor, sans lumière.

J'entends un bruit de pas discrets; deux bras me frôlent doucement, tâätonnent quelque peu et m'empoignent avec ardeur.

Une bouche suave se colle sur mes lèvres, une poitrine bien remplie s'appuie sur mon sein.

Quel coup de foudre !

Une commotion électrique me secoue les nerfs, et, avant d’avoir repris mon aplomb , tout s'était évanoui.

Titubant, je me traine jusqu'à mon lit, cherchant à analyser la situation.

Non, c’est impossible, Angèle n'a pas fait cela! J'ai eu un cauchemar, un charmant, ilest vrai; mais enfin, j'ai été halluciné !

Le lendemain , j'examine ma belle, et rien sur son visage ne trahit ses actions de la veille.

J'étais convaincu que j'avais rêvé.

L'affaire en resta là, mais les choses devaient bientôt prendre une plus douce tournre pour moi.

Ma céleste Angèle étudiait l'orgue dans une ville voisine, et, une fois par semaine, le cocher l'y menait.

Ce bon serviteur tomba malade un jour, et, malgré mes hautes fonctions dans l'établissement de mon patron, je fus naturellement désigné pour lui succéder.

Bonheur et gendarmerie! comme la vie était belle!

Je me conduisis avec le plus grand respect. Ceci, . sans forfanterie, car je ne pouvais faire autrement.

A la seule pensée de dire bonjour à Angèle} je sentais le sang m'envahir la nuque.

Ma timidité était bien digne de figurer parmi les sept merveilles du monde.

Enfin, ne parlons plus de ce talent chez moi, car la langue française, que je possède très-bien cependant, n'a pas assez de tournures pour l'exprimer.

Suffit de uire que mon Angèle joua de l'orgue, et que le soir, par un beau clair de lune, nous étions tous deux installés dans le traineau.

Je conduisais sans conviction. Malgré le froid intense, je jouissais d'une chaleur équatoriale.

Je ramenais souvent les peaux de buffle autuur des épaules de ma compagne.

Pendant une de ces opérations, que j’exécutais en tremblant, un mouvement maladroit me fit toucher la toque de fourrure d'Angèle.

Je me crus mort, et ne revins à moi qu'interpellé par ma voisine, qui déclarait, en riant, vouloir être indemnisée par un baiser.

Jérusalem! c'était donc réel, la rencontre du corridor !

Je perdis tout respect, et pris mon premier baiser.

Les étoiles ne sont rien, comparées au nombre d'embrassades qui furent prises et données pendant le reste du trajet.

Tout ce qu'une femme aimée et qui aime peut faire fut fait par Angèle pour me forcer à pousser plus loin mes explorations.

Mais j'ignorais ses agaceries, et me contentais d'améliorer ma première expérience.

Rendu à domicile, j'y étais passé maitre, et je fus récompensé, celte nuit-là, par une insomnie séduisante.

Tout cela devait finir cependant, et la fin arriva trop tôt pour moi.

Mon patron donna un bal pour inaugurer une maison qu'il avait fait construire. Tous les gros bonnets furent invités, et moi, toujours par surcroit, j'assistais comme spectateur à cette brillante réunion.

Placé près de la musique , je suivais d'un œil jaloux les moindres gestes d'Angèle , qui, en valsant, m'attcignait de ses regards à chaque tour, et me lançait autant de traits bien appliqués.

Enfin, comme les plus beaux bals du monde doivent prendre fin, je retrouvai mon lit, et peu à peu, mes sens s'engourdissant, je sommeillai.

Mes rêves revêlaient les formes d'Angèle, et ses mains me caressaient le visage.

y8 EXPÉDITIONS AUTOUR DE MA TENTE.

Insenstblement mes esprits acquièrent une idécexacte de la situation, et ma belle m'appareit en chair et en os. Courbée près de mon lit, sa main me pressait doucement la joue, et sa voix, comme un soupir, me disait : Joseph.

Quelque endurcie que füt ma bêtise, tout sentiment humain a des bornes qu'il ne doit nas dépasser.

On m'avait bien dit que la haine excessive touche de près à l'amour, mais j'appris alors que la timidité poussée à fond entraîne toujours unc hardiesse outrée. Aussi je devins lion.

Comme les muscles de ma jeunesse étaient remarquables par leur grande précocité, j'enlevai Angèle d’un tour de main, et avant d’avoir fait ah! elle était sur mon lit.

Elle se débattait et résistait considérablement.

Tout à coup, une lumière brille, et un Banco en bonnet de nuit apparaît sinistre à l'horizon.

Nom d'un sifflet bleu ! — juron spécial à mon jeune âge pendant les grands événements, — comme j'avais peur! J'exécutai à l'instant un acte de contrition suprême.

Angèle se paie et explique la chose, — elle avait un sang-froid qui m'étonnait, — et termine sa défense en me demandant pour époux.

L'écume ornait la bouche du patron, muet d'émotion. Ses premiers mots me rappelèrent la rupture d'une écluse, et je vous dpi mon billet que nous fûmes salés.

Angèle rentra chez elle, et j'oubliai de dormir cette nuit-là.

Le lendemain, mon maitre en épiceries me dit quantité d'aménités.

La patronne , depuis longtemps jalouse de sa fille, me combla aussi de paroles charitables.

Ce fut toujours mon faible de passer pour le pus débauché et le plus scélérat des mortels.

J'en étais bouleversé, car là où je me trouvais tout à fait nul, on persistait à me bourrer de grandes qualités ou de défauts sataniques.

J'en perdais la tête, car ces découvertes de mes contemporains me confirmaient davantage dans mon opinion de ma nullité. :

Comment! me disais-je abattu, on me nomme Joseph, et je crois ne pas en avoir l'air : preuve de mon insuffisance à juger sainement les choses.

C'est ainsi que mon patron me traita d'effronté, — Dieu sait si je l'étais. — Il ajouta polisson, libertin, fainéant, mécréant, et une quantité d’autres qualificatifs dont l'effet immédiat fut de me faire tomber en garde avec un regard provocateur.

Mon adversaire, ahuri de mon audace, saisit un gourdin et me charge en règle.

En un instant ses défenses sont démolies, et le représentant de l'épicerie roule dans ses marchandises. PM RE

Je reviens encore aùé mes qualités: :dD combat, Malgré mes jeunes : ans, ».] ‘avais une rondeur de bicéps.

RE Re AOC Ve c…* LA L1 \ ® sine Ter CIE MO

remarquable, et, quoique doux de tempérament, je tapais dur parfois.

Le nez du patron comprit vite la conséquence de sa hardiesse , et, devant les flots de sang qu'il rendit , je fus rappelé à la réalité, et compris la gravité de mon agression.

Un membre aussi influent du commerce des denrées coloniales n'aurait jamais dû être traité si cavalièrement par un poing aussi infime que le mien.

La suite de cette affaire fut l'arrivée de l'huissier, qui voulait m'arrêter.

La mère d’Angèle s’y opposa avec énergie, et ma punition fut mon renvoi.

Qu'allais-je devenir? J'avais trois mois d'économie, et ma résolution fut vite prise.

Après une séparation saturée de larmes et de serments éternels, je pris le train du soir, et deux jours après j'étais à Chicago.

. J'avais encore dix sous dans ma poche.

Je profitai de cet avoir pour faire cirer mes souliers et acheter un cigare.

Puis, le cœur léger, je me promenai magistralement.

Je fis ainsi pendant trois jours , et j'aurais certainement pris l'habitude de ne plus boire ni manger si mon estomac l'avait voulu.

Cependant la frugalité doit avoir des limites, car, malgré l'avantage des free lunches, je m "évanouissais lequétrième jéur dané un: t6wbéreau à charbon, qui m avait servi de couche. D

Croyez-m'en, cher lecteur , laissez-moi dormir en paix Cans ce tombereau hospitalier.

Plaignez seulement l'amant malheureux, et blàämez le père de mon Angèle de m'avoir fourré dans cet état. Je ne m'y connais pas, ou voilà une page d'amour

qui donnera certainement raison aux dires de mon éditeur.

Cré nom d'un pepin! me dit mon caporal à lunettes, il nous faut absolument aller faire une chasse à l'affût. Les hyènes pullulent chaque nuit dans la montagne de Ras-el-Ma.

Je devins rêveur.

Dans deux jours nous partons, et ça va chauffer, paraît-il, cette fois-ci. Bou-Amema nous guette, et nous sommes sûrs de notre affaire. Mieux vaut avant de

” mourir prendre encore un plaisir quelconque. Ma foi, va pour là Chasse à l'affût.

Il me restait bien cependant une certaine réminiscence du fameux barbillon de la Mékerra, mais ce nuage se dissipa tout de suite devant le sourire tout- “puissant de mon subordonné,

Drôle de garçon, ce jeune homme! Toujours gai, content, ne doutant de rien.

Rate-t-il un projet, qu'il tombe tout de suite sur un autre, abandonné aussitôt pour un troisième.

Issu d'un Roumain et d'une Russe, quelque peu

prince, — tous les Roumains sont princes, — très-causeur, ambitieux, jamais en peine, c'est-à-dire la perle des hommes.

Enfin nature d'élite.

Bachelier ès sciences, ès lettres, il débuta comme journaliste à Paris et réussit si bien qu'il était soldat à vingt-trois ans.

A la suite d'une description passionnée d'un pays quelconque, qu'il n'avait jamais vu, il fut fait officier d'académie, et, en s'engageant, il complétait son dossier d'actions d'éclat en déployant un superbe brevet de membre correspondant de l’Institut de Cambodge- Annam.

Pourquoi de Cambodge-Annam, grands dieux ? Lui seul le sait probablement.

Il tomba comme caporal dans ma compagnie et y déploya une activité hors ligne.

Faisant ses étapes clopin-clopant, il se redressait à l'arrivée et courait partout comme un cerf.

Dans un moment d'épanchement, il me confia un manuscrit sur lequel il fondait les plus grandes espérances.

C'était une épouvantable histoire d'une grande dame russe, buvant beaucoup de thé, fumant beaucoup de cigarettes, ayant beaucoup d'amants.

L'affaire se terminait dans un gâchis formidable, arrosé d’une quantité d’un sang aussi géorgien que caucasique. |

Dominant cette grande débâcle de toute sa taille,

apparaissait la grande dame russe, la cigarette aux lèvres et lerire à la bouche, Puis, après trois ou quatre ah! ah! ah! sataniques, l'héroïne sombrait dans une apothéose mo ui au qui dounait la chair de poule.

Je fus sshitéliisresi enthousiasmé, ayant toujours aimé le noble, le beau, et je pris le caporal sous ma protection.

Il devint chef d'ordinaire de ma compagnie, et, petit officier d'ordonnance, son rôle consistait surtout à assurer et à guider mes plaisirs.

Je me plais ici à lui rendre justice sous ce rapport. Si l'on se souvient de la pêche miraculeuse, on dira comme moi qu'il s'acquittait dignement de sa mission.

Je craignais bien un peu pour la chasse à l'affüt, mais ce diable d'homme me paraissait si confiant que je fus aussi bientôt rempli d'une ardeur singulière.

Sus aux hyènes! Détruisons ces horribles bêtes qui déterrent et dévorent les cadavres dans les cimetières ! Délivrons la moniagne de Ras-el-Ma de ces hôtes sinistres !

Remplis tous deux d'aussi fiers sentiments, nous nous mimes hardiment à l'œuvre, et, le soir, à dix heures, nous avions, au pied d'un grand chêne, une agglomération remarquable d'ossements à demi décharnés, de charognes de toutes sortes.

Je me permets ici d'expliquer au lecteur qui n'en sait rien, — les lecteurs ne savent jamais rien, — que la chasse à l'affût se fait à l'aide d’appâts que l'on

place soit au pied d'un arbre, soit au bas d'un rocher.

Le chasseur embusqué, très-brave alors, puisqu'il n'y a pas de danger, guette ensuite l'arrivée du gibier.

Si c'est un chasseur bon enfant, il ne tue l'animal que lorsque celui-ci est bien repu. Si, au contraire, le chasseur est un dur à cuire, il ne donne pas à sa viclime le temps de faire : ouf!

La suite des événements apprendra au public à laquelle de ces deux catégories nous appartenions, le caporal et moi.

Enfin nous grimpons sur un arbre, et, quelques instants après, nous étions perchés chacun sur une grosse branche, le doigt sur la détente, l'œil bien allumé, l'oreille grande ouverte.

Combien de temps dura cette situation? je ne l'ai jamais su.

Je me rappelle cependant avoir soufflé quelques mots à mon compagnon qui répondit mezza voce. J'ajoutai, je crois, quelques autres observations, et le plus parfait silence s'ensuivit.

Ennuyé, je regardai le ciel bleu.

Les étoiles brillaient à travers les branches du chêne. Insensiblement elles se mirent à sautiller et bientôt se lancèrent dans une danse échevelée.

J'essaye de réagir contre cette hallucination. Les étoiles se tiennent calmes, et je me mets à les compter.

À ce propos, j'avertis le lecteur, pour son instruction personnelle, que cette occupation de compter les

étoiles est assez difficile, et, quand il ira à la chasse à l'affût, je lui donnerai une recette qui lui permettra d'en compter beaucoup avant de s'endormir.

C'est ainsi que j'ai pu en additionner douze cent vingt-quatre, et cela à ma première expérience.

Et pas plus d'hyènes que dans le creux de la main.

Au moment où je pinçais la douze cent vingt-cinquième étoile, mes paupières devinrent par trop lourdes, et, voulant les reposer, je fermai les yeux et m'endormis.

Il est de tradition de toujours rêver dans ma famille, Aussi étais-je à peine endormi, que je ne manquai pas d'entreprendre le plus monstrueux des rêves.

J'assistais à un drame étrange : une guerre entre les meubles de ma tente et mes paperasses.

Malgré l'horreur instinctive qui m'éloigne de tout combat, je suis forcé, par la fatalité, de toujours être témoin ou acteur dans des luttes quelconques.

C'est ainsi que, comme spectateur impuissant, je fus contraint d'assister à un violent conflit dont ma tente était le théâtre. En général, tous mes bibelots semblaient être la proie d'une ivresse fantasmagorique.

C'était un fouillis incomparable, un carnage indescriptible.

Courant, sautant, voltigeant en tous sens, les occupants de ma demeure s'entre-croisaient, se heurtaient les uns aux autres, reculaient, se dégageaient de la foule, piquaient une charge à droite, dégringolaient à gauche, se roulaient ensemble en une boule serrée,

s'éparpillaient en gerbe qui éclate, se fusionnaient de nouveau, recommencçant sdns trêve ni relâche.

Point central de cette activité insensée, mes esprits essayent d'analyser les sentiments et les causes qui agissent ainsi sur cette multitude en délire.

Peu à peu la lumière se fait dans mon âme, et bientôt de cette cohue se détachent, clairs et nets, deux partis ennemis armés d’une rage sans pareille.

D'un côté, commandés par ma capote, se range ma tunique flanquée de deux pantalons.

En face, mon cahier d'ordinaire et deux Figaro, avec polémique Zola-Wolf, se serrent en bon ordre : l'Univers les commande.

Ils se heurtent, tout tremble, et je frémis.

Le résultat est indécis.

Trois France, une boussole, un crayon prolongent la ligne, sur la droite des Figaro. L'Univers jette un regard sur l'ensemble, se signe et fait une muetteprière.

La capote, l'œil ouvert sur l'ennemi, réclame du renfort. Trois chaussettes russes, un soulier gauche tout neuf et une guêtre en cuir répondent à l'appel.

Le carnage devient affreux.

Mon cahier d'ordinaire est mis hors de combat, et l'Univers, qui a refait sa muette prière, tombe mortellement blessé.

La victoire est à ma capote.

Le cœur ulcéré de douleur, j'allais intervenir, quand, stupéfié, j'aperçois dans l'ombre la réserve des deux camps s'avancer en bon ordre. |

Ma gamelle, ayant pris fait et cause pour la partie intellectuelle des combattafits, marche au secours des Figaro, restés seuls sur la brèche. Elle est suivie par mon quart, mon sabre, un godillot droit et deux bougies.

La capote pâlit et fait un appel suprême à mon sac, ma musette et mon bidon. Ceux-ci entrent en lice, et le choc des deux camps est terrifiant.

Jupiter, parait-il, en fut ému. L'Olympe mème, d'après les racontars, en ressentit une violente secousse.

Longtemps, longtemps, la victoire est incertaine, et je ne sais vraiment à qui Mars aurait pu donner la palme, si des événements beaucoup plus graves n'étaient survenus.

Ma pipe, assistée de tout son matériel et trop fière pour prendre part à une si infime besogne, gardait une neutralité complète.

Mais lorsqu'elle vit mon revolver montrer des velléités de vouloir se ranger du côté de la capote, une rage sans pareille la secoue. Sa vieille cicatrice du côté droit devient livide à faire peur, et, lancant un déf à l'univers entier, elle se plonge, avec tout son monde, dans le plus fort de la mélée.

Mon revolver riposte tout de suite, et la danse est complète.

À ce moment suprême, je n'y puis plus tenir, et, secouant ma léthargie, j'interviens vigoureusement.

Mon sac, chez qui depuis déjà longtemps j'avais

remarqué une sourde inimitié à mon égard, profite de ma démonstration pour se déclarer franchement contre moi et me pousse une violente botte, qui m'atteint en pleiue poitrine.

Je m'éveille à ce choc et à temps pour entendre une détonation.

Elle provenait du fusil du caporal. Comme moi il s'était endormi, et son arme, s'échappant de ses mains, avait, dans sa chute, rencontré ma poitrine, puis une branche, qui avait touché la détente.

Une hyène, effrayée de ce vacarme, était déjà loin, et je pus constater, en voyant les charognes tout à fait décharnées, que notre visiteuse s'était tranquillement repue pendant notre sommeil.

Je rentrai penaud au logis et examinai mon intérieur. Rien n'y était changé.

Quel rêve affreux !

J'en appelle à tous les gens d'honneur, qui sont très-nombreux sur la surface de la terre, et je les supplie de me prendre en pitié.

La fatalité me poursuit certainement, ou je ne m'y connais pas.

Ce sont toujours pour moi d'immenses vestes sur toute la ligne. |

Ce maudit caporal est désigné par le sort pour troubler mes loisirs. Il me fourre continuellement dans d’atroczs pétrins.

Aidez-moi, cher lecteur, appuyez ferme ma résolu-

tion de rester chez moi demain, qui peut-être sera le

dernier jour de mon existence, car Bou-Amema l'a dit : nous sommes réglés.

Je suis certain que, soutenu par vous, mes bienveillants admirateurs, — car tous mes lecteurs m’admirent, — je pourrai demain rêver en paix dans mon logis de campagne.

Les nombreuses âmes charitables qui me suivent pendant mes vacances voudront bien se rappeler qu'après avoir quitté Angèle, fait cirer mes bottes à Chicago, fumé un cigare et marché pendant trois jours sans boire ni manger, je m'étais évanoui dans un tombereau à charbon.

D'après mon expérience de la chose, je puis leur dire qu'un tombereau, füt-il ‘pour le charbon ou pour toute autre chose, n’est pas un lit confortable.

D'ailleurs, comme étendue, le tombereau pèche en longueur et occasionne souvent des crampes ou d'ennuyeuses courbatures au dormeur.

Ensuite, le bois dont il est fabriqué ne ressemble en rien au moelleux de la plume.

Je passe sous silence les résidus d’anthracite, dont le moindre inconvénient est de déguiser le coucheur à le faire prendre pour un enfant de Cham.

Cette manie de choisir un tombereau à charbon m'était un peu imposée par les circonstances.

Les logeurs de Chicago exigent généralement qu'on les paye, et, si l'on s'en souvient, le reste de ma fortune s’en était allé avec la fumée d'un cigare, dès le jour de mon entrée dans la bonne ville de Chicago.

Me promenant sur les bords de la rivière, à une heure où toutes les personnes honnêtes sont couchées, j'avisai un chantier de bois de construction, et, dans le fond, j'aperçus ce qui devait me servir de couche.

N'ayant pas l'embarras du choix, je me blottis dans le véhicule en question.

Je prie encore une fois les âmes charitables, invoquées au commencement de ce chapitre, d'assister à mon réveil et de me suivre pendant quelque temps.

Une ardeur étonnante me dévorait le ventre quand j'ouvris les yeux, et je compris que, si la vie était belle et la température magnifique, ça manquait d’argent.

Voilà le moment de constater tous ensemble que l'argent est une chose utile dans le monde.

Je me trainai, en chancelant, dans la Clarck street, et mes yeux éblouis virent a boy wanted dans la boutique d'un marchand de lunettes.

J'entrai, et dix minutes après j'étais installé dans l'atelier.

Mes occupations consistaient dans la taille des verres de lunettes, au moyen d’un modèle.

Cette besogne avait un certain charme pour moi en ce qu'elle était très-calme.

Plaçant sur la vitre un petit patron elliptique, dont

je suivais les contours avec un diamant, j'en détachais ensuite un verre de lorgnon. Je brisais assez souvent l'objet de mon travail, et mon maître s'impatientait.

En peu de temps cependant j'étais devenu un habile coupeur de verre.

J'étudiais cette profession depuis quelques jours seulement, quand un accident fatal me jeta de nouveau sur le pavé.

Je devais nettoyer chaque matin le grand carreau de la devanture, —- cette occupation entrant de plein droit dans mes fonctions.

Or, le quatrième jour, j'étais, comme d'habitude, monté sur une échelle appuyée contre le mur au-dessus de la glace, que je m'escrimais à frotter et à éponger vigoureüsement, lorsqu'un gamin, poussant une charrette à bras, passa dans mes parages, et, accrochant le bas de mon échelle, la fit dégringoler. Je suivis celle-ci dans sa chute, et, avec un fracas terrible, nous arrivèmes tous deux, à travers la vitrine brisée, sur les marchandises du Juif, mon patron.

Celui-ci, étonné de ce nouveau genre de projectiles qui lui massacraient ses lorgnettes, entre dans une fureur épouvantable.

J'ai toujours dit qu'il avait eu raison de se fâcher, car enfin on ne casse pas aussi cavalièrement une glace d'un tel calibre, et surtout, il faut avoir plus de respect pour les lorgnettes, mais là où je blämai mon maitre, ce fut quand il me traita de stupid l'renchman, — ce qui veut dire : Français stupide.

Mes instincts de guerrier se réveillent à cette apostrophe. Secouant les débris de verre qui m'écrasaient, je monte tout de suite à l'assaut du Juif.

Il hurla comme un mécréant, et, effrayé, je me sauvai.

Encore une fois malheureux !

0 divinité impitoyable ! que vous ai-je fait pour me forcer à démolir ainsi un Juif insolent, quoique vendeur de lorgnettes ?

En marchant au hasard dans la rue Mackenzie, je lus sur une enseigne : French hotel. Voilà mon affaire ! m'écriai-je, et j'entrai.

Une foule nombreuse encombrait les salles, et je compris bientôt que l’on y embauchait des travailleurs pour un chemin de fer, au Texas.

Voilà de plus en plus mon affaire, et je -me présentai. |

Mes mains encore blanches et ma figure imberbe attirèrent l'attention de l'agent, qui refusa net de m'engager.

J'insistai avec énergie, promettant de me rendre utile pour toutes sortes de travaux, surtout pour la comptabilité. |

Ceci ouvrit des horizons au patron, qui me promit tout de suite monts et merveilles dans divers emplois de comptable.

Le départ ne devait pas avoir lieu avant une quinzaine de jours. Il fallait employer le temps, et je me dirigeai vers la campagne, me rappelant les pérégrinations de Jean-Jacques.

J'avais fait douze ou quinze milles, quand j'eus l'idée de me reposer auprès d'un immense champ, où l'on arrachait des pommes de terre.

N'allons pas croire que quinze milles étaient une course longue au point de m'épuiser. Non, mon jarret était digne d’une sérieuse promenade; mais ce qui m'engageait à regarder le champ de pommes de terre, c'était ma plus grande ennemie depuis quelque temps, la faim.

Toujours cette maudite compagne qui ne me quittait plus un instant.

J'essayais bien un peu de me moquer de ses exigences, mais le souvenir du tombereau à charbon me rendait prudent : je ne m'y frottais pas trop.

Toujours est-il que ce champ de légumes attira mon attention et éveilla mes convoitises.

Je m'approche, on m'embauche, et me voila courbé dans les sillons, extrayant de magnifiques tubercules.

Si Angèle m'avait vu dans cet état! Voilà pourtant où peut conduire l'amour.

Oui, si le père d'Angèle ne m'avait pas bourré de qualificatifs peu attrayants, je serais encore auprès de ma belle. |

Je mangeais au moins chez ce patron-là, et, le soir, je trouvais un grenier où reposer ma tête. Puis la patronne m'aimait bien. Et où es-tu, costume jaune complet, que cette bonne dame avait commandé exprès pour moi!

Puis enfin, si ce maudit Juif n'avait pas trouvé mau-

vaise ma chute à travers sa vitrine, je serais encore à tailler des verres de lorgnons chez lui.

Ces réflexions ne m'empêchaient pas cependant de chercher avec ardeur au fond de la terre les légumes de mon nouveau patron.

Dix longs jours se passèrent avec cette besogne, et enfin je pus m'embarquer pour le Texas.

Le voyage fut assez long, et, après d'émouvantes péripéties, trop compliquées pour être racontées ici, nous touchâmes à Nacodotches.

On nous conduisit par escouades sur les chantiers, et le foreman me présenta une hache en guise de plume. Je l'acceptai bravement, devant l'impossibilité de faire autrement.

Au bout de quelques jours, mes mains étaient devenues admirables d'ampoules, et mes cheveux longs, complétement imprégnés de résine.

Je commençais à m'habituer très-bien à ce nouveau geure d'exercices, quand la fièvre intermittente entra en scène.

Je fus dirigé sur une ville voisine et admis comme vagabond dans l'hôpital de l'endroit.

À ma sortie, un Français, marchand de liqueurs, me prit en pitié, et me confia d'importantes fonctions dans son commerce : j'étais aide d’un nègre qui conduisait une charrette de roulage.

Je passais la journée à charger la voiture de tonpeaux de vin et de wisky, et, le soir, je trouvais une bonne écurie pour me coucher.

Dans mon voisinage immédiat logeaient les deux mulets qu'on attelait le jour, et, malgré les rats qui m'agaçaient fort, je dois rendre justice à cette écurie : j'y trouvai de bonnes nuits d'un sommeil réparateur.

D'ailleurs, un homme qui bouscule une centaine de tonneaux par jour se trouve généralement dans un état propice pour se livrer au sommeil.

Le matin, une bonne vieille négresse, domestique du marchand de liqueurs, me donnait en cachette un grand bol de café au lait, dans lequel trempaient de gros morceaux de pain.

J'étais devenu très-gras à ce traitement, et mon ambition tendait déjà à me faire désirer de devenir conducteur en chef de la voiture à laquelle j'étais attaché comme aide, quand la fièvre se mit de nouveau de la partie.

Cette fois, j'eus l'honneur de l'hôpital militaire.

Les intermittences de la maladie me laissaient les loisirs de faire valoir mes aptitudes de calligraphe, et le docteur, un noir mexicain, se servait de moi comme secrétaire.

Je lui rendis de tels services qu'il m'offrit de me prendre dans sa suite, et, pour cela, il me conseilla de m'engager.

Je consentis.

Enfin, j'étais au comble de mes vœux. Le noble uniforme militaire m'avait toujours souri.

Quelques jours après, je signais un engagement.

Le général commandant le poste, surpris de ma belle main, m'attacha tout de suite à sa personne, malgré les protestations du docteur, et à partir de ce jour je fis partie de l’armée de la grande République.

Je me reconnus de réelles aptitudes pour ce noble état, et, quelques mois plus tard, les galons de caporal récompensaient mes efforts.

Ce grade fut une révélation pour moi, et, tout de suite, je me donnai l'étoffe d’un général.

C'est à partir de ce moment que mon âme a continuellement été rongée par une ambition effrénée.… .

Pardon, cher lecteur, une sonnerie de mon grade, au pas gymnastique, me force à quitter ici le Texas pour le Sahara algérien.

L'ordre porte que demain nous rencontrerons l'ennemi.

Les insurgés nous attendent dans les gorges de la montagne, et ma compagnie est désignée pour aller ravitailler un détachement de topographes dans ces parages-là.

C'est sur ma pauvre compagnie, paraît-il, que Bou- Amema lancera ses foudres, ct il pourrait bien se faire que je laisse à mi-chemin mes Expéditions autour de ma lente.

Quoi qu'il arrive, j'ai joui de mes huit jours de vacances , et si demain je me fais tuer en reprenant le harnais, j'aurai au moins livré au public vingt-deux chapitres d’une saine littérature, qui seront mon legs à la postérité.

Adieu done, cher lecteur, et priez pour moi!

Je laisse le ton rieur et peut-être narquois que je crois prendre dans mes écrits, pour me laisser quelque peu aller à la tristesse et vous dire encore : Adieu!

adieu !

Je suis sain et sauf, et j'en suis rudement content.

J'avouerai que ce n'est pas sans peine, car, sur 150 hommes et 3 officiers dont se composait ma compagnie, le capitaine, le lieutenant et 40 hommes ont été tués, et le sous-lieutenant et 38 hommes, blessés. On comprendra, à la suite d'une hétacombe pareille, qu'il est permis à un homme, quoique soldat, d’être triste.

Hélas ! comme Figaro, je me suis hâté de rire de tout, mais je vois qu'il fant cependant quelquefois pleurer.

Au moment où j'écris ces lignes, le télégraphe aura appris au monde entier cette horrible catastrophe, sur laquelle je puis, comme acteur et témoin oculaire, donner ici quelques détails.

Je crois avoir dit, dans un chapitre précédent, que ma compagnie, 1"° du 3° bataillon, avait été désignée pour aller ravitailler une mission topographique, au delà du schott Tigri. Il nous fut adjoint une compagnie

du 4 bataillon, et, à cinq heures du matin, le 7 mai, nous nous mettions en route pour exécuter les ordres reçus.

Nos espions nous avaient bien appris que les insurgés étaient aux environs du schott Tigri, mais, Gepuis un an que nous étions en campagne, pareil avis nous avait été donné tant de fois sans résultat, que nous attachions très-peu d'importance à ces nouvelles.

Nous marchions avec précaution cependant, car, avec les Arabes qui excellent dans les surprises, il faut toujours redoubler de vigilance, soit en route, soit en station.

Les deux premiers jours se passèrent sans incidents, mais le soir du second jour, nous eùmes une alerte sérieuse qui tint le camp en éveil toute la nuit. Plusieurs coups de feu, provenant des factionnaires avancés, avaient attiré l'attention.

Ces sentinelles, pensait-on, s'atfaquaient à des maraudeurs, qui habituellement suivent une colonne en route.

Cependant, l'avenir devait nous apprendre que ces prétendus maraudeurs étaient des éclaireurs de l'ennemi, qui nous attendait sur son terrain.

Comme les factionnaires qui avaient fait feu sur notre front de bandière appartenaient à ma compagnie, je me rendis sur les lieux, et, n'ayant rien constaté de nouveau, je rentrai au camp pour rendre compte de ma mission.

Cette alarme ne me causa aucune émotion, mais il

n'en avait pas été de même, la première fois que l'occasion de crier aux armes s'était présentée, dans les débuts de notre colonne.

Après trois mois de campagne, le 27 juillet 1881, nos troupes étaient établies dans la plaine de Ras-el-Mas.

Des émissaires nous apprennent que l'ennemi doit tenter de se jeter dans le Tell, en passant entre Saïda et Daya.

Une compagnie reçoit l’ordre d'aller à quinze milles . en avant, pour surveiller les passes de la montagne. Cette compagnie devait rester de service pendant quatre jours.

Le troisième jour du tour de ma compagnie, j'étais en train d'écrire, quant, à minuit, plusieurs coups de feu, suivis bientôt de cris : Aux armes ! retentissent à l'ouest.

Je me lève précipitamment, sans prendre le temps de mettre mes guêtres, et, donnant l'éveil au camp, je me lance, au pas de course, le revolver au poing, dans la direction indiquée par les détonations.

Notre petit camp, composé de 125 hommes d'infanterie et de 10 cavaliers, formait quatre faces, d'une section chacune, et chaque face se gardait, à six cents mètres en avant d'elle, par un petit poste de quatre hommes.

Je me dirigeais vers l’un de ces petits postes.

J'avais à peine fait trois cents mètres que de nouveaux coups de feu se font entendre au même endroit, et bientôt des cris de : Arahaou ! Arahaou ! — cris de

guerre ou de charge des Arabes, — se succèdent avec rapidité. Des bruits alarmants de chevaux, galopant à droite et à gauche, ne me laissent bientôt plus de doute sur l'éventualité d'une attaque nocturne.

Je me surprends à regretter quelque peu de m'être ainsi aventuré seul dans une pareille reconnaissance.

Ces bruits de galop, reproduits et multipliés par les montagnes de Ras-el-Mas, semblent provenir d’une centaine de cavaliers. Mon imagination surexcitée me porte à exagérer « *:ore ce nombre.

Mes pensées deviennent sombres.

D'un côté, si l'ennemi passe près de moi sans me voir pour attaquer le camp, je suis certain d’essuyer le feu de ma compagnie, qui ne manquera pas de tirer sur l’assaillant ; ensuite, si le petit poste est entouré, il en fera autant, et dans quelle alternative me trouverai-je : pris entre deux feux amis et avoir en outre à me défendre contre un ennemi nombreux !

Ma décision est vite arrêtée, car j'entends la charge qui m'arrive comme la foudre. Le sol gronde sourdement sous mes pieds.

J'avise une forte touffe d'alfa, je m'écrase derrière et j'attends l’assaillant.

— Si les cavaliers me dépassent sans me fouler aux pieds de leurs chevaux, je suis sauvé et je rejoins ma! compagnie par un détour, ou je renforce le petit poste. Les événements me guideront alors. Si, au contraire, je suis pris, eh bien! les six coups de mon revolver diront quelque chose.

Je fais jouer la batterie de mon arme pour m'assurer de son fonctionnement, et, voyant que les charges sont complètes, je me défile le plus possible.

Ma fois, tant pis, dussé-je en souffrir dans ma vanité de vieux soldat, j'avouerai que j'avais alors une peur franche et terrible. Le cœur me frappait la poitrine à la briser, et mes nerfs ébranlés me causaient des claquements de dents.

Cependant, du désordre de sentiments tumultueux qui me bouleversent, se dégage une résolution nette et ferme : me défendre vigoureusement. Eh bien ! oui, morbleu, j'ai peur surtout d'avoir peur, mais qu'ils y viennent donc !

Un homme ne sait jamais ce qu'il éprouvera ou ce qu'il fera au moment d'un danger véritable, si les circonstances lui refusent les épreuves réelles.

Le premier sentiment qui anime la plupart des hommes aux cris de : Aux armes ! s'annonce chez eux par un arrêt brusque de la respiration, une précipitation des battements de cœur et une immense crainte vague qui leur fait toujours exagérer un danger inconnu.

Quoi de plus terrible, pour une poignée d'hommes perdus dans le désert et qui se savent entourés de milliers d'ennemis, que d'être réveillés la nuit par des cris sinistres et des coups de feu !

L'idée du petit nombre de la défense les frappe brutalement ; l'incertitude sur les forces ennemies leur remplit l'âme d’une terreur indicible.

L'instinct seul de la conservation de l'animal guide

l'homme aux faisceaux, et machinalement il arme son fusil.

Ces sensations n'ont cependant qu’une durée éphémère chez le soldat, et bien vite le courage, ramené par la fierté et la volonté, remplace chez lui tout autre sentiment : il est prêt pour le combat.

Le courage, que l'on ne devra jamais confondre avec la bravoure, n'est pas inné chez i'homme. Je m'autorise à soutenir cette vérité qui frise l'axiome.

On pourrait affirmer, sans paradoxe, que tout animal, homme ou bête, est au même degré pourvu de l'instinct de la préservation de la mort.

Chez la brute, le courage est équivalent à la force dont elle dispose : un petit est fort avec le petit, mais se soumet au grand. La brute attaque celui qu'elle sait vaincre, mais elle ne le ferait pas si elle croyait suc comber dans la lutte. On peut donc ajouter que le courage chez elle est aussi basé sur l'ignorance du danger.

L'homme grossier ressemble quelque peu à la brute ; l’homme bien né, fier, intelligent, éprouve les mêmes craintes que le premier en face du danger, et il s'y déroberait, si sa volonté ferme et audacieuse n'imposait des lois à son physique.

Les deux plus puissants sentiments humains, la vanité et l’orgueil, aidés de l'habitude du danger, constituent le courage chez tous. Ces trois passions poussent l'homme à affronter des périls où il sait suc-

comber, périls que ses instincts animaux lui conseillent de fuir.

Une grande erreur est d’accuser de lâcheté un conscrit qui blémit au feu, et un grand tort, c'est aussi de blâmer le vieux brave quand il salue Ja balle. L'un et l’autre obéissent aux nerfs, qui seront bientôt domptés par l'énergie de la volonté.

Celui qui se vante de n'avoir jamais eu peur est un fanfaron inoffensif ou une brute privée de tout sentiment humain.

La bravoure jaillit d'un acte spontané, inattendu, tandis que le courage nait du raisonnement. Mais la psychologie est importune ici.

Ces quelques réflexions expliquent suffisamment les émotions qui m'agitaient, lorsque, embusqué derrière une plante d’alfa, j'attendais, anxieux, le dénoûment des choses.

Hélas ! tant il est vrai que tout est illusion dans la vie!

Les montagnes voisines étaient merveilleusement répercutantes, et les bruits reçus par elles se répandaient, répétés mille fois par leurs échos prodigues.

Ainsi, les détonations du petit poste provenaient simplement de deux coups de fusil, et les centaines de cavaliers se réduisaient à deux misérables pâtres, qui allaient aux vivres dans des douars voisins.

Ces pauvres diables, surpris des Qui vive? des factionnaires, et ne sachant que répondre, s'étaient enfuis, chacun dans une direction, en criant pour animer leurs montures. L'un d'eux, se heurtant à un autre poste, s'était rendu en pleurant.

C'est égal, à partir de ce moment, je connaissais les

émotions éprouvées à l'alerte ; mais bientôt les alertes se renouvelaient si souvent que je prenais le temps de m'habiller comme pour une parade, et, avec le même sang-froid qu'à l'exercice, je faisais rompre les faisceaux et enlever les bouchons de fusils. Ennuyé et à moitié endormi, je maugréais ensuite contre ces gueux d'Arabes qui ne respectaient en rien le sommeil du troupier francais.

C'est sous le coup de ces sentiments-là que je rendis compte à mon capitaine que l'alarme causée à nos avant-postes, au schott Tigri, au mois de mai, provenait probablement de quelques maraudeurs.

À peine avais-je fini de parler, qu'une grêle de balles pleut sur le camp, perce plusieurs tentes et blesse un homme et un mulet.

« Lumières éteintes et aux faisceaux !» ordonne le capitaine.

Campés sur le versant d'une colline, nous étions dominés à quelques centaines de mètres par un énorme rocher, d'où étaient partis les projectiles ennemis.

Au pied de ce rocher, le terrain est sablonneux.

Après quelques minutes d'attente, le capitaine me donne l'ordre de me porter avec mon peloton dans la direction de l'attaque, de m'installer à une centaine de mètres et d'attendre là, jusqu'au jour. j

J'exécute ces prescriptions, et, une heure après nous sommes installés dans une petite tranchée-abri, vivement faite par nos hommes, porteurs d'outils de campagne.

Je place quelques factionnaires sur les flancs pour éviter les surprises, et nous attendons le jour.

Défense nous avait été faite de faire feu, afin de ne pas trahir notre présence. Nous devions nous servir de la baïonnette en cas de tentative de l'ennemi de se porter sur le camp.

La nuit est très-sombre, et vers deux heures du matin, une pluie torrentielle, accompagnée de tonnerre et d'éclairs, vient nous rendre visite.

L'ennemi, embusqué sur les hauteurs, continue, sur nous et sur le camp, son feu rendu inoffensif par la distance et l'incertitude du but à atteindre. Cette tiraillerie cependant nous énerve à l'extrême.

Les hommes, la tête couverte de leurs toiles de tente, la main crispée sur leurs armes, sont couchés dans la tranchée, trempés jusqu'aux os.

La température s'est beaucoup refroidie, et bientôt des frissons intenses s'emparent de tous.

Les factionnaires anxieux interrogent la direction de l'ennemi.

Un silence parfait règne chez nous, et malgré les éclairs qui auraïent pu faire découvrir notre position, l'ennemi ne sait où nous prendre.

Quelques projectiles, lancés au hasard, nous frisent parfois les oreilles, mais personne n'est touché. À chaque sifflement de balle, j'entends des jurons étouffés et des bruits de mouvement violemment réprimés.

Une seule passion, la rage, agite tout le monde.

Si seulement on pouvait les voir, ces pouilleux-là !

Enfin le jour arrive, et avec lui disparait l'ennemi pour aller nous attendre à notre passage plus loin.

Je recois l’ordre de rentrer.

ingourdis, éreintés, énervés, titubant comme des hommes ivres, trempés jusqu'à la moelle, nous rentrons, l'air abattu.

Je ne crois pas avoir passé une plus mauvaise nuit dans toute mon existence.

Les visages, au camp, expriment une inquiétude profonde. On va certainement être attaqués bientôt.

Les dispositions sont prises.

Les chameaux, la patte de devant attachée, sont massés et couchés. Les indigènes reçoivent, sous peine de mort, l'ordre de rester assis près de leurs bêtes et de les tenir en main.

Enfin tout le monde est à son poste, et chacun connait sa mission.

Nous attendons deux heures, et rien.

À huit heures, mon capitaine donne l'ordre du départ. Avec les distances rapprochées, nous nous mettons lentement en route, sous la protection de nos éclaireurs.

La journée se passe sans encombre, et dans deux jours nous aurons rejoint la mission, pour la sécurité de laquelle on craint beaucoup. En effet, nos espions, embrassant l'horizon en tous sens de leurs gestes significatifs, le visage blême de frayeur, nous annoncent que des ennemis, aussi nombreux que les sables du désert, nous entourent de tous côtés.

La mission topographique possède bien une petite redoute comme refuge, mais ses membres sont peu nombreux, et mon capitaine craint qu'ils aient été surpris isolément.

Enfin, deux jours se passent encore sans incidents, et nous rejoignons les topographes que nous trouvons sains et saufs, mais très-inquiets sur les bruits alarmants que leur avaient aussi apportés leurs émissaires.

Après un jour de repos, mon capitaine reprend la marche du retour. Pour plus de sécurité, il emmène avec lui les membres de la mission.

Je dois ici dire quelques mots sur la composition de notre détachement.

Notre effectif comptait à peu près trois cents hommes et quatre officiers.

Notre convoi comprenait huit cents chameaux, chargés de vivres et de tonnelets d’eau, un fort détachement d'ambulance, et une cinquantaine de petits mulets indigènes pour Îles bagages.

Sur nos trois cents hommes, cinquante étaient montés et formaient une forte section franche commandée par le lieutenant de ma compagnie.

La compagnie du 4° bataillon n'avait qu'un lieutenant pour officier.

Ma compagnie, d'après cette répartition de nos forces, restait avec cent vingt-cinq hommes; commandés par mon capitaine.

Le sous-lieutenant avait le second peloton sous ses ordres, et moi, qui venais d'être nommé adjudant, je

remplaçais le lieutenant absent dans le commandement de son peloton.

Voici notre ordre de marche :

En tête, vingt-cinq hommes de la section franche, avec quelques goumiers, sous les ordres d'un sous-officier, avaient pour mission d'éclairer la marche.

Venait ensuite le gros de la colonne, dans l'ordre suivant : il formait un carré, et chaque face du carré était couverte par‘un peloton.

En arrière-garde, à cinq cents mètres, marchait l'autre détachement de vingt-cinq hommes de la section franche, commandé par mon lieutenant.

En raison de la longueur du convoi qui dépassait un kilomètre, nos troupes étaient forcées de se disséminer d'une manière excessive. Chaque groupe était séparé de son voisin par une distance variant de six à sept cents mètres.

Il est nécessaire, pour la clarté des événements ultérieurs, que je donne ces détails sur notre formation de marche. On verra jusqu'à quel point nous fut fatale cette disposition de nos forces, imposée par notre nombreux convoi.

Le terrain que nous parcourions, le matin du combat, offre aussi d'intéressantes particularités : il est accidenté de dunes de sable successives.

Ces dunes peuvent avoir une centaine de pieds de hauteur. Elles sont à pente douce, complétement arrondies à leurs sommets, et formées de sables mouvants qui fatiguent beaucoup la marche.

Dans les mouvements de la colonne, souvent la tête du convoi disparaissait derrière un de ces monticules, et notre formation se trouvait ainsi disloquée.

Il était impossible de savoir à la queue ce qui se passait en tête, et vice versa.

La mission de la fraction d'éclaireurs était des plus difficiles, en face de ces collines qui lui bornaient l'horizon en {ous sens.

Telle était la disposition de nos forces, à notre départ d'El-Mengoub, avec la mission topographique.

Le deuxième jour de notre retour, nos éclaireurs nous annoncent un grand troupeau de moutons.

Sans avoir d'instructions là-dessus, mon capitaine obéit cependant à la loi de la guerre, et ordonne à la section franche de courir sus au troupeau et de l’enlever.

Les bergers se sauvent à l'approche de nos hommes, et les moutons sont à nous.

La facilité étonnante avec laquelle cette razzia vient d'être opérée nous donne de sérieuses inquiétudes. En effet, l'avenir nous fera connaitre que ce troupeau sur notre route n'était en réalité qu'un leurre.

Une fois possesseurs de cette capture, qui compte deux mille têtes de bétail, nos embarras croissent et notre convoi s'allonge de moitié.

On s'arrête pour la nuit, et l’on met un peu d'ordre dans notre orgauisation.

Rien de nouveau jusqu'au matin.

À cinq heures, nous nous mettons en route, et à

huit heures nous nous engageons dans les dunes de sable décrites plus haut.

Vers neuf heures, une vive fusillade se fait entendre à l'avant-garde.

Mon capitaine fait sonner la halte, et, ne voyant personne venir de l'avant, il envoie un homme voir ce qui s'y passe.

Celui-ci revient quelques moments après. Sa mine effarée n'annonce rien qui vaille.

Il rend compte que les vingt-cinq hommes de la section franche sont aux prises avec d'innombrables cavaliers.

Le capitaine, inquiet, expédie des ordonnances partout pour avertir les divers groupes de se tenir prêts à repousser l'ennemi.

li donne aussi l’ordre à un peloton de se porter au secours de l'avant-garde.

À peine a-t-il prescrit ces mesures, qu'une nuée de cavaliers couvre la dune sur notre droite et fond sur nous comme une trombe.

Le peloton qui se trouve en face a juste le temps de faire un feu de salve.

Une dizaine de cavaliers sont culbutés ; mais le gros arrive daus le convoi, y sème un grand désordre, et nous tue deux hommes.

Un clairon sonne le ralliement.

Sanglante ironie! à la suite de cette sonnerie, de tous les points de l'horizon nous arrivent de nombreux ennemis.

Partout ils sont vigoureusement reçus, et beaucoup roulent sur le sol; mais ils réussissent quand même à nous tuer quelques hommes.

Ces premières attaques repoussées, il se produit un moment de répit. ”

Mon capitaine appelle quelques goumiers, et leur promet une forte récompense s'ils peuvent franchir les lignes ennemies et avertir la colonne d'Ain-ben-Khélil de notre position précaire.

Une vingtaine de ces auxiliaires répondent à l'appel et se lancent, bien montés, dans toutes les directions.

On remet de l'ordre partout, autant qu'il est possible ; mais les chameaux, moutons, chevaux, effrayés par le bruit des détonations et les cris furibonds des assaillants, sont devenus incontrôlables.

En face de la foule innombrable des insurgës, mon capitaine se décide enfin à abandonner le convoi.

En conséquence, il envoie aux fractions éloignées l'ordre de tout lâcher et de se replier sur lui le plus tôt possible, tout en restant compactes.

De nouveaux cris se font entendre, et une avalanche furieuse de cavaliers ennemis nous tombe dessus, rapide comme l'éclair.

Leurs efforts sont surtout dirigés vers le groupe auprès duquel se tient mon capitaine, dont l'uniforme a attiré l'attention.

À ce moment, la colonne forme à peu près une quinzaine de groupes épars, de vingt hommes chacun.

Deux de ces groupes, avec lesquels je me trouve, entourent le capitaine.

Près de mille cavaliers se heurtent à nous.

Un feu rapide arrête l'élan des premiers; mais bientôt, entourés de tous côtés, nous ne savons plus sur qui diriger nos coups.

Notre chef donne l'ordre de se porter sur une dune voisine.

Le mouvement prescrit est déjà commencé, quand, jetant les yeux sur mon capitaine, je vois qu'il chancelle et qu'une de ses mains presse son côté droit. Il crie qu'il est blessé.

Je rallie mon monde et vole à son secours.

On nous attaque tont de suite avec une fureur sans pareille, et, malgré nos efforts, nous sommes bousculés par trente contre un.

Nous résistons victorieusement cependant, et au moment où nous arrivons pour dégager le capitaine, je me sens frappé. Je tombe, et ma tête heurte violemment le sol.

Une foule de chevaux, chameaux, me passent pardessus ; les balles me sifflent aux oreilles, m'effleurent le visage, mais je ne suis pas touché. Je perds enfin conscience de ma position.

Je me remets bientôt cependant, et, me relevant, je me débats comme un forcené.

Pendant longtemps je frappe à droite et à gauche, et au moment où mes forces épuisées allaient me trahir, il se fait un grand silence.

Tout à disparu : l'ennemi, repoussé, est allé se reformer.

Dans la lutte, nous avons été entrainés à une centaine de mètres Qu capitaine, dont j'apercois le cheval hébété près du corps de son maitre.

Je rassemble les quelques hommes qui nous restent, et nous courons de nouveau au secours de notre chef.

Nous sommes près de lui; mais une nouvelle charge nous arrive. .

Il s'ensuit une affreuse bousculade que je me rappelle vaguement. Quand je reviens à moi, nous nous trouvons encore à une centaine de mètres de l'endroit où est tombé mon capitaine.

Nous nous portons de nouveau vers lui. Cette fois, nous y sommes. Deux hommes l'empoignent et essayent de le porter; mais il est très-gros, et le fardeau est par trop lourd. On cherche un mulet d’ambulance dans le désordre qui nous entoure, mais rien.

Enrageant de notre impuissance , nous essayons de nouveau de l'emporter à force de bras.

Une autre charge, plus furieuse encore que les précédentes, nous aborde comme un ouragan, et, cette fois, c’est fini ; le pauvre capitaine, qui respire encore, est aux mains de l'ennemi. L'instant de répit qui suit cette dernière attaque me permet de voir son cadavre, entouré de quelques fantassins ennemis qui lui défoncent le crâne à coups de bâton.

Des pleurs de rage me brülent les yeux, et, m'élan-

cant avec quelques hommes, je tombe sur ces bètes féroces, et je perds connaissance...

Quand je reviens à moi, le lieutenant du 4: bataillon me tâte par tout le corps; mais, chose inouïe, je ne suis pas blessé. Un coup de matraque sur la tête m'avait simplement étourdi.

L'ennemi s'est retiré à quelques centaines de mètres pour se reformer.

Chez nous, près de la moitié de notre effectif git sur le sable. Les débris des fractions éloignées nous ont rejoints.

Mon lieutenant est tuë : son corps est sur un cacolet.

Mon sous-lieutenant a une balle dans l'épaule.

Tout n'est pas désespéré cependant. Les insurgès comptent probablement deux ou trois mille combattants, et nous, près de deux cents; mais nous sommes réunis.

Il nous reste dix mulets d'ambulance inoccupés, et chaque homme possède encore environ soixante cartouches.

Nous sommes au sommet d'une dune, et le lieutenant du #* bataillon, qui a pris le commandement, décide la retraite avec la marche en carré.

Le cadavre de mon capitaine est décidément abandonné : impossible de l'enlever.

Je m'examine un peu. Mon uniforme est en lambeaux, je suis couvert de sang, et j'ai les mains et le visage écorchés. La tête me fait un mal intense, et j'ai perdu mon képi, mon sabre et mon revolver. Je me

trouve avec un fusil entre les mains , et je ne me rappelle pas où je l'ai ramassé.

La retraite commence.

Nous marchon$ pendant trois ou quatre cents mètres, et nous subissons une nouvelle attaque qui nous abat trois hommes.

Il est inutile de décrire chaque phase successive de notre marche. Il suffit de dire que nous parcourons ainsi une vingtaine de kilomètres, repoussant de nombreuses charges ennemies, qui réussissent presque toujours à nous faire perdre un ou deux hommes.

Vers cinq heures du soir, nous sommes à cinquante kilomètres de la colonne de Négrier.

L'ennemi, jugeant probablement que cette proximité est par trop dangereuse pour lui, fait un suprême et dernier effort; mais il est repoussé, comme toujours.

Cette dernière attaque nous coûte notre lieutenant, qui reçoit une balle dans laine. Il a cependant la force de nous donner l'ordre de camper où nous sommes : une petite hauteur bien propre à une résistance énergique.

Comme il est probable que la colonne d’Ain-ben- Kkélil a été avertie, nous attendrons ici les secours.

D'ail'eurs, impossible d'aller plus loin. Les mulets de l’ambulance sont presque tous atteints, et les cacolets sont encombrés de cadavres ou de blessés.

Nous nous établissons solidement sur notre mamelon, attendant l'ennemi, qui ne revient plus. Nous

pouvons voir, par instants, quelques cavaliers apparaitre çà et là, soit pour prendre la selle d'un cheval tué, soit pour saisir les chevaux sans maitre, soit pour enlever un mort.

Nous ne les inquiétons pas, ménageant les quelques munitions qui nous restent pour nous défendre.

Les pertes ennemies doivent être nombreuses, car à chaque feu de salve on voyait une vingtaine de burnous rouler par terre, et Dieu sait si nous avons tiré! Mais le nombre finit fatalement par avoir raison du courage. Pour dix ennemis tués, nous avons chez nous un cadavre. Toute proportion gardée, nous perdions plus de monde que les insurgés.

La nuit se passe dans des transes continuelles et dans de bien pénibles réflexions.

Les hommes causent à voix basse et comptent leurs cartouches.

Le lieutenant, quoique très-grièvement touché , ne l'est cependant pas d'une manière nécessairement mortelle.

Les blessés, muets et presque tous mourants, recoivent des soins sommaires.

La nuit, devenue très-fraiche, occasionne de violents frissons à tout le monde. La réaction du combat laisse aussi aux hommes un abattement fébrile.

Nous faisons l'appel. Il manque mon capitaine, mon lieutenant et quarante hommes tués : les deux autres officiers et trente-huit hommes sont blessés.

Je suis sain et sauf, mais très-abattu. La mort de

bin Ms L'ile y Lé .! DE Las DAT EL AA 1, sh fa

mes deux officiers me cause une profonde douleur. Pour un rien, j'aurais donné ma vie.

Un homme poussé à bout par la fatigue, la faim, l'horreur du combat, sent un immense dégoût s'emparer de son âme, et se laisse insensiblement aller à croire qu'il serait bon de mourir. Les plus grandes cruautés lui sont indifférentes. Il se demande ce que vaut la vie, pour qu'il prenne la peine de la défendre. Il en arrive ainsi au dernier degré de l'apathie. C'est le moment de réagir avec vigueur, car le découragement est voisin de la lâcheté, et l'homme qui ne se redresse pas alors ne vaut plus rien.

Cependant, de tout ce chaos d'idées et de réflexions se dégage une chose : j'ai enfin assisté à un vrai combat.

Que de scènes navrantes dont j'ai été témoin !

Une entre autres m'a frappé. Un jeune caporal alsacien reçoit une balle dans la cuisse et tombe. Il se traine, cherchant à suivre les autres qui escaladent une hauteur. Se voyant impuissant, il se tourne vers l'ennemi, et fait un feu précipité.

On l'entoure, et un grand nègre, lui assénant un coup de bâton sur la tête, cherche à le dépouiller de ses vêtements.

Le caporal, évanoui sous le coup, revient vite à lui, et se défend en désespéré.

Son adversaire le bourre de coups de couteau, et à chaque blessure le caporal répond par un cri et un nouvel effort de lutte. Finalement, il expire.

Le nègre n'a pas joui longtemps des vêtements du caporal. Dix fusils s'étaient dirigés vers lui, et avant de s'être éloigné de sa victime, il tombe, et sa tête va heurter la poitrine de l'Alsacien.

Ils sont au moins unis dans la mort.

Un autre épisode, dont le funèbre héros était un sergent de ma compagnie, m'a aussi violemment remué.

J'ai dit que vingt-cinq hommes montés, de la section franche, formaient l'arrière-garde.

Au premier bruit du combat, ils s'étaient tous portés au secours des camarades.

D'un coup d'œil, ils se rendent tout de suite compte de notre position désespérée. Ils n'hésitent pas un instant cependant, et, quoique très-inférieurs:en nombre, ils se lancent à fond de train dans le plus fort de la mêlée.

En une minute ils sont culbutés et bientôt dispersés. Le sergent, emporté par son cheval, tombe au milieu d'un groupe ennemi. Au moment où il file comme le vent, un cavalier arabe le croise, et, l’accrochant par la bouche avec sa matraque, l’attire à lui et le couche en travers de sa selle.

Une lutte s'engage; mais l'Arabe a bientôt l'avantage, et un coup de pistolet a raison du sergent.

Son corps inerte se balance quelques instants aux flancs du cheval emporté, et, paquet sanglant, il tombe enfin comme une masse sur le sable rougi de sang.

Je me rappellerai longtemps le regard de ce mal-

heureux, au moment où il sentit le crochet de l’arme

de son ennemi s’enfoncer dans ses chairs.

Je dirai ici que les Arabes sont porteurs de plusieurs

espèces d'armes. Outre le fusil, le sabre et le couteau, :

tous sont armés d’un énorme bâton de chêne, appelé matraque, dont une extrémité est garnie d’un croc solide. Ils se servent de cette dernière arme pour accrocher leurs adversaires et les jeter à bas de leurs chevaux.

Le lieutenant de ma compagnie, qui commandait la fraction de la section franche à l’arrière-garde, reçut une des premières balles ennemies au moment où il se portait au secours du gros de la colonne. Nous fûmes assez heureux de pouvoir dégager son corps, mais il n'en fut pas de même pour tous : beaucoup restèrent au pouvoir de l'ennemi.

Je crois que ces quelques lignes donneront une bien faible idée de l'horreur des pensées qui m'assiégent pendant la nuit qui suit le combat.

Vers quatre heures du matin, mes idées s'éclaircissent un peu cependant, et je commence à être heureux de ne pas avoir été tué. Les beautés de l'existence me revieanent avec le jour. Je sens renaître en moi un immense espoir à mesure que le soleil monte à l'horizon.

Comme je trouve tout beau! La lumière est si douce, l'air si pur, le désert si calme !

Un grand silence assiste à notre réveil, et bientôt tous se font part de leurs impressions sur l'arrivée probable de la colonne de secours.

A-t-elle été avertie? Pourra-t-elle faire cinquante kilomètres en quinze heures? Sinon, que devons-nous faire ?

Le lieutenant, quoique blessé, conserve toujours le commandement. Il prescrit d'attendre jusqu'à neuf heures. Si, à ce moment, aucun secours n'est arrivé, on se mettra en marche.

Le silence se fait de nouveau, et les regards sont fixés, anxieux, dans la direction du nord. Pendant trois longues heures, on est balancé par une alternative d'espérances, aussitôt abandonnées que conçues.

Enfin un bruit lointain, ressemblant au son du clairon, se fait entendre. Bientôt plus de doute, on sonne la marche du régiment.

Oh! mon Dieu! que cette musique est belle! Toutes les harmonies humaines ne causeront jamais de plus grandes jouissances que les quelques sons jetés dans l'air par le clairon de mon régiment.

Il nous reste un clairon. Il embouche son instrument, et, sonnant à tout rompre, il répond à la colonne.

Quelques moments après, des visages amis se présentent, et nous devenons gais, malgré nos douleurs.

Pas de temps à perdre cependant.

Le colonel donne quelques minutes de repos, et se dirige bientôt vers l'endroit où le combat a commencé.

Des cadavres d'hommes et de:bêtes sont les sinistres points de repère qui nous guident dans notre marche.

Nos morts sont entièrement dépouillés de leurs vête-

i " F À LR % F HE v

ments et horriblement mutilés. Presque tous ont la tête séparée du tronc.

Nous arrivons à l'endroit où fut abandonné mon capitaine. Son cadavre nous apparait sur le versant d'un monticule. Il est nu, et il a la tête et le bras gauche coupés. Une balle lui a percé le flanc droit. Dix-huit coups de couteau lui ont fait d'horribles trous dans la poitrine. Il a aussi subi la dernière mutilation. Ces misérables s'étaient acharnés sur les restes de notre malheureux capitaine.

À ce hideux spectacle, un frisson d'intense dégoût secoue les assistants. Les regards deviennent fixes de rage, les dents sont fermement serrées, et quelques sourds jurons se font entendre.

Mais il ne faut pas perdre de temps dans d'inutiles émotions. Vite à l’action. Nous enlevons nos morts, et rétrogradons vers Ain-bel-Khélil.

Pas un ennemi à trente kilomètres à la ronde. Ces lâches-là ne s'attaquent qu'au petit nombre.

Le lendemain de notre arrivée à destination, les funèbres débris du combat recevaient de magnifiques funérailles.

Là FLUTE.

Je préfère voya ;er autour de ma tente que de voyager avec elle. Ce qui veut dire, en termes plus clairs, que je suis heureux quand je suis en station.

Quel mauvais génie me pousse toujours dans les aventures! je rabâche encore ici mes tendances à la vie tranquille, ct, franchement, je suis honnête dans ce que je dis. Je commence à croire que quinze mois de campagne, sans voir une maison, une ferme, un arbre, une table, une chaise, enfin autre chose que le ciel, la plaine et des soldats, sont amplement suffisants pour satisfaire un seul homme aux goûts modestes.

Me voilà de nouveau installé dans ma petite tente, et, après ma terrible expérience du schott Tigri, je puis voyager hardiment.

J'avais perdu mon sabre, mon revolver et mon képi, et ces trois utiles ornements me manquaient beaucoup.

J'eus le bonheur de retrouver les deux premiers, mais mou malheureux képi eut une fin digne de sa

profession. Malgré mes recherches, il fut décidément perdu; les dunes de sable furent pour lui un tombeau.

J'en ai un autre qui ua pas encore d'histoire ; aussi je préfère n'en rien dire.

Mon sabre est rouillé, sale, abandonné.

Mon revolver, grave maintenant, puisqu'il a fait ses preuves, est en train de devenir brillant.

Je n'en suis pas bien sûr, mais je crois quele gaillard a sur la conscience autre chose que de petits trous dans des ronds noirs à la cible. Il pourrait bien sc faire que de malencontreux indigènes se soient trouvés en face de son canon menaçant. Quoi qu'il en soit, je le respecte maintenant et lui donne les premiers soins.

Mon sabre est d'une médiocrité humiliante. Son brillant lui reviendra dans un temps à venir.

Mon sac a été troué par une balle. Je le vide.

Ah! voilà ma flûte!

Je trouve ce doux instrument, au fond, bien loin, dans un recoin oublié. Ceci explique l'abandon où j'ai dernièrement laissé cette compagne de quinze’ans. Ma pipe et ma flûte sout toujours restées fidèles à leur maitre. Depuis notre accointance au Texas, elles ne me quittèrent pas d'une semelle.

Dans ma tendre jeunesse, comme j'avais tous les talents, mon papa pensait, après m'avoir sondé de son œil de lynx, que je deviendrais un fameux musicien.

En conséquence, il me paya un terme au professeur de musique, et me voilà tapotant le piano.

C'était très-beau pendant les heures d'étude, mais fort désagréable les jours de congé.

À mes nombreuses aptitudes, se joignaient encore la passion des jeux de barres, de crosse et de balle. Je ragetis, quand, perdu avec un piano dans une immense salle, j'entendais les cris des camarades dans la cour. Je faisais deux gammes et j'allais à la croisée.

Un jour, n'y tenant plus, pif! paf! je brise une partie du clavier.

Piteux, je me sauve, craignant l'orage. Les cris des camarades, jouant aux barres, n'ont plus, après mon méfait, les mêmes charmes qu’ auparavant. Je comprends tout de suile que je payerai cher ma mauvaise humeur,

Fourré dans un coin du corridor, il me semble, à chaque pas que j'entends, voir apparaitre la face grave et sévère de notre directeur. Enfin je m'échappe, chassant les idées sombres.

Malgré mes efforts, je suis triste comme Ja nuit. L'entrain me manque, et le jeu de barres a pérdu son altrait.

Bientôt, j'entends appeler mon nom. Je pousse un soupir de soulagement, préférant une situation claire à l'incertitude qui m'étreint.

On me punit sévèrement, mon papa paya le cla-

vier, et je fus à tout jamais délivré des études de musique.

Voilà pourquoi je ne suis pas pianiste.

J'en avais assez appris cependant pour savoir ce que c'était que la clef de fa. En outre, je pouvais (rs-bien

| pe

+ Suns

exécuter une gamme, en passant le pouce sans déranger la fixité du poignet. On n'avait pas d'appuimain au collége, et la gymnastique des doigts était fort ennuyeuse.

Plus tard, étant campé dans les prairies du Texas, près du Fort-Concho, je devins possesseur d'un piccolo.

Mes fonctions de secrétaire du général me laissant de nombreux loisirs que j'employais à bâiller méthodiquement, ce piccolo fut un monde pour moi.

Je me mis tout de suite à souffler dedans avec une ardeur inquiétante. Ayant saisi les sons de trois notes, mon ambition ne connut plus de bornes.

J'assiégeai de demandes de méthodes les marchands de musique de Boston, de New-York, de la Nouvelle- Orléans. Des cargaisons m'arrivèrent bientôt, et, après six mois d'études approfondies, je parvins à jouer À la claire fontaine ! comme pas un.

Les vastes plaines qui s'étendent entre Fort-Concho et Fort-Richardson se répétèrent souvent les sons inspirés de mon joyeux péccolo.

La campagne terminée, je me procurai à Jefferson une magnifique flûte que j'ai encore.

Il ya loin du petit débutant de 1870 au virtuose actuel. Ma ïoi, c'est vrai, les plus difficiles morceaux n'ont plus de secrets pour mon instrument, et mon père ne s'était pas trompé en reconnaissant chez moi, dès mon enfance, un talent musical de première venue.

Ces qualités harmoniques me procurèrent par la suite de bien douces distractions.

Mon second lieutenant dans l’armée américaine était d'une force remarquable sur la flûte à six trous. Ayant un soir écouté mes timides roucoulements, il conçut tout de suite un immense intérêt pour le jeune auteur d'aussi louables efforts.

Nous étions alors campés sur les bords du Black Cypres Bayou, près de Jefferson.

Les pavillons des officiers faisaient suite aux baraques de la troupe, et le bureau du général, auquel j'étais attaché, se dressait en face, à quelques mètres.

Je passais mes journées, couché dans un hamac, sur une petite terrasse, d'où je voyais les dames militaires prendre le frais sur le gazon.

Suivant leurs moindres mouvements d'un œil envieux, je maudissais l'injustice du sort qui me refusait le bonheur de la douce société des femmes. J'aimais beaucoup les causeries féminines, et, en raison même de ce penchant, je persistais à en être de plus en plus privé. |

Les gais rires et les éclats de voix tapageurs de ces dames, folâtrant avec leurs maris, exaltaient mes sentiments à un degré extrême. Lorsque j'avais ainsi amassé une provision suffisante d'émotions douces, suaves, amoureuses, j'étreignais ma flûte et je les lui confiais.

C'est à la suite d'un : Home, sweet home ! délirant,

joué dans des circonstances pareilles, que le lieutenant M... tombait comme une bombe chez moi, la louange aux lèvres.

Il était fort, et, appréciant vite ma faiblesse, il me donna des leçons.

Je faisais aussi beaucoup de travaux de copiste pour cet officier. Ces écritures et mes leçons de flûte m'amenaient souvent chez lui. Ce fut pour mon malheur.

Le lieutenant M... avait cinquante ans; sa femme, vingt. Elle était brune, vive, alerte, sémillante, pleine de vie et de feu. Ses grands yeux noirs me faisaient frissonner quand ils rencontraient mes regards timides.

Conséquence naturelle, je devins éperdument amoureux de madame M... Elle s'en aperçut bien vite, en souriant.

Elle s'attendait peut-être à quelques démonstrations décisives de ma part; mais, malgré mon expérience des choses de l'amour avec ma céleste Angèle, malgré mon uniforme de guerrier qui aurait dû me donner de la hardiesse, j'étais toujours d’une apathie distinguée.

Hélas! la vature est plus forte que les désirs. Un timide vivra, rougira, fera des bévues, mourra, et cela, toujours dans la peau d’un timide.

En voyant madame M..., mes yeux cherchaient des recoins sombres pour y cacher leurs feux, mon visage devenant tout bêtement rouge.

__ Coquette comme toutes les jolies femmes, madame

M... suivait, amusée, les différentes phases de ma pas-

sion. Elle me lisait comme un thermomètre, et il faut croire qu'elle prenait goût à cette lecture graduée, car souvent, en l'absence de son mari, elle me faisait appeler pour des raisons futiles.

Elle me recevait dans le négligé le plus voulu possible ; ses longs cheveux flottaient sur ses épaules, une dentelle légère laissant entrevoir la peau blanche de son cou. Elle me souriait, m'encourageant à parler.

J'attendais qu'elle m'adressât la parole. Après quelques banalités de sa part, suivies d'un mutisme complet chez moi, des signes d'impatience tourmentaient son visage, et je prenais congé d'elle.

Je dois dire que mon manque de hardiesse était quelque peu entaché de peur.

M... était un terrible. Chaque fois qu'il s'absentait, il avait pour mission d'arrêter quelques desperadoes, reliquats de la guerre de Sécession qui, à cette époque, infestaient encore le Texas. Il réussissait presque toujours à les prendre ou à les tuer. C'est assez dire que M... était un vrai dur à cuire.

Aussi je craignais continuellement de voir surgir sa face pâle et ses moustaches en brosse, dans l’encadrement d'une porte quelconque, chaque fois que sa femme me retenait chez elle pour des futilités.

Le revolver de ce gars-là ne manquait jamais son homme, et qu'aurais-je fait, moi, misérable bambin de dix-sept ans, en face de ce terrible lutteur ?

Un soir, décidée à me vaincre, madame M... me fait appeler.

Assise à sa toilette, souriant à sa glace, elle tresse nonchalamment sa belle chevelure : ses épaules nues, d'une blancheur de neige, laissent courir un fin réseau de veines bleues, où bouillonne un sang ému. Sa bouche, rouge et sanguine, palpite dans des enroulements voluptueux.

Ses yeux m'accueillent avec une caresse au moment où, respectueux, j'apparais, rougissant devant elle. Une légère contraction de ses sourcils annonce une volonté bien arrêtée d'arriver à un résultat.

— Vous ne me paraissez pas être de la classe des hommes qui généralement s'engagent dans l'armée américaine ?

— Madame, vous me faites beaucoup d'honneur.

— De quelle partie de la France êtes-vous ?

— Du Canada, madame.

— Ah!... les femmes sont-elles belles chez vous, au Canada ?

— Pour ça, oui, madame ! (Étais-je assez bête ?)

— Oh! oh! oui, vraiment, ont-elles des dents comme celles-ci, des cheveux comme ça, des épaules comme les miennes, et des yeux. ?

Ce disant, elle me foudroie d’un regard à :ondre toutes les banquises du Groënland.

Je continue à être bête, ce qui n'était pas difficile, et :

— Mon Dieu, madame, je manque d'expérience, mais veuillez bien croire que nos femmes sont aussi très-belles. — Puis, m'enferrant à fond, je pousse la

niaiserie jusqu'aux limites extrêmes, en lui vantant les qualités extraordinaires de nos gracieuses Canadiennes : comme celles sont appétissantes, fidèles en amour, bonnes mères de famille, attachées à leur foyer, débordantes de bonne humeur.

Madame M... me laisse dire sans souffler mot. Ses mains seules, agitées et nerveuses, tiraillent ses longs cheveux, les tordant convulsivement.

Enfin, avec une moue énergique, elle se lève tout à coup, me montre la porte d'une chambre voisine, et m'invite à la suivre.

J'obéis comme un caniche fidèle. Emboitant le pas, j'entre avec elle dans une pièce sombre, toute parfumée.

Mes yeux, aveuglés, nedistinguent pas tout de suite les objets qui m'entourent, mais peu à peu, m'habituant à la demi-clarté, je vois madame M... assise sur son lit. Elle me fait signe.

Indécis, ahuri, pétrifié, je voudrais agir, mais je ne le puis.

Soudain, je me sens saisi et entrainé avec une violence extrême. Je me dégage avec énergie, et, fuyant, comme poursuivi par tous les démons de l'enfer, je me précipite hors de la maison, laissant mon képi, comme pièce à conviction.

Ah! Joseph, mon bienheureux homonyme, que l'ou a tant calomnié, comme je comprenais enfin qu'il est parfois utile d'abandonner ses défroques !

Le dehors me rend un peu de calme, et, craignant

de voir M... à mes trousses, je me dirige, l'œil aux aguels, vers ma baraque.

Dix minutes après, madame M..., souriante, était tranquillement assise sur sa véranda. Mon képi me parvenait bientôt par l'entremise d’une ordonnance, qui me parut étonnée de mon étrange distraction.

J'en restai là de mes relations avec madame M..., qui me regardait par la suite avec la plus complète indifférence. Tant il est vrai que la vertu n'est jamais récompensée |!

Le lieutenant continua à me donner d'excellentes leçons de flûte. Le malheureux ne s’est probablement jamais douté des dangers que j'ai encourus chez lui.

Cette aventure me confirma davantage dans mon opinion, déjà bien arrêtée, de ma nullité flagrante en galanterie.

Je n’en persistai pas moins cependant à cultiver l'art du dicu Pan avec une ardeur légitime, et, à mon retour au Canada, ma flûte contribua à me poser dans le grand monde.

C'est elle qui fut la cause de: ma liaison avec P.. mon collèque en musique. On se souviendra du dénoûment désastreux de cette amitié, qui m'apporta une chute spéciale sur le trottoir en face de la maison de mon ami.

Pendant ma vie militaire au Manitoba, ma flute fit prime ; mais à Paris, je me trouvai dans une infériorité marquée. :

Un jour, au Palais-Royal, la petite flûte de la garde républicaine fit des siennes,

Honteux, je me retirai, pour cacher mon instrument, qui ne vit de nouveau le jour qu'à Géryville; quand j'étais sergent-major.

Géryville est un point perdu à l'entrée du désert algérien. Il est à six étapes de tout lieu habité. Sentinelle avancée, il veille, avec un soin jaloux, sur la sécurité des possessions françaises de l'Algérie.

Une petite garnison de deux compagnies est la seule force qui garde ce poste.

Les occupations des militaires ne sont pas dignes d'intérêt. À part quelques manœuvres, le travail se réduit à rien.

Je partageais mes loisirs entre mon chien, ma baraque, mes livres, mon hamac et ma flûte.

Je choisissais toujours les heures solennelles pour réveiller les échos des montagnes voisines. Les sons plaintifs et harmonieux de mon instrument coulaient doucement, la nuit, dans les ondes sonores. La plaine et les montagnes furent souvent étonnées d'entendre les airs du pays.

Rien comme la solitude et le grand silence pour remuer les sentiments.

L'homme, se voyant si petit dans l'immensité, a besoin de faire un bruit quelconque pour se prouver à lui-même qu'il existe. Ainsi, en écrivant, la nuit, le grincement de la plume, qui suit la pensée sur le papier, est un compagnon. En marchant seul dans le

. désert, il faut penser à haute voix, pour tromper l'isolement.

La flûte était mon aide favorite, et les habitants de Géryville, situé à quelques mètres du camp, eurent bientôt une idée exagérée de mes capacités harmoniques.

Le 14 juillet 1879, je reçus une députation des notables de la ville. Ils me priaient instamment de contribuer à la partie musicale de la fête célébrée en plein air.

Je promis mon concours, et, le soir de ce grand jour, je lançais amoureusement, dans les saules environnants, quelques extraits palpitants d'Æ Trovatore.

Je remportai un grand succès, et le résultat fut l'absorption d’une quantité enivrante de champagne.

C'est à cette fête mémorable que je fis la connaissance de quelques messieurs de l'endroit.

Géryville est habité par une vingtaine d'Européens . et quatre ou cinq cents Arabes ou Juifs. Les premiers avaient formé un orchestre dont on me pria de faire partie.

Je consentis, et je vous présente les membres de ce digne corps de müsique, qui est appelé à régénérer cette partie-ci de l'univers dont je respire l'air.

Une terrible querelle, — voir plus loin les détails, — faillit cependant détruire ce modeste programme.

De la tenue et du maintien! car nous voilà en face de nos musiciens ! .

Notre chef, conducteur des ponts et chaussées, travaille sur le violon. Il a cinquante-deux ans.

Il est instruit, intelligent, et auteur d'une brochure sans lecteurs ; — cette brochure traite de la philosophie universaliste.

Comme musicien, notre chef est très-fort en démonstrations. Grave de figure, il nous dit de bien belles choses sur les fugues, soupirs, points d'orgue, trilles, croches, doubles ou triples; mais s’il joint l’action à la parole, je jette un œil anxieux vers la porte, et cet acte est amplement justifié.

En effet, dix minutes s'écoulent avec une série de frottements pour ajuster les cordes; cette opération terminée, l'archet, se lançant en mouvement, devient tout de suite dévergondé, et, tourmenté par une main inspirée, il gratte le violon de la plus cruelle manière.

Les échos, surpris de ce vacarme, se lancent et se relancent les sons avec rage.

L'air, bouleversé de cette cacophonie, se refuse bientôt à alimenter les poumons des auditeurs, qui n'ont qu’une voie de salut : sortir.

C'est ce que je fais invariablement, avec tact, bien entendu, car mes parents m'ont bien élevé.

Notre sous-chef est fournisseur de l'armée.

Grand, Davarois de naissance, sec, planche par devant, planche par derrière, il touche l'harmonium.

Il accompagne bien, mais il faut le suivre. Comme genre particulier, il arrive souvent trois mesures en retard à la fin de chaque morceau.

Les membres de l'orchestre négligent ce détail, auquel ils sont habituës. Comme c’est chez lui que l'on

se réunit et qu'il donne à boire, il lui est permis d'aller jusqu'à quatre mesures de retard à chaque exécution.

En troisième lieu, vient le cornet.

C'est un loyal instrument auquel on ne peut reprocher que de légères absences. Ses pistons sont toujours cmbarrassés, et, aux endroits pathétiques, un son mat nous apprend qu'ils subissent un nettoyage.

Cela nuit un peu à l'harmonie de l'ensemble.

Un autre violon fait les secondes parties, et il a le mérite de ne rien savoir. Ce n'est pas un tort, car, timide de caractère, il reste silencieux.

De plus, il est le beau-frère de notre sous-chef, et il sert à boire. De là, indulgence de nous tous à son : égard.

Le trombone est tenu par un receveur des postes.

Ce précieux instrument se conduit assez bien. On ne peut lui attribuer que certains couacs, parfois enibarrassan{s dans l'effet général du morceau.

Comme accessoire, nous avons aussi un ténor léger, âgé de cinquante-neuf ans.

Il chante bien, ce qui ne nuit en rien à l'harmonie.

En dernier lieu apparaît Joseph. C'est moi.

Je suis devenu le clou de la situation. La musique que j'interprète a un charme tellement original que le compositeur lui-même ne reconnaitrait plus ses œuvres.

Je m'étendrais complaisamment sur ce sujet, mais je deviens modeste et je me tais.

Nos musiciens mis en scène, je vous narre la que-

relle dramatique qui est venue ébranler notre institution dans ses œuvres vives. Ce forfait, que nous déplorons tous, fut consommé pendant une de mes absences.

La chicane, comme je l'ai su depuis, naquit d'une fausse note arrachée par l'archet de notre chef. Celuici l'attribue à l'instant au second violon, qui, silencieux comme toujours, prétend ne pas avoir joué.

Le chef insiste, l'autre riposte, et l'affaire se termine par la déconfiture d'un instrument lancé à la tête d'un’ des adversaires.

Le conducteur des ponts et chaussées, à qui appartient le violon démoli, dédaigne d'en ramasser les morceaux et s'éloigne d'un air noble.

La querelle règne encore quelque temps parmi les autres, et l'assemblée finit par se dissoudre dans le plus grand désordre.

Nous en restèmes là pendant quelques jours. Mais moi, comme tendre flûtiste, partisan de la paix à outrance, j'attendais avec anxiété l'occasion de soulager ces cœurs ulcérés.

Cette occasion se présenta sous la forme d'un basson.

Ceci peut paraitre bizarre. Après réflexion cependant, on avouera que c'est rationnel.

Avec son air embêtant, ce long et inoffensif instru- : ment, par sa seule présence, parvint à adoucir les cœurs de nos infiexibles musiciens.

Il arrivait directement d'Oran.

Un colon éclairé avait mis en avant ses capacités sur

le basson. Tout de suite il en fut commandé un exemplaire, et par les voies rapides.

Cinq jours après, un long ballot, aux dehors insignifiants, était déposé à nos pieds.

Chacun avait fait taire ses ressentiments pour assister au déballage. Nous étions au complet quand le garçon donna le premier coup de canif aux cordes du ballot.

Au fur et à mesure que ficelles et toile lâchaient prise, sous le couteau du déballeur, les cœurs s’amollissaient.

Observateur discret, je crois voir poindre une larme dans le coin de l'œil gauche de notre chef, qui a l'âme tendre. Le second violon, quoique ému, restait froid, sa tête portant encore les traces sanglantes du combat.

Enfin, la dernière ficelle coupée, le petit bec du basson voit le jour.

À ce spectacle émouvant, une larme, une vraie alors, s'échappe du susdit coin de l'œil de notre chef : son ennemi soupire avec bruit.

En tacticien habile, je saisis l'instant, et, m'appuyant sur mon rôle de pacificateur, je les pousse dans les bras l’un de l'autre.

Ce fut le signal d'une explosion générale.

Avant de me reconnaitre, j'étais empoigné par le trombone, qui arrosa mon gilet.

Je dis gilet, pour être fidèle au vieux cliché, mais, qu'on se le répète bien, un troupier ne porte jamais de ces choses-là. Il sait se contenter d'une honnête chemise de grosse toile. Le numéro matricule de la

mienne conserve encore les traces des larmes de notre humide trombone.

C'était le 7 août.

Le déballeur, sans se laisser déconcerter par ce déluge, continuait son travail. Bientôt notre instrument, dans toute sa candeur, fut mis en évidence sur une table.

Le colon musicien le fit ensuite quelque peu ronfler pour rappeler ses souvenirs. Après plusieurs insuccès, on se livfa entièrement à la joie.

Le chef et le second violon se grisèrent et chantérent la Marseillaise.

Les autres en firent autant, et l'on se sépara, avec force embrassades, se jurant une amitié éternelle.

Que c'est beau, la paix!

Depuis que je suis en colonne, ma flüte fut forcément négligée, mais j'y reviendrai plus tard.

Croyez-moi, il fait bon jouer de la flûte. Rien comme ce modeste instrument pour adoucir les maux de l'existence, ou amollir le cœur d'une amante revèche.

Je crois que ce chapitre est assez long, et je l'exé cute ici.

Comme je plains ceux qui out eu le courage de le lire !

C'est une petite armée homogène. Composée de toutes les armes, elle peut marcher et combattre sans auxiliaires. Elle se suffit à elle-même.

Elle est généralement formée à la hâte pour parer à un événement subit.

Une colonne est dite volante quand elle marche sans émpedimenta. Fraction détachée du corps principal, elle est alors desfinée à de petites excursions urgentes : couper le passage à l'ennemi, faire une razzia, surprendre un campement.

Elle est dite mobile quand elle garde un poste important, un passage principal, ou quand elle peut aller d’un point à un autre en emportant tout son matériel et ses bagages.

Ces deux genres de formations de troupe s'emploient surtout dans les pays comme l'Algérie, où la population indigène, toujours hostile et disséminée dans d'immenses steppes, trouve souvent l'occasion de s'insurger sans encourir de punitions immédiates.

En 1881, lors de la conquête de la Tunisie, les troupes de la province d'Oran s'attendaient à participer ‘au plaisir de châtier les Kroumirs, qui avaient haché en morceaux quelques malheureux hommes du 59° de ligne.

Il n'en fut rien cependant , et bien nous en prit, car il se préparait de la besogae pour nous sur les Hauts- Plateaux, du côté du Maroc, refuge éternel de tous nos révoltés. |

Ce pays est une cause continuelle et inconsciente de toutes les insurrections qui désolent souvent le Sud- Oranais.

Les insurgès, connaissant l'impuissance du Maroc à faire respecter ses frontières, — d'ailleurs très-mal délimitées dans ces régions, — savent y trouver un abri contre tout châtiment.

Ce maudit Figuig, que j'ai souvent envoyé à tous les diables, nous nargue toujours, sournoisement caché derrière ses remparts de terre cuite, que ces candides gaillards d'Ouled-Sidi-Cheik croient imprenables.

Quatre pièces de 80 et quinze cents fantassins déterminés réduiraient vite à néant ce ramassis de boue, de brigands et de voleurs.

Mais on ne veut rien faire, crainte de complications politiques.

Allons donc! Nous sommes en 1882, n'est-ce pas ? Eh bien ! en 1888 le Maroc sera à nous !

Nous verrons si j'ai été bon prophète.

Quoique très-heureux d’avoir fait cette prédiction, sur l’accomplissement de laquelle je compte beaucoup, je reviens cependant au 21 avril 1881, jour où nous recümes l’ordre, à midi, de partir le lendemain matin, à quatre heures, avec cent cinquante hommes par compagnie, soit six cents hommes par bataillon.

Daya, petite ville située à cent cinquante kilomètres au sud d'Oran, était le point de concentration.

Il faut avoir appartenu à l’armée pour bien se faire une idée du brouhaha de la veille d’un départ précipité. Ce ne sont que chassés-croisés, courses échevelées à faire perdre la tête. Les ordres pleuvent dru comme grêle, et le pauvre sergent-major supporte, presque à lui seul, tous les ennuis d'assurer un départ sans rien oublier.

Enfin, on est en route.

Il fait encore nuit sombre. Les claquements de fouet, les aboiements de chiens, les mille bruits qui accompagnent toujours les mouvements de grandes foules, annoncent seuls que le bataillon est en marche.

Une teinte légère et pâle colore bientôt le ciel. Peu à peu la lumière du jour se dégage des ténèbres, et la colonne apparait dans toute la simplicité de ses six cents hommes arpentant le sol du désert.

Le capitaine, quidant la première compagnie, est à cheval et fume stoiquement sa cigarette.

Le lieutenant et le sergent-major marchent en tête de chaque rang et donnent le pas.

Le sous-lieutenant surveille la gauche.

Et tous regardent tristement le sentier qu'ils foulent. Le plus grand bonheur est de se concentrer en soi-même, de faire abnégation de toutes sensations.

On arrive ainsi graduellement à oublier que l'on existe, et à se convaincre que les jambes font partie d'un automate.

C'est là le but de tout troupier en route, et y arriver est le plus grand palliatif dans les circonstances.

Au départ, on a pris le café. Tout le monde était gai, et une chanson grivoise avait eu beaucoup de succès. Bientôt les respirations sont devenues courtes. Quelques chanteurs seuls ont persisté dans leurs cris de plus en plus épuisés.

Enfin, tout est silencieux.

Une sueur abondante inonde les fronts; de violents, coups d’épaules, accompagnés de soupirs bruyants, soulèvent les sacs.

Une buée chaude et vaporeuse, se dégageant de tous ces corps ambulants, raréfie et charge encore le peu d'air que respire la colonne.

Les gros souliers ferrés, tombant lourdement sur le sol caillouteux, en font jaillir des étincelles. Le cliquetis des armes et du campement, accompagné de bruit de pas, compose à lui seul le monotone concert qui s'échappe de ce monstrueux orchestre.

Voyez la colonne descendre une pente rapide.

La tête s’affaisse et disparait derrière un rideau de terrain pour aller se montrer un peu plus loin.

La queué suit le mouvement, et l'ensemble apparaît

166 EXPÉDITIONS AUTOUR DE Mi TENTE,

au spectateur comme un immense serpent bariolé de toutes couleurs.

La pente franchie, la masse reprend sa roideur et se traine lentement sur le sol horizontal, traçant de gigantesques zigzags à droite et à gauche.

Un soleil d'enfer poursuit de ses rayons verticaux tous ces pauvres diables, qui s'épongent, soufflant comme des phoques.

Quel abattement partout!

À voir cette tristesse générale, on se dit que tout ce monde est découragè. Mais qu'une occasion se présente! tout de suite les visages s'animent, les muscles se roidissent, la respiration se raffermit, et gare les événements |

Alors, qu'est-ce donc qui tue ainsi l'entrain ? Hélas! la monotonie, l'absence de tout être animé.

Persoune pour nous admirer ! Personne pour nous regarder défiler! Rien! Pas même un animal quelconque qui s'enfuit à l'approche de la colonne !

C'est un fait incontestable qu'il est nécessaire d’être admiré pour supporter gaiement une lourde fatigue.

Le troupier, le Français surtout, est ainsi fait. 1] lui faut un peu de vanité satisfaite, attirer un brin l’attention. À quoi serviraient les fatigues, les misères, les souffrances, si personne ne s’en apercevait ? F

Aussi, voyez une expédition.

Tous sont heureux si un grand journal daigne dire un mot sur la solidité de la marche, le brio de l'attaque, l'attitude, l’entrain, la gaieté des troupes.

Cela infuse un nouveau courage qui a bientôt besoin d'être renouvelé. On s'occupe de nous au pays ! Eres Et l'on va de l'avant.

Ceci peut paraître enfantin au stoique; mais remarquons bien que rien n'est risible chez des hommes qui peut-être demain seront tués.

Les petites passions prennent une grande importance devant la mort, et l'habileté exige qu'on les stimule.

Telle vieille culotte de peau, ridicule en temps de paix, devient un héros sur le champ de bataille. Sa manière grotesque de se dresser sur l'étrier, au moment de crier : En avant! pour la charge, devient sublime en face de la mitraille.

Perdue dans le désert, une colonne ne vit que de ses propres ressources morales. Son courage seul peut lui faire supporter tous les maux qu'engendrent une foule de causes inconnues en pays civilisé.

Il faut ici se créer des éléments d'émulation dans son milieu. | à

Chgque homme a un camarade préféré à qui il veut prouver sa solidité.

Aux causeries du bivouac, le soir, on parle de ses prouesses , et, pour avoir un peu de poids auprès de ses auditeurs, il faut avoir fait ses preuves.

L'émulation est le plus grand stimulant des troupes isolées.

Tel bataillon, que dis-je ? telle compagnie, telle section, voire même telle escouade, marche mieux que telle autre : elle a moins de trainards.

La légion étrangère fait colonne avec les turcos, les zouaves, les zéphyrs.

Eh bien! les hommes de ces divers régiments mourraient sous le faix plutôt que de s'avouer rendus. Un légionnaire en arrière? fi donc! Jamais de trainards chez nous!

Renvoyez cette exclamation aux zouaves ou autres, et vous connaitrez l'esprit de tous les corps.

L'uniforme y est aussi pour beaucoup.

Le pantalon bleu du chasseur à pied ne reculera jamais si un pantalon rouge le regarde, et réciproquement.

Quelle grave erreur que la suppression des corps, des compagnies d'élite avec leurs divers costumes et insignes! Chaque unité spéciale avait ainsi de bien belles traditions.

La garde, pensant à son grand passé, marchait ct cotpbattait en conséquence.

Les hommes du centre, dans les régiments de ligne, aspiraient aux titres de grenadier, de voltigeur, et plus tard à l'honneur de passer dans la garde.

Cela excitait l’'émulation, donnait un but.

Actuellement, une bourrasque tudesque de tout teinter en sombre uniforme souffle sur les hommes militaires de France.

Inutiles ces belles tenues! Inutiles ces beaux pompons! Inutiles ces grandes parades! Inutiles , inutiles ces diverses dénominations honorifiques de grenadiers, de voitigeurs !

Tel beau panache , cependant, nous a souvent procuré quantité de recrues.

Beaucoup se sont fait tuer en voulant gagner, dans une action d'éclat, la barbiche du grenadier ou l'épaulette du voltigeur.

Ça ne fait rien !

Maintenant, alignement, fixe !

Tous pareils, égalité sur toute la ligne.

Quelle blague, cependant !

L'égalité existe-t-elle sur le globe? Pierre n'est-il pas plus intelligent que Jacques ?

Alors, quoi! Les mêmes récompenses à l’imbécile et à l’intelligent ?

Non, mais égalité à outrance quand même.

Voilà le mot.

Et dans l'armée, sommes-nous égaux? Le général est légal du simple soldat, peut-être ?.…

Pourquoi, alors, ne pas distinguer les petits mérites, les petits talents, les grands courages de l'ignorance ?

Ceux-ci n'ont pas le bâton de maréchal dans leur giberne, mais ils auraient pu prétendre à la grenade ou à l’énaulette du voltigeur.

Ah bah! on veut faire croire à cette maudite égalité, mot qui me crispe par sa banalité fausse, par l'idée mensongère qu'elle implique.

Hélas! quel malheur que l'uniformité actuelle! C'est du plus profond de mon âme que j’exhale cette plainte.

Un facélieux quelconque a dit que l'ennui naquit

uu jour de l'uniformité; je dirai, moi, que l'émulation se meurt de l'uniformité,

Il me faut cependant revenir à notre malheureuse colonne, qui file toujours , inconsciente de mes propos de critiqueur.

Je me trompais en disant que personne ne regarde ane colonne en marche sur les Hauts-Plateaux, qui ne sont pas toujours unis. Quelques grandes montagnes les accidentent çà et là.

Entre Daya et Magenta, nous abordons une de ces montées, mais vous savez... Elle conpe en zigzags, comme un serpent monstre, la pente abrupte de la montagne.

La voie à suivre est indiquée par une ligne grise sur le flanc vertical de la hauteur.

Oh! oh! c’est là qu'il faut monter...

La tète s'engage résolument. Bientôt elle surplombe la queue, qui se hisse à son tour.

Qn s'arrête pour respirer.

Les premiers hurlent des paroles ironiques d’encouragement à celte malheureuse arrière-garde, qui ne répond mot, mais prend courage, parce qu'on se moque d'elle.

Le soleil flambe ferme. L'air étouffe les marcheurs entassés. Les coups de sacs se succèdent à intervalles rapprochés. Les étincelles jaillissent sous les clous des souliers.

Poussifs, rendus, fourbus, on est enfin sur la crêle.

Un moment d'arrêt refroidit la tête qui tournoic, et l'on repart, oubliant vite ce mauvais pas.

On a bien marché, mais pourquoi? Parce que la queue et la tête se regardaient réciproquement.

Une compagnie arrive d'un service détaché et rentre au camp. |

Tout le monde se redresse. Diable! les camarades les regardent.

Que serait-ce donc, si ces camarades étaient des voltigeurs ou des grenadiers ? On voudrait prouver à ces hommes d'élite que le centre marche aussi bien que les ailes, et réciproquement.

Quelques explications me paraissent ici nécessaires. . Avant la dernière guerre, les bataillons étaient composés de compagnies différentes portant aux ailes les dénominations de voltigeurs et grenadiers.

C'étaient les hommes d'élite. Certaines prérogalives et divers insignes leur étaient réservés.

Les autres compagnies, dites du centre, se composaient de mauvais sujets, de jeunes soldats, etc.

Passer dans une compagnie des ailes était un but ambitionné par l'ivrogne qui s'amendait, ou par le conscrit qui guettait l'occasion de se faire valoir.

C'était là une cause d’émulation qui donna autrefois de fort bons résultats.

Maintenant, je l'ai déjà dit, tous également ennuyeux. |

Marasme complet. |

Le jeune homme qui, faute d'instruction suffisante,

ne peut prétendre à obtenir des grades, doit faire platement ses cinq ans, sans espérer autre chose qu'une série de journées assommantes, assaisonnées d'aucune satisfaction.

Ennui à jets continus et progressifs pendant cinq ans.

Palsambleu! cependant, je ‘ne devrais pas ainsi làcher continuellement ma colonne. .

Que voulez-vous! Ce sujet palpitant m'entraine malgré moi, et pour rentrer dans vos bonnes grâces, je pique des deux et je rejoins mes troupes, qui, hissées sur les hauteurs de Daya, se trainent encore quelques moments sur le sommet.

Mais il leur faudra bicntôt descendre.

Si monter une pente rapide arrache la respiration, descendre cette même pente brise le jarret. Et de ces deux inconvénients, je préfère le premier.

Car, en montant, on ralentit l'allure, on met le pied par terre d'une manière sûre; puis on peut se dégager le cou pour respirer.

Mais à la descente! Aïe! oh! la la! chaque pas est un supplice. C’est une détonation qui, partant du pied quand il frappe malgré lui brutalement le sol, retentit comme un choc électrique dans toutes les parties du corps.

Nous voilà de nouveau dans la plaine.

La monotonie habituelle commence tout de suite à écraser la colonne.

Le diable m'emporte, mais on se prend à regretter

les routes accidentées, les montées roides. Au moins, pendant que l'on gravit les côtes, les distractions qu'elles causent empêchent de penser à la fatigue.

Nous Sommes quand même arrivés près des schotts. Ce sont d'immenses plaines salées, parfois recouvertes d'eau à la suite de pluies abondantes.

Rien de plus majestueux et de plus pittoresque en même temps que ces grands lacs de sel par une belle journée, lorsque le soleil éparpille sa lumière sur leur surface unie et blanchâtre.

Ici apparait une falaise ardue; on se croirait sur les côtes de la Normandie.

Là, une plage, à pente presque imperceptible, rappelle au spectateur quelques souvenirs de bains de mer; on jurerait y apercevoir les loges ambulantes de jolies baigneuses.

En tournant le regard dans une autre direction, une ville avec ses clochers, ses minarets, se montre aux yeux étonnés.

Plus loin, la surface brillante du lac s’unit au ciel pour aller se perdre dans l’immensité du lointain.

Si un chameau apparait sur une des rives, son ombre, projetée sur les coucl'es transparentes des surfaces, prend des proportions gigantesques. L'illusion devient peu à peu complète, et l'on croit voir une frégate, armée en guerre, louvoyant comme un ennemi aux aguets.

Quelquefois les mirages sont tellement frappants, qu'un village, situé à plusieurs kilomètres, est repré-

senté dans les nuages au-dessus des schotts, et semble nager dans un bain aérien.

Tous ces tableaux prennent des allures fantastiques, et sautillent capricieusement sous les moindres effets de lumière.

Des colonnes nuageusces et transparentes entrecoupent çà et là ces visions féeriques, qui disparaissent corme par enchantement si un nuage sombre vient un instant obscurcir le soleil.

Les schotts franchis, le terrain ne présente plus qu'une immensité de sable, accidentée de quelques pieds de thym ou de palmiers nains.

À un ou deux kilomètres plus loin, on sonne la grand'halte.

Nous prenons alors le son café, qui, avec celui du matin, compose toute la nourriture absorbée pendant l'étape.

L'expérience a prouvé que moins l'homme est lesté, plus il est apte à marcher. Un bon repas, le soir, prépare suffisamment aux fatigues du lendemain.

D'ailleurs, à ventre plein, mauvais jarrets.

Après une heure de repos, on se remet péniblement en route.

Les jambes ankylosées se refusent à fonctionner dès les premiers pas. Ce n'est qu'après avoir enfilé quelques centaines de mètres que i'insensibilité des articulations permet d'avancer sens trop souffrir.

Bientôt les visages renaissent à la vie, à la gaieté.

Les chansons recommencent. Timides d'abord, elles

deviennent de plus eu plus gaies, au fur et à mesure que la distance à parcourir devient plus courte. Elles cessent tout à fait au moment de se former en ordre régulier pour passer dans un village quelconque, quand on en trouve.

En eûtrant au gite, les hommes, accablés de fatique, trouvent en eux le courage de redresser la tête et de marcher allègrement, en chassant de leur apparence toute idée de fatigue.

Ils font ainsi croire aux quelques faméliques ba dauds qui les admirent que marcher des journées entières avec soixante livres pendues aux épaules est une chose complétement à dédaigner.

Le camp délimité, les emplacements des avantpostes marqués, les compagnies forment les faisceaux.

Les rangs rompus, une activité extraordinaire s'ensuit.

Les uns courent à l’alfa pour la litcrie; les autres dressent les tentes. Ceux-ci cherchent du bois pour les cuisines ; ceux-là allument les feux.

Par tout le camp, ce ne sont que cris, ordres, sonneries..…. Une heure après, tout est calme.

Seuls les cuisiniers surveillent la soupe, qui sera bientôt servie chaude.

Ce régal englouti, chacun regagne sa tente, et le lendemain c'est à recommencer.

Des jours, des semaines, des mois, il en est ainsi.

On est, dit-on, plus heureux en campagne qu'à la

noce. Allons donc ! Je vous jure, moi, que j'aime mieux être à la noce.

Quoi qu'il en soit de mes goûts, je marche comme les autres, ayant confiance en l'avenir.

Quelques petits incidents jettent parfois une lueur de gaieté et d’entrain sur cette masse ambulante, confite en la fatigue.

La plaine fourmille de lièvres.

Avec son instinct craintif, ce pauvre petit animal reste blotti dans son gite, espérant passer inaperçu. Un pied maladroit, qui va l’écraser, le force à débucher.

Comme il fait bon le voir courir! Comme nous envions sa légèreté, nous qui avons peine à mettre les pieds l’un devant l’autre!

Mais, hélas! il ne courra pas longtemps.

Tous ceux qui sont montés se lancent à sa poursuite, et organisent ainsi à l'improviste une vraie chasse à courre.

Les plus rapides ont coupé la route à l'animal, qui revient, affolé, se-heurter à la colonne. Il passe entre les jambes des troupiers, qui essayent en vain de l'assommer à coups de fusil. 4

Il échappe sain et sauf, mais les Arabes du convoi le guettent.

Ceux-ci sont très -adroits avec leurs matraques, qu'ils lancent au-devant du lièvre.

Un premier coup l’atteint dans les jambes. Il A comme une boule.

LNE COLONNE,. 177

Il est tué. Non.

Il se relève et repart dans une autre direction avec une ardeur nouvelle.

Cette fois une matraque, lancée d'une main sûre, l'étend roide mort. Il est vite ramassé. On lui coupe la gorge pour satisfaire aux prescriptions de Mahomet, qui veut que toute bête soit saignée par celui qui doit la manger.

Lestement la pauvre victime disparait sous le burnous de son meurtrier, qui la vendra cinq sous à l’arrivée à l'étape.

Souvent les Arabes prennent le lièvre au gite.

Celui-ci, anxieux , ne bouge pas, comme toujours, espérant que cette multitude d’ennemis qui viennent le troubler chez lui disparaitront bientôt.

Mais il a compté sans l’Arabe. De son œil perçant, l'ennemi a découvert l'animal, piteusement ramassé dans sa cachette de verdure.

Le chasseur, insouciant d'allures pou: mieux tromper, marche contre le vent. Arrivé près du lièvre, il le cueille délicatement de ses cinq doigts, lui coupe la gorge et l'enfouit sous ses haillons.

À chaque étape se renouvellent ces scènes, qui perdent peu à peu de leur charme par leur fréquence.

En passant à un autre genre d'exercices, on voit quelquefois des fantasias ou mariages arabes.

La colonne arrive près de douairs amis.

On fête un grand mariage. Un jeune cheik vient d'épouser la fille d’un caïd.

Les membres des diverses tribus forment deux groupes nombreux. j

D'un côté, les femmes, complétement enveloppées dans leurs blancs haïks, suivent la mariée et poussent des cris aigus en signe de joie. Rien d'énervant comme ces bruits. Pour les accentuer davantage, les femmes se frappent la bouche à petits coups; elles interrompent ainsi les sons, et imitent le bruit grincheux de la crécelle. |

. L'héroine de ce tapage s'avance stoïquement parmi cette foule, qu'elle domine de toute la hauteur du dromadaire sur lequel elle est juchée.

Habituée aux mouvements onduleux de cette bête du désert, qui oscille comme un vaisseau secoué par la lame, la mariée saharienne se balance mollement dans son palanquin caparaçonné d'or et de pierreries.

Le dromadaire, tout fier de porter un pareil fardeau, marche gravement à travers les sables mouvants, sans se laisser décontenancer par la fantasia furieuse qu'exécutent les hommes formant le second groupe. |

Ceux-ci, montés sur de beaux chevaux arabes, font des tours d'adresse et de grâce devant la procession des femmes. |

Rien de plus adroit que ces cavaliers indigènes.

Ils prennent une centaine de mètres d'avance sur le cortège, qui s'avance lentement. Se groupant alors par trois ou quatre, et tenant chacun un long fusil à

la main, ils reviennent furieusement sur leurs pas, chargeant à fond de train.

Arrivés près de la mariée, ils lancent leurs armes en l'air, les ressaisissent lestement et font feu d’une main, en même temps que d'u. vigoureux coup de jarret ils exécutent une brusque volte-face avec leurs chevaux, qui s'arrêtent court, frémissant sur leurs jambes nerveuses.

Un maladroit laisse parfois tomber son arme.

Il continue à charger quand même, ct, retournant bientôt en arrière, il passe près de l'endroit où repose son fusil, se penche sur l’étrier, enlève prestement le moukala , le fait tournoyer au-dessus de sa tête en un moulinet rapide, et le décharge en poussant des hourras formidables.

Le cavalier arabe, lancé à fond de train, ignore s’il existe.

Tout entier à la joie délirante qui s'empare de lui dans sa course folle, il perd conscience du danger, et abandonne sa monture à une ardeur qui tient de l'affolement. Les cavaliers se croisent, se coupent, se traversent les uns les autres, sans aucun souci des rencontres fatales qui souvent s'ensuivent.

Aussi, de graves accidents arrivent fréquemment.

Un jour, mon bataillon manœuvrait en ordre serré. Un escadron de spahis faisait l'école de fourrageurs sur notre front.

L'officier qui dirige la manœuvre ordonne un ralliement.

Prompts comme l'éclair, les cavaliers se précipitent à l'instant de tous les points de l'immense terrain de manœuvre. Dans leur course oblique pour se rassembler au chef, deux d’entre eux se heurtent l’un contre l’autre. Les chevaux, assommés du choc, roulent sur le sol. Les cavaliers, arrachés de leur selle, sont lancés . de plusieurs pieds en l'air et retombent insensibles. On les relève. Des flots de sang les inondent. Ils meurent à l'hôpital la nuit suivante.

Les camarades ne sont nullement impressionnés de ces accidents. À la manœuvre suivante, ils apportent la même insouciance daps leurs allures, et continuent, comme par le passé, à se moquer de toute prudence.

La colonne admire, sans s'arrêter, l'adresse et la grâce des jouteurs, jette un regard de @onvoitise ur le groupe des femmes, et nous défilons devant la mariée, qui entr'ouvre sournoisement son haïk pour regarder les lascars.

Cet incident jette une agréable diversion sur la marche de la colonne. Ça défraye les causceries et fait oublier une heure.

Lorsque les troupes voyagent en pays habité, des événements d'un autre genre marquent quelquefois notre passage.

Je fus le héros d'une petite aventure , dont le dénoûment, quoique correct, ne m'apporta pas toute la satisfaction que j'étais en droit d’en attendre.

Il est un fait avéré que le troupier en route a toujours faim; tellement que, maintes fois, je me suis

UNE COLONNE. 181 moi-même trouvé à point pour dévorer l’arrière-train d'un animal, de quelque taille qu'il fut. Aussi, malheur à {out mouton, chèvre ou autre, qui a la malencontreuse fantaisie de venir dans nos parages.

La maraude est sévèrement défendue cependant, et les officiers et sous-officiers ont des ordres précis pour faire exécuter celle prescription.

Nous étions sur la lisière d’une forêt de broussailles.

Un douair arabe avait planté ses pénates dans les environs.

Étant chef de l'arrière-garde, j'entends soudain, dans les profondeurs de la forêt, un léger bêlement, très-eugageant pour un affamé.

Je m'approche, et vois une dizaine d'hommes se précipiter avec ardeur pour faire un sort à un cabri de fort belle taille.

Je m'arrête un moment sous le charme des formes arrondies de l'animal. Ses succulents gigots, promptement dessinés dans mon imagination, m'apparaissent pleins d’attraits, frétillant dans la graisse de la marmite. |

Un instant je succombe, et, qu'on me le pardonne, je suis sur le point d’enfreindre ma consigne.

Mais, jetant un regard sur ceux qui m entourent, leur déploiement de forces me rappelle vite au devoir.

Les troupes administratives, flanquées de spahis et de tringlots, sont bien représentées. Quelques légionpaires, aux allures rigides, figurent aussi parmi les assaillants.

Les convoitises effrénées, les désirs immodérés, toutes les mauvaises passions se reflètent sur les visages. Parmi les plus acharnés se distinguent surtout les boulangers, mettant baïonnette au canon pour s'élancer à l'assaut.

Le cabri, calme dans sa candide naïveté, regarde tous ces préparatifs d'attaque d’un œil doux et pro- : fond. Marchant légèrement sur le gazon frais, il tend sa petite tête idiote vers le groupe bariolé, qui le cerne bientôt de tous côtés.

De nouvelles forces, attirées par de nouveaux bêlements très-alléchants pour l'ennemi, du at. de tous les points de l'horizon.

‘ Le cercle des baïonnettes se resserre, et dans quelques instants le chevreau aura cessé de vivre.

Un légionnaire a déjà lancé une botte, indécise, il est vrai, mais le danger grandit, ei le dénoüment est facile à prévoir.

Un À vos places ! formidable s'échappe de mes lèvres et tombe comme une massue sur ces mécréants, qui s'enfuient, la mine piteuse.

L'animal est sauvé, et je le livre sain et sauf, non sans regrels, au vieil Arabe qui me le réclame.

Le même soir, la bouche souriante d’une sereine satisfaction, je rendais compte au colonel des événements de la marche. Dans l'intérêt de mon avenir, je n'oubliais pas l'incident du cabri.

— Je vous remercie, dit-il à haute voix, vous avez bien fait votre service.

Puis, clignant de l'œil d'un air malin et parlant mystérieusement :

— Est-il beau, au moins, votre chevreau ?

— Magnifique, mon colonel, et son propriétaire, à qui je le rendis, me remercia cordialement de mon intervention opportune.

— Imbécile! fait-il.

Et, tournant dédaigneusement les talons, il s'éloigne en grommelant d'une manière fort peu aimable pour moi.

Atterré de cette singulière réception, je me retirai chez moi, l'âme en proie à un monde de réflexions. Bientôt j'en pris mon parti, et je ne regrettai pas ma conduite, qué je considérais comme pleine de dignité.

Cependant, plus tard, mes principes là-dessus perdirent insensiblement de leur pureté primitive. Ils finirent même par s'évanouir tout à fait.

À la guerre comme à la guerre!

Je m'accuse ici de ne pas avoir toujours respecté le bétail intéressant. Rien de bon comme la faim, mais il faut la satisfaire.

Que ceux qui me bläment me jettent la première poule!

Je voguais sur le boueux Mississipi, à raison de trois cents milles par jour.

J'avais payé cinq dollars le droit de m'embarquer sur le pont du Grand-Republic, pour y coucher sur des sacs jusqu'à Saint-Louis.

Cela devait durer six jours.

Les.passagers de pont étaient multiples et variés. L'élément nègre y régnait en majorité, et y apportait comme accessoire un fameux contingent d'animaux, microscopiques, ou à peu près, comme faille, mais barbares dans leurs effets.

Je m'en aperçus à Memphis, d'une manière qui éloignait toute discussion. Quoique habitué aux intempéries des choses, mon épiderme se révoita contre cette invasion inopportune. Je lâchai le Grand-Republic à Memphis.

D'ailleurs, la navigation commençait à me peser, et je désirais ardemment être entrainé vers le Canada par la vapeur terrestre.

MÉLANGES in

Mes habits avaient une certaine allure de vétusté, qui éloignait l'attention. Il m'était impossible de poser en homme élégant. Mes bottes éculées et rougies par absence du cirage, mon paletot déchiré aux poches et ma casquette cosmopolite me défendaient d'avoir aucune prétention.

C'est pour cela que je fus profondément touché dans mon amour-propre, quand un beau monsieur, à longue barbe, portant un élégant pardessus sur le bras, vint s'asseoir près de moi, dans le compartiment du wagon qui devait me porter à Cairo.

--- Bonjour, monsieur.

— Bonjour, monsieur.

Cette entrée en scène me fait beaucoup de bien, et il continue :

— Vous allez au Canada, je crois ?

—- Parfaitement, monsieur, dis-je avec onction.

— Ah! quel heureux hasard me fait vous rencon rer |

Le mot heureux aurait pu être mieux placé, pensai-je à part moi; mais doucement ému, je réponds :

— Oui, monsieur.

Ces dernières paroles, bien senties, inspirent une bonne idée à mon compagnon, qui poursuit :

— Vous venez prendre un verre ?

Ceci met le comble à ma satisfaction. J'accepte.

Chemin faisant, le beau monsieur me décline sor nom, sa profession, sa nalionalilé, ses qualités de marchand d'oranges, ayant une cargaison allant de la

Floride à Montréal. Il ajoute que ses bagages sont partis en avant.

Cette dernière phrase ne m'intéresse d'abord que médiocrement, mais je prends un bock quand même.

Un autre gentleman, que nous trouvons dans la buvette, nous sourit gracieusement et boit avec nous. Nous sortons, ct j'escorte mon nouvel ami, qui ne me semble pas reprendre le chemin de la gare. Je le lui fais observer respectueusement.

— Nous allons payer mon fret aux bureaux du chemin de fer, répond-il.

Quelques pas plus loin, un autre gentil monsieur, portant aussi un élégant pardessus sur le bras, avertit mon compagnon que ses oranges sont emmagasinées, et que le transport se monte à tant.

Howard, — c'était le nom de mon bienveillant ami; — s’empresse d'exhiber un chèque de mille dollars. | |

Le directeur des chemins de fer fait un geste signi ficatif : il n’a pas de monnaie.

Howard se tourne de mon côté, et me prie de vouloir bien lui avancer la somme nécessaire pour payer son fret, contre son chèque que je pourrai toucher le lendemain.

Tout fier de pouvoir rendre service à un si digne gentleman, je fouille dans ma chemise de flanelle, et j'accroche tout ce que j'avais sur moi : à peu près cent cinquante dollars. Je les donne à Howard, sans un moment d'hésitation. |

Machinalement, je mets le chèque de mille dollars dans ma poche, et nous voilà en route.

Craignant le départ du train, j'insiste auprès de mon ami pour retourner à la gare.

— J'iraidansuninstant, et, sivous voulez vous y rendre tout de suite, veillez, je vous prie, sur mes bagages, que j'ai confiés à un de ces nègres, qui sont si voleurs,

Ce dernier mot, sur lequel Howard appuie la bouche en O, m'ouvre de riants horizons. Un éclair m'illumine. Je me rappelle subitement que les bagages de mon ami étaient partis en avant.

Je suis floué! m'écriai-je, et, prenant un revolver que je portais toujours sur moi, comme tout bon Yankee, je prie Howard de me rendre mes fonds, alléguant l'impossibilité de toucher le chèque avant le départ du train.

— Comment, monsieur, vous doutez, je crois, de ma véracité !

Ceci est dit avec une telle dignité, que j'en suis tout ébranlé. Je ne me rappelle pas avoir vu un autre visage exprimer aussi douloureusement l'honneur offensé, que celui de Howard en cet instant.

Je me roidis cependant contre ma mollesse, et j'insiste avec plus d'énergie encore pour êire remboursé de mon argent.

Le revolver aidant, mon ami se met à compter ma petite fortune. Il fait cependant disparaitre vingt dollars, et je suis bien heureux d'en être quitte à si bon marché.

Essoufflé, j'arrive à la gare à temps pour sauter dans mon wagon. Je respire avec bonheur, et, prenant mon calepin, j'écris : «Je viens de l’échapper belle. Un malin a failli me la faire à l'américaine. Il s'en retire avec vingt dollars seulement. »

C'est en voyant aujourd’hui ce bon vieux carnet que je consigne ici ce souvenir. J'en trouve bien d’autres dans ce calepin des temps passés.

Le train qui me portait vers le Canada se conduisit comme tous les trains.

Un pont avait été enlevé à quelques milles de Memphis, et il fallut transborder passagers et bagages. C'était d'autant plus ennuyeux qu'il y avait beaucoup de boue. À part ce retard, nous n'eùmes aucun arrêt important jusqu'à Montréal, et la nappe d'air qui me séparait de cette ville fut déchirée avec un entrain remarquable.

Quand le-sifflet de la locomotive m'annonçca ma ville natale, je faillis être suffoqué par l'ouragan de soupirs qui me gonfla la poitrine. Il y avait trois ans que je voyageais. |

Trois ans ! je trouvais cela bien long, et maintenant, il y aura bientôt dix ans que je n'ai pas revu mon beau Canada.

Alphonse Karr a bien raison de dire que le plus pur patriotisme réside chez les exilés. Plus les années de séparation s'accumulent , plus grandit chez eux cet amour que ressent tout individu pour le pays qui l’a vu naître

La patrie pour moi, c'est le petit village qui se mir dans la rivière des Prairies.

Je vois encore, . dans la plaine Germain, le cher collége où j'appris à épeler les premiers mots.

J'évoque, dans mon esprit, le souvenir de tous mes camarades d'enfance, avec lesquels je me flanquais de fameuses tripotées : les Barrette, les Bazinet, les Bisson, les Terriens, et surtout les Caïen. Ces derniers, deux frères, me détestaient cordialement. Ah! ça, par exemple, je le leur rendais bien. C’étaient toujours, entre nous, des ducls à mort où le sang n'était qu'un accessoire très-rare.

Le haut et le bas du village formaient deux camps Malheur à celui qui osait s’aventurer seul chez l’ennemi. Il était sûr de recevoir une maitresse raclée.

Ces jeux de guerre ont peut-être contribué à me donner du goût pour la boxe.

Tout cela est déjà bien loin. Et si mes petits adversaires’ d'alors daignent me lire aujourd'hui, je les prie de me pardonner les coups de poing d'antan. Car autant je détestais mes ennemis de l'enfance, autant je les aime maintenant.

Je revois encore le beau couvent de mon village. Son deuxième étage était paré, — l'est-il encore? — d'une immense galerie, sur toute sa longueur.

Les pensionnaires y prenaient leurs ébats à certaines heures. Je ne manquais pas alors de me rendre aux environs, et de lorgner une certaine E:une, aux yeux bleus, qui me répondait de son mieux. Quelle

joie quand nous pouvions échanger un sourire, et quelle tristesse quand je constatais son absence !

Elle est bonne mère de famille maintenant, et elle a, j'en suis sûr, oublié son amoureux de douze ans.

En face de l'église, le terrain descend en pente roide.

L'hiver, c'était le rendez-vous des gamins pour les glissades. Nous faisions le désespoir des passants.

Un de nos grands camarades s’avise un jour d'y amener une longue /raine '. Nous nous fourrons une quinzaine dedans. Nous partons comme une flèche, et le conducteur, n'ayant pas la force de diriger un projectile pareil, nous lance sur la clôture du député.

Deux gamins se font des blessures assez graves. Un rassemblemént se, forme à l'instant. Les coupables disparaissent tout de suite, comme par enchantement, laissant dans la brèche la pièce à conviction. Quelle terreur pour la bande!

Le député sort de chez lui, s'emporte violemment et menace les coupables de la prison de Réforme.

Diable! briser la haie d'un député, c'était terrible, et nous, dans notre ignorance, nous n'avions pas attaché assez d'importance à cette grave affaire.

On ne glissait plus devant l’église depuis cet évênement. Et chaque fois que je rencontrais le député, je rougissais de mon mieux. M'a-t-il pardonné le trou dans sa haie ?

1 Sortc de grand traîneau.

Le moyen de voler les pommes sans être pincé fut inventé, je crois, par un de mes compatriotes. Il prepait une longue gaule, à l'extrémité de laqurlle il attachait un crin à nœud coulant.

Sous prétexte d'attraper des oiseaux, il contournait les vergers, fouillait les arbres, et, choisissant le plus beau fruit, il le décrochait vivement.

J'avais ma part dans l’opération, et, quoique laissant mon camarade agir comme plus adroit, je lui désignais les pommes à saisir. Elles étaient toujours d’un savoureux exquis.

Le temps des noix amères amenait un autre genre d'occupation : la chasse aux suisses. C'est un petit rongeur, genre écureuil, qui se loge dans les clôtures de pierre.

Le point de rassemblement était toujours la maison d'un ami, dont le père était bon pour les petits compagnons. Les pères ne sont pas toujours bons. Témoin quelques-uns qui nous recevaient à coups de fouet; ce qui manquait d'encouragement. Le père de mon ami Lozeau était très-complaisant et ne se servait jamais du fouet. Nous nous réunissions donc chez lui, et de là partions en chasse, par un jour de congé.

Arrivés aux champs, chacun ouvrait l'œil, et, Île premicr suisse découvert, nous chargions en fourrageurs.

L'un guettait une passe avec une pierre énorme; l’autre fouillait un trou avec un bâton. Celui-ci, les manches de chemise retroussées, attendait le gibier

pour le frapper au passage; celui-là surveillait les environs.

Le voilà! et tout le monde de courir, de crier à tue-tête.

On en pinçait quelques-uns, le plus souvent on les manquait.

Ensuite nous allions aux noix.

Nous devenions à l'instant mystérieux. Le propriéfaire ne badiuait pas et défendait l'entrée de sa propriété aux amateurs de noix. Grimpant sur les arbres quand même, nous bourrions consciencieusement nos poches, nos chemises, nos casquettes.

Voilà M. Désormeaux !

À ce cri, des bruits de branches qui se cassent, d'habits qui craquent, de culottes qui se déchirent, se faisaient entendre; quelques-uns se laissaient tomber de l'extrémité des branches. Et quelle fuite! quelle panique !

Pendant les grandes chaleurs, c'étaient des baignades à n’en plus finir.

D'immenses radeaux étaient aliachés au rivage, et nous y organisions nos plaisirs. Prenant une grande rame, que l'on plaçait en équilibre, un bout sous un plançcon', on s’en servait comme tremplin d'où l'on piquait des tètes splendides.

Quand il faisait trop froid, on se chauffait au soieil, sans se rhabiller, et l’arrivée d’une autre bande de

1 Tronc d'arbre équarri servant à la construction des navires

gamins donnait le signal de nouveaux plongeons. Cela se renouvelait quinze fois par jour.

Le moyen de ne pas succomber à la canicule ave une vie pareille !

Aussi, un élé, j'avais en même temps quatre clous dans le dos, deux plus bas, trois sur le genou gauche, un dans la tête et cinq sur la poitriwe. Mais je me baignais toujours, et la canicule n'eut jamais raison de mon amour pour les plongeons.

Les bonnes petites histoires que l’on se racontait le soir, quand, mollement enfouis dans | herbe, chacun, couché sur le dos, regardait les étoiles!

Un grand garcon, dont le père était guide de cage, avait le monopole de ces choxes.

« Mon père revenait de la ville par une nuit bien noire. Sa jument trottinait doucement dans la grande montée, quand minuit souna. Il se trouvait, en ce momeut-là, dans un endroit écarté, enti‘rement entouré de bois. Soudain, il s'apercoit qu'ou le poursuit avec persistance. Se retournant, il voit un grand cheval noir qui le regarde d’un œil brillant.

« Prenant peur, mon père fouette sa° jument, qui part comme un trait.

« Le cheval noir suit sans efforts et paraït, à chaque instant, vouloir mettre ses pieds de devant dans la charrette.

« Mon père sent ses cheveux soulever son bonnet

1 Radeau.

de castor, et il fouette sa bête avec une ardeur nouvelle.

« Le cheval noir n'est nullement ébranlé de cette vitesse insensée, et, choisissant probablement l'endroit propice, il met ses pieds de devant dans la charrette, qui s'arrête court. Puis, regardant mon père d'un air suppliant, il semble lui demander un service.

« Mon pauvre papa, presque mort de frayeur, croit voir des cornes à la tête du cheval et des fourches à ses pieds. Recommandant son âme à saint Jean-Baptiste, son patron, il prend son couteau et frappe légèrement le loup-garou derrière l'oreille. Une goutte de sang s'échappe de la blessure, et, à l'instant, le cheval devient un homme.

« Ce loup-garou était un malheureux pécheur qui ne s'était pas confessé depuis sept ans, et le bon Dieu, pour le punir, l'avait changé en cheval. Chaque nuit le voyait, infatigable, courir partout jusqu'au matin, pour recommencer la nuit suivante.

« Remerciant mon père de l'avoir délivré des griffes du démon, il promit de faire à l'avenir ses devoirs religieux et disparut dans les bois. »

Là-dessus le camarade se tait, et nous nous serrons tous les uns contre les autres.

Le silence règne pendant quelques instants, et chacun réfléchit au trajet qu'il a à faire pour arriver chez lui. Certains doivent traverser une grande distance sans maison, et craignent qu'un loup-garou quelconque leur demande délivrance.

Un brave se hasarde cependant à demander une autre histoire.

Faisons bien la différence entre histoire et conte. Le dernier n'est jamais vrai, mais l’autre l'est toujours. Malheur au sceptique qui oserait en douter. Il serait honni, conspué de toute la jeune génération, et de beaucoup de vieux, qui, pour le plus grand

nombre, croient aussi à ces choses effrayantes. = Notre grand camarade se fait un peu prier, mais, finalement, devant l'insistance générale, il se décide à nous racon(er une autre fantastique aventure de son père.

Il réclame une attention soutenue, — chose bien inutile, — car, dit-il, c'est une histoire de feux follets. Il commence.

« Mon père descendait la rivière, en canot, par une nuit sombre. Mettant son aviron en travers, il se laissait aller au courant de l’eau et faisait sa prière du soir.

« Tout à coup, trois feux follets, en trépied, lui apparaissent ct se mettent à danser sur la pince ' du canot. |

« Faisant un signe de croix, mon père prend son aviron et vire de bord.

« Les feux follets s'éloignent et continuent leur danse sur le milieu de la rivière. Quelques moments après, ils reviennent de nouveau sur l'avant de l'embarcation.

1 Proue.

« Mon père se sent devenir, fou de peur. Il rame avec une vigueur surhumaine, mais sans résultat; car, cette fois, les apparitions maintiennent le canot immobile. Épuisé, il recommande son âme à Dieu ef interroge les feux follets. Silence terrible.

« Peu à peu, la rivière se couvre de nombreuses lumières. Dans toutes les directions apparaissent quantités de feux fantastiques, qui achèvent de faire perdre la tête à mon pauvre père, qui reste comme pétrifié dans le fond du canot immobile.

« Soudain, il se rappelle ne pas avoir payé une messe, qu'il avait promise pour le repos de l'âme de sa mère. Il jure tout de suite d'en commander deux le lendemain matin.

« À l'instant, tout s'évanouit. La nuit redevient noire, et le courant entraine de nouveau le canot.

« Mon père tint parole et fit chanter deux messes Les feux folleis ne lui apparurent jamais depuis. »

Cette histoire terminée, personne ne tient en place On essaye de se rassurer en se pressant davantage les uns contre Îles autres. Les yeux se ferment, crainte d'apercevoir quelques feux follets dans le noir horizon. l'œil brülant du grand cheval noir loup-garou perce les ténèbres, et sème une indicible terreur dans nos jeunes âmes.

Pour ma part, je me figure être en canot entouré de sinistres compagnons : feux follets en trépied, tuques bleues, cercueils rangés en quantités innombrables, plusieurs antechrists de sept ans chacun, qui

’ Li] MEÉLANGES, 197

me brülent de leurs yeux de flammes, revenants par milliers, démons fourchus et cornus annonçant la fin du monde, chaines se frainant bruyamiment dans des masures abandounées, fées terribles, et encore, et encore.

Nous n'avons plus, personne, la force de demande: à notre ami de continuer, mais lui, une fois lancé, ne tavit plus.

C'est élonnant comme ce garçon-là était érudit. En y réfléchissant maintenant, je me demande encore où diable il avait pu apprendre tout ce qu'il nous racontait.

Il aborde la venue prochaine de l'Antechrist, prédit la fin des siècles, parle du purgatoire, cause du miroir des âmes, — livre effrayant qui peint l'horreur d'une

âme en péché mortel. — Enfin notre camarade est inépuisable.

Quand l'heure nous force, malgré nous, à regagne: le logis, c'est en tremblant, l'œil sur le qui-vive, que nous arrivons chacun chez nous.

Aussitôt couché, je nage dans un bain de sueur. Je n'en persiste pas moins à me couvrir complétement, et mon imagination de travailler.

Je vois une grande fosse; au fond, un cercueil où m'attire un cadavre qui lance des flammes par les yeux, le nez, la bouche, les oreilles. J'essaye de fuir ces visions effroyables. Vains efforts. Une corde, que je coupe et qui se rattache sans cesse, s'enroule autour de moi et m'attire dans la fosse. Je veux crier; ma

voix s'éteint sur mes lèvres. J'étouffe et je perds conpaissance.

Le lendemain soir, je prie mon grand camarade de nous raconter encore des histoires. Et en me couchant, je recommence un autre cauchemar.

Quelles franches et terribles peurs nous avions en cet heureux temps!

Ce qu'il y a d'étonnant cependant, c'est qu'actuellement je n'approuve pas du tout l'habitude qu'ont les personnes âgées d'effrayer les enfants. Ces braves vieilles gens choisissent de préférence un endroit solitaire pour y faire surgir toute une kyrielle de sorciers, fées, revenants. Ah! comme c'est épouvantable pour le gamin de passer près de ces endroits, quand le hasard le force de fréquenter ces dangereux parages !

Je me demande comment il se fait que je ne sois pas mort de frayeur.

Les voyages et l'intelligence, aidée de l'instruction, dépouillent l'homme de ces sottes peurs. Cependant, j'ai vu des garçons, sains et vigoureux de corps et d'esprit, — des voyageurs' par exem ple, — conserver, jusqu'à leur dernier soupir, les craintes superstitieuses de leur enfance.

Dans les chantiers de la rivière d'Ottawa et du nord de Montréal, les principaux amusements des hommes, après le repas du soir, consistent à écouter

1 Flotteurs de bois.

les histoires de deux ou trois de leurs camarades, qui excellent dans ce genre de récits.

Chaque chantier possède généralement quelques sceptiques qui affichent de ne croire à rien. Ils blasphèment avec une ardeur admirable, chaque fois qu'une occasion futile se présente. Ils finissent ainsi par faire croire à leurs crédules compagnons tout ce qui leur passe par l'imagination. Ils affirment même avoir des relations directes avec le diable en personne. Pour cela, ils s'arrangent de manière à amener des événements dans lesquels ils s'entourent, comme héros, de circonstances voulues et préparées d'avance.

Bientôt la renommée diabolique de ces soi-disant suppôts de l'enfer s'étend sur toute la région où hivernent les voyageurs, et cette renommée fait la gloire de ces ambitieux.

Ces pauvres diables sont bien inoffensifs cependant, et quand un accident les amène trop près de la mort, ils se mettent tout de suite à faire des signes de croix répétés, accompagnés d'actes de contrition suprême.

Ce que je dis de la vie des chantiers au pays m'est dicté par mon expérience personnelle, car j'ai fait moimême une campagne de printemps à la drave'. Mais avant de vous la raconter, il me faut revenir à la gare Bonaventure, où je venais d'arriver, à ma rentrée des

États-Unis, dont un des malins habitants avait failli me

1 Flottage des bois.

J'ai dé,à dit que mes vêtements laissaient quelque peu à désirer, sous le rapport de l'élégance.

Il me fallait faire peau neuve pour me présenter à ma famille. On ne revient pas d'un voyage de trois ans aux États-Unis sans avoir fait fortune. C'était alors l'idée qui me hantait.

Pour prouver ma richesse, j'entrai dans un magasin de confection de la rue Saint-Joseph et j'y achetai un complet galbeux.

Comme complément d'élégance, je me procurai une chaine en plaqué pour attacher une vieille montre, que je cachais dans mon gousset. Il est bien entendu que celte chaine ne se trahit jamais, ct-eut toujours l'honneur d’être en or le plus pur.

Ainsi affublé, je pris le tramway et courus chez mon père.

Mon retour inattendu fut une grande réjouissance. On assomma le vaillant veau gras pour me recevoir. Ce ne furent que nopces et festins pendant au moins quinze jours.

Ensuite il fallut songer à une occupation.

Je n'avais qu'à faire le choix d’un état, car mes travaux multiples et variés aux États-Unis me permettaient de me présenter partout comme très -expert dans toutes sortes de métiers.

En conséquence, je débutai chez un marchand tailleur que je làchai bientôt pour un épicier, auquel succéda une agence d'assurances. Cette dernière position ne me sourit pas longtemps, et j'entrai à l'École mili-

taire, où j'eus l'honneur des deux certificats gagnés sans trop d'efforts.

Puis je devins comptable d'un entrepreneur de la municipalité.

Quinze jours après, j'étais conducteur de tramways. Un jour de mauvaise humeur, je flanquai sur le pavé de la rue Notre-Dame un inspecteur qui m'embêtait, et, après une histoire orageuse, conséquence de la culbute du susdit inspecteur, je m'engageai dans une briqueterie.

Je montrai de réelles aptitudes dans le discernement des briques de front, de refente, d'intérieur, de cheminée, ef, en peu de temps, je fus controleur. Heureux de cet avancement exceptionnel, j'étudiai davantage l'art de prendre le plus de briques possible dans les mains et de les lancer à une distance incroyable. Je chargeais un tombereau avec une gracieuse élégance.

Ces grandes qualités, aidées de dispositions commerciales inédites, me casérent fort avant dans la confiance des patrons, qui m'envoyèrent dans Ontario, pour vendre une machine à mouler le plus grand nombre de tuiles dans le plus court espace de temps possible. Cette machine brevetée était due au génie inventeur de mes bourgeois.

Je parcourus toutes les principales villes d'Ontario. Je faisais beaucoup d'argent et j'étais très-heureux. En conséquente, je m'ennuyais beaucoup, et j'abandonnai un jour tuiles, briques, machines, etc., pour m'embar-

quer pour le Manitoba, que je visitai comme militaire.

De retour au pays, quinze inois après, autre veau gras assommé, réjouissances, nouvelle édition, puis marasme et enfin recherche d'une occupation.

Pour varier et faire du neuf, j'entrai en campagne, à la drave des bois, sur le lac Ouareau.

Notre chantier était construit sur les bords de la petite rivière Shwaugan.

J'étais ce qu'on appelle un novice, et, maintenant que j'ai fait le tour du monde, ie jure ici n'avoir jamais vu d'individus risquer aussi vaillamment leur vie que les voyageurs de nos chantiers.

Il est vraiment admirable de voir ces gaillards diriger une embarcation dans les plus dangereux rapides. Une jam se forme--elle, tout de suite les hommes partent avec des leviers, et se mettent en train de la briser.

Une jam est un amoncellement de bois qui se forme dans les rapides, les chutes, les passages étroits, les bas-fonds. La circulation est ainsi arrêtée, et il s'agit coûte que coùte de briser ce barrage äccidentel.

Les hommes sont chaussés de fortes bottes, garnies aux talons de clous solides et pointus, qui empèchent le travailleur de glisser sur le bois lisse et gluant, suite d'un séjour prolongé dans la rivière. Ces bottes sont en outre percées de trous qui permettent aux

eaux de s'échapper.

Le foreman' examine d'abord la jam d'un œil con-

1 Conducteur.

naisseur, et, ayant trouvé la pièce de bois, cause du barrage, il la désigne à ses hommes, qui se lancent hardiment sur 2 pont vacillant. Un ou deux restent en observation, et avertissent les autres d'un mouvement quelconque de la masse, qui souvent part comme la foudre.

Il n'est pas rare de voir quelques-uns de ces malheureux voyageurs perdre la vie, entrainés par les bois. Chaque printemps, on enregistre des pertes d'existences assez nombreuses.

Pendant ma campagne, on opérait sur le lac Ouareau, comme je l'ai dit plus haut. Voici la manière de procéder pour la descente des bois. On entasse les billots l'hiver sur la glace d'un lac quelconque, qui a son débouché sur une grande rivière, par le moyen d'un petit cours d'eau, souvent accidenté ci et là de rapides et de chutes assez élevées.

Près de la source de cette petite rivière, s'élève un barrage solide qui retient les eaux au printemps, à la fonte des neiges. Ce barrage est interrompu au milieu par une écluse qui s'ouvre, non-seulement pour donner passage aux eaux, mais encore pour laisser sortir les. bois que le courant charrie comme une avalanche, à travers chutes et rapides.

Telles sont à peu près les dispositions générales pour la drave du printemps. Cependant, quelquefois les bois peuvent ètre amenés directsment à une grande rivière, quand les chantiers d'hiver n'en sont pas trop éloignés.

À notre afrivée au lac Ouarcau, nous constations que la surface en était encore gelée. Il fallut scier un passage à travers ce pont artificiel. Quinze jours entiers furent employés à cette besogne, extrêmement fatigante. Voici la manitre de procéder.

Calculant la largeur nécessaire, on scie la glace sur toute la surface à canaliser. Les morceaux sont ensuite saisis et plongés sous les bords du canal au moyen de gaffes. Le passage se trouve ainsi libre.

Une fois cette importante opération terminée, il s'agit de pousser avec des perches les billots dans le couloir ainsi obtenu après tant de peines.

Chaque flotteur fait rouler à l’eau une dizaine de morceaux de bois et les pousse devant lui jusqu'au barrage. ù

Lorsque tous les billots sont amassés près de l'écluse, deux hommes adroits se postent, un de chaque côté du passage. Ils n'ont pas une mince besogne, car il s’agit d'empêcher toute pièce de bois de se présenter ( en {ravers à la sortie.

Pour cela, il faut avoir bon pied, bon œil, une grande vigueur corporelle, et surtout une longue habitude de ce travail ; car il est facile de se figurer la force, l’impétuosité des eaux s’écoulant par l’étroite écluse. Le niveau du lac dépasse souvent de dix pieds celui de la petite rivière. Si par malheur un morceau de bois arrivait en travers,i il’”occasionnerait une jam dans l'écluse ; ce qui amènerait de graves retards et souvent de sérieux accidents.

Deux hommes restent donc près du déversoir du barrage.

Les autres sont échelonnés de distance en distance sur tout le parcours de la petite rivière, — deux ou trois milles, — jusqu'au grand cours d’eau, dans lequel flottent librement les bois, que d'immenses booms ' reçoivent à destination, où les propriétaires font faire le triage.

Près des passages difficiles, tels que rapides, chutes, points resserrés, on met plusieurs hommes, pris parmi les plus habiles. Ils ont pour mission d'empêcher toute pièce de bois de statiorner contre un roc.

Si, malgré leurs efforts, il se forme une jam, on avertit le poste suivant, qui passe la consigne à son voisin, et ainsi de suite jusqu à l’écluse, qui est immédiatement fermée.

Puis on procède à la rupture du barrage près duquel tout le monde est appelé.

Pendant ma campagne de 1874, je fus témoin, — — d'après le dire de vieux flotteurs, — de la plus grosse jam qui ne se soit jamais produite sur la rivière Shwaugan.

L'amoncellement de billots s'était formé dans une chute, haute d'une quarantaine de pieds. Il provenait d'un seul morceau de bois, qui s'était fiché dans une fente du rocher. Impossible de le déloger, car son point d'appui était à mi-hauteur de la chute.

! Sortes de grands cadres flottants qui retiennent les bois.

On crie à l'instant de fermer l'écluse. Mais avant que cet ordre püt être exéculé, des milliers de pièces de bois étaient venues se masser sur la jam.

L'eau interrompue, tout le monde se met à la besogne. On essaye les divers moyens dictés par l'expérience.

Le foreman désigne maintes pièces qui, pensait-il, devaient être la clef du barrage, mais loujours sans résultat.

Comme cette jam était par trop dangereuse pour travailler dessus librement, on employait un autre moyen pour arracher les billots du tas. Voici en quoi il consistait. Un croc énorme, portant sur le dos un petit anneau auquel s’attachait une cordelle, était solidement lié par un grand cäble.

Deux hommes, placés sur une rive, attiraient le croc à eux au moyen de la cordelle, et le laissaient ensuite tomber sur la PIE de bois désignée par le conducteur.

Une fois le crochet fiché dans le bois, les autres hommes, postés sur la rive opposée, tiraient au câble, forçant le croc à s'enfoncer davantage dans le billot.

Puis c'étaient des Ha! hi!... Ha! ho !... pendant de longs moments.

Tout à coup l'obstacle cédait et roulait dans l'abime avec un fracas terrible. Les hommes de la cordelle guettaient le moment de la chute du morceau de bois

pour ramener le croc, qui s'échappait de son logement.

Et l'on recommencait.

Ce travail était très-dangereux. Car si l’on n'avait pas réussi à enlever le croc du billot arraché à la jam, câbles, cordelle, tout aurait été entrainé dans la chute. Il est alors facile de comprendre que l'appareil entier aurait probablement, dans sa fuite, accroché quelques malheureux voyageurs.

Aussi, comme nous nous garions prudemment! +

Après maints essais infructueux, le foreman faisait ouvrir l'écluse. Un déluge épouvantable, avec un fracas de tonnerie, inondait la jam, en enlevait quelques pièces, mais le plus souvent ne réussissait qu’à consolider l'obstacle davantage.

Alors, on recommençait à arracher le bois morceau par morceau.

Cela dura dix jours.

Vers le soir du dixième jour, un certain découragement s'était emparé du conducteur. Il ordonne de mettre fin aux fravaux et inspecte minutieusement la jam.

On lui attache une forte corde sous les bras. Puis, une hache à sa ceinture et une scie à la main, il se fait descendre au bas de la chute, afin de pouvoir examiner les dessous du barrage.

Pendant une heure, ce ne sont que des cris de : Montez ! Descendez !

Finalement, le foreman apparait souriant et nous promet que le lendemain sera la fin de nos ennuis.

En effet, le jour suivant, il s’équipe de la même

manière que la veille et descend encore sous la chute. Puis il se met à scier un billot qui était réellement la clef de toute l'obstruction.

À chaque craquement sinistre, ceux qui tiennent le câble portant Jolibois, — c'était le nom du conducteur, — tirent vivement à eux. Le danger passé, on descend de nouveau le travailleur.

Tout le monde est sur la rive gauche, attendant le dénoûment avec anxiété. Les vieux disent que Jolibois a le diable au corps, et craignent beaucoup pour sa vie.

Tout à coup, un craquement terrible se fait entendre. Un cffondrement, d'abord très-lent, puis rapide comme la foudre, fait bientôt disparaitre dane l'abime les masses mouvantes de l'obstruction.

Les hommes, au câble, essayent d’arracher Jolibois à la mort, mais un obstacle insurmontable arrête l'ascension.

Lächez tout ! est le cri général.

En elfet, l'eau est très-profonde au pied de la cata racte, et l’on pourra peut-être sauver le foreman en le laissant plonger avec les billots; mais il y trouverait une mort certaine en résistant à leur chute.

Tout ceci se passe dans un court espace de temps, à peine concevable à la pensée.

Pendant quelques minutes, la terre tremble, des milliers de morceaux de bois s'engouffrent avec ur fracas épouvantable, etle pauvre Jolibois a entièrement . disparu dans la débâcle.

êtes

Les derniers billots tombés, un certain calme renait. Le bois, qui au moment de sa chute disparaissait totalement dans les profondeurs de l’abime, revient peu à peu à la surface de l’eau. Le petit lac, formé au bas de ia cataracte, en est bientôt complétement couvert, et nous croyons tous que Jolibois est perdu.

Quelques bons habitants", très-pieux, se mettent à genoux et prient pour le repos de l'âme de notre brave conducteur.

Soudain : Léchez l'écluse ! est le cri vibrant qui frappe les oreilles. On reconnait la voix du foreman. Un regard, dans la direction du cri, nous montre Jolibois, à moitié nu, luttant avec vigueur pour monter sur les bois flottants.

Lächez l'écluse ! c'est-à-dire, ne vous occupez pas de moi, mais pensez au devoir, lancez vivement l'eau pour faire flotter le bois pendant qu'il est libre. Ah! ! le brave homme !

Des hourras formidables, des c'is de joie s'échappent de toutes les poitrines.

On s’empresse d'exécuter l'ordre du chef. Quelques-uns s'occupent du sauvetage, et tous félicitent cordialement le foreman, qui apparait en lambeaux. Une de ses épaules est assez fortement contusionnée, mais, à part cela, il est sain et sauf. Il sourit de satis-

1 Nom général donné aux cultivateurs canadiens. Ces braves gens utilisent les loisirs de la morte saison en allant travailler au flottage des bois.

faction et paraît avoir fait une chose tout à fait ordinaire. Il n'a rempli que son devoir.

Je dirai ici que l'on choisit toujours le foreman d'un chantier parmi les plus braves et les plus habiles. Partout où un danger réel existe, il ne demande jamais à personne d'y aller, il y va lui-même. Il se dit payé pour cela.

L'habitude donne divers genres de courage. Ce brave Jolibois, qui, dans son état, affrontait la mort chaque jour, aurait certainement frémi au premier sifflement d'une balle à ses oreilles. De même, un vieux guerrier aurait tremblé en face du danger couru par Jolibois. Celui-ci, cependant, serait vite devenu un brave, dans le vrai sens du mot, car son âme était bien trempée.

Je m'approchai discrètement du foreman au moment où il sortait de l’eau, et je le regardai avec admiration. Mes yeux étaient humides d'émotion. Ah ! comme j'enviais la force et le courage de ce beau grand garçon, découplé en Hercule!

Je le priai de me donner la main. Il le fit en souriant.

— Allons, ce n’est rien, petit, ce que je viens de faire, et toi, — en me regardant profondément, — tu en feras autant plus tard.

Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire. Il:est doux à la vanité humaine d'entendre de semblables prédictions de la bouche d’un pareil homme. :

Hélas! non, mon brave, mon bon Jolibois, je n'en

ai jamais fait autant, car j'ai quitté tout de suite ton rude métier ! J'aurais cependant été si fier de voir ta prédiction s'accomplir !

La Shwaugan clairée, le flottage se fait dans la rivière l'Assomption, dont les eaux sont presque partout assez profondes pour porter les bois. A certains endroits cependant, des rapides assez difficiles donnent parfois de grands travaux.

Le système de flottage change beaucoup dans les eaux profondes.

Les hommes sont répartis en trois groupes : un sur chaque rive et le troisième dans des chaloupes.

Chaque chaloupe est montée par quatre flotteurs, dont deux sont armés de perches ferrées, longues et fortes, et les deux autres, de leviers à crochets. À ces hommes incombe Ja besogne de faire dégringoler les billots arrêtés par les rochers.

Si unbarragese forme, une chaloupe s'y dirige tout de suite. Les porteurs de leviers travaillent alors, pendant que les deux autres, armés de perches, s'arc-boutent, chacun à une extrémité de l’embarcation, la maintenant immobile dans les endroits les plus dangereux.

L'adresse et la force de ces hommes ne souffrent pas de comparaison. Ils ont une telle solidité dans les muscles, qu'ils peuvent conduire ue chaloupe d'une rive à l’autre, dans les plus puissants rapides, sans céder ur pouce au courant.

À Joliette, une jam s'était formée sur le barrage d'un moulin, en amont de la ville.

Un équipage arrive immédiatement sur les lieux En quelques instants, la circulation est rétablie, mais menace d'être de nouveau embarrassée par un amas de billots qui se forme au pied de la digue. Celle-ci domine le niveau de l'aval de la rivière de sept à huit pieds. Son déversoir livre passage à une nappe d’eau de trois pieds de profondeur. |

I est facile de concevoir la force d'attraction engendrée par celle masse énorme, attirée par une chute de huit pieds. Les hommes n hésitent aucunement.

Laissant leurs perches gratter obliquement le fond de la rivière, ils permettent à la chaloupe de glisser avec précaution et lentement jusqu'à la chute.

Arrivé au barrage, l'homme de l'avant qui tient sa perche eu arrêt la fiche solidement dans le bois de la digue, se campe sur le pont de l'embarcation, et, d'un effort surhumain, arrèle net la chaloupe. Son camarade de l'arrière se cramponne à son tour.

Une bonne assise de fond, trouvée par la perche, leur permet de laisser encore l'embarcation suivre le fil de l'eau, de manière que la demi-partie antérieure de la chaloupe arrive à surplomber, dans le vide, le gouffre liquide ; et plus rien ne bouge.

Les deux hommes, armés de leviers, se penchent alors en dehors dla barque et travaillent à leur aise à déloger les billots.

Ceci dure un bon quart d'heure, pendant lequel une seule défaillance de la part des deux autres hommes peut les précipiter tous dans l’abime.

Mais ils en ont vu bién d’autres.

Les pieds cloués sur le pont de la chaloupe, le corps roide et dur comme le roc, les muscles d'une sûreté d'acier, les deux hommes, attachés aux perches, attendent patiemment que la besogne des camarades soit terminée.

Le travail fini, il s'agit de remonter le courant.

Un surcroit d'efforts prodigieux, alternant d'un homme à l'autre, a bientôt fait avancer la chaloupe, qui se dirige vers une autre jam comme si de rien n'était. |

Je remercie le sort de m'avoir convié à ces scènes magnifiques, et j'affirme que je n'ai jamais vu nulle part de travail plus herculéen que celui que fait si simplement le voyageur canadien.

Quelques-uns de ces hommes sont en outre doués d'une adresse qui tient du prodige, dans le maniement des bois, flottant librement.

Un homme fatigué de marcher sur la rive pour suivre les billots, en attire un à lui, et, aidé de sa longue pérche qui lui sert de balancier, il saute sur la pièce de bois et se laisse aller à la dérive.

Il s'amuse quelquefois à faire de brillants exercices. Se mettant en travers du billot, qui descend longitudinalement le courant, le voyageur fait face à une des rives, et piétinant sur la pièce de bois, il la fait rouler sous ses pieds avec une vitesse vertigineuse.

Ces évolutions précipitées impriment un mouve-

ment de propulsion au billot, qui traverse ainsi la rivière. |

L'homme courant toujours sur place, donne quel- - quefois au morceau de bois une impulsion de rotation si violente, que l'eau, soulevée par l’action, vole en l'air par-dessus la tête du flotteur, qui apparait comme nageant dans un éblouissant arc-en-ciel, quand le soleil brille.

Un novice, non habitué à ce genre d'exercice, ne pourrait tenir un instant en équilibre sur le véhicule cylindrique du voyageur. En mettant un pied dessus, il serait tout de suite lancé à l’eau.

Ces légers aperçus de la vie accidentée de nos voyageurs canadiens me sont dictés par mes souvenirs. Mais je promets ici à ces vaillants garçons, qui forment une si grande partie de notre robuste population, de les étudier à fond quand je retournerai au Canada.

Si je ne contribue pas à agrandir leur gloire, j'essayerai au moins de les faire connaitre davantage.

On donne quelques jours de repos à la colonne.

Notre camp est installé à une centaine de mètres de . l'ancienne redoute construite à Ain-ben-Khélil, en 1852. Il a la forme d’un rectangle, dont les faces sont couvertes par de l'infanterie.

Deux bataillons, une section d'artillerie, un escadron de cavalerie et les services administratifs nécessaires composent l'effectif.

Les avant-postes comprennent une escuuade par compagnie. En cas d'alerte, la section seule à laquelle appartient l'avant-garde prend les armes. Les autres restent au camp et dorment, s'ils le peuvent.

Sur le front de chaque compagnie, on a creusé un grand trou circulaire, au fond duquel on allume des feux. Un rempart de sable protège les causeurs des intempéries du climat, qui est très-froid par une nuit d'hiver. Les parois de l'excavation sont garnies d'une banquette aménagée pour servir de sièges aux hommes, qui se chauffent avant de se retirer sous la tente.

Ces feux de bivouac sont le rendez-vous des blagueurs et des loustics.

Les chanteurs y donnent quelquefois de brillants concerts. Les Suisses et les Allemands excellent dans ce genre d'occupations. Ils forment des chœurs trèsharmonieux.

Les échos des montagnes du Sud-Oranais eurent souvent l’occasion de répéter les chants belliqueux des troupes hétérogènes qui composent la légion étrangère.

Par une nuit bien sombre, lorsque les feux de bivouac fouettent le vide noir et estompent leur lumière sur les faces brunies, le spectacle de ces rassemblements tient de la fantasmagorie.

Les costumes sont variès; quelques chasseurs d’Afrique se mêlent aux zouaves et aux légionnaires. Par ci par là, un artilleur jette sur l’ensemble la note sombre de son uniforme sévère.

Les causeries roulent sur les marches précédentes et sur les entreprises probables de l'avenir. Les chefs sont ensuite passés au crible de la critique plus ou moins éclairée du troupier.

Parfois un grand silence’se fait, et tous les yeux sont fixement pointés sur la lueur capricieuse des feux. Les pipes fument avec ardeur, et chacun réfléchit au bonheur de ce monde.

Puis l'heure s'avance.

Quelques-uns se retirent discrètement.

Enfin, lassés, énervés, les retardataires se décident à se fourrer sous la tente.

Le lendemain, ca recommence.

Des jours, des semaines, des mois entiers, il en est ainsi.

Et quand l’ordre annonce un départ, tous respirent. Car on. se fatique plutôt du repos que des marches. Celles-ci éreintent le soldat, mais chassent l'ennui; tandis que le repos donne prise à la réflexion, de là souvenirs cuisants, idées sombres, désœuvrements, apathie.

La nature se donne quelquefois le plaisir d'émoustiller une colonne campée. Elle agit sous forme de vent ou de pluie.

Les tempêtes de vent déracinent les tentes, et en sèment le contenu aux quatre points cardinaux. La pluie écrase ces mêmes tentes et amène des résultats MS sous une autre forme.

L'an passé, mon bataillon se rendait de Géryville à Mascara. ‘Nous avions un jour de repos à Saïda, petite ville qui se trouve à trois étapes au sud de Mascara.

J'employai cette journée à assommer des poupées.

Voilà un amusement assez bizarre! dira-t-on. Ma foi, oui, j'en conviens.

Mais, étant sanguinaire par tempérament, — j'ai peutêtre dit le contraire plus haut, — et n'ayant rien à détruire, dans les conditions déplorables de paix où nous vivions alors, j'éteignais ma rage sur d'innocents jouets.

L'établissement qui offrait ces divertissements mérite l'attention. C'était un pot-pourri varié.

L'ensemble se présentait sous la forme confuse d'une agglomération de tentes, vieilles, sales, déguenillées. Quelques petites rues étroites permettaient la circulation dans cette ville de saltimbanques, de charlatans, de marchands forains.

Je m'approche.

Au nord, une attrayante lucarne lance deux jets de flammes qu'il s'agit d'éteindre avec un fusil à capsule.

J'y essaye mon adresse, mais je remporte une veste superbe, d'autant plus que les fusils, tout amorcés, m'étaient présentés par une dame borgne, aux plantureux appas.

Honteux de mon insuccès comme éteignoir, j'essaye les pipes.

Je prends un flaubert et je me venge sur les gambiers, qui volent en éclats au choc de ma balle bien dirigée.

Satisfait, je respire largement, et, le front haut, je me lance sur la roue de la fortune.

Le mécanisme de cette construction est assez simple : un rond de planche, à surface accidentée de petits trous concaves, rouges et noirs, dans lesquels se loge une boule.

A l'extérieur, une espèce de catapulte à poignée, faisant saillie dans l'intérieur du rond.

Le jeu consiste à saisir ladite poignée que l’on attire fortement à soi, et à ouvrir ensuite brusquement la main. La boule, placée devant le bélier, en reçoit un choc violent et roule dans l'arène avec fracas.

C'est le moment de s'émouvoir.

L'attention s’avive, le mouvement se corse et l'émotion arrive à son comble quand, frémissante, la capri-" cieuse bille, effleurant légèrement les trous noirs qui perdent, pour paraitre vouloir se loger dans un rouge, et coquine, par une dernière oscillation, va mourir au fond d'un noir, au grand désespoir du malheureux joueur.

Je tente donc le sort à la roue de fortune.

Un grand jeune homme, malpropre et très-avenant, surveille l'opération.

Je me prépare vivement à l'attaque, et lance le catapulte en action.

Cric! crac!... Quelle course, mes amis, quelle course! La boule est affolée. |

Une violente anxiété m'étreint l'âme, et j'attends les événements.

Enfin, je crois rêver quand le malpropre jeune homme m'annonce, d'une voix sourde, que j'ai gagné pour quatre sous de pralines.

Je savourais encore les délicieuses sensations de mon succès, quand, vlin! vlan!... un tapage de tous les diables me fait jeter les yeux dans le fond de l'établissement. Sos

Un train de chemin de fer s'y promenait bruyamment. Ce train, bélier à ressort, frappait une bille qui tourbillonnait dans une arène semblable à celle décrite plus haut.

On ne gagnait rien à manger à ce métier-là.

D'ailleurs, l'enseigne suivante, inscrite en majuscules sur la façade de la gare du train : Zci, on ne gagne pas de sucre d'orge, prouve ce que j'avance.

Je dédaignai cet amusement sans résultat, et je me dirigeai vers le sud.

Le massacre des innocents fut ce qui frappa mes regards.

Arrêtons-nous ici. C'est le clou de la situation.

Trois rangées de bonshommes , costumés avec fantaisie, regardent crânement le spectateur. Tout le monde y est mis en scène.

Bismarck coudoie Polichinelle, qui fraternise avec le gendarme. Cartouche et Mandrin causent tranquillement avec la maréchaussée. Moltke donne la main à Gambetta. Baudry-d'Asson embrasse le colonel Riu. Le Czar presse le Sultan sur son cœur. Jules Ferry fait une risette engageante à Rochefort. Celui-ci, l'œil amical, guigne tendrement Paul de Cassagnac, qui fait des mamours à Jérôme. Le petit Victor se soumet à son papa, qui lui signe son abdication. La reine Victoria danse unegigue effrénée avec le Mahdi, au son d'un harmonieux violon tenu par Gordon, etc., etc.

Concert touchant, qu'il s'agit de troubler avec des pelotes de quenilles,

Tous ces personnages, pris au centre de gravité par une charnière, s'étendent sur le dos quand ils sont touchés.

Je m'en donne à cœur joie. J'en abats, j'en abats… à un point tel que la petite patronne, — qu'elle est

donc belle, la petite patronne! — m'offre dix cornets de pralines pour cesser le massacre.

J'accepte.

Ma tâche est remplie, et de m'écrier, comme un antique grand homme : « Je n'ai pas perdu ma journée! »

Sur ce, je vais me coucher.

Je dormais comme le juste du Seigneur, quand brusquement je fus éveillé par un petit déluge qui, sous l'aspect d’un torrent fluet, venait avec fracas s’engouffrer dans mon oreille hospitalière.

Aie! quelque peu interdit, je lève la tête, et j'embrasse d’un œil d'aigle la grandeur de la situation.

Une pluie serrée nous rendait visite. Elle était en train d'inonder notre camp. Pas un souffle dans l'air. Seul, le bruit monotone et continu d’une de ces pluies que vous savez.

Peu à peu, tout le monde est saisi de la réalité.

Chacun se livre à l'occupation nécessaire d’empécher sa tente de s’en aller.

En Algérie, le troupier porte sur son sac une partie de la tente qui doit l’abriter. Moins de quatre hommes ne peuvent camper seuls. Avec les toiles vont les trois piquets, le support et les cordeaux nécessaires.

A l’arrivée sur le terrain de campement, les hommes se groupent par quatre, mais plus souvent par six, et montent leur tente. Boutonner les toiles ensemble et ficher le tout au sol, au moyen des piquets et des cordeaux, c’est le travail d’un instant.

Ceci fait, l'un se procure la paille de couchage ;

l'autre cherche le bois pour la cuisine. Celui. ci fait un petit fossé qui facilite l'écoulement des eaux autour de la tente; celui-là place les couvertures et les effets.

Enfin, tous vaquent à la besogne générale, et en quelques minutes l'installation est terminée.

Quand le temps n’est pas au grain, on oublie quelquefois de faire le petit fossé. C'était arrivé dans notre camp de Saïda.

Ma tente était dressée pour les six sous-officiers de la compagnie. L'occupation à laquelle nous fûmes tous forcés de nous livrer demande de l'attention.

L'un des sergents, grognant avec énergie, tirait ferme le bas de la toile, tandis qu’un autre, agenouillé dans la boue, serrait sur sa poitrine le support que courbait la tension des toiles. Un troisième plaignait sa tunique maculée de boue et la tenait à bras tendus.

Mon fourrier pleurait sur sa comptabilité, casée dans une petite caisse où l’eau s'infiltrait comme dans un panier.

Mon ordonnance, crachant avec fureur des jurons à faire frémir tous les cochers de l'univers connu, maudissait les colons, la pluie, l'Afrique, l'Algérie, Saïda et le reste : il ne réussissait qu'à se mouiller davantage.

Quant à moi, stoiquement assis à la mode arabe, et tenant un support entre mes jambes croisées, je méprisais l'eau qui m'envahissait peu à peu.

Les yeux fermés, je m'abandonne aux plus capricieux écarts de mon imagination.

Je suis à Montréal, dans une chambre bien chaude.

J'ai les pieds juchés sur la cheminée. Un bon cigare brûle entre mes lèvres.

Un mien tendre héritier saute gaiement sur les genoux de ma gentille petite femme, qui me caresse de l'œil.

Le chat de circonstance, roulé sur un tabouret, ronronne paresseusement. Le non moins inévitable chien de tout intérieur qui se respecte repose son museau endormi sur ses pattes de devant, grandes allongées.

Une douce lumière éclaire le tout.

Au dehors, il fait un froid canadien. Une majestueuse tempête de neige sévit dans toute sa splendeur. De violentes rafales frappent les vitres avec des sifflements aiqus.

Les trottoirs, encombrés de glace et de givre, sont impraticables. Parfois un grincement strident annonce le pénible passage d'un véhicule quelconque.

De rares passants, refrognés dans d'immenses collets de paletot, se frayent un difficile chemin à travers l'amoncellement des neiges.

Soudain un cri perçant traverse l'épaisse atmosphère gelée. C'est un petit vendeur de journaux annonçant aux populations enthousiastes le dernier fascicule des fameuses Expéditions autour de ma tente.

Le bonheur m'étouffe. Que je suis donc content de vivre et de voir clair!

Insensiblement, cependant, le chien et le chat se sont retirés de la scène... Ma femme elle-même a dis-

paru dans une pénombre mystique... Tiens, tiens, tiens! |

Et mon héritier qui se sauve en me tendant les bras. L'âtre est devenu noir, la chambre, froide. Les carreaux se sont brisés, et la rafale, entrant avec violence, me ramène vite au sentiment des choses.

Aie, aïe! quel contraste!

L'eau monte, monte, et considérablement. Et cette ascension, dont l'effet immédiat est de refroidir sensiblement la partie inférieure de mon individu, ne me laisse bientôt aucun doute sur la réalité des évênements.

Ma vision a décidément disparu, mais le camp de Saïda me reste dans toute sa fraicheur.

La pluie avait détrempé le sol à fond. Les piquets, n'y tenant plus, s'arrachaient sous la tension des toiles. Les tentes s'abattaient lourdement sur leurs occupants.

La scène change alors, et devient bouffonne.

Le premier ennui essuyé, le troupier sait toujours y faire succéder la gaieté.

Quelques-uns ont réussi à allumer des bougies, qu'ils protégent contre la pluie par tous les moyens connus. .

On rit, on chante.

Ceux-ci jurent, ceux-là ramassent les effets. Enfin, chacun se livre à un travail quelconque, qui fait de l'ensemble un tableau vraiment féerique. On dirait une bande de sorciers, éclairés de feux fantastiques, dansant dans la nuit une sarabande diabolique.

Trêve à tout cela. Il faut faire le café; car, sans le café, impossible de marcher. Ce breuvage, comme nous l'avons déjà vu, est la seule nourriture que prend le matin, avant le départ, le soldat en route.

Allumer du feu? Inutile d'y songer.

Entrer chez l'habitant? Ah bien, oui! c'est bon quand on est une dizaine, et nous sommes six cents.

On propose ceci, on propose cela; mais rien n'aboutit. Et l'heure du départ arrive avec le jour, sans qu'aucune décision pratique n'ait été prise.

Oh! si l'on avait été en plaine, les choses se seraient bien passées autrement.

Quelque forte que soit la pluie, on trouve toujours moyen d'allumer du feu. Les hommes prennent du thym et le font sécher, sous leurs habits, par la chaleur de leur corps.

Abritant ensuite ce combustible avec une toile de tente ou une capote, ils y mettent le feu, et réussissent ainsi à faire la soupe ou le café.

Mais nous sommes en lieux habités. Aucune plante de la sorte n'existe aux environs. Et le bois ne sèche pas aussi vite que le thym.

Enfin, il fallut renoncer à boire le café ce jour-là.

À cinq heures, nous nous mettions péniblement en route. !

Nous marchions, nous marchions, nous marchions sans cesse. Dans la boue, dans la boue, dans la boue toujours. Pas une parole, pas une chanson n'égayait le trajet.

Un cuisinier, loustic de ma compagnie, avait réussi, — je ne sais et je n'ai jamais su comment, — à faire du café. Se faufilant dans les rangs, sa marmite au bras, il servait aux camarades de ce breuvage , nectar mille fois délicieux.

En ayant reçu un quart, je fus un peu ravigoté.… Et la pluie tombait, tombait, et superlativement.

Des ruisseaux, prenant source sur les képis, coulaient le long des habits. Chaque homme ressemblait * à un arrosoir ambulant.

Quel contraste entre cette promenade mouillée et celle que je faisais sur cette même route quelques années avant! J'étais pékin, alors. Je voyageais en diligence, et j'avais pour compagne une houri avec tous les yeux noirs possibles.

J'ai une démangeaison terrible de raconter cette aventure, mais je me retiens.

Le calendrier marquait alors 18.., et nous sommes en 18... Puis-je l'oublier, grand Dieu , en voyant ce qui m'entoure !

Enfin, nous voilà à l'étape.

Le camp délimité, pas un homme ne bouge. Tous s'entre-regardent d'un air hébété.

À nos pieds, de la boue jusqu'aux chevilles. Audessus de nos têtes, des nuages et une pluie... toujours surabondante.

Impossible de défaire les courroies du sac, un engourdissement complet ayant saisi les articulations. Un quart d'heure se passe avant de pouvoir se déboucler.

Ceci fait, autre difficulté. On ne peut déboutonner les guêtres. Une roideur énergique tient ferme la colonne vertébrale, qui refuse de fonctionner. Et... Aie! oh! la la! effort inutile, pas moyen de se baisser.

Le linge entièrement mouillé. Rien de sec.

Un frisson, prenant naissance à l'endroit du dos que cachait le sac, donne à tous de violentes secousses, où la fièvre a sa part. L

Quelques-uns commencent à courir en tous sens. Bientôt une multitude de malheureux, piétinant dans la boue avec rage, imitent les premiers.

Joli spectacle, et bonheur parfait!

Une demi-heure s'écoule avec ces exercices, aussi monotones que réjouissants. Un peu de souplesse revient aux membres paralysés. L'épine dorsale se soumet, et l'on déboutonne les guètres. Le sang circule.

Les nuages deviennent bons garçons, et s'en vont peu à peu. Un lointain soleil risque un rayon discret, bientôt suivi de plusieurs autres.

Les habitants sortent des maisons. Ils nous apportent, qui du vin chaud, qui du lait, etc.

On trouve du bois sec. On allume du feu. On fait le café, que l’on boit bien chaud ; quel soulagement !

On monte les tentes. On fait sécher les habits. On renaît à la qaieté. On chante. On s'ennuie. On se fourre sous la tente, et l’on fait la sieste.

Notre camp .d'Ain-ben-Khélil fut aussi souvent assailli par de violentes pluies; mais elles n'y causè-

rent pas tant d'embêtement qu'à Saïda, car le matin ne nous ordonnait pas de partir.

La pluie est toujours supportable quand un camp est stationnaire. On n'a qu'à rester sous la tente, où l'on se moque des éléments.

Cependant le vent est quelquefois terrible, car il fait voyager les tentes dans la plaine. Et cela n'amène aucune satisfaction.

Dès les premiers jours de notre installation à Ainbeu-Khélil, les aquilons des gorges voisines vinrent furieusement souffler sur nos logis.

Onavait donné à chaque compagnie une grande tente conique pour le bureau du sergent-major. La comptabilité de la compagnie y était installée. J'y passais des jours entiers à mettre un peu d'ordre dans nos paperasses, que les marches nous avaient forcés de négliger.

Le fourrier et moi logions dans une petite tente, à trois pas de là.

Un soir, après avoir soigneusement bouclé notre bureau, nous nous élions couchés avec l'intention bien évidente de dormir. Un reste remarquable de fatigue nous y engageait.

Ayant brülé la pipe traditionnelle, je me mis en devoir de suivre l'exemple de mon compagnon, qui ronflait déjà.

Je dormais depuis plusieurs heures quand” un certain bruit, d'abord impossible à définir, mais qui bientôt se traduisit par des coups mats et saccadés, me fit bondir sur ma litière de paille.

C'était mon ordonnance qui enfonçait les piquets de notre tente à grand renfort de maillet.

Le vent soufflait en tempête.

Je me précipitai dehors, et, hélas ! un côté de notre tente-bureau m'apparut battant les airs, l'autre menaçant de suivre son exemple.

De nombreux papiers voltigeaient dans toutes les directions. Certaines taches indécises, fuyant comme l'éclair et accompagnées de froissements bruyants, m'annonçaient, à chaque instant, ma comptabilité me quittait en détail.

J'eus au cœur une immense douleur. Quoi! mes chères paperasses, jadis peut-être trop fidèles, se sauver ainsi! Pouah! quelle ingratitude !

Mon fourrier ne prend pas le temps de s'attendrir. Il est bien plus pratique. Il charge en tous sens comme un enragé. Tantôt, s’abattant avec la rapidité de la foudre, il saisit avidement une feuille de prét en fuite; tantôt, bondissant comme un tigre, il accroche au vol un ingrat bon de vivres.

Son exemple est contagieux.

Mon ordonnance capture aussi plusieurs bulletins de versemenis fugitifs.

Moi-même, électrisé enfin par leurs gestes, je happe au passage quelques bons d’habillement.

Mes situations journalieres se font surtout remarquer par leur empressement à quitter ma tente. Certainement qu'elles se sauvent plus vite, et en plus grand nombre, que mes bons de campement. Ceux-ci

cependant et les extraits de masse rivalisent de zèle à courir, mais ils ne sont pas à comparer avec mes situations journalières.

Rien ne peut exprimer la rapidité de celles-ci. Le lendemain, les hommes m'en rapportèrent une douzaine. Ils les avaient trouvées, tristement accrochées à des buissons, à un ou deux kilomètres du camp.

Parmi mes fidèles, je cite mes livres. Ils restèrent attachés au bureau.

J'ai pu croire cependant, par le frétillementimpatient de leurs feuillets, qu'ils avaient aussi été tentés d'aller faire l’école buissonnière. Mais, malgré le grand vent, leur poids a dû être un sérieux obstacle à leur déplacementf.

Ils jugèrent donc à propos de rester fidèles au poste. Quoi qu'il-en soit, je leur donne un bon point.

Mon ordonnance jurait par séries successives et graduées, et tiraillait violemment les pans de la tente.Aussitôt une corde fixée au sol, aussitôt ilcourait à une autre; mais celle-là s'envolaitavantque celle-ci eût été attachée.

De là, grincements de dents et nouveaux efforts de sa part.

Mon fourrier, ayant réussi à saisir quantité de fuyards, s'était couché à plat ventre, tenant sous lui ses captifs. Dans cette intéressante position , il attendait que notre bureau füt de nouveau sur pieds.

Après maints efforts, souvent renouvelés sans succès, nous fichons enfin notre grande tente au sol. Et l'on essaye ensuite de réparer les dégâts.

Une quantité innombrable de papiers manquaient à l'appel.

Ayant, à la lueur d'une bougie agitée, classé ce qui restait, j'attendis le jour.

De toutes parts nous arrivaient des papiers, des cris, des chaussettes russes, des jurons, des képis, des furieux courant à fond de train. Au jour, les environs du camp nous apparaissent pittoresquement parés d'une variété d'ornements : calecons, bonnets de nuit, chemises, tentes entières.

On se met courageusement à la besogne.

À midi, le vent ayant cessé, les pertes étaient presque toutes réparées, et les fuyards rentrés au bercail.

J'en excepte cependant une page récalcitrante de mon carnet de tir, qui ne me revint que trois jours après. Un troupier l'avait trouvée soigneusement cachée dans un ravin, à trois kilomètres du camp.

Les gens paisibles, tranquillement assis sur le légendaire rond de cuir, croiront peut-être que ces événements de pluie et de vent causent de véritables malheurs au guerrier campé.

Qu'ils se détrompent! La tempête est souvent pour lui un agréable passe-temps. Mieux vaut-elle qu une monotonie accablante.

Le plus grand ennemi, c'est l'ennui.

Rien de plus puissant que ce sinistre compagnon. Quand ce monstre-là étreint franchement un a mortel, peu d'espoir d'en échapper. \

Il faut toute l'énergie d'une grandé änê pour

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se débarrasser des griffes de l’abrutissant démon.

J'ai été, comme le commun des mortels, souvent aux prises avec le spleen. Eh bien! là, vrai, je désespérais de mes facultés. Je désirais, avec toute l'ardeur de mon âme immortelle, être victime d'une peine, d'un malheur, d’une maladie quelconque.

Quel bonheur si j'avais pu avoir une grave blessure qui m'aurait bien fait souffrir! Enfoncé le spleen! Enfoncé les plates journées! Une bonne et sérieuse souffrance à dorloter, à choyer, voilà de l'occupation ! voilà qui chasse les miasmes abrutissants des longs jours inoccupés !

Je me serais écrié, après Descartes, avec une petite variante cependant : « Je souffre, donc je vis. »

Ah! ouais! jamais mes vœux ne furent exaucès. Pas la plus petite égratignure. Rien à déplorer.

Alors, soudain, je me rappelle que le monde est plein de lecteurs à assommer, et de cowrir à mes plumes, et de verser des flots d'encre.

Voilà comment furent engendrées les célèbres Expéditions autour de ma tente.

Et, ma foi, tant pis!

Silvio Pellico eut huit ans de Spielberg pour son Concihateur ; Paul-Louis Courier, deux mois de Sainte-Pélagie pour son Simple Discours. Je ne dirais rien de Béranger, qui fut longtemps à l'ombre pour ses chansons, ni du Masque de Fer, prisonnier et mort pour cause de naissance, si Mirabeau n'avait aussi dü à ses dettes quelques années de tranquillité à l'ile de Ré.

De même Louis-Napoléon, pendant six ans, ne s'amusa guère, paraît-il, au fort de Ham. Et puis Latude, ce pauvre vieux !

Oui, tout cela, c’est bien triste ; cependant ces genslà avaient le droit d’être en prison ; et moi, j'y fus mis pour... un vrai crime.

C'est pénible à avouer, allez! mais enfin, j'ai subi quinze jours de prison pour avoir bu un café en ville. Un tel forfait peut paraître effrayant. On me sait homme de bien, bon militaire, et l’on hésitera avant de me croire coupable d’une telle infamie.

Hélas! iln'y a pas à dire, il faut ajouter foi à ce que j'avoue. J'ai réellement commis l'attentat, et là-dessus écoutons mon récit, en essayant de contenir notre indignation.

Avant d’être soldat, j'habitais Paris. Je ne m'y ennuyais pas du tout, car j'étais sans le sou depuis longtemps.

Rien comme un gousset plat pour chasser l'ennui. Le moyen de cultiver le spleen un brin, quand on se pioche l'imagination pour trouver à diner!

Toujours est-il que j'étais à Paris.

J'y avais de bons amis, dont deux, à mon départ, m'accompagnèrent à la gare de Lyon. La séparation fut triste, comme on s’en doute bien.

J'ai juré une reconnaissance éternelle à ces deux amis, et, Ô miracle ! je ne les ai pas encore oubliés.

Puis le train m'emporta vers Marseille.

Le trajet ne fut pas gai, mes pensées me rendant sombre comme un cyprès. J'abandonnais tout, et: à mon ‘âge, impossible de revenir en arrière. Finies, les escapades d'autrefois. Devenu sérieux, il me “fallait, coûte que coûte, percer ma voie dans une nouvelle carrière.

Arrivé à Marseille, on me relégua au fort Saint- Jean.

Cette place est d’un aspect assez riant, vue de dehors, mais l'opinion s'altère’ une fois à l'intérieur. Corvées de balayage, corvées de ci, corvées de ça; enfin, ça manque d'amusements.

Pendant un moment de répit, je regarde classiquement la mer.

Au loin, à gauche, le château d’If, comme un point à l'horizon; à droite, un long filet noir, s’avançant dans les flots, indique la limite de la Joliette. Plus loin, bien loin, quelqués vaisseaux miscroscopiques, comme autant de taches grises sur le ciel bleu.

À mes pieds, le tapage ordinaire de tout port maritime.

Ici, un voilier vide sur les quais son chargement de houille ; là, un autre vomit sa cargaison de tonneaux de sucre. À côté, un grand vapeur fume de tous ses pores, et s'apprête à lever l'ancre ; plus près, un paquebot venant de Chine tàtonne et cherche à accoster.

De nombreux bateaux de pêche étalent, sur leurs ponts gluants, les produits variés de la Méditerranée. Des balancelles espagnoles ou italiennes, fourrées partout, regorgent d’oranges et de mandarines.

Au. second plan, une perspective de mâts et de vergues cingle les flots, comme autant de hachures entre-croisées.

‘Partout circulent un grand nombre d’embarcations légères, montées par des équipages multicolores. Les unes, chargées de fruits, offrent leur marchandise dans toutes les langues du monde, avec ce son de voix particulier aux gens de la mer; les autres, maniées par des pêcheurs, revieunent à la hâte, avec leurs prises : la pieuvre montre son corps noir, à travers un fouillis

de coquillages, entremélés de langoustes et de homards.

Étendus sur les sièges rembourrés de chaloupes luxueuses, quelques promeneurs, touristes américains ou anglais pour la plupart, regardent le tout d'un air indifférent. «

Lentement, le jour baisse.

Le grand navire est parti et disparaît du côté de la haute mer. Le paquebot de Chine a débarqué ses passagers, qui s'éloignent d'un air affairé. Les ouvriers ont regagné leurs demeures. Les pêcheurs, attardés, se sauvent, en trottinant, un panier de poisson sur la tête. Les marchands cessent peu à peu leurs cris, et tout commence à prendre celte teinte indécise, qui n'est ni le jour ni la nuit.

Mon regard, vague de réflexions, plane sur cette vie intense qui se meurt.

Ma pensée est au pays. Je revois les miens et me rappelle les scènes du départ : un ami, me serrant la main, détourne la tête pour me cacher son émotion ; un frère qui m'accompagne silencieusement à la gare, ma mère... une sœur...

— Que faites vous là ? me crie une voix, vous manquez à l'appel. Allons! entrez manger votre soupe.

Cet ordre me ramène vite au devoir. J’entre et je mange ma première soupe. Quelques haricots, flottant, sans entraves, dans un maigre bouillon, deux tiges d'oignon, une demi-feuille de chou vert, une petite pomme de terre, un microscopique morceau de viande,

quatre tranches ct demie de pain : tout cela, c'était ma soupe.

J'y allai hardiment, et le soir je dormais sur un banc dans la cour du quartier.

Ces débuts militaires, pour un brave capitaine du 65° bataillon de carabiniers du Mont-Royal, ex-sousofficier d'état-major dans le bataillon provisoire de la Rivière-Rouge, ex-caporal dans l'armée de la grande République, ex..., n'étaient presque pas empreints de succès.

Mais le courage, la volonté... Nous nous embarquâmes le troisième jour. |

Le détachement était en quatrième classe.

Un matelot me vendit le privilége de coucher dans son hamac noir et crasseux. J'étais tout près des machines, ce qui, cependant, valait mieux que de rester sur le pont, au grand air, pendant trois jours.

La suie me barbouillait le visage, le bruit m'empéchait de dormir, mais je n'étais pas trop malheureux, allons ! |

Le matin, quand je montais sur la dunette, je ne me réjouissais pas de ma face noire, et une migraine aiguë me donnait une certaine préoccupation.

Nous accostons à Oran.

Un caporal russe me reçoit au quai, un caporal italien m'installe au fort.

J'y reste quatre jours, puis nous voilà en route. Quatre étapes, et nous toucherons au port.

Marcher militairement équipé est très-fatigant,

mais en pékin, cel dépasse l'imagination. Les chaussures sont serrées généralement, et les pieds, les pieds, le soir, à l'étape!

Nous entrons dans Bel-Abbès.

À l'arrivée au quartier, un reste d'élégance de costume, faisant tache sur l'ensemble du groupe des conscrits, atlire l'attention sur ma personne.

Apprenant qui j'étais, on m'invite à diner, Les sousofficiers faisaient l'honneur de la fète. Après le repas, on propose d'aller prendre le café en ville.

Attention, ici, les événements se précipitent, et bientôt nous verrons la conséquence d’une proposition aussi hardie.

Tous consentent à sortir, mais que faire de l'invité ? Je n'étais pas habillé, c'est-à-dire que j'avais encore mon costume bourgeois. — Et défense était de quitter la caserne sans être en tenue. | |

Un sergent tranche la question et m'affuble des effets de son ordonnance. |

Je passe intact sous les Fourches Caudines en pioupiou, et j'avais trois heures de liberté devant moi.

Mes malles à l'hôtel me permettent de me vêtir avec la plus exquise recherche, et le soir, après avoir bu le fatal café, je faisais mon apparition en re-hutteux vlan.

À peine étais-je au lit, que le sergent de semaine, gonflant sa voix au diapason du ton de service, lance mon nom aux échos endormis de la chambrée.

Saperlipopette! Comme j'avais peur!

Je ne reconnaissais plus ma voïx, quand je lâchai le sacramentel : Présent !

— L'adjudant vous demande, me dit cet excellent guerrier.

Cré nom d'un chien! me voilà pincé!

Je m'habille avec soin et j'arrive, tremblant, devant le redoutable fonctionnaire.

L'adjudant est la terreur du quartier. Il y gouverne en souverain, et malheur aux fauteurs de la discipline.

Il m'interroge sur ma softie, j'avoue mon crime, et il me fourre à la salle de police.

Tous savent ou ne savent pas ce que peut bien être une salle de police. Il y a des variantes, mais voici la moyenne :

Une grande chambre, percée de petites lucarnes masquées. Une lumière sombre y règne le jour ; la plus parfaite obscurité, la nuit.

Comme ameublement, sur toute la longueur, un simple lit de camp, séjour incontesté et incontestable de millions de punaises. Jour et nuit, ces intéressantes petites bêtes enseignent aux pénitents l'étude de la patience et l'emploi des dix doigts dans l’art de se gratter. a

Dans un coin, pour les nécessités urgentes, se dresse un tambour, d'où s’exhalent d'âcres parfüms.

Une cruche d'eau, des rats, un balai, des cafards, des puces complètent l'ameublement.

Une quinzaine d'hommes grouillent constamment dans ce séjour de pénitence. .

En entrant, un choc violent me coupe net le sifflet. Ça ne sentait pas bon du tout. Insensiblement, les voies respiratoires se soumettent, et je m'habitue à cet oxygène extravagant.

Tâtonnant, je parviens à me loger dans un coin, non sans avoir, au préalable, soulevé quantités de jurons expressifs.

On voulut voir le nouveau camarade. Un curieux allume une bougie, et... Péché! Miséricorde! Quel orage! Quelle tempête ! Jamais je n'avais été à pareille noce!

Gibus! Tuyau! Bolivar! Chapeau! Canne ! Enlevezle! Des faces narquoises s'épanouissent dans un rire effrayant, des crampes envahissent les ventres, des suffocations précipitées tordent les flancs. Je suais comme un arrosoir. ‘

Je me regarde.

Ma dextre, gantée proprement, tenait le stick pschutteux. Ma redingote, irréprochable, était correctement croisée sur ma poitrine. Droit et rigide dans un coin, un chapeau haute forme élégamment assis sur le sinciput, je devais faire une de ces têtes.

J'étais victime de l'émotion qui m'avait bêtement empêché de laisser dans la chambre tout cet attirail élégant, probablement plus convenable sur le boulevard que dans une salle de police.

Je sentais une sourde colère s'emparer de moi. ‘l'as de morveux! va ! si je daignais seulement faire jouer mes biceps, la scène changerait.

Mais j'eus la bonne idée de réfléchir, — la réflexion, c'est mon fort, —— et je me mis à rire aux éclats, avecun entrain tel que c'en était comme un bouquet de fleurs.

On fut interdit, j'explique ma situation, on a pitié de moi et l'on me fait une place sur le lit de camp.

Mais là, sans blagues, ma position me paraissait alors pleine d'intérêt. Quoi, ma bonne volonté ? méconnue. Mon ardent patriotisme? voin mot. Me fourrer aussi carrément en prison... Je tenais une légère attaque de découragement.

Il est assez facile, et même du meilleur ton, de rire de tout, mais je défie qui que ce soit d’avoir une gaieté folle dans une situation pareille. Ames sensibles! appréciez ma première nuit de salle de police!

Il me restait l'espoir d'être libéré le lendemain. Car enfin, je ne suis pas coupable. J'ai enfreint la consigne, il est vrai, mais à l'instigation de sous-officiers. Si quelqu'un doit subir un châtiment pour cette faute, ce sont, sans contredit, ceux qui entrainèrent le conscrit. Au lieu de me guider dans la bonne voie, les sergents avaient fraudé le règlement en m'habillant pour me faire sortir en contrebande. Tant pis pour les sousofficiers s'ils agirent avec légèreté. Mon péché ne provient que de mon ignorance des choses, dont la connaissance aurait dû m'être communiquée par ceux qui me forcèrent à enfreindre les ordres. Incantestablement le droit est pour moi.

Tel est mon raisonnement, sous les verrous. Fort de la justice de ma cause, j'essaye de dormir. Des cau-

chemars me troublent toute la nuit, les punaises font merveille, et le jour me rend l'espoir d'être élargi.

Une-clef grince dans la serrure. Enfin! je serai libre! Le caporal de garde entre, sourit avec amabilité, et me montrant trois fois ses cinq doigts, m'apprend que j'avais quinze jours dg prison.

Boum! Ça y était !... Ça t'apprendra, misérable bourgeois, pékin brumeux, boudiné juteux, à aller prendre le café en ville avec tes supérieurs !.…

Ce mot de prison me tintait aux oreilles comme un glas funèbre. C'est certain, allez! que je n'avais pas envie de rire.

On me conduisit à la prison. Je montais d’un grade.

Ma nouvelle résidence ressemblait à l'autre : c'était son sosie.

Comme dernier arrivé, j'avais la plus mauvaise place.

L'heure des corvées arrive. Un peu remis, je fais contre fortune bon cœur, et je débute, dans l’expiation de mon crime, en faisant fonction de cheval, au tombereau chargé des balayures du quartier.

J'y allais, sans conviction, mais j'obtins d'assez grands succès cependant. Mon gibus surtout causait une douce désopilation aux guerriers spectateurs.

Enfin, je pris goût à mon travail, et peu à peu je passai maître dans l'art de tirer au brancard.

L'adjudant, émerveillé, me promut balayeur.

Là, mes vraies aptitudes se révélèrent. Je n'étais pas balayeur, j'étais épatant. J'excellais dans le choix des

balais, et je leur donnais toujours une tournure soignée. La poussière et les feuilles se rangeaient délicatement, sans s'envoler, devant les poussées discrètes de mon arme. Quand je portais mon balai sur l'épaule droite, la figure épanouie du troupier admirateur me chatouillait vraiment.

Enfin, j'obtins un succès tel que l’adjudant me prononça digne de la pelle.

Ainsi, après huit jours de détention, j'obtenais ma troisième promotion. Chose inouie dans les annales de la prison. Bien plus, ce même adjudant me promit le grade de chef d'atelier, si ma conduite se soutenait dans une aussi brillante persévérance. |

Très-vaniteux par tempérament, je me livrais au plaisir du succès acquis, au point d'oublier ma soupe.

Bien des hommes, se croyant trempés à froid, succombent cependant sous le poids de la fortune!

Après la sieste, je me précipite sur les pelles, et, m'emparant de l'insigne de mes nouvelles fonctions, je fais un violent effort sur moi-même et je rattrape mon sang-froid.

Comme à tout bonheur se mêle un peu d'amertume, le nouveau travail que l’on me confia faillit à tout jamais me détacher de la pelle. Heureusement que l'épreuve ne fut pas renouvelée.

L'histoire est simple.

Dans un coin du quartier, isolé de tout, s'ékève un petit édifice, très-coquet à l'extérieur, mais l'expérience m'a prouvé qu'il ne se soutient pas à l'intérieur.

Je ne veux pas le désigner autrement, quoique les Anglais n'hésitent pas à l'appelerchezeux : water closets.

Deux heures de ma vie, qui est pourtant une chose bien courte, furent gaspillées, que dis-je? furent empoisonnées par l'intérieur du petit édifice coquet.

Il faut bien tout détailler, quand on se inéle de parler de ses prisons. Témoin Linguet, qui dit de croustillantes histoires sur la Bastille.

Patience cependant, car j'arrive à l'apogée de mon incarcération avec une dernière peinture de nos mœurs d'internés. 70

Dix grands fourneaux cuisent les aliments d'un bataillon. À heure fixe, les cuisiniers retirent la viande des marmites et la partagent en parts égales.

Les prisonniers, au courant des choses, accourent à la distribution. Chacun reçoit en cachette son os à ronger. On place un factionnaire qui avertit les dineurs de l'approche d’une autorité quelconque.

J'avoue, à ma honte, que cette occupation m'avait * toujours déplu, quand j'étais simple balayeur. Mais la pelle me donna du nerf, et rougissant un peu, je crois, je priai un cuisinier de me donner ma part. Ce brave garçon fut stupéfié. Je l'ai toujours soupçonné de m'a- . voir pris pour un spécialiste, à qui la faim était inconnue. Il ne savait pas, sans doute, la cause de mon sommeil dans le tombereau de Chicago.

Je reçus un énorme gigot. La glace était rompue, et, chaque jour depuis, je grugeais un bon morceau, à neuf heures et demie précises.

Ces délices de Capoue me firent un peu négliger la pelle, et la fin de ma détention arriva sans que j'eusse l'honneur de passer chef d'atelier. J'en fus peiné, mais cet ennui était tempéré par le plaisir de respirer l'air libre.

O jeunesse aventureuse, qui songez aux guerres, à la gloire, aux grades, méfiez-vous des prisons! Je vous jure ici, à la fin de cette peinture navrante, qu'il fait meilleur dehors!

Mon ami Z... était amoureux, et, — ce qui est plus grave, -— au point de vouloir se marier.

Juvénal du moment, je lui répétais : Quoi! mon bon, tu veux te marier? EtJil y a tant de maisons qui ont cinq étages, tant de fenêtres béantes ouvertes, tant de cordes inoccupées ! Et des ponts, des revolvers, des poisons!

Mais que peut obtenir le sain raisonnement sur un homme pincé par le dieu de la jeunesse? Tous mes conseils tombaient dans l’eau, ou plutôt ne faisaient qu'aggraver le mal.

Se marier paraît être assez facile à quiconque n'attache qu'une superficielle importance aux choses pratiques de la vie.

Mais dans le mariage entrent plusieurs facteurs. D'abord il faut un homme et une femme. L'expérience des siècles nous enseigne qu'aucun mariage n'a pu réussir sans ces deux données.

L'homme qui veut se marier possède bien le pre-

mier facteur, mais il lui faut trouver le second. Un y arrive assez souvent, et là ensuite commencent les vrais ennuis.

N'allons pas croire que ces ennuis proviennent de la valeur intrinsèque des futurs. Fi donc ! ils proviennent des convenances. Et les convenances ?.…

Un jeune homme a une position, et il aspire à l'hymen. Il adresse une circulaire au ban et à l'arrière ban de ses parents, amis, connaissances. Il a de beaux appointements, il appartient à une bonne famille, il jouit de tant de milliers de francs de rente. De l’âge, du physique, des qualités morales du postulant, rien. Les rentes, la position, les appointements suffisent amplement à une jeune fille élevée dans une saine morale.

Enfin on trouve la fiancée. Elle convient sous tous les rapports : elle a une belle dot.

On ménage une entrevue. Gracieusetés extérieures sur toute la ligne, grimaces intimes des deux futurs. : Ça ne fait rien. On s’aime par convention, on s'adore

à 25,000 francs par an, et l'on ira devant M. le maire, d'autant plus tôt que les revenus des candidats sont plus gros. Si l'on allait manquer cette bonne affatre!

Quatre-vinyt-dix-neuf mariages sur cent se font de cette manière.

Ce qui m'étonne, c'est que beaucoup de ces unions sont malheureuses. À voir les soins qui accompagnent les pourparlers, j'aurais cru le contraire, mais je ma trompe en ceci comme en bien d'autres choses.

Il faut voir les bonnes amies, rongées de jalousie, raconter avec force commentaires le succès d’une jeune mariée. Peu jolie, presque pas de dot, elle a intriguëé pour avoir M. X..., qui a 100,000 francs de rente.

Pendant que les bonnes âmes sèchent sur pattes, la pauvrette se meurt d'ennui et cache ses larmes à son riche époux.

Que le monde est donc beau! Pauvre Pangloss ! que tu serais heureux si tu vivais au dix-neuvième siècle ! Tu chercherais peut-être ton Candide comme Diogène son homme. Mais c'est égal, tu aurais lieu d’être satisfait. Je vois ici ta vieille bouche édentée crier, avec une suave satisfaction : Plus ça change, moins ça change : donc, tout est pour le mieux, C. Q. F. D.

Quatre-vingt-dix-neuf mariages sur cent se font dans d'aussi bonnes conditions, oui, mais le centième ?

Celui-là se fait par amour.

Un garçon voit une jeune fille, l’apprécie, l'aime, cherche à l'épouser. La fiancée répond aux sentiments de son amant. Les parents, bonnes et braves gens, facilitent leur union.

Tout ça, c'est incroyable, et d’un rococo ! Mais que foulez-vous, on ne peut être parfait. Notre aimable siècle des inventions, des arts, des sciences, doit bien aussi avoir quelques taches. Oui, malgré les efforts de la vraie morale, des doctrines pratiques et intelligentes, il se trouve encore de nos jours des gens assez naïfs pour se marier par amour.

C'est moi qui plains ces pauvres diables. Mais d'où sortent-ils donc ? Qui les a élevés? Où vivent-ils ? Demandons cela à qui le sait; moi, je l'ignore.

Mon ami appartenait à cette dernière catégorie. Il aimait sa future, et celle-ci le lui rendait bien. Mais la maman de la jeune fille connaissait la valeur des gros sous, justement ce qui manquait à Z..

De là, oppositions, tracasseries, entraves de toutes sortes qui centuplaient les désirs des jeunes gens. Finalement, défense formelle de se voir. Pleurs, soupirs, rien n'y faisait, la matrone était inflexible.

Mon ami, garcon de moyens, savait se tirer d’un mauvais pas, mais il lui fallait un tiers.

À cette époque, j'étudiais le métier difficile de vendre des paletots. Mes travaux prenaient fin le soir, à six heures. Je fumais tranquillement la pipe des réflexions, quand Z..., l'œil à l'orage, les cheveux en coup de vent, s'écroule, comme un avalanche, dans mon modeste logement.

— Ah! mon pauvre vieux, toi seul peux me rappeler à la vie.

— Fichtre! ça me flatte, mais tu ne me parais pas trop malade.

— Le sort m'est fatal. Si mon état se continue, je me fais sauter la cervelle.

— Veux-tu que que je t'ausculte ? Sont-ce les poumons qui gémissent ou la moelle épinière qui déménage ?

— Allons! allons! pas de blagues, j'aime à la folie

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