‹ Expéditions autour de ma tente [microforme]Chapitre 23 sur 24 · UE, S TS · texte numérisé non relu

UE, S TS

et je suis aimé; mais une mère cruelle s'oppose à mes vœux. Ah! je me meurs.

— Diable! ceci est tragique et très-grave. Il me semble difficile de te guérir. Si je pouvais aimer à ta place, hein ?

— Assez. Tu parles bien l'anglais. Ta binette a une certaine allure américaine. Tu vas te faire passer pour un citoyen de la grande République, et tu iras comme tel chercher ma fiancée.

— Ah! ça, je le veux, mais comment?

— Habille-toi sur ton trente et un.

— Très-bien.

— Mets tes chaussures à talons plats et à becs de canard.

— Parfait.

— Prends un chapeau de feutre mou et gris, mais gris, tu entends.

— Compris.

— Tu portes moustaches et barbe au menton. Rase tes moustaches, et tu seras un Pankee tschock.

— Aie! ça, ça m'ennuie. Pour toi cependant, je mettrais ma main au feu; ça serait dur, mais enfin. Après ?

— Ma fiancée parle l'anglais comme un cockney, — sa mère n’en sait pas un mot. — Elle est avertie de ta venne. Tu dois te présenter, sous le nom de Scudder, à neuf heures ce soir, dans la rue Amherst, pour la conduire à une surprise party. La mère est au courant de la chose, sa fille l'a préparée. Vous sortirez

tous deux, je vous guetterai et je pourrai une fois encore, avant de mourir, embrasser ma chère Philomène. Donc, en route, et souviens-toi que tu tiens ma vie entre tes mains.

— Compte sur mon amitié.

Cette expédition me plaisait assez. Depuis longtemps je vivais dans un marasme malséant. Rien à faire. Puis, ne s’agissait-il pas de flouer une marâtre, qui s'opposait aux amours pures et honnêtes de deux aspirants à l'hymen ? '

A l'heure fixée, j'arrive à la maison de Philomène, l'air suffisamment Yankee.

On m'introduit. Je fais une question en anglais, la domestique reste tout baba. On me fait entrer au salon, et Philomène, que je n'avais jamais vue, entre et me dit tout de suite : « Je suis celle que vous venezchercher. »

Elle était tellement belle que je faillis perdre mon sang-froid britannique.

Elle me présente à sa maman, qui se courbe en angle droit. J'en fais autant et me redresse, comme un ressort qui reprend sa roideur primitive.

— C'est étonnant, dit la bonne‘ femme, comme monsieur a l'air Canadien. On ne dirait pas du tout qu'il est Américain. À

Je riais dans mon ventre, mais ma figure était sombre et inconsciente.

Z..., accompagné d'un camarade, avait eu la curiosité de me suivre de loin, pour voir comment je m’acquitterais de mon ambassade.

C'était en été. La croisée était ouverte, les volets fermés. Et l'appartement, au rez-de-chaussée, permettait aux deux amis de se rendre compte des événements de l'intérieur.

Rieurs constitutionnels tous deux, ils étouffaient dans leurs mouchoirs les bouffées bienfaisantes occasionnées par ma face rasée aux lèvres. A la remarque de la maman sur ma parfaite ressemblance avectousles Canadiens du pays, ils n’y tiennent plus. Z.. roule dans le fossé de la rue, se fourrant un mouchoir dans la bouche, s’enfonçant les côtes. L'autre, faisant un saut de carpe, s’affaisse comme un paquet, dans des étouffements épileptiques.

La dame, entendant quelque bruit, ouvre brusquement les volets. Puis, ne laissant rien paraitre sur sa figure, elle ferme tout.

— Ah! ces gamins! fait-elle.

Toujours impassible, je prévoyais le moment où l'on me flanquerait à la porte, ne doutant plus que l'on ne füt au courant de l'affaire.

Je soutiens mon rôle jusqu'au bout cependant, et, quelques minutes après, je sortais, grave comme un diplomate, Philomène au bras.

J'envoyais Z... à tous les diables; mais devant le succès de mon ‘entreprise, je commençais à croire qu'il n'y avait rien de cassé.

Ah ! ouais! la vieille était une rusée. Elle avait parfaitement bien entendu les rires des deux camarades, et, comprenant l'affaire, elle voulait voir la fin de l'aventure.

À peine étions-nous sortis, qu'elle se met à nous suivre.

Trois ou quatre cents pas plus loin, je livre Philomène à Z..., à qui je fais de violents reproches sur sa curiosité. Il m'assure qu'il n'a pas été vu.

Reprenant tous courage, nous nous dirigeons vers la demeure d'une amie commune. La soirée fut spendide d'entrain. Musique, danse, chant, rien n'y manqua. Et sur le tard, à l'heure convenable pour la fin d'une surprise party, nous reprenions allègrement le chemin de la rue Amherst.

Je dépose Philomène chez elle, et, rejoignant Z..…, nous nous livrons tous deux au bonheur divin de nos succès. Mon ami sautait, gambadait. Je l'imitais, avec moins d'entrain pourtant, car je regrettais mes moustaches.

Enfin, chacun entre chez soi pour se livrer à un sommeil bien acquis.

La journée du lendemain se passe tranquille pour moi; mais, le soir, je vois arriver Z..., la tête entre les . jambes. Il faisait un nez long comme ça.

— Oh! mon cher, tout est perdn.

— Encore!

— Imagine-toi que la mère de Philomène a tout compris, tout vu.

— Ah! diable!

— Elle nous a entendus rire.

— Je te le disais bien.

— Et puis elle nous a suivis, et, passant la soirée à

la porte de la maison où nous étions, elle s'est amplement repue de nos accès de gaieté.

— Ça se corse.

— Ce matin, elle tombe chez moi, et me fait une scène épouvantable.

— Ça devient épique.

— Elle me qualifie de toutes sortes de noms malsonnants.

— Tu les mérites.

— Mais ce n'est pas tout.

— Continue.

— C'est loi, mon pauvre vieux, qui fus salé.

— Parbleu.

— Comment, monsieur, criait-elle, avec une sainte colère, vous m’envoyez un homme qui a l'air respectable, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, une sainte nitouche enfin !

— Ça, c'est très-flatteur pour moi, merci.

— Il se fait passer pour un Américain, continuaitelle. C’est une vraie fraude, ça, monsieur, oui, une vraie fraude, et j'en verrai la fin.

— Me voilà propre. Comment faire?

— Je viens exprès pour réfléchir, avec toi, aux moyens de te tirer de là.

— Réfléchissons…

Nous faisions deux mines longues à perte de vue. Mon parti est vite pris.

— Laisse cette bonne dame agir comme elle l’entendra; après tout, ça m'est indifférent.

Mon ami se range à mon opinion, et nous sortons prendre le verre de l'amitié.

Jamais plus je n'entendis parler de cette affaire.

Et ces deux intéressants jeunes gens se marièrent peut-être ?

Hélas! je m'arrète ici, car je pourrais rendre sombre un chapitre que j'ai voulu faire gai.

Nous avions navigué cinq mois à patte, sur les mers d'alfa âes Hauts-Plateaux. Pendant les grandes chaleurs, on mit le cap sur le Tell, et l'on jeta l'ancre, pour quinze jours, à trente-deux kilomètres de Daya, port le plus voisin.

Un ardent désir d'aller en permission s'empare alors de tout le monde. Les chefs, indulgents, accordaient assez facilement quatre jours de congé. Chaque malin, c'était une émigration en masse.

D'abord indifférent, je me laissai aller peu à peu au désir de faire comme tout le monde. Au bout de huit jours, j'en étais malade. D'autant plus que Bel-Abbès, en liesse, à l'occasion de sa fête patronale, m'attirait comme le fruit défendu.

J'obtins la permission tant désirée, et le jour même, je m'échappais seul du camp, afin de pouvoir gagner vingt-quatre heures.

C'était imprudent, car avant d'arriver à Daya, il fal-

lait traverser une forêt fréquentée par des maraudeurs.

Je n'avais pas hésité cependant, et, après cinq heures d'une marche rapide, j'entrais, sans encombre, dans les murs de la bonne ville.

Daya, pour une jolie ville, voilà une jolie ville. Deux rues qui se coupent à angle droit ; au bout de la première, l'église, deux faméliques gamins, un bourriquot fiévreux, un Juif ivre, un tas de fumier où grouillent plusieurs poules. En tout, dix maisons. L'autre rue court du nord au suü. On y voit l'école où dorment cinq élèves à longs cheveux, l'institutrice à lunettes qui lit un roman, deux mercantis juifs, — on en trouve partoût, — un troupier qui se promène, une rigole qui charrie une eau sale, un soleil de feu qui la brüle dans toute sa longueur. Total : treize maisons.

Touchants rapprochements, mais je décris ce que je vois. Cette description a une tendance réaliste. N'y croyez en rien, cependant, elle n’est pas fidèle.

Comme tout me semblait beau, quand même, sur l'écorce terrestre !

Quoi ! une permission de quatre jours ? Et des maisons, des tables, des femmes, des verres, des bourgeois, des chaises, de la bière, un lit. Toutes ces choseslà existaient ?... Ce n'est pas un rêve ?... Je puis en jouir sans remords ?.…

Et l'on se croit malheureux ici-bas. Merci! oh! merci !

Mais il me fallait encore faire 70 kilomètres le lendemain pour arriver au terme de mes voyages.

Il y avaitune telle affluence de clients pour l'unique diligence, que je trouvai le cahier rempli de places retenues pour six jours à venir.

J'intriguai puissamment pour déguerpir le lendemain, et, malgré mon habileté, je ne partis pas.

Ainsi fut perdue la journée si péniblement gagnée la veille par une marche de sept kilomètres à l'heure.

Le jour suivant, nous nous embarquons dix dans une bienveillante patache à six places.

Ce véhicule mérite description. Il avait quatre roues et deux essieux, disparaissant sous de multiples prolonges. Sur cet appareil, une boite carrée, avec deux bancs latéraux pour six places, dans le sens de l'axe de la route. À ajouter le siége du cocher là ou l'on sait. Deux croisées perçaient la boite, l'une devant, l'autre derrière.

J'obtins la croisée de devant. Si j'avais pu m'y placer à cheval comme Xavier dans son £'xpédition nocturne, j'aurais été très-mal; mais comme cela m'était impossible, j'étais encore plus mal. Le

Tout le monde a vu une grenouille ramassée sur elle-même, prête à s'élancer dans le vide. Eh bien! c'était moi!

Les jambes recroquevillées jusqu'au menton, les bras enlaçant le châssis de la croisée, le cou allongé dans une attente anxieuse, j'avais le côté opposé au

ventre enfoncé dans l'ouverture, dont le cadre inférieur me coupait littéralement les cuisses.

Soixante-dix kilomètres, à raison de huit kilomètres à l'heure, égalent neuf heures de voyage sur ce candide perchoir.

Perspective : — premier plan : dos arrondi, casquette incroyable du cocher; second plan : cahots, ornières, montées, descentes.

Nous partons.

J'avais bien réussi. Au lieu d'attendre six jours, je partais le deuxième. Sans apparat, il est vrai, mais je partais enfin.

Tout est là dans la vie. La fin, la fin, au diable les moyens !

Eh! mon Dieu ! si ! c'est comme ça dans les grandes affaires du monde.

On a trouvé autrefois qu'il fallait un bateau pour se rendre d'Europe en Amérique. Depuis cette inquiétante découverte, on se sert d'un bateau pour traverser l'Océan. Les uns prennent un sabre pour arriver à la gloire, les autres, une plume, et moi, j'ai pris une croisée de patache pour arriver au bonheur ; et j'ai bien fait.

Avec une goutte de philosophie, les mauvaises choses nous paraissent plus mauvaises encore, partant, ra croisée me semblait détestable.

Consolation suprême cependant, j'avais le cocher.

Ce brave garçon était un chef-d'œuvre; ceci soit dit sans trop d'efforts.

Si chacun apportait dans ses plans l'attention et les connaissances que ce cocher déployait pour conduire sa voiture jusqu'à destination, ce chacun deviendrait certainement un grand homme.

Cet automédon classique nous la faisait en artiste.

Contourrant savamment les ornières dangereuses, il profitait de chaque mètre de bon chemin pour trotter, ne perdant pas un pouce de terrain.

Toujours souriant et plein de bonhomie, il rassurait d'un petit rire protecteur et bon enfant le voyageur qui lui criait sa terreur, à la vue d'un passage scabreux.

L'événement donnait toujours raison au rire du cocher, et, après d'anxieux craquements, le véhicule reprenait son train-train, pour traverser bientôt de plus vilains endroits encore.

Maintes et maintes émotions poignantes envahirent les âmes timorées des passagers, pendant ce mémorable voyage.

Enfin Bel-Abbès se montre aux regards avides.

Dans un lointain rapproché, apparaissent ses cheminées, ses dômes, ses minarets orientaux, construits par les Occidentaux. Un rouge soleil couchant colore la masse inerte de ses constructions bariolées, et les grands platanes, qui enlacent cette charmante vil. ;, jettent, dans les feux du soleil, la note chatoyante de leur verdure de bon aloi.

Le chemin était empierré à cet endroit. Le cocher en profita, et nous filions un train d'enfer.

À la nuit tombante, la ville promise nous ouvrait ses portes. |

Un moraliste estimable a dit : « La frugalité aiguise les appétits », et je dis comme lui. |

Un homme qui vient de se nourrir de la misère de la plaine, pendant de longs mois, trouve tout beau : maisons, arbres, enfants, réverbères et chiens d’aveugle. Et comme un idiot, il s'étonne de ne s’en être pas aperçu plus tôt.

Je respirais avec joie la poussière civilisée, je m'extasiais devant l'étalage d'un marchand de bibelots indigènes, fabriqués à Paris; je m'arrêtais, ébahi, au passage d'une nourrice avec son poupart; je soupirais, doucement charmé, à la vue d’un charlatan décrochant son boniment sur un certain remède empirique, panacée à tous les maux.

Tout à coup, boum! un coup de canon. C'est le feu d'artifice.

J'y cours.

À ce spectacle, je perds toute retenue. Comme Américain, j'avais juré, en quittant mon pays, de ne m'épater jamais de rien. Eh bien ! vrai, si mes compatriotes, en ce moment-là, avaient vu ma bouche en gueule de four, mes yeux en billes de billard, j'aurais été flambé dans leur estime.

Après, bal public, sur la place, au grand air.

Naturellement, je m'y amène.

Surcroit d'émotions. Que de femmes ! palsambleu ! que de femmes !

La guerre est réellement un grand malheur. Elle accapare les hommes, dans la force de l’âge, et les livre ensuite à la vie, après avoir tiré d'eux les plus belles années de leur jeunesse.

Et puis après ?.. Si la guerre était une chose intelligente, est-ce que les hommes la cultiveraient comme un art ?

Bon, voilà que je blasphème, maintenant.

Décidément ce voyage de Bel-Abbès me fait perdre toute conscience de mes paroles. Moi, le soldat quand même, médire de la guerre! C'est plus fort que jouer au bilboquet. |

Le lendemain, je m'ennuyais.

Cette effrayante assertion, de ma part, n'élonnera pas le lecteur. Eh bien ! oui, je regrettais mes calmes passe-temps de Ras-el-Ma.

Ma première nuit de Bel-Abbès avait été houleuse, fantastique, phénoménale de mouvement et de péripêties. Le séjour de ma tente à Ras-el-Ma faisait cortraste.

Le changement, trop brusque, avait bouleversé mes facultés vacillantes.

Là-bas, j'avais quelques livres, mes journaux, et le courrier, chaque matin, à heure fixe, m'apportait une petite provision d'émotions, à dose minime, qui suffisait à remplir doucement les vingt-quatre heures.

Ici, tourmenté comme une épave, je me heurte à chaque instant aux écueils multiples de trop nombreux bonheurs.

À Ras-el-Ma, je m'entretenais avec l'univers entier, à l'aide de mes chères gazettes.

Je conseille à ceux qui voudraient apprécier franchement les journaux de leur pays de faire un petit voyage de dix ans à quinze cents lieues du village natal. Qu'ils essayent ensuite de la lecture des papiers compatriotes, et ils m'en diront des nouvelles.

Tout semble beau, jusqu'aux annonces, dont le style pur et simple prend parfois une tournure presque ampoulée, dans l'âme attendrie du lecteur.

Et puis ensuite, quelles excellentes nouvelles!

Un cher ami, que l'on aime comme soi-même, de notaire est devenu scieur de long ; ainsi le dit le journal. Quelle satisfaction pour une âme bien née, d'apprendre cette capricieuse fugue de tante Fortune!

Dans un autre genre, on a l’amère satisfaction de savoir qu'un paltoquet quelconque, connu comme idiot au collège, est devenu gros comme un tonneau et riche comme l'or.

Ces espèces de nouvelles amènent, chez tous, diverses sensations qui se conçoivent facilement, mais qui s'expriment mal.

Essayons un exemple cependant.

Ainsi, les succès qui gorgent un ami retentissent dans le cœur par deux sons. Le premier son veut dire un certain plaisir de voir l'objet aimé arriver à ses fins; le second est un léger dépit, naturel à l'homme, qui, de tout temps, n’a pu se débarrasser tout à fait d'une certaine aigreur devant les succès de l'ami. Ces

deux sensations, arrivant simultanément, fraternisent ensemble, de telle sorte qu'il est difficile d'établir entre elles une ligne de démarcation.

Ouf! mes jambes! saperlipopette! mes jambes ! Sauvons-nous devant cette obscure et lourde morale.

Oui, ami lecteur, ferme ce livre, mais ne me maudis pas. Car, sache le bien, le soleil brülant d'Afrique, la misère, les fatiques… ,

Avant ma permission, j'exécrais Ras-el-Ma, j'adorais Bel-Abbès ; après ma permission, j'exécrais Bel-Abbès, j'adorais Ras-el-Ma.

Donc, l'homme désire ce qu'il n'a pas, est ennuyé de ce qu'il possède. La Palisse aurait crevé avant de trouver celle-là.

Avec un peu de bonne volonté, j'aurais pu me contenter de mon existence au pays. J'avais assez d'argent pour satisfaire mes petites fantaisies, une bonne table pour diner, un bon lit, une chambre confortable.

J'ai quiti rela. Qu'ai-je gagné au change? une position à vingt sous par jour, une tente pour abri, une gamelle pour table, la voûte des cieux pour protection contre la température, des fatigques, de la misère.

Chez moi, j'étais rongé de spleen et de satisfaction ; ici, je souffre.

Les gens raisonnables me donnent tort, et ils ont’ raison ; les illuminés me donnent raison, et ils ont tort.

Enfin, pourquoi, diable, êtes-vous allé vous fourrer dans cette galère ?

Pourquoi ?

Parce que je suis Canadien-Français.

Pourquoi?

Parce que j'aime la France.

Pourquoi ?

Parce que je me ferai certainement tuer pour elle, si je le puis.

Je me vante en disant cela. Parbleu, je le sais bien, que l'honneur de se faire tuer pour son ancienne mère patrie n'appartient pas à tous. Et comme je suis fier d'être un des élus !

Aussi je lui ai prouvé, je lui prouve et je lui prouverai, Dieu aidant, à cette belle et glorieuse France, que ma reconnaissance pour cette suprême faveur vivra jusqu'à ma mort.

Dans une immense plaine, bornée de tous côtés par des horizons infinis, grouillent des millions d'êtres humains. Tous se livrent fiévreusement à une occupation quelconque.

Ceux-ci, le front baigné de sueur, piochent la terre avec ardeur ; ceux-là grattent le papier avec des pointes d'acier. Les uns affilent des lames tranchantes, d'autres fabriquent de terribles engins de destruction.

D'’aucuns, nonchalamment assis sur le sol, semblent indifférents à tout ce qui les entoure, et regardent leurs voisins s’agiter violemment.

. Une irrésistible impulsion parait être commune à tous. À intervalles inégaux, ils se lèvent en chœur, comme mus par un même ressort, et se dirigent, soit lentement, soit avec rapidité, vers un noir précipice, au fond duquel apparaît, gigantesque, le mot MoRT, écrit en lettres de nuit.

Les premiers arrivés cherchent à fuir, terrifiés de

- vant ce gouffre insondable; mais la foule, qui les presse avec acharnement, leur barre toute issue et les force à tomber dans l'éternité.

Toujours, toujours, il en est ainsi, sans trêve ni répit. |

Personne ne prévoit sa chute prochaine dans le ravin de la mort. Au contraire, plus les individus sont rapprochés du gouffre, plus ils paraissent acharnés à leurs occupations. ;

Cette promenade lugubre vers le néant est souvent accélérée par d’effrayantes paniques qui bouleversent les multitudes. Des géants formidables, armés de plaies diverses, culbutent ceux qui les entourent et les chassent, comme l'éclair, devant eux. Ces géants ont nom : Guerre, Famine, Pesre, et le but de leurs exploits est toujours le gouffre béant dont les profondeurs sont égales à l'éternité.

Au milieu de cette arène universelle s'élève un trône monumental dont le sommet se perd dans la nue. Les degrés, pour y arriver, sont aussi nombreux que les sables des grèves. De distance en distance apparaissent des plates-formes où de graves individus, la trompette à la bouche, sonnent le ralliement. Ces trompettes portent sur le front leurs noms respectifs : PHILOSOPHES, MorauisTEs, HISTORIENS.

Quand la foule défile devant le trône, elle jette un regard anxieux vers les hauteurs infinies, hésite un instant, s'approche des degrés, mais, le plus souvent, désespère de les gravir, et continue, abrutie, sa marche agitée vers le ravin de la nuit. Quelques élus seuls entreprennent courageusement l'ascension des degrés et arrivent au sommet, où siège le grand juge Box sens.

Rien n'égale la majesté noble et digne de ce vénérable magistrat. Entouré de satellites simples et modestes, il distribue de bonnes paroles à tous ceux qui s'adressent à lui. À chacun son tour de jouir de ses conseils. Ni charlatanisme, ni intrigues ne peuvent exclure les élus des bienfaits de ses sages remontrances. |

Le mortel, réconforté, redescend les marches du trône, et, instruit, se dirige vers la mort par un chemin détourné. Il fuit la foule, dont les paniques, les méchantes passions, les emportements violents le bouleversent; et lentement, doucement , avec une sereine philosophie , il fait le saut prévu par la fatalité. Qu'at-il gagné à consulter le sublime magistrat ? Une promenade tranquille, et une chute raisonnée et sans inquiétude dans les profondeurs de la mort.

Les faibles, ceux qui craignent l'ascension au trône du juge, vivent affolés, ballottés de terreur en terreur, en proie à tous les grands géants qui se font un cruel plaisir de semer partout les désordres. Finalement, surpris, ahuris, pétrifiés, ils envisagent la mort sans la croire si près, et, poussés par la foule, ils disparaissent, en blasphémant, dans l’abime qu'ils n'avaient pas cru si près.

À travers cette cohue indescriptible, s'avance péniblement un petit groupe compacte. Faible au physique, il essaye cependant de fendre hardiment les masses. En tète apparait une jeune femme maigre, anémiée, quelque peu intelligente. Derrière elle marchent trente

gaillards plus ou moins vigoureux. Sur le flanc gauche se montre, en tête, un homine à l'air profondément misanthrope. Sa physionomie respire parfois une grande coufiance, parfois un découragement implacable. Il cherche le vrai chemin.

Il a regardé partout, mais il n’a rien trouvé. Entrainé par la fonle, sans guide, il agit d'après ses propres inspirations. Dédaignant tout avis, tout conseil, il va droit à son but : tant pis s'il succombe dans sa marche. Cependant, malgré ses fermes résolutions, il s'aperçoit souvent, hélas ! qu'il est faible.

En passant près du tribunal du juge suprême, une idée lumineuse le frappe : il ira puiser des forces auprès de lui. Voilà le guide qu'il cherche depuis si longtemps ; il arrivera jusqu'à lui, coûte que coûte.

Il communigae ses intentions à ceux qui semblent être sous ses o'dres. La jeune femme fait signe qu'elle suivra son chef; mais les trente hommes, sauf quelques-uns, craignent d'affronter le censeur. Ils ont peur de ses remarques sévères.

Le chef fait un grand discours, le premier de sa vie, et la chaleur de sa parole entraine sa troupe , qui s'engage résolument dans l'ascension des degrés.

Ils montent, ils montent.

De plate-forme en plate-forme, on fait de longues haltes. On perd souvent courage, mais le chef les stimule de sa voix décidée. Et tous reprennent de nouveau la pénible promenade.

Enfin, ils arrivent près du magistrat qui les regarde

d'un air sévère, où perce cependant une grande bienveillance , car il est toujours flatté du courage de ceux qui affrontent les fatigues inouies, nécessaires pour se présenter à lui.

Au milieu du plus profond silence, il interpelle celui qui parait être le chef du groupe :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis le père des Expéditions autour de ma lente.

— Quels sont ces gens qui vous suivent ?

— Cette dame est ma préface, et ces hommes sont mes trente chapitres. Ils viennent tous, guidés par moi, demander vos conseils, votre censure ou votre approbation de leurs actes.

— Veuillez les faire défiler un à un devant moi, et me donner leurs états de service. Je rendrai mon jugement sur les faits et gestes de chacun. Je réserverai, pour la fin, mes appréciations sur la conduite de leur chef.

L'auteur passe au magistrat un gros manuscrit où sont détaillées.les principales actions des intéressés.

L'HUISSIER, créant. — Dame Préface !

LE JUGE. — Avancez. Vous n'avez plus le droit de vivre. Les préfaces sont toutes mortes depuis longtemps. Je vous pardonne cependant, car votre air modeste parle en votre faveur. Puis vous êtes si maigre, si exténuée, que je n'ai pas le courage de vous condamner à disparaitre. Fuyez de ma présence, et n'y revenez plus. |

L'HUISSIER. — Chapitre premier !

LE JUGE. — Vous êtes long et maigre, mais vous êtes nécessaire à l'existence de vos vingt-neuf compaguons. À ce titre seul, je vous autorise à exister. Je reconnais aussi certaines qualités dans vos formes, et avec un peu de gymnastique vous deviendrez passable. Allez.

L'HUISSIER. — L'Auteur !

LE JUGE. — C'est un portrait. Je déteste les portraits d'auteurs faits par eux-mêmes. Laissons cela à La Rochefoucauld. Vous m'ennuyez, partez.

L'HUISSIER. — Le Bidon !

LE JUGE. — Vous êtes blessé. Tant mieux pour vous. Moralement, c'est beau, une blessure; mais faites-vous raccommoder. Vous avez été utile. Continuez.

L'HUISSIER. — Les Godillots !

LE JUGE. — Ah! ah! vous voulez quitter votre maitre. Vous devenez malséants etapathiques. Juste au moment où l’on va vous ficher à la porte, vous vous permettez d'être exigeants. Sachez qu'il faut toujours tomber dignement. Du nerf, mon ami! du nerf!

L'HUISSIER. — Le Képi!

LA

LE JUGE. — Bon garçon, va!

L'HUISSIER. — La Musette !

LE JUGE. — Votre carrière est belle; à vous de

l'améliorer encore en donnant refuge à quelques fonds qui manquent à votre propriétaire.

L'HUISSIER. — Le Sac!

LE JUGE. — Vous êtes cruel. Vous suicidez vos

maitres. C’est peu digne de la part d'un brave homme. Tâchez de faire mieux.

L'HUISSIER. — La Pipe!

LE JUGE. — Apportez un prix Montyon.

L'HUISSIER. — Le Revolver.

LE JUGE. — Rendez-vous utile, monsieur , rendez-

vous utile. Quand on vit pour faire mourir les gens, on se distingue autrement qu’en trouant des cibles de

papier.

L'HUISSIER. — Le Sabre !

LE JUGE. — Pouah! mon bonhomme, vous ne valez rien.

L'HUISSIER. — Digression patriotique!

LE JUGE. — À la bonne heure! Voilà qui rend justice à la fête nationale. Malheureusement, il y en a peu comme vous. Au lieu de courir la plaine ce jour-là, l'arme au poing, beaucoup de gens s'amusent. C'est un tort, mais c'est un droit conquis.

L'HUISSIER. — La Gamelle!

LE JUGE. — Dans la gamelle, c'est bon.

L'HUISSIER. — Le Quart!

LE JUGE. — Passez.

L'HUISSIER. — Les Guëtres !

LE JUGE. — Bonjour !.…

L'HUISSIER. — Le Cafard !

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