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Il est naturel de penser qu’un grand nombre de personnes ont dû s’occuper de la recherche de la cause du choléra ; mais peu de gens se figurent quelle nature d’expériences on a dû tenter sur un sujet aussi intéressant : voici en quoi elles ont consisté, on jugera jusqu’à quel point elles devaient avancer la connaissance de la vérité.
A l’apparition de l’épidémie, plusieurs physiciens ont recherché avec soin si une nouvelle substance, introduite dans la
masse de l’atmosphère, n’en modifiait pas le poids d’une manière appréciable. Pour cela , ils ont eu recours au baromètre ; mais cet instrument, qui varie souvent de plusieurs lignes en un jour, n’a pu leur être d’aucune utilité, chaque abaissement d’une ligne indiquant, pour un homme, une diminution de MO livres dans le poids de l’atmosphère. D’autres ont pesé l’air a la balance j, et n’ont pas trouvé que son poids eût augmenté. Ceux qui ont suivi la marche de X hygromètre n’ont aussi rien aperçu, si ce n’est que l’humidité semblait favoriser le développement de l’épidémie. Les variations du thermomètre , comme nous le verrons plus loin, ne pouvaient être que d’une bien faible utilité. Enfin , des chimistes ont analysé par le feu ou X électricité ( ce qui revient au même ) de l’air pris dans différens endroits de la capitale. Qu’ont-ils trouvé? Rien, absolument rien. Les moyens violens qu’ils employaient devaient détruire les matières organiques que recélait l’air, sans laisser de résidu appréciable (Note \ ) ; c’est ce qui est arrivé.
On peut affirmer que ces expériences, quoique tentées par des gens de mérite , ne pouvaient avancer en rien la connaissance de la cause du choléra. Aussi ont-ils trouvé l’air atmosphérique tel qu’il était il y a quarante ans. Il était plus simple et plus naturel, comme l’ont fait quelques personnes, de l’examiner a l’aide du microscope. Cette expérience, cependant, n’eût pas encore beaucoup avancé la solution du problème, a cause de l’extrême ténuité du miasme qui 11e pouvait laisser d’ombre, et de l’impossibilité de le fixer dans l’air ambiant pendant quelques secondes. D’ailleurs, comme je le prouverai plus loin, le miasme, pendant la chaleur du soleil , s’élevait a une grande hauteur, et ne s’abaissait a la surface du sol qu’aux approches de la nuit.
Persuadé que la cause de l’épidémie résidait essentiellement dans l’air (Note 2), et, d’après les expériences précitées, que son développement offrait quelque coïncidence avec la formation de la vapeur, je construisis un hygromètre a cheveu d’une grande sensibilité, et j’en suivis avec attention les mouvemens, en observant a la fois la marche d’un électromètre a feuilles d’or :
j’espérais, a l’aide de cet instrument, connaître si l’électricité qui se développe pendant la formation de la vapeur entrait pour quelque chose dans la cause de l’épidémie ; mais les brusques variations de ces instrumens n’amenèrent aucun résultat : d’ailleurs, ces expériences ne pouvaient être que comparatives , et il me devenait impossible d’assigner l’époque de l’invasion du principe morbifique dans l’air ( invasion qu’on pourrait reporter à l’année précédente , au moment où se déclara si abondamment la cholérine). Ne pouvant retirer aucun avantage de l’emploi de ces instrumens, j’y renonçai.
§ II. Examen chimique et microscopique du principe délétère CONDENSÉ DANS l’eAU DISTILLÉE.
C’est alors que je conçus l’idée de recourir a l’emploi du microscope et des réactifs s et comme il était probable que s’il existait dans l’air une substance étrangère organique ou inorganique, elle y devait être très-disséminée, je sentis la nécessité de la concentrer sous un petit volume.
A. Disposition de l’appareil. — Pour cela, je construisis en papier, en verre et en bois blanc seulement , un soufflet de deux litres de capacité. J’évitai a dessein de faire entrer dans sa construction des matières de nature animale. Puis, je distillai cinq fois de suite, dans une cornue de verre, une petite quantité d’eau de puits et j’en introduisis une partie dans une éprouvette d’un petit diamètre. Tout étant ainsi disposé, je me rendis, le matin, pendant le plus fort de l’épidémie, dans une maison où se trouvaient sept cholériques. Je choisis pour lieu de mes expériences un appartement au rez-de-chaussée, fermé par quatre murailles nues et suintant l’humidité. Il contenait, dans trois lits séparés , la mère et ses deux enfans, tous trois, depuis la veille, dans la période de réaction.
B. Condensation du principe délétère. — La, ayant introduit le bec du soufflet qui était formé d’un long tube de
verre, jusqu’au fond de l’éprouvette qui contenait 4 onces de cette eau distillée, ramenée a 4 dégrés au-dessus de zéro, h l’aide d’un bain de glace, dans l’espace d’une heure et demi, je fis passer a travers ce liquide 1200 litres d’air atmosphérique. La température marquait \ ^ degrés.
Cette opération achevée, la température de l’eau s’était mise en équilibre avec celle de l’air qui s’était aussi élevée de 1 degré. Sa densité et son volume n’avaient pas sensiblement changé. Seulement, elle présentait un aspect légèrement opalin, que j’attribuai d’abord a la division de l’air dans le liquide , mais qui persista en partie depuis.
C. Examen de l’eau a l’aide des réactifs. — Cette eau fut alors soumise, dans deux opérations successives, a l’action d’une série de réactifs bien purs (Note 4); et quoiqu’il en existe qui décèlent jusqu’à un \ 50 millième d’un corps étranger, il me fut impossible d’apercevoir dans le liquide le plus léger changement. 11 n’était ni acide, ni alcalin; il ne contenait ni plomb, ni cuivre, ni arsenic, ni tellure, substances dont on avait annoncé, sans fondement, la présence dans l’air. En un mot, cette eau semblait être dans sa pureté primitive, ou la puissance des réactifs qui a, connue on sait , ses limites, les avait déjà dépassées.
Cette eau fut aussi mise en contact avec des lames de fer, de cuivre et d’argent bien décapées , sans paraître leur faire perdre leur brillant métallique. Un globule de mercure seulement , après quelques instans de contact avec elle , se ternit légèrement a sa surface, ce qui me fit supposer qu’il s’y était déposé un corps étranger. Mais comme il devait être d’une extrême ténuité, je sentis la nécessité de recourir immédiatement a l’emploi du microscope.
D. Examen de l’eau a l’aide du microscope. — Quelque peu de succès que j’eusse obtenu jusqu’alors, je ne désespérai pas de trouver la cause de l’épidémie, persuadé que j’étais qu’elle résidait dans l’air et que le moyen de condensation que j’avais employé était le seul susceptible de le saisir en abondance.
Je versai donc quelques gouttes de cette eau dans un verre de montre, et l’examinai a l’aide du microscope-, mais, soit que cette eau n’eut pas été chauffée , soit que ses effets de réflexion et de réfraction me trompassent la vue , je ne découvris rien , si ce n’est quelques points blancs, tellement informes, qu’il me fut impossible de les ramener a un type commun.
J’intervertis ici l’ordre de mon expérience pour parler de l’examen microscopique de l’air libre que j’avais déjà tenté plusieurs fois, et qui m’avait toujours présenté quelque chose d’assez curieux. En effet, j’avais constamment aperçu : un grand
nombre de globules d’inégale dimension, mais parfaitement sphériques et diaphanes , ressemblant en petit a des bulles de savon , qu’on y rencontre encore, et qui sont évidemment formés de vapeur d’eau à l’état vésiculaire ; 2° de corpuscules presque imperceptibles, simulant des taches blanches, très-légèrement opaques, et dont il m’était impossible de déterminer la forme, tant ils étaient petits. Ils existent encore aujourd’hui dans l’air, mais ne doivent pas être perceptibles au miscroscope solaire , à cause de leur transparence presque complète et du mouvement continuel de l’air (Note 3).
L’eau sur une partie de laquelle j’avais opéré a l’aide des réactifs , examinée au microscope, n’avait offert, comme je l’ai dit, rien de bien apparent. Gêné par le mouvement du liquide qui dérobait a chaque instant a mon œil les objets sur lesquels je le portais, je résolus de fixer sur une lame de verre les corpuscules mêmes, et ne vis d’autre moyen pour y parvenir que d’opérer la vaporisation de l’eau. Je la chauffai donc légèrement, et c’est alors que j’aperçus par la tache qu’elle laissa sur la lame de verre qu’elle contenait une grande quantité d’une matière étrangère , d’un aspect gélatino-albumineux, qui s’y était déposée par zones concentriques. Je projetai mon haleine sur la tache, elle parut être hygrométrique, ce qui me fit penser qu’elle pouvait appartenir au règne animal.
Je touche h la partie la plus intéressante de mon expérience, celle qui va me révéler l'existence dans l’air de corps qui n’y ont
jamais été signalés, et me démontrer que l’analyse chimique de ce gaz composé est insuffisante pour décéler la présence des corps organiques qu’il contient.
La lame de verre que recouvrait en partie cette tache, présentée au microscope, offrait un aspect très- remarquable, que je ne peux mieux comparer qu’avec celui qu’offre le ciel étoilé dans une belle nuit d’hiver. En effet, je ne vis d’abord qu’une multitude innombrable de points blancs, brillans , semés sur le champ bleuâtre du microscope. J’examinai bientôt avec plus de soin, et, en changeant un peu l’incidence de la lumière, j’aperçus distinctement un nombre considérable de globules ronds ou légèrement ovoïdes , enlacés dans une matière gélatino- albumineuse faiblement opaque.
Ils étaient d’inégale grosseur ; les plus volumineux étaient rouges et parfaitement sphériques ; les autres allaient en diminuant de volume et d’intensité de couleur, et la forme sphérique se perdait tout-'a-fait avant d’arriver a ceux du plus petit volume, qui ne semblaient que des points informes et d’une transparence semi-opaline : ils étaient totalement privés de cette teinte vineuse qu’on observait sur les autres, et simulaient des morceaux d’albumine concrétée, mais d’une couleur bleuâtre.
Ces globules n’étaient pas tous isolés : ceux qui étaient agglomérés, quelquefois en grand nombre, adhéraient entre eux à l’aide de cette matière albumineuse ; ils représentaient assez bien le frai des grenouilles.
Chez ceux qui étaient isolés , cette matière semblait s’être dissoute, puis, par la vaporisation de l’eau, s’être déposée sur la lame de verre sous forme d’ondulations légèrement striées ; en sorte que la totalité des globules semblait enveloppée dans un réseau a plis circulaires.
Leur densité était plus grande que celle de l’eau , car si , après avoir a moitié vaporisé celle-ci , on inclinait faiblement la lame de verre, les globules qui occupaient la partie inférieure du liquide roulaient sur cette surface polie, comme une bille de billard sur un marbre incliné.
C’était eu septembre dernier que j’opérais. Cette eau a été reprise au mois de mai , et examinée de nouveau. La longue macération à laquelle ont été soumis ces globules paraissait en avoir développé les formes.
L’eau distillée simple, obtenue le même jour que celle sur laquelle j’avais opéré , examinée au microscope comme point de comparaison , a offert aussi a la vue un très-petit nombre de ces globules. Mais qu’en conclure, si ce n’est que, pendant la distillation, l’eau réduite en vapeur a lavé ioul l’air contenu dans la cornue, et entraîné avec elle, en se condensant, les miasmes cholériques qui y existaient?
Observation. Je passerai sous silence, pour abréger, plusieurs expériences analogues a celle qui vient d'être décrite, faites sur la lin de l’année 4 832 en différens lieux, et qui toutes m’ont donné le même résultat ; c’est-à-dire que j’ai constamment reconnu dans l’air la présence des globules précédemment décrits, et recouverts à leur surface d'une plus ou moins grande quantité de matière albumineuse.
Une contre-épreuve de ces expériences a été faite en mai \ 835, avec la même eau distillée , et à peu de distance du lieu des premières. Je fis également passer a travers ce liquide 1200 litres d’air atmosphérique : cette eau parut légèrement se troubler, mais elle revint bientôt à sa diaphanéité primitive, ce qui me fit croire que les corpuscules que j’avais trouvés l’année dernière avaient totalement disparu de l’atmosphère. Je me trompais. Cette eau, étendue sur une lame de verre, présenta au micros-, cope des globules exactement semblables aux précédées ; mais leur nombre n’était plus le même, et ils paraissaient dépouillés, en partie, de leur vernis albumineux. Leur nombre n’excédait pas la 8 ou 9e partie de celle qui s’y trouvait l’année dernière , lait qui me frappa vivement et qui est aussi des plus remarquables ; car, si la cause de l’épidémie est due à la présence de ces corpuscules dans l’air, il prouve que, quoique le nombre en ait considérablement diminué, cette cause est encore loin d’être complètement détruite.
Ainsi donc il existe dans l’air une substance solide et globuleuse , qui s’y trouvait en grande quantité pendant le cours de l’épidémie, et qui est aujourd’hui beaucoup plus rare, quoique cependant encore assez abondante ; cette substance, inoffensive par elle-même, était recouverte d’une matière albumineuse trèssoluble, qui a disparu en partie depuis.
Tel est le résultat de ces premières expériences, les seules, ce me semble, propres a jeter quelque jour sur les causes de l’épidémie. L’existence de ces corpuscules n’ayant encore jamais été dénoncée par les naturalistes, je crois bien probable, d’après l’hypothèse que je vais exposer, qu’ils constituent le principe générateur du choléra.
§ III. HYPOTHÈSE SUR l’oRIGINE , LE MODE d’aCTION ET DE