‹ Expériences chimico-microscopiques sur le miasme du choléra, constatant l'existence dans l'air d'un nombre infini de globules apparenant au règne animal, et tirant leur origine du sangChapitre 4 sur 4 · PROPAGATION DU MIASME DU CHOLÉRA · texte numérisé non relu

PROPAGATION DU MIASME DU CHOLÉRA

Le virus rabiéique,le virus syphilitique et le virus variolique ne se rencontrent qu’a l’état liquide, délayés le plus souvent dans le produit d’une sécrétion. Absorbés et lancés dans le torrent de la circulation, ou mêlés directement au sang, ils le dénaturent d’une manière évidente, et, véritables levains , donnent naissance a une quantité considérable du même virus , phénomène que l’on reconnaît aux effets identiques de celui-ci. Or, n’existet-il de virus qu’a l’état liquide, et ne peut-on supposer, avec quelque raison, que les miasmes cholériques répandus dans l’air s'introduisent dans la masse du sang pendant l’acte de la respiration, se mêlent a ce liquide, et, par l’action simultanée de sa température et de son humidité , se régénèrent pour s’exhaler ensuite et propager la contagion de proche en proche?.... Ces corpuscules, de nature animale , ne peuvent même se reproduire que de cette manière, et c’est ce qui explique très-bien comment l’épidémie a fait autant de progrès dans les pays froids que dans les pays chauds , la température du sang étant partout la meme.

La pureté de l’air a été altérée pour la première fois, quand

les émanations des cholériques du nord nous ont été apportées par les vents. Trop disséminés dans l’atmosphère pour développer de grands effets » ces miasmes, altérés par leur long séjour dans l’air, déterminèrent des phénomènes plus généraux , mais moins intenses. C’est alors que parut la cholérine . Qui n’a observé que, depuis ce moment, la santé d’un grand nombre de personnes s’altéra d’une manière notable jusqu’à l’apparition de l’épidémie, et laissa voir sur leur visage les effets d’une congestion sanguine sur le tube intestinal? Cela ne porte-t-il pas a croire qu’une seule et même cause, agissant sans cesse, en préparait l’invasion en affaiblissant lentement nos organes, et peutêtre en altérant la constitution du sang?

Le choléra n’est venu qu’un an plus tard. Il suffit de suivre sa marche, très-rarement interrompue (Note 5), pour rester convaincu de sa contagion (Note 6). Le temps nécessaire a l’action du principe morbifique sur le sang pourrait d’ailleurs expliquer quelques intermittences. Si l’air, comme je l’avance, est le véhicule du principe délétère, il devait suffire a chacun de le respirer pour être atteint de l’épidémie; mais, constitués différemment , nous avons dû lui opposer une inégale force de résistance , phénomène qui explique comment certaines personnes en ont été atteintes, pendant qne d’autres n’en éprouvaient que des effets peu marqués.

A. Influence de l’ alimentation. — Le choléra a principalement sévi sur les classes peu aisées de la société , et , suivant l’observation générale, paraît avoir suivi de préférence le cours des grands fleuves. On n’en sera pas étonné, si l’on considère que c’est sur leurs rives que sont situées les villes les plus populeuses, les capitales surtout , et que c’est dans ces dernières que se rencontre la plus grande misère. Or, si le virus cholérique tend a altérer le sang en s’y mêlant, il est bien naturel de penser qu’il devait faire plus de progrès chez les individus qui se nourrissent presque entièrement d’alimens végétaux , substances peu

alibiles, et qui ne donnent au sang qu’un faible degré d’animalité.

L’alimentation influait tellement sur les progrès du choléra, que ce n’est qu’a elle seule , a peu près , que l’on doit attribuer la différenoe de mortalité entre les divers pays qu’il a parcourus. En Angleterre , par exemple , où l’on mange beaucoup de viande, elle a été moindre qu’en France ; et, dans l’Inde, où les peuples ne se nourrissent qu.e de végétaux , et surtout de riz, substance peu échauffante et peu alibile, elle a fait tant de ravages, qu’a Calcutta il est mort jusqu’à 3,000 personnes par jour. On a long-temps cru, au Bengale, que le choléra, qui n’est devenu épidémique qu’en 1817, avait pour cause première la moisson du riz de cette année ; on alla meme, tant on en était convaincu, jusqu’à le désigner sous le nom de Morbus orjzeus.

B. Influence des travaux fatigans. — Une des causes qui ont le plus contribué aux ravages du choléra dans la classe ouvrière , c’est la fatigue à laquelle les exposaient continuellement les travaux de force. Il est évident que , pendant les mouvemens rapides et violens du corps , la respiration étant beaucoup accélérée, l’absorption du miasme cholérique, dans un même laps de temps, devait être beaucoup plus considérable, et par conséquent ses effets plus rapides.

C. Influence de la végétation. — Un fait très-remarquable, c’est que les endroits où le choléra a fait le plus de ravages sont ceux où se trouvent le moins de végétaux de haut port et à tige rameuse. Quelques villes du centre de la Bretagne en ont présenté des exemples frappans. Placées au milieu de bois très-élevés et cernées de tous les cotés par le choléra qui faisait de grands ravages dans les villes voisines, elles n’ont subi aucune influence de l’épidémie. Il paraît que les végétaux jouissent non-seulement de la propriété de purifier l’air des gaz méphitiques qu’il recèle (particulièrment le gaz acide carbonique) , mais encore d’absorber les substances organiques qu’il lient en suspension.

D. Influence de la température, — Tout le monde sait que sur les côtes la neige fond plus facilement que dans l’intérieur des terres. Ce phénomène provient de ce que pendant l’été l’eau de la mer absorbe une grande quantité de chaleur qu’elle perd pendant l’hiver. Cette absorption produit un grand abaissement de température , surtout pendant la nuit , et c’est a cette cause ainsi qu’a la présence continuelle de l’eau a l’état de vapeur que j’attribue les grands ravages que l’épidémie a faits sur les côtes et dans les petites îles. Car, en l’absence du soleil, dans la froideur des nuits, les vapeurs aqueuses, en se condensant a la surface du sol, sous forme de brumes très-épaisses, abaissaient avec elles les miasmes que recelait l’air. Aussi avait- on judicieusement observé qu’il était dangereux de sortir le soir et le matin par un temps froid.

§ IV. Résumé et conséquences de ses expériences.

D’après ce qui a été précédemment exposé, j'ai des raisons pour croire bien fondées les assertions qui suivent :

1° La cause de l’épidémie résidait dans l’air qui lui servait de véhicule.

2° Elle est due a la présence dans ce fluide d’un nombre infini de globules rouges , de forme sphérique, d’inégale grosseur, et enduits a leur surface d’un vernis albumineux soluble dans l’eau et qui paraît constituer leur principe délétère.

3° Il n’en existe maintenant qu’une très-faible quantité, et dépourvus en partie de leur principe morbifique ;

4-° Ces globules étaient absorbés dans l’acte de la respiration et leur foyer de reproduction existait dans le sang même ;

5° Comme les virus rabiéiques , syphilitiques et varioliques, ils étaient alternativement cause et effet;

6° Le choléra s'est propagé par contagion ^ et a toujours débuté en attaquant les personnes dont le sang était dans un état de dégénérescence notable;

7° La contagion ne s’effectuait pas seulement a l’aide de per-

sonnes atteintes de l’épidémie; il suffisait que des individus bien portans , mais recélant en eux le germe de la maladie, s’approchassent de personnes plus faibles , pour leur inoculer par la respiration le virus cholérique;

8° C’est la respiration des premiers cholériques de chaque localité qui en a tellement chargé l’air de ces miasmes, qu’il suffisait ensuite de le respirer pour être atteint de l’épidémie ;

9° Ainsi, a son début, celle-ci s’est propagée de proche en proche ; mais bientôt la cause croissant avec l’effet, l’infection de l’air est devenue générale, et l 'effet devenant cause a son tour, l’épidémie pouvait alors se propager d’elle-même, sans cependant pour cela cesser d’ être contagieuse ;

10° L’épidémie ne s’est arrêtée que lorsque l’altération du sang, condition prédisposante par excellence, ne lui a plus offert un aliment assez abondant a sa propagation.

§ V. Origine des globules délétères.

Tels étaient les résultats de mes expériences microscopiques sur l’air, lorsque j’en ai tenté de nouvelles sur le sang qui m’ont pleinement confirmé ce que j’avais avancé, et expliqué d’une manière péremptoire l’origine des miasmes que recèle l’air.

En effet, je ne pouvais supposer que cette substance dénaturé organique par sa forme globuleuse , et qui paraissait appartenir au règne animal , pût tirer son origine de l’air où elle n’existe qu’accidentellement et a l’état de suspension , puisqu’elle est plus pesante que l’eau. Si elle constituait la cause de l’épidémie, il fallait que , dans tous les climats, son foyer de reproduction lui présentât des conditions également favorables a son développement. Or, quel est le milieu qui, sur tous les points du globe, offre constamment une identité parfaite dans sa constitution chimique et dans sa température? Il n’en est qu’un , c’est le sang de l’homme et de tous les animaux h sang chaud. Je cherchai donc dans ce liquide l’origine du miasme du choléra.

Je pris avec la pointe d’une aiguille une petite quantité de sang

artériel que je délayai sur une lame de verre dans trois ou quatre cent fois son volume d’eau distillée. Je fis légèrement bouillir ; l’eau se vaporisa, et il resta sur la lame de verre une tache trèsbien dessinée et représentant aussi des zones concentriques. Je l’examinai a l’aide du microscope, et que vis-je? Des globules exactement semblables a ceux obtenus dans mes précédentes expériences sur l’air : leur volume était le même, leur couleur vineuse paraissait un peu plus intense; comme eux, ils étaient plus pesans que l’eau, d’une sphéricité parfaite et étaient enveloppés d’une sérosité albumineuse qui, par la vaporisation de l’eau, s’était aussi déposée par couches striées sur la lame de verre. Ils étaient accompagnés des corpuscules bleuâtres , trèslégèrement opaques et exactement semblables a ceux trouvés dans l’air.

La seule différence qui existât entre les globules retirés du sang et ceux trouvés dans l’air est que ces derniers jouissaient d’une teinte rouge moins prononcée, décoloration qui s’explique très-bien par l’action simultanée de l’air, de la lumière et de l’humidité, pendant le séjour qu’ils avaient fait dans l’atmosphère.

J’examinai successivement le sang ainsi que les sécrétions de plusieurs animaux a sang chaud et a sang froid ; tous m’offrirent a la vue les mêmes globules. Il est donc inexact de dire que chez les animaux chaque famille présente une forme particulière de cet élément du sang et des tissus.

11 suit delà , comme je l’avais entrevu :

Que la cause de l’épidémie tire en effet son origine du sang et qu’elle est le résultat d’une altération de ce fluide, dans laquelle une petite quantité de la partie solide et globuleuse est mise â nu et exhalée par la respiration (Note 7) ;

Que ces mêmes globules, répandus dans l’air, puis absorbés pendant l’acte de la respiration , réagissent sur le sang de manière

à déterminer dans ce fluide des effets semblables a ceux qu’euxmêmes ont éprouvés ;

Qu’ enfin, comme le virus syphilitique, rabiéique et variolique, ils sont alternativement cause et effet (Note 8).

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