SUR LA DEMOISELLE SAMSON
Après les séances de l’Hôtel- Dieu, j’ai été près de dix mois sans voir la Dlle Samson , qui avait été le sujet de nos expériences. Je desirais cependant beaucoup avoir de ses nouvelles; elle m’avait inspiré tant d’intérêt, que pendant long- temps je cherchai à la retrouver ; mais fatigué de recherches inutiles, je n’avais plus d’espoir, quand un heureux hasard me conduisit où elle était (1). Je la vis, je la magnétisai, elle s’endormit; elle pleura de joie de me revoir; elle me remercia dans son sommieî , en termes qu’on ne trouve que dans cet état.
Sa santé avait décliné sensiblement, et était loin d’être satisfaisante à cette époque. Pauvre fille! Combien elle avait à se plaindre du sort qui l’avait fait naître dans un état de dé-
(1) C’était chez M. Leclerc , rue du Roi-de -Sicile , n° 35, qui l’avait accueillie dans sa maison.
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pendance, puisque sa santé aurait pu se rétablir dans une condition plus aisée , qui lui aurait permis de prendre tous les rnénagernens nécessaires. Elle pressentait pourtant alors, dans son sommeil , tous les maux dont elle était menacée pour l’avenir. Elle jugeait plus sainement de son état qu’elle ne l’avait fait jusquelà; elle découvrait l’altération profonde des principaux organes de la circulation (i), et quoiqu’elle vît bien les moyens propres à la guérir, ces moyens étaient pour elle impraticables; car il eût fallu lui donner des soins assidus pendant six mois \ exercer sur elle une surveillance de tous les momens , pratiquer de nombreuses saignées , et enfin ne lui donner d’alimens que précisément ce qu’il fallait pour l’empêcher de mourir. Comment une pauvre fille, abandonnée à elle seule, obligée à un travail journalier pour soutenir son existence, eut-elle pu s’astreindre d’elle-même à un régime si sévère ?
Profondément affecté de son état, et obligé,
(i) On a vu, d’après ses propres révélations, confirmées par le jugement des médecins, qu’outre l’inflammation chronique de l’estomac , elle était atteinte d’un anévrisme au cœur. ( V oyez p. 46 et 5i.)
par une longue absence, de suspendre les soins que je lui donnais, je priai de me suppléer auprès d’elle un de mes amis , M. Bouillet, que j’avais convaincu des effets du magnétisme, et qui , frappé de la lumière que cette découverte peut jeter sur la psychologie et des secours qu’elle prête à la métaphysique, principaux objets de ses études, se livrait avec ardeur à la recherche de ces intéressans phénomènes.
Il me le promit, et s’en acquitta autant qu’il dépendait de lui , comme on va le voir dans une lettre qu’il m’écrivit, et qu’il m’autorise à publier. J’eus soin de le prévenir que des deux maladies dont elle était atteinte , l’une , la plus grave, l’anévrisme au cœur, ne serait pas curable par le magnétisme 3 mais qu’il pourrait cependant apporter beaucoup de soulagement à l’inflammation chronique de l’estomac, et prolonger indéfiniment l’existence de la maladie.
1 5 janvier 182^.
« Mon cher Dupotet ,
<c Je m’empresse de vous donner les renseignemens que vous desirez sur la malade que vous avez confiée à mes soins, et à laquelle vous portez un si légitime intérêt. Instruit par vous
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dans la pratique du magnétisme , c’est un devoir pour moi de vous soumettre mes premiers essais pour recevoir vos conseils; c’est un besoin de vous communiquer mes premiers succès.
cc Peu de jours après votre départ (i), je trouvai notre malade chez M. Leclerc, noire ami commun; je lui fis part de la nécessité où vous étiez de vous absenter, et de la prière que vous m’aviez faite de vous suppléer auprès d’elle. Elle n’accepta cette proposition qu’avec répugnance , semblant craindre de vous déplaire en consentant à se laisser magnétiser par un autre. Cependant, pensant que je ne pourrais nullement agir sur elle , elle consentit , en riant, à me laisser faire. Mais au bout de quelques minutes , s’apercevant qu’elle commençait réellement à éprouver les effets ordinaires du magnétisme , et se reprochant de nouveau, avec plus de force, cette espèce d’infidélité, elle voulut absolument se retirer, et se leva trois fois pour le faire ; mais armé comme je l’étais d’une volonté énergique, encouragé d’ailleurs par le succès presque inespéré d’un premier essai , je réussis chaque fois à enchaîner ses pas.
(i) En juillet 1822.
et enfin à la plonger, maigre la plus forte résistance, dans un sommeil léthargique. Après être restée quelque temps dans cet état de repos absolu , elle me fit apercevoir qu’elle était passée en somnambulisme , en donnant des signes d’impatience, suite naturelle des dispositions dans lesquelles elle avait été endormie. Je la calmai bientôt en lui parlant de vous. Dès que je vous eus nommé , cette pauvre fille, donnant tout-à-coup l’essor aux sentimens de reconnaissance et d’affection dont elle était pénétrée pour vous, s’écria qu’elle vous devait la vi@, et fit de votre humanité le plus touchant éloge, s’exprimant dans un langage qu’elle n’aurait certainement pas trouvé dans l’état de veille. Elle s’accusait d’être née dans une condition si pauvre , et de ne pouvoir rien faire pour vous témoigner sa gratitude. Elle souhaitait jouir des plus grands biens, pour les partager avec vous. Elle m’a bien des fois depuis exprimé les mêmes sentimens, et si quelque chose peut vous dédommager des peines que vous a coûtées son traitement , c’est bien sans doute la sincérité et la vivacité de sa reconnaissance (i).
(ï) Je ne puis m’empêcher de raconter ici une scène
cc Je continuai à magnétiser mademoiselle Samson assez régulièrement pendant environ un mois , et j’eus la satisfaction, pendant cet intervalle, de voir se soutenir et s’améliorer l’état de santé dans lequel vous l’aviez mise. Je vis se manifester presque tous les phénomènes que vous aviez obtenus à l’Hôtel - Dieu ; le sommeil devint de plus en plus prompt et facile à produire, au point qu’il n’était nécessaire d’employer aucun des attouchemens et des mouvemens prescrits par les magnétiseurs. Les aspirations et expirations diminuaient de
touchante qui eut lieu à ce sujet. Etant un jour survenu pendant que mademoiselle Samson était en sommeil, je priai M. Bouillet de me mettre en rapport avec elle. Il eut d’abord assez de peine à y réussir; mais dès que la somnambule eût commencé à me sentir et à me reconnaître, elle éprouva la plus forte émotion; elle fondit en larmes , et tout en ressentant la joie la plus vive de me revoir , m’adressa des reproches touchans sur ce que je l’avais abandonnée. — Il arriva pendant cette' scène un fait assez singulier : mon influence ancienne avait en quelque sorte combattu l’influence nouvelle de M. Bouillet , et toutes deux s’étaient neutralisées réciproquement, si bien que ni lui ni moi nous ne pouvions réveiller la somnambule. 11 fallut, pour y réussir, joindre nos efforts et agir sur elle de concert.
( Note de M . Dupotet. )
EiPÉKIMJS Ciwy
moitié, comme vous Paviez observé, et. au contraire les pulsations qui, dans la veille, n’étaient que de b'o par minute, s’élevaient à près de 120. La toux constante qui la fatiguait dans la veille cessait dès qu’elle était magnétisée , pour reparaître ensuite. C’était d’ailleurs toujours le même isolement, la même insensibilité. Je parvins cependant une fois à la mettre en rapport avec madame Y. , par un moyen assez singulier: ce fut en la magnétisant, pour ainsi dire , à travers cette dame ; c’est-à-dire , qu’a près leur avoir dit de se tenir par la main, je magnétisai madame V. au liemde mademoiselle Samson, avec l’intention cependant d’endormir celle-ci ; ce qui réussit parfaitement.
Sa lucidité , troublée sans doute dès l’origine par les contrariétés que vous aviez éprouvées à l’Hôtel -Dieu , puis par les interruptions fréquentes de son traitement , et par le changement de magné liseurs , ne fit que peu de progrès. Cependant, un fait qui m’a souvent frappé, c’est qu elle prédisait plusieurs jours à l’avance des vomissemens de sang auxquels elle était encore sujette , et que ses prédictions à cet égard se vérifiaient toujours. Elle m’indiquait bien aussi des remèdes pour son état • mais ces remèdes étaient si violens, et j’avais
(Tailleurs si peu de confiance dans sa lucidité, que je n’osai jamais les employer.
(( Cependant , telle qu’elle était ,"elle offrait encore un spectacle intéressant et instructif aux personnes étrangères au magnétisme. Un grand nombre de curieux de mes amis, ou des amis de M. Leclerc, vinrent la visiter* j’ai remarqué dans le nombre plusieurs médecins, entre autres M. François (de Barcelonne) , qui déjà avait été témoin , ainsi que M. Marc , d’une séance dans laquelle vous l’aviez magnétisée et mise en somnambulisme par la seule force de la volonté , sans aucun mouvement, sans aucune parole , en un mot sans aucun signe de votre intention.
« Ayant été , dans le courant des mois d’août et de septembre , passer quelques semaines de vacances à la campagne , j’eus la douleur d’apprendre , à mon retour, que notre pauvre malade , dont la santé ne se soutenait pour ainsi dire que par artifice, avait fait une rechute et était entrée à la Pitié. Elle en sortit bientôt après, et retourna dans la maison où nous l’avions vue.
« J'eus occasion de l’y revoir et rie la magnétiser de nouveau, vers la fin de septembre. A cette époque , plusieurs personnes m’ayant ma-
mfesté le désir d’être témoins de quelques phénomènes magnétiques, je la fis venir chez moi, après avoir réuni plus de vingt personnes. Ce fut à peu près une répétition des séances les plus orageuses de l’Hôtel -Dieu ; on employa tous les moyens de se faire entendre d’elle , ou de l’empêcher de m’entendre ; on la tourmenta de mille manières, sans vaincre son insensibilité. Un jeune homme présent à cette séance, M. Alexandre Bautier, voulant faire une expérience décisive ,, s’était muni , sans m’en prévenir , d’un pistolet , et le lui tira à l’oreille au moment où personne ne s’y attendait. Tous les assistans, surpris de cette déton-
nation inattendue , tressaillirent ; plusieurs dames poussèrent des cris d’effroi. Pour notre somnambule, elle continua paisiblement une phrase qu’elle m’adressait, sans se douter de rien. Cependant le coup avait été tiré de si près, que le bonnet et la collerette de la pauvre fille avaient été brûlés, et qu’il lui était entré dans le cou un grand nombre de grains de poudre. Au réveil, la sensibilité ayant été rendue aux parties qui en avaient été momentanément privées, elle éprouva dans le cou de vives douleurs qui lui durèrent plus de quinze jours, et découvrit bientôt, avec indignation,
l’état où on l’avait mise , à mon grand regret.
« Le croiriez -vous , mon cher ami, quelqu’un de la société osa encore élever des doutes sur la réalité de son isolement. M. Br. , alors interne à la Pitié , persuadé sans doute qu’il était du devoir d’un médecin de nier l’évidence même , et de faire abnégation de ses sens , dès qu’il s’agit du magnétisme , accumula mille exemples savans pour prouver que l’on pouvait acquérir Y habitude de paraître insensible aux plus fortes commotions; comme si l’on pouvait s’ habituer à ce qui est inattendu , ou comme si cette jeune fille se fût amusée tous les jours à se faire tirer, à l’improviste , des coups de pistolet , pour en prendre V habitude!
cc L’imprudence de M. Alexandre Bautier,
à laquelle mademoiselle Samson ne voulait pas
me croire tout-à-fait étranger, m’avait fait perdre presque entièrement sa confiance. Je la rencontrais bien quelquefois chez M. Leclerc, mais elle ne se livrait qu’avec crainte à mon action. Je commençais cependant à dissiper ses inquiétudes, et à espérer, par un traitement régulier, faire renaître en elle la lucidité, et rétablir, ou, du moins entretenir sa santé, quand elle fut obligée de quitter la maison où elle
était, vers la fin de novembre 1822, pour entrer en condition.
((Je n’ai pas su depuis ce qu’elle était devenue; je crains bien que cette pauvre fille, privée des secours et des forces que lui donnait le magnétisme, quoique administré d’une manière peu régulière , n’ait bientôt succombé aux maux dont elle était atteinte , et qui devaient faire pour elle de la vie un pénible fardeau (1).
(( Quand celte triste conjecture serait fondée, le serais loin de penser que l’on en pût tirer aucune conclusion légitime contre le magnétisme.
a Si ce genre de remède , appliqué d’une manière si irrégulière , et avec tant d’interruption a pu prolonger de plusieurs années l’existence d’une pauvre fille dénuée de tout, et attaquée d’ailleurs d’une maladie reconnue incurable , que ne peut-on pas espérer lorsque ce traitement est régularisé, lorsqu’il est secondé par un régime sévère, par toutes les
(1) Cette conjecture est d’autant plus probable , que, depuis cette époque , ni moi ni aucune des personnes qui avaient pris intérêt à mademoiselle Sâinson , nous n’avons entendu parler d’elle. ( Note de 3f. Dupotet. }
ressources qu’offre l’art de la médecine , et par les consolations que l’on trouve dans une honnête aisance ?
(c Je vous ai vu trop de fois réussir dans les maladies les plus désespérées, j’ai moi-même, depuis le peu de temps que je connais le magnétisme, produit des effets assez marqués et assez heureux , pour ne conserver aucun doute sur son efficacité.
« Aussi suis -je bien persuadé que vous m’avez rendu un vrai service en m’enseignant l’art précieux d’en faire usage , et je saisis avec empressement l’occasion de vous en témoigner ma reconnaissance , et de me déclarer votre tout dévoué,
ce Bouielet. »