PROPHYLAXIE DE LA SYPHILIS PAR LES AGENTS CHIMIQUES
Nous commençons seulement à posséder des notions exactes sur quelques points de l'étude de la syphilis. Nous verrons tout à l'heure quel parti on en a tiré, lorsqu'il s'est agi de chercher les moyens prophylactiques contre cette maladie.
Mais si jadis les notions élaient moins précises que maintenant, la principale était connue ; on sait en effet, depuis le conimencement du xvi° siècle, que la syphilis se contracte seulement par contagion, et que cette contagion se fait dans la grande majorité des cas à la faveur des rapports sexuels.
Ce fait avait frappé tous les observateurs ; aussi se préoccupèrent-ils de découvrir des agents directs de préservation, c'est-à-dire de neutraliser le poison vénérien inoculé pendant le coït.
$ |. - Historique.
Le vin blanc et le vinaigre furent les premiers liquides dont on prescrivit l'usage. Nicolas Massa, célèbre médeein de Venise, les recommande particulièrement au cha-
Peer. di
pitre VI de son livre De Morbo Gallico, en même temps qu'il vante l'amour alerte et égoïste : « Quod si « forte quis muliere infecta coïverit, laventur partes illæ «post coïtum cum vino albo, vel cum aceto, quod magis « placet, ut fiat confortatio membri et prohibitio corrup- «Uonis ad illam malam qualitatem et sic stet in suo robore « membrum confirmatum. » Et plus loin: « Si vero quis « cum infecta muliere coïre voluerit, quod fatuum est, « lavetur vulva cum vino aut aceto et membrum virile cum « aceto quoniam non sinit imprimere malam illam quali- « tatem et non moretur in coïtu — Et post lavetur mem- « brum vinile ut supra — Et contra, si mulier cum viro « infecto coïverit, lavet viri membrum et vulvam et non « morentur 1n coïtu. »
Le jus de citron a également joui d’une grande faveur. Fracastor, dans son beau poème sur la syphilis, l’a célébré par les vers suivants :
Sed neque carminibus negluta silebere nostris Hesperidum decus et medarum gloria Citre SNEVADR D PR ME AN 7 EMA Nr sou poste
nat tiat ele, Ass ne pions she ete dé n De peter: steue Te
Ergo ubi nu, est cœcis te opponere morbi Seminibus, vi mira arbor cithereia proestat.
Gabriel Fallope qui attachait une telle importance à la prophylaxie de la syphilis qu'il aurait cru, disait-1l, n'avoir rien fait sil n'avait appris aux hommes les moyens de se garantir de la vérole, vanta diverses lotions faites sur le gland avec des liquides vulnéraires tirés du mercure et du ‘gaïac, ainsi qu'une enveloppe de linge séché après avoir été préalablement imbibé d’une décoction de plantes aromatiques et astringentes. Il affirme
avoir fait l'épreuve de ces moyens préservatifs sur plusieurs centaines d'individus, et il prend Dieu à témoin qu'il a toujours réussi : « Ego feri experimentum in « centum et mille hominibus et Deum testor immor- « talem nullum eorum infectum. »
(De morbo gallico tractatus, cap. LXXXIX).
Pierre Agathus (1564), a beaucoup loué les décoctions aromatiques. Petronius, les lotions d’urine et d’eau-devie camphrée. En 1690, Ettmuller, professeur à Leipsick, conseilla de se laver avec de l'essence de térébenthine mélée au vin. Palmarius crut à l'efficacité d’une décoction vineuse de gaïac. De Mahon (1770), recommanda les lavages avec une solution d’alun. Un an plus tard, le docteur anglais Warren donna des préceptes minutieux qui consistaient anfe coifum en un graissage préalable avec une pommade astringente ; post coïtum en des lotions et injections avec une lessive alcaline.
Guilbert de Préval (1772), préconisa un préservatif
composé d’un mélange d’eau distillée, d'eau de chaux, d'alcool et de sublimé corrosif, ce qui lui valut toutes
sortes d'humiliations et la radiation de la liste des doc-
teurs régents de la Faculté. « La docte Compagnie, qui « à cette époque, dit Langlebert, ne possédait encore « qu'à une très faible dose cette suprême raison, dont « Voltaire venait d'illuminer son siècle, profita même « de l’occasion pour flétrir tous les moyens analogues « comme ouvrant la porte au libertinage et produisant « un dérèglement dont devaient souffrir la population, « le bon sens et la pureté des mœurs. »
En 17174, Peyrilhe proposa l’ammoniaque étendu d’eau. Hunter, Fordyce, Mederer, à l’imitation de Waren,
recommandèrent les lotions et injections avec une soluon légère de polasse caustique. Déjà, ce dernier liquide élait connu en France sous le nom de lofion antivénérienne. 7
Hunter prescrivit encore, comme propre à empêcher l'infection vénérienne, l’eau de chaux et une solution de sublimé corrosif, à la dose de 2 grains pour 8 onces d’eau.
Un peu plus tard, le D' Malapert conseilla l'emploi déjà indiqué par Hunter, d’une solution de bichlorure de mercure.
En 1828, Coster pensant que le chlore avait la propriété de détruire le virus syphilitique en lui enlevant son hydrogène, fit des essais sur l’homme et les animaux avec le chlorure de soude et de chaux.
Ces essais eurent, dit-on, un plein succès.
Des lotions et des injections chlorurées furent prescrites à plusieurs individus qui s’exposaient fréquemment avec des femmes infectées, et pas un seul ne contracta la maladie vénérienne.
Ricord a également recommandé les lotions chlorurées (de l’eau contenant 1 /5° de liqueur de Labarraque).
Les acides et les alcalins étendus d’eau de manière à ne pas être caustiques, l'alcool, le vin aromatique, la solution de sulfate de zine et d’acétate de plomb lui ont paru offrir quelque utilité. Toutefois, d’après ce médecin, l'efficacité de ces diverses substances se bornerait à neutralhiser le virus qui n'aurait encore été que déposé sur une surface restée saine.
Le 7 novembre 1812, le D' Luna Calderon (1) imau-
(1) Démonstration pratique de la prophylarie syphilitique, 1815.
AT A es gura une série d'expériences publiques à l'hôpital des vénériens à Paris, pour prouver la vertu préservatrice de la méthode qu’il avait inventée. Ce médecin râtissait ou incisait son prépuce sur un point qu'il couvrait de pus virulent. Si, après cette inoculaton, il appliquait son préservatif, il ne survenait pas de chancre : s’il ne l’appliquait pas, le chancre avait lieu et quelquefois avec bubon. Luna Calderon a emporté son secret dans la
tombe. | Langlebert (1) a cru aussi trouver un liquide prophylactique :
Alcool rectifié à 40° Cartier... FN ae LES Savon mou de potasse........ ase se tr Faites dissoudre et filtrez, puis ajoutez :
Huile essentielle de citron rectifiée.. .. 20
M. Langlebert raconte ainsi les expériences qu'il a faites : « Lundi dernier 14 juillet, je pris du pus à la «surface d'un chancre phagédénique à base indurée et «je l'inoculai aussitôt sur la cuisse gauche de M. R..., « puis trempant de nouveau ma lancette dans le même « pus, Je râtissai la cuisse droite, de manière à enlever, « sur une petite étendue, l’épiderme et une partie de la « surface du derme. Cela fait, voulant pour assurer ma « conviction, mettre contre mon procédé toutes les « chances défavorables, je trempai une seconde fois et à « plusieurs reprises ma lancette dans le pus virulent que «€ je déposai ainsi tout chaud, tout vivant pour ainsi dire et couche par couche dans la plaie que j'avais traitée.
(4) Lettres à Emile.
« J’attendis ensuite cinq à six minutes et j'appliquai mon « préservatif.
« Le lendemain, le pus inoculé à la cuisse gauche « avait produit son effet habituel ; une papule enflammée « surmontée d'une petite vésicule, se montrait au point « piqué ; tandis que la cuisse droite inoculée, je le répète, « avec les circonstances les plus favorables à l'action du « virus ne présentait rien, si ce n'est une petile croûte « sèche recouvrant la plaie que j'avais faite (1) ».
En Allemagne, il y a six ans, le D' Behrmann (2) de Nuremberg, partant de ce fait incontesté que le mercure est un remède souverain contre la syphilis, a proposé les frictions à la pommade mercurielle grise comme moyen préventif. Il conseille de frictionner pendant quelques minutes les organes génitaux avec trois à cinq grammes de cette pommade. La première friction doit être faite aussitôt que possible après le contact suspect. La seconde pourra se faire le lendemain.
Le D' Cohn (3), de Berlin, a proposé une modification de cette méthode, consistant dans l'application avant le coït d’une pommade, composée de la préparation mercurielle de Ledermann additionnée de résorcine. Après le contact c’est le lavage avec du savon mercuriel qu'il préconise. $
En France, M. le D' Guiard (4), de Paris, a proposé une autre méthode, il conseille des lavages avec des solutions de sublimé au # ou 5 millième. Il pense que si
(1) Laxcsgerr. Lettre à l'Académie de médecine, 22 juillet 1851. (2) Dermatol, Centralblatt, 1900, p. 172.
(3) Dermatol. Centralblatt, 1901, p. 237.
(4) Ann. de dermatologie et de syphiligraphie.
les prostituées se servaient de ce simple moyen, la syphilis se répandrait beaucoup moins qu'elle ne le fait actuellement.
De même que les auteurs allemands cités plus haut, M. Guiard fonde sa proposition sur l'efficacité thérapeutique bien connue du mercure et de ses sels.
Plus récemment, le D' Bonnet (1), de Lyon, dans une
thèse écrite sous l'inspiration du professeur Augagneur, préconise l'emploi de la pommade au calomel utilisée durant les rapports sexuels. Il ne parle pas de son utilité pour empêcher le virus de se généraliser une fois qu'il a été déposé dans la plaie tégumentaire, la confiance qu'il accorde à cette préparation n'est guère supérieure à celle qu'il a en tous les corps gras. Pour lui, la pommade au calomel empêche le virus d'arriver au contact de la muqueuse ou de la peau et neutralise en même temps l'action des spirilles grâce aux propriétés microbicides du mercure.
Cette étude sommaire nous a montré que les efforts dans le but de découvrir un remède préventif de la syphilis ont été très nombreux.
Les préparations proposées en vue d'obtenir ce résultat ont été également très nombreuses.
À priori, cette multiplicité semblerait prouver leur inefficacité. Et, par le fait, les propriétés actuellement connues de certains liquides précomisés ne semblent pas permettre de leur attribuer une valeur préventive très supérieure à celle de l’eau pure.
D'un autre côté, les solutions et les pommades mercu-
(1) Prophylaxie de la syphilis, 1904.
SLA
rielles possèdent peut-être les qualités vantées par leurs auteurs.
Mais qu’en savons-nous ?
Le plus souvent, les auteurs n’ont fourni d’autres preuves que leurs affirmations ; c’est par trop insuffisant.
Dans quelques cas, certains médecins ont expérimenté sur l’homme ; ils ont inoculé le pus des chancres, après quoi ils ont appliqué leurs préparations aux points où ils venaient de déposer le virus ; ils prétendent qu’en agissant ainsi, le plus souvent la syphilis ne s’est pas .-développée. ARLES
Malheureusement la lecture attentive de leurs obsérvations démontre que dans les cas heureux, les expérimentateurs n’avaient eu affaire qu'à du virus chancrelleux et jamais à du virus syphilitique.
CONCLUSIONS
1° On a préconisé l'emploi de nombreuses substances chimiques en vue de préserver de la syphilis ;
20 Mais la plupart des auteurs ne donnent aucune preuve de leurs affirmations, quant aux autres, parlant de principes faux, leurs conclusions se sont trouvées fausses ; ; \
3 Seules les notions acquises récemment permettent d'espérer la découverte d'un remède prophylactique dont l'efficacité sera prouvée scientifiquement.
$ Il! — Epoque actuelle. — Expérimentation et prophylaxie.
l° Expériences sur les singes.
Puisque la syphilis est inoculable aux singes anthro- !. poïdes et aux catarrhiniens inférieurs, 1l était tout indiqué d'étudier ces questions de prophylaxie par la méthode expérimentale et c’est à quoi MM. Metchnikoff et Roux se sont appliqués.
Comme nous l'avons dit plus haut, ils avaient constaté que le virus syphilitique est si fragile, qu'un chauffage à 48 pendant une demi-heure in vitro, suffit déjà pour le rendre inoffensif. Cette observation leur avait permis de penser qu'un chauffage prolongé de l'endroit inoculé pourrait détruire le virus sur place.
Pour élucider cette question, nous avons, disent-ils, inoculé à la verge d’un papion (C. Sphinx) du virus venant de chancres indurés de deux personnes syphilitiques. Une heure plus tard nous avons plongé la verge de l'animal dans de l’eau chaude amenée graduellement à 48°. L’organe est resté pendant 40 minutes sous l'influence de cette température. Ce traitement n'a pas empêché le développement sur la verge de deux petites indurations ovales de nature syphilitique. Il est vrai que l'accident a été minime et a guéri au bout de peu de temps, mais néänmoins cette expérience a démontré l'inefficacité de la méthode du chauffage dans les conditions que nous avions choisies.
L'application d’une solution de sublimé n'a pas eu beaucoup plus d'effet.
Une heure après avoir inoculé aux arcades sourcilières d’un macaque (M. cynomolgus) du virus de chancre syphilitique
d'homme, nous avons lavé les parties inoculées avec une solution de 1 p. 100 pendant 4 minutes. Après une période d'inoculation de 23 jours, le macaque à présenté, aux deux arcades, des petites lésions suspectes, peu développées et guériés au bout de peu de jours. De même que dans l'expérience précédente, l'accident primaire à été très faible, mais le traitement ne s’est pas montré capable de l’enrayer complètement.
Dans le but de détruire le virus après inoculation, au moyen -d’antiseptiques, nous avons encore exécuté plusieurs expériences avec dés pommades mercurielles.
Un chimpanzé a été inoculé aux deux arcades sourcilières avec du virus prélevé sur les chancres indurés de deux personnes atteintes de syphilis. 3/4 d'heure après, les parties inoculées ont été frictionnées pendant 10 minutes avec de l’onguent mercuriel double (mercure 100 gr.; axonge benzoïnée 100 grammes). Cetraitement a produit du côté gauche une irritation puis une inflammation locale de l’arcade sourcilière. Quelques jours après l’inoculation cette partie s'est couverte d’une escarre sèche qui est tombée plus tard. Cependant il ne s’est produit d'accident syphilitique d'aucun côté. Ce résultat ne peut pas être attribué à l’inefficacité des virus inoculés, car un second chimpanzé qui a reçu le même jour les mêmes virus humains aux mêmes endroits, a présenté après une ineubation de 28 jours, des chancres syphilitiques très développés aux deux arcades sourcilières.
Ce n’est pas la forte irritation de la partie frictionnée qui a empéché l’éclosion du chancre car l’arcade sourcilière droite du chimpanzé s'est montrée aussi indemne que la gauche bien que la friction n’ait déterminé sur elle ni inflammation ni escharre.
Le peu de jours écoulés entre l’inoculation du virus et la formation de l’escharre à l’arcade gauche, ainsi que l'aspect de la lésion et l'absence d’adénopathie, auraient suffi pour affirmer qu'il ne s'agissait point d'une affection syphilitique. Mais pour plus de sûreté nous avons pratiqué, 49 jours après la première une seconde inoculation du virus humain au même chimpanzé, Nous lui avons inoculé aux deux arcades sourcilières et à la verge et de la lèvre
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inférieure de deux personnes syphilitiques. 30 jours après cette inoculation (c’est-à-dire 79 jours après la première), il s’est développé à l’arcade gauche un chancre induré des plus typiques, suivi 6 jours après de l’hypertrophie du paquet ganglionnaire de la région post-auriculaire gauche. Deux chancres de la verge des plus typiques, n’ont apparu que 9 jours après celui de l’arcade sourcilière, les chancres ont donné lieu à la tuméfaction des ganglions inguinaux.
Environ 1 mois après le début de l'accident primaire, il s’est montré sur la lèvre inférieure une plaque muqueusec aractéristique.
Cette expérience prouve suffisamment que le virus de la première inoculation a été détruit par le mercure sans donner lieu à la moinde immunité contre une inoculation subséquente de la syphilis.
Un macaque (M. cynomolgus) a subi le même traitement que le chimpanzé. Il a été inoculé d'abord aux deux arcades sourcilières avec du virus d'homme et une heure après, il a été frictionné aux mêmes endroits avec la même pommade mercurielle. Le lendemain de petites croûtes sèches se formèrent aux arcades, mais il ne s’est produit aucun accident syphilitique. |
La pommade mereurielle est donc capable d’enrayer les manifestations syphilitiques, lorsqu'elle a été employée une heure après linoculation du virus, mais elle présente l'inconvénient d'être trop irritante. À la suite de cette constatation nous nous sommes mis à rechercher d'autres préparations mercurielles pouvant donner de meilleurs résultats. Nous nous sommes adressé au calomel dont l'emploi local est si répandu dans la thérapeutique.
Un chimpanzé à été inoculé aux deux arcades sourcilières avec du virus de chancres indurés de deux personnes syphilitiques. Une heure trois quarts après, les parties inoculées ont été frictionnées pendant 5 minules avec une pommade, composée de 10 parties de calomel et de 20 parties de lanoline. L'animal est mort 32 jours plus tard de broncho-pneumonie sans présenter d'accident syphilitique.