XX, XXXIV
Ajoutons qu'un certain nombre de citations, de saint François de Sales notamment, et de saint Jean àe la Croix, sont les mômes et dans Y Explication et dans les Maximes. Dans ces conditions, l'attribution de V Explication à un auteur autre que Fénelon paraîtrait bien insoutenable.
INTRODUCTION Ylî
Il nous reste à identifier l'Explication avec l'un ou l'autre des deux « ouvrages » dont nous avons vu que Fénelon parlait à M. Tronson dans sa lettre du 26 février 1696, et à en dater, approximativement du moins, la composition.
En lui envoyant ses « cahiers », Fénelon demande à M. Tronson un examen soigneux et rapide. Il promet de corriger avec « docilité » tout ce qui paraîtra à son ancien directeur « un peu équivoque » dans la forme, ou erroné « pour le fond des choses ». Que M. Tronson se hâte surtout : « la chose presse beaucoup ». Il annonce l'intention de « faire un ouvrage » oii il « veut se conformer en tout aux 3^ Propositions... » et qui « sera prêt dans fort peu de temps ». Fénelon ajoutait, dans cette même lettre du 26 février : « J'irai dans fort peu de jours vous voir, et il m'importerait beaucoup que vous eussiez vu alors tous mes cahiers. » Il alla en effet à Issy le 29, mais il apportait avec lui et sa lettre et ses cahiers : une note de Tronson dans le Journal de M. Bourbon nous 1 indique formellement: (( le 2g février i6g6 M. Varchev. de Cambray est venu icy dès le matin et m'a apporté une lettre qu'il m'avait écrite peu de temps auparavant dans laquelle il marquoit les raisons qu'il avoit pour ne point condamner Mme Guyon ni censurer ses écrits, ni approuver le livre que faisoit M. l'évesque de Meaux, supposé qu'il parlât contre elle... M. de Cambray pour justifier sa doctrine et oster tout lieu de le soupçonner sur le fait du Quietisme me dit qu'il es toit prest de donner au public si on le jugeait à propos un écrit oà il expliqueroit si nettement et si clairement ses sentiments que personne n aurait lieu d'en douter. Il m'en apporta mesme le projet et me pria
de le lire. Mais comme j'estois dans le lit incommodé, il me proposa de le faire voir à M. Varchevesque de Paris et qu'il corrigeroit, changeroit, retrancheroit tout ce que luy et moy luy conseillerions : ce que je luy conseillay. Il me quitta là-dessus dans le dessein de porter son écrit à ce prélat. — Fénelon, nous dit M. Bourbon, avait conféré avec M. Tronson « une heure et demie » durant.
Il revint à Issy le 12 mars, « avec l'abbé de Langeron )), conféra « une heure et demie » encore avec M. Tronson, «.pendant lequel temps l'abbé s'est promené tout seul dans le jardin )>. Et il partit, laissant à M. Tronson « quelques écrits à lire ». Le jeudi 22 mars, « M. de Beauvilliers écrivit à M. Tronson par son secrétaire. Il luy demandait les écrits que luy avoit laissés Mgr. de Cambray. Il convint avec ce secrétaire de les luy envoyer le samedi entre 8 et g et de les luy faire remettre en mains propres chez Mgr. de Verdun ». Tronson se ravisa, puisqu'il annonce à la fois à Beauvilliers et à Fénelon, dans sa lettre du 22, qu'il remet les écrits en question au secrétaire. — Tels sont les faits : il en résulte que YExplicaîion dut être composée entre le 29 février et le 12 mars 1696.
Car c'est bien l'Explication, et nofii les Premières Explications, qui est son « grand ouvrage » de justi- .fication. A première vue, on s aperçoit bien que *les Premières Explications ne sont qu'une ébauche, un projet, oîi Fénelon s'efforce surtout d'exprimer avec plus de clarté ses sentiments. Mais considérons et comparons les deux ouvrages sur un point — le seul — où Fénelon avoua dans la suite que a M. Tronson lui proposa d'éclaircir un doute qu'il avait » : il s'agit de r (( excilation » (cf. Vingt Questions, § IX). On trouve
INTRODUCTION ÎX
dans les Premières Explications (§ XI) un court développement sur ce sujet : Fénelon distingue deux sortes d'excitation, ou deux sens de ce mot: la coopération, toute paisible, des ûmes désintéressées, et l'empressement, l'inquiétude des âmes intéressées. Si l'on prend le mot d'excitation dans ce second sens, dit-il, j'avoue (jue l'excitation est une « imperfection pour les âmes appelées au pur amour ». — Sur le même sujet, l'Explication des Articles d'Issy contient un développement, plus court, mais très semblable (p. [ii4]). Ici comme là, Fénelon se propose de lever 1' « équivoque » par une définition, une distinction claire. Mais dans l'Explication, la distinction une fois établie, il semble éprouver un scrupule : « Il y a tout de mes me, reprend-il, une équivoque sur le terme exciter. » Et il donne un sens un peu différent à ce terme difficile : il signifie, suivant certains spirituels, « faire des efforts in quiets... contre son attrait intérieur ». Puis Fénelon insiste nettement sur la nécessité pour les âmes passives de (( résister » aux « attaques de la concupiscence », à condition que ce soit <( sans trouble ». Enfin il ajoute : (( Au reste il ne faut jamais faire apercevoir à une ame Testât éminent et singulier où il plaist à Dieu de lélever... Il suffît de conduire une ame sans le luy dire selon la mesure et selon l'attrait de la grâce après lavoir bien éprouvée et après avoir meurement consulté les personnes les plus éclairées sur les moindres sujets de doute» (p. [i i/i]-[i i6]). — Ce développement nouveau, cette insistance, cette précaution finale, tout cela ne procède-t-ilpas, très vraisemblablement, du (( doute » exprimé par M. Tronson, soit dans l'entrevue du 29 février, soit dans celle du 12
X EXPLICATION DES ARTICLES D ISSTf
mars, en tout cas après la rédaction des Premières Explications ?
Après avoir lu V Explication, M. Tronson se garda de proposer de nouveaux doutes : « Je ne puis qu'estimer ce que j'entends, admirer ce que je n'entends pas », écrit-il à Fénelon le 22 mars 1696 ; et il avouait dans une lettre du même jour au duc de Beauvilliers : « il y a des endroits qui me passent, et qui demanderaient plus d'intelligence et de lumière que je n'en ai ; mais je ne laisse pas de respecter le tout, Mgr de Cambrai m'ayant dit que Mgr de Paris n'y trouvait rien à redire » (Correspondance de Fénélon, t. VII, p. 243).
Malgré cette approbation — si tant est que la réserve ingénieuse de M. Tronson en soit une, — Fénelon ne publia pas son livre. C'est qu'il le jugea bientôt insuffisant pour répondre à ses adversaires, et pour éviter le « piège » où il se crut attiré par Bossuet. Dès le mois d'août 1696, il a résolu d'écrire les Maximes des Saints, et il témoigne de ce dessein dans le Mémoire qu'il intitule : Mémoire que je fis pour montrer que je ne devais pas approuver le livre de M. de Meaux. « Qu'on cherche tant qu'on voudra, je ne puis m'expliquer avec justice et honneur qu'en m'expliquant librement et à fond dans un livre où je parlerai S3ulsur la doctrine... Si on veut me laisser imprimer mon livre, après l'avoir soumis à la censure de M. l'archevêque de Paris et des examinateurs qu'il choisira, on verra avec quelle précision et quelle force je me déclarerai à la face de toute l'Eglise contre tout ce qu'on peut craindre » {Œuvres, t. IV, p. 98, loo-ioi).