‹ Explication des tables parlantesChapitre 46 sur 58 · NOËL · texte numérisé non relu

NOËL

s. Etienne,

s. Jean évang.

Su Innocents.

s. Trophime.

s. Sabin.

s. Sylvestre, p.

1830, Mort de Bolivar. 1832, Acq. des amis du peuple et de Bergeron. 1846, Prise du fort de Fantahoa, à Taïti. 1847, Mort de Marie- Louise, ex-impératrice des Français.

1830, Convocation de la diète polonaise.

1836, Etablissement à Valenciennes, d'une chambre de commerce.

1830, Le congrès de Londres déclare le royaume des Pays-Bas dissout. 1848, Louis- Napoléon entre en fonct.— Ministère Barrot.

1830, Arrêt de la chambre des Pairs contre les ministres de Charles X.

1830, Soulèvement du peuple, à Paris. 1832, Bataille de Koniah, gagnée sur les Turcs par Ïbrahim-Pacha. 1846, Combat à Torres-Vedras, entre Saldanha et Bomsim.

1831, Condamnation des saint-simoniens.

1832, Capitulation de la citadelle d'Anvers. 1845, Combat de l'Oued-Temda, Algérie. 1847, Beddition d'Abd-el-Kader. 1849, Jérôme Bonaparte gouverneur des Invalides.

1830, Manifeste de l'empereur de Russie sur la révolution de la Pologne.

1830, La garde nat. est ôtée à Lafayette.

1846, Victoire remportée par Bibera sur les troupes de Bosas.

1831, Aboi, de l'hér. de la pairie. 1840, Déf. de l'émir des Mutualis, par Ibrahim-Pacha. 1^46, Perte du bateau à vapeur le Dante.

1835, Condamnation des insurgés de Saint- Etienne et autres villes. 1846, Interdiction, à Berne, des assemblées populaires. 1848, Diminution de l'impôt du sel.

1836, Rapport sur les modifications dans la classification des officiers du corps de la marine. 1847, Explosion du steamer le Johnson, près Maysville.

1847, Mort de la princesse Adélaïde, sœur du roi Louis-Philippe.

1830, Mort de madame de Genlis. 1839, Combat del'Oued-Lallegg, Algérie.

troisième flîartw.

LETTRE DE M. FAUVETY

A M. G*'% à Paris.

Paris, le 1er février 1854.

N'admettons pour vrai que ce qui est évident. Descartes.

Permettez-moi , Monsieur , de vous faire part des réflexions que votre livre si remarquable m'a inspirées. Peut-être vous paraîtront-elles bonnes à quelque chose.

Il me semble que la vérité a deux genres d'ennemis : ceux qui croient trop et ceux qui ne croient pas assez.

Je range dans la première classe tous ceux qui se hâtent d'expliquer par des causes surnaturelles les faits qu'ils ne comprennent point, et dans la seconde tous ceux qui nient à priori la réalité de phénomènes faciles à produire ou cà vérifier , par cela seul qu'ils ne peuvent pas expliquer ces phénomènes par les données scientifiques dont ils sont actuellement en possession. La première se recrute ordinairement parmi les ignorants , la seconde parmi ceux qui se croient ou s'appellent savants.

On disait jadis: Noblesse oblige; pourquoi n'en dirai! on pas autant de la science , qui esl la véritable noblesse de notre époque?

Tout homme qui sait et laisse Terreur se produire librement et se propager à côté de lui est coupable. Tout savant qui voit,

dans le domaine de la science qu'il cultive , surgir des phénomènes susceptibles de devenir une source d'erreurs nouvelles ou capables d'étayer de vieilles superstitions -, est coupable s'il hésite à étudier ces phénomènes, et ne s'efforce de les expliquer scientifiquement s'ils sont réels, ou de les frapper de discrédit s'ils sont fictifs (1).

Il est temps enfin de flétrir ce placide égoïsme de ceux qui savent et qui se contentent de ne savoir que pour eux. Plus impitoyables que les riches d'argent , qui au moins permettent à jl'aumône de prélever sur leurs biens l'obole du pauvre, ces gensà ne font jamais aux pauvres de l'esprit la moindre charité. Ils connaissent de longue-main l'inanité des préjugés vulgaires ; ils me-

(1) M. Fauvety ifa pas connaissance, a ce qu'il paraît, d'un article publié par M. Babinet sur les tables tournantes, dans la Revue des deux mondes du 15 janvier. Puisque cet académicien a bien voulu s'occuper de la question , les reproches d'indifférence que M. Fauvety adresse à ses confrères ne lui sont point applicables. Mais on va voir s'il n'en est pas d'autres à lui faire :

« Le contact involontaire des extrémités des mains agit sans doute , dit-il, par la communication d'une influence nerveuse insensible. »

Pourquoi alors M. Babinet ne cherche-t-i.l pas ce que c'est que cette infiuenee nerveuse et d'où elle vient?

« Ce n'est pas tout, dit-il encore, que de faire un miracle, il faut que ce miracle ne soit pas ridicule; si de plus il est en contradiction avec les lois de la nature , il est absurde. »

Saint Augustin disait : Credo quia absurdum , et l'Académie des sciences a toujours déclaré que les miracles étaient en contradiction avec les lois de la nature ; c'est ainsi , par exemple , que le soleil arrêté par Josué est un miracle.

M. Babinet se sépare de ses confrères et de l'Église, il veut tout seul que les miracles ne dépassent pas notre raison.

« Il faudra, dit-il enfin , aviser à populariser, non parmi le peuple (sic) , mais bien dans la classe éclairée , les principes des sciences.»

Ici j'en aurais trop à dire. Je m'abstiens.

L'article de M. Babinet est, du reste, fort agréable à lire; il a tiré tout le parti possible d'une théorie des mouvements , inventée par lui pour le besoin de la cause, mais que M. Alphonse Karr a complètement détruite dans le Siècle du 5 février.

prisent in pelto tous ceux qui les partagent , mais ils n'ont garde de diriger le moindre rayon de science dans les consciences troublées par le doute ou obscurcies par la foi. Ne leur demandez même pas de protester, au moins négativement, contre des croyances qu'ils savent fausses et dangereuses. Pourquoi le feraient-ils? Ils ne doivent rien au peuple, pas môme un bon exemple ; ils ne doivent rien à la vérité , pas même une rectification authentique à l'heure de la mort.

Cependant ceux-là sont les meilleurs qui gardent le silence pendant leur vie et ne mentent qu a l'état de cadavres. La plupart ne se contentent point de rester neutres et de paraître indifférents ; ils s'allient aux défenseurs aveugles des vieilles super^ stitions ; ils transigent avec des erreurs qu'ils appellent respectables parcequ'elles sont anciennes ; ils se livrent à des pratiques qui n'ont à leurs yeux d'autre valeur morale que de leur procurer des avantages matériels ; ils mentent enfin systématiquement à leur conscience et font semblant de croire ce que repousse leur raison.

Mais il en est déplus faibles ou de plus coupables : ce sont ceux qui se laissent entraîner jusqu'à subordonner la science au parti pris de la foi aveugle et qui torturent les connaissancse positives pour les faire s'accorder avec des traditions mensongères ou avec une théologie fantastique. Il est vrai que les malheureux qui se laissent atteler ainsi par derrière au char de la raison ne peuvent plus être classés parmi les savants : ennemis du progrès humain , l'œil fixé sur le passé, qu'ils essaient de faire revivre , toute découverte leur est interdite ; apostats de la science — et cette apostasie est la pire de toutes, car si c'est une honte de renoncer à ce qu'on croit , quel crime n'est-ce pas de désavouer ce qu'on sait ? — ils ont outragé la nature en méconnaissant ses lois , et la nature a fermé pour eux le livre où ils ne savaient plus lire (1).

(1) Il doit être bien entendu que ce que nous disons ici des savants peut s'étendre justement a tous ceux qui cultivent le domaine de l'intelligence et qui s'adressent au public par la chaire, le livre ou le journal : donc les professeurs, les érudits, les littérateurs, et même les philosophes.

Si Ton pouvait oublier que les hommes doivent d'autant plus à la vérité que leur capital intellectuel est plus considérable , on trouverait pour les savants une excuse à leur égoïsme dans la couardise générale de notre époque. Combien y a-t -il aujourd'hui de gens , même parmi ceux qui se disent indépendants, qui aient le courage de leur opinion — je ne dis pas en politique : sur ce point chacun paraît comprendre un peu mieux son devoir — mais en philosophie , en morale et surtout en religion ? Nos contemporains trouvent-ils donc l'hypocrisie moins honteuse que le faux serment , et leur semble-t-il plus honorable de pratiquer des dogmes auxquels ils ne croient point que de marcher sous un drapeau qui n'exprime pas leurs sentiments politiques?

Pour mon compte, je pense le contraire, et, si je m'abtiens de juger l'homme qui sert le pouvoir lors même qu'il le trouve illégitime , je n'ai que du mépris pour celui qui professe un culte dont il désapprouve les doctrines principales ou dont il n'accepte pas tous les dogmes fondamentaux.

Ce que ceux qui devraient se considérer comme les instituteurs naturels du peuple ne font pas , il faut que les honnêtes gens le fassent dans la mesure de leurs forces. Honte à ceux qui pratiquent — quel que soit d'ailleurs leur bagage scientifique — ce mot atroce d'égoïsme échappé à un littérateur du siècle dernier : « Si j'avais la main pleine de vérités , je ne l'ouvrirais pas ! » La vérité, comme le soleil, doit briller pour tous et pour chacun. Plût au Ciel qu'au lieu d'un simple rayon , j'eusse la main pleine de vérités lumineuses, et qu'il me fût permis de les répandre sur le monde ; je l'ouvrirais , je l'ouvrirais , dût-on me la couper ensuite !

Vous pensez comme moi, Monsieur, j'en suis sûr; et c'est parceque je vous ai reconnu pour un poursuivant du progrès , un vulgarisateur du vrai scientifique, que je vous écris cette lettre, où yous saurez lire, entre les lignes et sous la critique que j'essaie de vos idées , la profonde estime où je vous tiens et la sympathie fraternelle que vous m'inspirez.

Le phénomène des tables tournantes et parlantes , si surprenant en lui-même , semble s'être produit tout exprès pour condamner la coupable indifférence des savants à l'endroit du ma-

gnétisme animal. C'est parcequ'ils ont refusé, depuis tantôt soixante-quinze ans, de reconnaître, dans l'homme, cet agent qui joue un si grand rôle dans les manifestations de la nature vivante, qu'ils sont aujourd'hui complètement impuissants à expliquer ses merveilleux effets. Si, à l'aide de la méthode analytique et expérimentale, la science avait fait sur l'électro-magnétisme humain les mêmes travaux qu'elle a faits sur lelectro-magnétisme terrestre, qui peut dire que la question ne serait pas tout autrement avancée , qui peut dire que la physiologie de l'homme n'aurait pas été éclairée d'une lumière nouvelle et que les lois de la vie et les rapports si peu connus du physique et du moral n'auraient pas été enfin définis aussi positivement que le sont , par l'anatomie , les fonctions de nos muscles et de nos viscères ?

On a vu le somnambulisme, repoussé par les corps savants, méconnu par les classes éclairées , se réfugier dans le peuple et y devenir un moyen d'exploitation industrielle. Manié par l'ignorance et la cupidité , il a fait autant de mal qu'il eût pu faire de bien entre des mains habiles et charitables. Cet état de choses est fâcheux sans doute. Bien des gens ont pu y perdre leur argent et leur santé ; mais ce n'est rien auprès de ce qui peut résulter du phénomène des tables tournantes et parlantes , si l'on ne se hâte d'en donner une explication rationnelle.

Cette explication, on ne peut l'attendre de ceux dont la parole fait autorité , puisque la plupart nient la réalité du phénomène , tandis que les autres, ou se retranchent dans leur égoïsme de savant, ou reculent devant le ridicule dont ils ont eux-mêmes frappé tout ce qui touche au magnétisme.

Et cependant le mal fait des progrès ; la superstition lève la tête de tous côtés et salue l'auxiliaire qui lui arrive. Le magnétisme va témoigner en faveur du diable et de son existence. Les manifestations fluidiques des tables ne prouvent-elles pas la vérité de la doctrine professée si long-temps par l'Eglise et qui lui avait acquis une si grande influence aux siècles d'ignorance ? Si les esprits se manifestent au moyen d'une simple évocation faite autour d'une table , qui peut nier l'existence des sorciers , et si un esprit peut se loger dans un meuble, comment contester la réalité des possessions? Qu'on s'engage dans cette voie, et bientôt

le fanatisme dominera, comme jadis , par la peur du diable et de l'enfer ; il y aura des prêtres pour chasser les démons et des bûchers pour brûler les démoniaques.

Si Ton ne croit pas au danger que je signale , on m'accordera bien que toute supposition dune cause surnaturelle est une abdication de la raison, une démission de la science, et qu'il importe à la dignité humaine de chasser le surnaturalisme de ses derniers retranchements. Et si l'on considère que déjà de nombreux exemples d'aliénation mentale sont venus prouver le danger, pour certains cerveaux , de ces prétendues manifestations spirituelles , on comprendra qu'il n'importe pas moins à la raison individuelle qu'à la raison collective de leur trouver une cause naturelle et en quelque sorte physique.

Enfin il m'a semblé qu'à cette époque palingénésique, où les vieilles idées meurent pour se transformer, on ne saurait trop s'appliquer à déblayer la route de l'esprit humain de tout ce qui peut faire obstacle à sa marche progessive ou altérer la pureté de la doctrine nouvelle qu'il est en train d'élaborer.

Il n'a pas fallu moins que toutes ces raisons pour me décider à écrire hâtivement sur un sujet qui demanderait de longues années d'étude et de méditation.

Pour me faire pardonner la longueur de ce préambule, je vais m'appliquer à ne dire que ce qui est strictement indispensable pour l'intellignce du sujet.

Voici cependant tout d'abord quelques généralités que je ne puis vous épargner.

Ce qui fait obstacle à l'explication positive des phénomènes naturels , c'est cet à-priori qui préside à tous nos raisonnements : Esprit et matière. Dire esprit et matière , c'est établir dans les choses une division fictive , un dualisme imaginaire. Cela est si vrai que personne n'a pu donner encore une définition positive de l'esprit. On se borne à dire que l'esprit est tout ce qui n'est pas matière.

Comme on ne sait pas précisément ce que c'est que l'esprit, il en résulte que les limites qui le séparent de la matière ne sont

nullement fixées, et que, par conséquent, l'idée que l'on se fait de celle-ci est vague, confuse, incertaine.

Si vous ne pouvez pas me dire où commence l'esprit et où finit la matière , je n'ai que faire de votre division et je me borne à étudier ce qui frappe mes sens.

Je ne sais si l'acception donnée au mol matière comprend tous les phénomènes qui peuvent frapper nos organes ; mais , comme je n'en ai pas d'autre à mon service, je me sers de celui-ci en lui attribuant une valeur telle qu'il me représente l'idée de tout ce qui peut être soumis à l'observation positive (1).

Quant au terme esprit, si je n'en ai pas besoin pour expliquer les phénomènes que je me propose d'analyser, je serai fondé aie laisser dans le domaine de l'abstraction métaphysique , où de long- temps encore il ne manquera pas d'adorateurs (2).

J'appelle matière tout ce qui est.

La matière m'apparaît sous quatre formes ou états , qui sont , pour moi, autant de divisions propres à me la faire comprendre.

Elle est toujours ou solide, ou liquide, ou gazeuse, ou fluidique.

Pour la définition des trois premiers termes, je vous renvoie à tous les ouvrages de physique. Quant au mot fluides, je m'en sers, faute d un meilleur, pour exprimer ces agents, peu connus jusqu'ici dans leur essence, auxquels on a donné l'épithète très im-

(1 ) Le mot substance , qui se prend à la fois dans un sens physique et dans un sens métaphysique, ne saurait suffire à l'expression de ma pensée. C'est un de ces mots, comme en a tant l'idéologie, qui servent à discuter toujours sans se comprendre.

(2) Notez que de Y esprit aux esprits il n'y a que la différence du singulier au pluriel, et que ceux qui expliquent par l'esprit les phénomènes particuliers de l'organisme humain ne sont pas loin d'expliquer par les esprits les phénomènes généraux de la nature. Il ne serait pas difficile de prouver que le spiritualiste Platon a été le père des esprits. (Qu'on se rappelle le démon familier de Socrate.) La spiritualité , qui a régné jusqu'au dix-huitième siècle dans les sciences naturelles, cl la démonologie , qui a fait si long-temps l'essence môme du christianisme, sont nés du spiritualisme philosophique...

propre d'impondérables : Féther, l'électricité , le magnétisme , la lumière, le calorique. Je considère ces prétendus agents comme des états de la matière. Seulement, comme les molécules sont alors d'une extrême ténuité , il est plus difficile d'y constater ses propriétés essentielles.

La matière a plusieurs propriétés apparentes qui varient suivant son état ; mais elle n'a que deux propriétés essentielles, l'étendue et la 'pesanteur.

Je consens à mettre en dehors de la matière et à honorer du nom tfesp rit toute molécule — même imaginaire — qui n'aura pas ces deux propriétés, ou, en d'autres termes, tout objet qu'on pourra se représenter comme n'occupant aucune place dans l'espace ou dans l'immensité : car tout objet qui occupe une place et s'y maintient , quelles que soient d'ailleurs sa ténuité et sa fugacité , a nécessairement une étendue et une pesanteur relatives.

Comme je ne puis comprendre l'infini , j'ignore si la matière est infiniment divisible, mais ce que je sais, c'est qu'il est impossible de fixer des limites à sa ténuité.

Ainsi , au delà de la molécule invisible qui vient d'une grande distance frapper mon odorat , n'y a-t-il pas des molécules bien plus réduites ou bien plus diluées qui sont perçues par des organes plus délicats que les miens? Au delà de la 2,500,000,000e partie d'un grain d'arseniate d'ammoniaque, qui se révèle par un précipité jaunâtre obtenu par l'action du nitrate d'argent , répugnerai-je à concevoir une division plus grande , une coloration moins sensible, pouvant frapper une vue plus subtile? Enfin, en dehors de ce que nos sens peuvent percevoir, même en les supposant aidés d'instruments augmentant démesurément leur puissance , que de choses resteront qui , bien que très réelles , ne nous seront jamais connues que par leurs effets? Par exemple , comment soumettre jamais à l'appréciation de nos sens la particule spermatique qui , de l'arbre mâle, se communique , pour le féconder, à l'arbre femelle, en traversant quelquefois d'immenses espaces? comment saisir et distinguer, au milieu du courant d'air atmosphérique, l'atome miasmatique qui transmet d'un pays à un autre la peste, la fièvre jaune ou le choléra? De ces exemples et de mille autres que je pourrais citer je crois pouvoir conclure que : Quelle que soit l'exiguité d'une molécule perceptible à mes

sens, je puis, par la pensée, en supposer de plus exiguës et d'autres plus exiguës encore.

Quels que soient les états de la matière — solide , liquide, gazeuse ou fluidique — je ne puis la considérer qu'à deux points de vue : active ou passive , en mouvement ou en repos (1).

Je remarque que la matière a d'autant plus de tendance à l'inertie ou à la passivité qu'elle est plus solide, et a d'autant plus de tendance au mouvement ou à l'activité qu'elle est plus fluide. Ainsi les liquides ont plus d'activité et de mouvement propre que les solides , les gaz plus que les liquides , les fluides plus que les gaz.

Une matière inerte et passive peut, en se transformant ou se combinant, passer à l'état de mouvement et d'activité. Ainsi le bois se convertit en feu , du charbon naît le gaz, et le métal produit l'électricité, d'où je conclus que le mouvement n'est pas distinct de la matière, et ne peut être conçu en dehors, séparément et isolément de la matière.

Pour concevoir le mouvement, je suis obligé de me représenter au moins deux objets. L'idée de mouvement est donc corrélative de celle de pluralité.

S'il n'y avait qu'une molécule simple , il n'y aurait pas mouvement. Où irait-il et d'où viendrait-il? S'il n'y avait que des molécules toutes semblables, il n'y aurait pas mouvement, car un corps composé de molécules exactement semblables par leur nature, leur forme et leur état, ne formerait qu'une seule et unique molécule, quelle que fût du reste sa grosseur. De ce concept de mon esprit je puis tirer cette double conclusion : « Que l'identité est la négation du mouvement, et que le mouvement résulte de la différence même des molécules matérielles. »

Un mouvement peut être neutralisé par un mouvement égal , se dirigeant en sens contraire ; alors il y a équilibre.

Si l'étal normal de la matière est le mouvement, sa tendance

(1) La Bci< nce officielle des écoles fait de l'inertie une propriété essentielle dt; i ère: Inde mail labca !

est l'équilibre. C'est là ce repos apparent de la matière que Ton a confondu trop long-temps avec l'inertie.

Je n'admets pas plus l'impénétrabilité de la matière que son inertie. Bien loin d'être impénétrable , la matière peut toujours être pénétrée , de sorte que c'est la qualité opposée qu'il faudrait lui reconnaître, et dire : 11 n'est pas de corps qui ne puisse être pénétré soit par un liquide, soit par un gaz, soit par un fluide. Pourquoi un corps est-il dit transparent si ce n'est parcequ'il est pénétré par la lumière? Pourquoi tel autre est-il traversé impunément par l'électricité , tel autre par le magnétisme , tel autre par le calorique ? Et, si l'on ne veut pas regarder ces fluides comme des agents matériels, je demanderai qu'on fasse accorder avec l'impénétrabilité des corps le phénomène de Yimbibition.

Dans ce fait si général ne voit-on pas les corps solides pénétrés de part en part par la matière liquide ou par la vapeur d'eau, et transformés plus ou moins rapidement en une substance plus ou moins épaisse , plus ou moins liquide , de laquelle se dégage quelquefois sous forme de gaz une matière différente des deux autres ? N'appellerez-vous donc corps matériels que les objets qui résisteront à l'imbibition? Mais en trouverez-vous qui ne puissent être dissous par quelque acide ou qui résistent à l'action du feu, à celle de la pile, et qui ne se transforment en se combinant? Dire que les corps sont doués d'impénétrabilité, c'est nier le fait des combinaisons chimiques , c'est méconnaître la grande loi du mouvement, dont la résultante est la transmutation moléculaire. Or, c'est là l'œuvre perpétuel auquel se livre la nature et par lequel elle se manifeste sans cesse. Tout est destruction et reformation , c'est-à-dire tout est transformation dans l'univers, et s'il est des corps qui nous paraissent échapper à cette loi, c'est que notre vie ne suffit pas à mesurer la durée du travail qu'ils accomplissent ou que chez eux l'œuvre de la nature nous échappe.

11 me suffit d'ajouter des molécules les unes à la suite des autres pour comprendre que la dernière sera distante de la première. La pluralité me donne donc l'idée de l'espace ; mais je ne sais pas ce qui peut me donner l'idée du vide absolu. Si j'ai pu poser un ou plusieurs objets , molécules ou corps , peu importe , en tel ou tel lieu , cela ne prouve pas qu'il n'y eût rien , cela

prouve seulement que les objets qui remplissaient auparavant cet espace se sont retirés pour faire place aux nouveaux venus. Ainsi , quand je vide un vase de l'eau qu'il contenait , je le remplis en même temps de l'air atmosphérique qui en opprimait les parois ; et si je soutire l'air d'un tube au moyen de la machine pneumatique , ce tube se remplira simultanément et se saturera par tous ses pores de molécules gazeuses ou fluidiques qui , par leur ténuité , échapperont à toute action mécanique. Il est vrai que c'est justement ce dernier fait que contestent ceux qui ne veulent plus voir de matière au delà des gaz. « L'air atmosphérique, disent-ils, une fois soutiré, le vide est fait. » Il serait peut-être possible de prouver le contraire en montrant que la lumière et la chaleur sont transmises à travers des tubes où l'on a fait le vide de l'air, mais ceci a besoin d'être prouvé par des expériences authentiques...

Pour le moment je me borne à avancer, à titre d'hypothèse , qu'il n'est pas d'espace vide, et que les intervalles qu'on remarque entre les parties visibles de la matière ne paraissent vides que parceque la matière qui les remplit est trop tenue , trop divisée pour être saisie par nos sens.

— Mais, dira-t-on, si tout était plein dans la nature, si la matière était partout , il n'y aurait plus de mouvement. L'univers dans son ensemble serait immobile, et les corps, resserrés sur tous leurs points, seraient dénués de toute faculté de mobilité et de locomotion.

— Il en serait ainsi , en effet , si la matière n'avait qu'une manière d'être, si elle ne connaissait, par exemple, que l'état solide ou l'état liquide. Dans ce cas il y aurait évidemment immobilité absolue : les molécules, toutes égales et semblables par leur forme et leur composition, se faisant contre-poids, l'équilibre serait complet et éternel. Mais, comme la matière passe, par des combinaisons et des gradations infinies, de l'état solide à l'état liquide, gazeux, fluidique, éthéréen, comme il n'est pas de corps qui ne puisse trouver un milieu moins dense que lui-même pour y exercer librement son action , il en résulte que îa matière s'agite sans cesse dans elle-même comme par un barattement perpétuel.

Avec la divisibilité et la variété infinie de la matière il n'est

plus besoin d'inventer le vide pour comprendre le mouvement. C'est là une abstraction qu'il faut envoyer rejoindre toutes les autres. Je regarde autour de moi, et je vois partout le mouvement s'exercer dans la matière et par la matière même. Ainsi le mouvement s'exerce dans l'eau, dans l'air, sur la terre, dans la terre, à la surface des corps et dans leur centre, et cependant dans tous ces milieux je n'aperçois que de la matière , toujours de la matière. Où est donc le vide? Est-il dans l'eau, où le poisson s'agite supporté par la matière liquide et emporté par son impulsion propre? Est-il dans l'air atmosphérique, dont la science a mesuré l'étendue, reconnu les qualités et distingué les parties composantes? Quant à la terre, vu sa densité et son poids, ce n'est sans doute pas dans son sein qu'on trouvera le vide? Mais, je le vois , disciples de Newton , vous vous réfugiez dans l'espace qui sépare les mondes : c'est là, dites-vous, au delà de l'atmosphère terrestre , qu'est le vide immense et sans fin. Trop tard, hélas ! trop tard , car voici que vos savants physiciens ont fini par reconnaître que la lumière nous est transmise à travers l'espace par les ondulations de l'éther, c'est-à-dire qu'elle se communique de molécule en molécule grâce à l'ébranlement imprimé par le foyer central à la matière éthérée qui remplit l'espace , tandis que vos savants astronomes avouent ne pouvoir expliquer le retard qu'éprouvent certains corps célestes dans leur marche que par la résistance de l'éther. Ainsi, ici-bas, partout des corps, partout de la matière ou solide , ou liquide , ou gazeuse , ou fluidique ; au fond de la terre, des gaz et des fluides ; au delà de son atmosphère, de l'éther et probablement aussi des fluides. Pas une place qui ne soit occupée par la matière , pas un point où ne s'exerce le mouvement, j'allais dire la vie. Et maintenant où irez-vous chercher le vide , à moins que ce ne soit dans le ciel des chrétiens? Mais là je renonce à vous suivre (1). Le mouvement détermine les molécules à se réunir selon leurs

(1) Ai-je besoin de dire, Monsieur, que cette apostrophe ne s'adresse nullement à vous, qui n'admettez pas plus que moi le vide absolu? Je n'ai en vue ici que ceux qui persistent encore dans le système newtonien.

affinités réciproques, et il en résulte des agrégations ou des combinaisons qu'on appelle des corps.

L'affinité est une propriété toute physique , qui résulte de la forme isogone, de la nature identique, et peut-être aussi des mouvements isochrones des molécules; on peut la définir : l'action qui s'opère sur les corps par le fait du contact de leurs molécules homogènes ou de leurs atmosphères.

Bien que les corps ne soient que des agrégats de molécules équilibrées par des mouvements plus ou moins conjugués , on peut, en les prenant isolément, les considérer comme des unités distinctes.

Ces unités , quoique soumises à toutes les lois de la matière , ont des fonctions propres et produisent des phénomènes particuliers.

Mais, si l'on considère les corps au point de vue de l'ensemble, on trouve qu'ils ne sont eux- mêmes que les parties constituantes d'une autre unité, que leurs fonctions s'exercent au profit et aux dépens de cette unité, et qu'ils n'en sont eux-mêmes que des manifestations phénoménales.

C'est là ce qu'il ne faut pas perdre de vue en étudiant les corps, même lorsqu'ils paraissent, comme lhomme par exemple, former un tout parfait (1).

Ainsi , si nous considérons la matière dans l'être humain, elle se présente à nos yeux sous ses quatre formes perceptibles : solide, liquide, gazeuse et fluidique. Les combinaisons qu'elle y produit tendent, il est vrai, à constituer une individualité vivante distincte du grand tout , individualité d'autant plus distincte que les combinaisons y sont plus éloignées de l'état rudimentaire , mais qui ne saurait cependant, pas plus que les autres corps, se

(1) C'est pour ne pas avoir tenu compte des liens qui rattachent l'être humain à l'ensemble des êtres terrestres et a toute la nature que les physiologistes n'ont pas su découvrir les fonctions de l'homme dans la \le universelle. C'est aussi pour ne pas s'être placés à ce point de vue que les métaphysiciens ont méconnu la grande loi de l'universelle solidarité, qui offre à la fois mm critérium de certitude à notre conscience, un idéal à notre intelligence , et une sanction morale a nos actions.

soustraire au mouvement d'ensemble , pas plus que les autres corps exister indépendamment de la vie générale ou collective.

Les résumés que vous avez donnés , Monsieur, de la doctrine de Mackintosh et du cours de M. Dumas suffisent pour faire comprendre à vos lecteurs le mouvement incessant de transformation que subit la matière dans le cercle qu'elle parcourt. Dans la théorie électrique de Mackintosh particulièrement , les rapports qui lient la vie animale à la vie végétale se trouvent nettement indiqués. Mais pour la démonstration que j'ai entreprise , il nous faut examiner la vie localisée dans l'homme même , voir comment la matière se comporte dans son organisme et ce qu'elle y devient.

En considérant l'individu humain par rapport à la collectivité terrestre , la première chose qui nous frappe c'est sa liaison avec l'atmosphère. C'est à l'atmosphère qu'il emprunte l'oxygène indispensable à sa respiration. Par l'introduction de ce gaz dans ses poumons se produit une combustion qui, en lui donnant une chaleur propre , lui permet de braver impunément les variations de la température générale. C'est encore grâce à l'atmosphère que le sang se vivifie et se colore, d'abord dans les poumons, ensuite par les innombrables vaisseaux capillaires qui viennent s'épanouir à la surface de la peau. Mais, pour produire ce sang qui circule moyennant une espèce de machine hydraulique obéissant à la pression atmosphérique , il faut faire au règne animal et végétal de continuels emprunts. Il est inutile d'entrer ici dans le détail des diverses fonctions que remplit l'organisme humain à son profit et pour son entretien. Inutile de dire comment les aliments introduits dans l'estomac s'y changent en chyme, et se séparent ensuite en deux substances, l'une destinée à être expulsée au dehors par la défécation , l'autre , le chyle , passant par la circulation pour être convertie en sang. Bornons-nous à faire remarquer que ce sang, formé par la partie la plus pure, la plus subtile des aliments , sera distribué par le système artériel à tous les organes pour nourrir leur parenchyme, et que ses molécules les plusquintessenciées seront recueillies , comme par un alambic, à travers les ganglions et la pulpe encéphalique, pour être converties en une substance fluidique destinée à la circulation du système nerveux.

Ce n'est pas tout. L'être humain est organisé pour le mouvement ; il a des instruments de locomotion : les os et leurs attaches ; il a des organes moteurs : les muscles et les nerfs ; mais tout cela lui serait inutile s'il n'empruntait pas au monde externe l'élément primitif et comme le principe même du mouvement. En effet , les divers leviers qui composent le système de locomotion et de mobilité du corps humain ont , en définitive , pour point d'appui la terre, tandis que le levier principal, celui qui, superposé au-dessus de tous les autres, leur imprime le mouvement, est représenté par l'organe cérébro-spinal ( le cerveau , le cervelet, la moelle allongée et la moelle épinière), lequel n'exerce l'impulsion qui lui est propre que grâce à la pression exercée sur lui par une couche atmosphérique du poids de 16,000 kil., cette pression agissant ici comme un point de résistance nécessaire à l'équilibre.

Cependant , pour mettre en œuvre l'appareil du mouvement , il faut à l'homme une force , un agent matériel ; cet agent matériel est un produit particulier de son organisme dont celui-ci a emprunté les éléments à la nature , à la vie collective. Je m'explique :

Il existe un certain nombre de machines propres à produire de l'électricité; mais il n'en est aucune qui crée, qui invente cette électricité. Toutes se bornent à en emprunter les éléments à la terre ou à son atmosphère et à les transformer par une certaine combinaison de leurs parties.

Les corps vivants et l'organisme humain lui-même ne procèdent pas autrement.

Ainsi la matière que l'organisme humain doit convertir en électricité est empruntée à la terre par la nutrition et à l'atmosphère par la respiration pulmonaire et cutanée. Sans le sang, dont les molécules les plus subtiles vont se répandre dans le cerveau, sans l'oxygène dont ce sang s'est imprégné, et peut-être aussi sans les particules d'éther qui ont pénétré par les pores du crâne , l'élément nécessaire à l'action de la pile encéphalique et à sa continuité ferait complètement défaut.

L'appareil encéphalique présente une perfection dont nos diverses piles et batteries ne peuvent nous donner qu'une bien faible idée ; cependant, quels que soient les moyens dont dispose

cet organe, il ne peut rien créer dans le sens absolu du mot; il ne peut que transformer la matière. Ceci étant un l'ait qui se manifeste universellement, nous pouvons l'élever à la hauteur dune loi naturelle et renoncer ainsi : Tout corps vivant peut être considéré comme un appareil destiné à s'assimiler les éléments généraux de la matière et à les transformer en produits nouveaux. Dès lors, si l'on suppose que tous les appareils puisent à la même source des matériaux identiques , comme le font les êtres qui se meuvent à la surface de la terre , il sera évident que l'appareil le plus parfait donnera le produit le plus parfait. Donnez-moi donc un organisme plus complet, plus parfait que celui de l'homme, et je vous présenterai un fluide plus subtil, plus puissant que le magnétisme humain.

Si la liaison de l'être humain avec la collectivité terrestre est incontestable lorsqu'on approfondit les lois de sa vie organique , il suffit de jeter un coup d'œil sur les fonctions de sa vie de relation pour en être frappé.

Et d'abord les sens sont-ils autre chose que des instruments destinés à mettre le cerveau en rapport direct avec les objets externes ? Le cerveau perçoit les sons et les odeurs, distingue les couleurs, reconnaît les objets par le tact et le goût; mais pourrait-il le faire sans les instruments affectés à chacun de ces sens , et ces instruments eux-mêmes à quoi serviraient-ils sans l'excitation produite sur eux par les objets externes?

Les nerfs de la vision, de l'odorat, du toucher, du goût et de l'ouïe, sont disposés de manière à se trouver en parfait rapport avec les manifestations physiques qu'ils ont à transmettre au cerveau. Il n'est pas nécessaire d'entrer ici dans les détails anatomiques de ces divers appareils, pas plus que de suivre dans ses merveilleux procédés cette grande loi de la nature qui veut que la fonction crée et développe son organe. Tout ce qu'il importe de faire remarquer, c'est que , sans le courant qui s'établit , au moyen des nerfs affectés aux organes des sens, entre l'objet externe et le cerveau , il n'y aurait pas perception ; que ce courant est matériel , étant composé de molécules fluidiques ; qu'il a son point de départ dans le cervelet, qui peut être considéré comme l'organe du mouvement , et son point d'arrivée dans le cerveau , où se fait la perception et la combinaison des idées.

Si un certain nombre de personnes, assises autour dune table, veulent se servir de leurs mains pour lui imprimer un mouvement de rotation , les muscles de la main, remués par le fluide que les nerfs du mouvement eur ont transmis, communiqueront à la table l'impulsion qu'ils ont eux-même reçue. Ici la puissance impulsive ne viendra donc pas des muscles eux-mêmes , mais bien de l'agent que leur ont apporté les nerfs conducteurs du mouvement. Depuis Galvani des milliers d expériences, en mettant ce fait hors de doute, ont établi que cet agent du mouvement avait la plus grande analogie avec le fluide électrique, et que celui-ci, en pareil cas, se comportait exactement de même.

Supposons maintenant que les personnes en question soient privées de l'appareil musculaire et possèdent uniquement des filets nerveux propres à servir de conducteurs au fluide produit par l'organe du mouvement.

L'agent qui a déterminé l'impulsion , privé du levier dont il disposait tout à l'heure, sera sans doute impuissant à remuer un corps pesant, et la somme de fluide qu'il représente,' au lieu d'être employée à produire un résultat dynamique, se séparera et ira se perdre dans l'espace.

Cependant, s'il est prouvé que cet agent est matériel, et que , comme tous les corps matériels, il est doué de pesanteur et d'étendue , pourquoi ne se comporterait-il pas à l'égard d'un autre appareil comme il se comporte à l'égard des muscles, et pourquoi n'y déterminerait-il pas le mouvement si l'on pouvait faire que le poids à soulever fût toujours moindre que la force impulsive ?

A défaut d'un outil propre comme les muscles à multiplier la force d'impulsion, il est arrivé que l'on a trouvé, par hasard — comme l'on trouve presque tout — qu'en se réunissant un certain nombre autour d'une table et y posant les mains, on pouvait, sans le secours des muscles, produire dans cette table un certain mouvement, et que ce mouvement suivait la direction que les volontés réunies et convergentes lui avaient d'avance Imposé.

Pour expliquer ce phénomène purement physique, les mis eurent recours à des suppositions d'entités spirituelles qui ne diffèrent des anciennes créations théologiques que par les uoms qu'on leur a attribués, tandis que les autres — c'est-à-dire les

gens instruits, qui se croient obligés de ne rien apprendre depuis qu'ils ont quitté les bancs de l'école, et les gens sérieux, qui nient à priori tout ce qu'ils ignorent — déclarèrent que le fait n'existait point , que ceux qui faisaient tourner les tables étaient des charlatans ou des dupes , et trouvèrent parmi eux des savants de société qui inventèrent la théorie des mouvements involontaires. Cette explication négative , depuis surtout qu'elle a reçu l'estampille académique, paraît avoir été adoptée par beaucoup d'hommes de bon sens , à qui l'on n'offrait que cette alternative : ou nier le phénomène, ou croire au surnaturalisme....

Pour mon compte, comme je ne puis m'empêcher d'accepter le fait en lui-même, et comme je fais profession de ne croire à aucune espèce de miracle , même quand on me dit que c'est Dieu qui en est l'auteur, j'ai toujours été convaincu que le phénomène des tables tournantes devait se trouver d'accord avec les véritables qualités de la matière et avec les lois physiologiques de l'organisme humain. En effet , conséquent avec les principes généraux précédemment posés, j'affirme que, la table recevant, par les mille papilles nerveuses qui viennent s'épanouir à l'extrémité des doigts et à la paume des mains, le fluide envoyé par l'organe du mouvement, ce fluide pénètre dans les pores du bois comme il pénètre dans le parenchyme de nos organes ou dans la fibre musculaire , que ce bois finit par en être saturé, et que, l'impulsion se faisant sentir d'une façon continue et dans une direction déterminée par la convergence de toutes les volontés, il n'est pas étonnant que latable obéisse à lapesanteur que lui impriment tant de molécules accumulées.

Ici le fluide se comporte exactement comme il le fait lorsqu'il emploie ses outils ordinaires, les os, les tendons, les fibres musculaires : en pareil cas, lorsqu'il rencontre une résistance qu'il a de la peine à surmonter , il fait appel à l'organe producteur du mouvement et aux filets nerveux qui le distribuent ; il concentre, il accumule sur le bras du levier, et notamment sur son extrémité, toute la somme de fluide qu'il a pu recueillir, et, lorsqu'il est parvenu à produire une force plus grande que la résistance du poids à sOvilever , le mouvement se manifeste au dehors et l'obstacle est vaincu.

Mais on n'a pas tardé à remarquer que la table pouvait tou

aussi bien se soulever sur elle-même que se mouvoir circulairement ou tangentiellement. Il a suffi pour cela de caler un ou deux de ses pieds. Alors, comme si on avait pesé sur elle dune manière inégale, la table s'est soulevée d'un côté.

En admettant la pesanteur des molécules fluidiques, comme celle de tout autre matière, il est tout simple de supposer que ces molécules ont pu se trouver réunies sur un des côtés du meuble en quantité suffisante pour rompre l'équilibre et faire pencher la pesée de leur côté. Mais on se demande pourquoi d'un côté plutôt que de l'autre. Il est évident que cela tient à la force d émission et peut-être aussi à la nature des molécules émises. Les personnes présentes n'émettent pas toutes une égale quantité de fluide, et ce fluide peut être plus ou moins pesant.

On sera convaincu de cette inégalité de force donnée par les personnes qui sont autour de la table , si l'on veut remarquer qu'on arrive presque toujours à imprimer à celle-ci le mouvement de bascule en moins de temps que celui de rotation. C'est que pour ce dernier il faut une propulsion continue et générale, tandis que pour le premier il suffit quelquefois d'une simple pesanteur accumulée en abondance sur un seul point. Or il est difficile que tous ceux qui composent la réunion aient , juste au même moment, la faculté de projeter au dehors leur fluide électro-magnétique, et il n'est pas rare qu'il s'en trouve un ou deux qui la possèdent à un degré très élevé.

Jusqu'ici les phénomènes sont simples et s'expliquent facilement lorsqu'on a des notions vraies sur la matière et sur ses lois , mais ils deviennent complexes et plus difficiles à analyser lorsqu'il s'établit entre la table et les personnes qui agissent sur elle des rapports en quelque sorte intellectuels.

Avec l'idée qu'on se fait généralement d'une séparation , dune distinction absolue entre l'esprit et la matière , celle-ci , inerte et passive, toujours soumise à l'action de celui-là, qui eslYinconnu, Yx vainement cherché depuis tant de siècles , la question est complètement insoluble ; mais il en est tout autrement si l'on veutregarder les phénomènes de l'intelligence comme les résultats d'un appareil qui ne diffère des autres appareils préposés aux diverses fonctions de l'économie humaine que par une plus grande perfection, et notamment si Ton veut admettre que l'instrument

de l'intelligence (le cerveau) est mis en activité par l'organe du mouvement (le cervelet) , tout comme un simple viscère , tout comme le serait un groupe de muscles et de tendons.

Si l'on accorde que le mouvement, comme j'ai cherché à l'établir plus haut, peut être transmis du cervelet à la table au moyen d'un courant électro-magnétique dans lequel les nerfs font fonction de conducteurs, on ne devra pas plus s'étonner de voir cette table se soulever à notre commandement que de voir nos doigts obéir aux injonctions de notre volonté, de sorte que, lorsqu'une personne en rapport avec la table voudra lui faire exprimer sa pensée par des signes visibles qui la fassent comprendre aux assistants , il pourra tout aussi bien , quoique d'une façon moins commode , s'exprimer au moyen de ce meuble , que faire parler ses doigts. Il suffira pour cela d'un alphabet convenu.

Si maintenant celui qui fait parler la table se figure qu'il est en rapport, non pas avec un meuble inerte, mais avec un être réel, quoique invisible , il pourra s'établir entre lui et l'être imaginaire qu'il a créé un dialogue bien capable de lui faire illusion ainsi qu'aux assistants. Comme son cerveau, sous le stimulus d'un fait actuel, combinera à son insu des idées résultant d'impressions oubliées , d'images effacées de sa mémoire , et que ces idées seront répétées par la table , qui obéira exactement aux impulsions venues du cervelet par les filets nerveux , la précision des réponses, l'état passif où il croit que se trouve son intellect lorsqu'elles sont faites , l'impossibilité où il est de reconnaître comme siens les éléments , c'est-à-dire les idées ou les fractions d'idées qui ont servi à leur composition , l'état d'exaltation où l'a mis le merveilleux de la situation, tout doit contribuer à augmenter l'illusion qu'il s'est faite , à confirmer son à priori d'un être représenté par la table, et à faire naître en lui la croyance aux esprits, aux revenants, au diable et à ses cornes.

Cependant, â défaut d'une connaissance suffisante des causes physiologiques qui produisent ces sortes de phénomènes , il est possible débattre en brèche la supposition des entités spirituelles en comparant avec soin les réponses qu'on leur attribue avec le caractère de la personne qui est en rapport avec la table. On peut être sûr que ces réponses porteront d'une façon plus ou moins apparente l'empreinte de leur véritable auteur. Il sera

bien rare de ne pas y trouver ses idées habituelles, et surtout celles qu'on appelle fixes , s'il en a, ses préoccupations du moment, sa foi, ses doutes, ses systèmes, et jusqu'à ses fautes d'orthographe.

Il est vrai que parfois l'erreur est très difficile à constater. Ainsi , il peut arriver que la réponse de la table soit en contradiction avec la conviction intime de l'interrogateur, ou mieux du médium, mais cela vient de ce que celui-ci n'a pas eu conscience de l'idée qui s'est formée dans son cerveau au moment de l'impulsion. Il a suffi d'une vacillation de la volonté pour déterminer dans le cerveau une différence de combinaison ; et, comme ici la réponse s'est produite avant que la réflexion soit venue rétablir l'équilibre, il y a eu désaccord entre l'opinion vraie, l'opinion habituelle, réfléchie, et la manifestation qui s'est produite au dehors.

Il est un cas où il est plus difficile encore d'appliquer au phénomène une explication purement physiologique, c'est lorsque le courant établi par le sujet, le médium, entre la table et son cerveau se communique à deux, trois ou quatre personnes, et même quelquefois à tous les assistants. Alors les phénomènes se compliquent étrangement. Les idées des uns se mêlent à celles des autres et forment des combinaisons où nul ne peut reconnaître son bien. Quelquefois c'est le médium qui les recueille, se les approprie et y met son cachet ; quelquefois il se produit plusieurs médiums, et c'est tantôt la pensée de l'un , tantôt celle de l'autre, qui se trouve être exprimée par la table ; ce qui explique les contradictions que l'on remarque souvent dans les réponses. Enfin , il peut arriver à ceux qui se livrent habituellement ensemble à cet exercice d'éprouver tous et simultanément une impression produite sur le cerveau de l'un d'eux , et même d'avoir la perception d'un bruit, d'une douleur, d'une sensation quelconque qui aura pris naissance chez l'une des personnes composant la chaîne magnétique après que cette chaîne semble rompue. C'est là un fait de communication nerveuse qui ne devrait pas plus nous étonner que la contagion des attaques parmi les convulsionnâmes, ou même que 1 émotion qui, dans une salle de spectacle, se communique de l'acteur à tous les assistants. Dans ces divers cas il y a mélange et contact des atmosphères tluidiquc de chacun et de tous. Les cerveaux et les nerfs représentent

ici des instruments dont toutes les cordes semblables seraient rattachées les unes aux autres et vibreraient à l'unisson.

Les magnétistes ont constaté depuis long-temps la possibilité de mettre en communication plusieurs intelligences par l'entremise d'un sujet magnétique. C'est chose ordinaire de rencontrer des somnambules lisant en quelque sorte dans la pensée de leur magnétiseur ou dans celle des personnes avec lesquelles on les a mis en rapport ; mais les faits de ce genre , tout en confirmant par leur analogie ceux dont il est question, ne les expliquent pas. Pour les expliquer il faut avoir recours au système physiologique que nous avons indiqué , et admettre que le courant électromagnétique établi entre tous les assistants peut se comporter exactement comme le ferait l'étincelle électrique qui , partie de la machine et dirigée sur telle personne, ferait éprouver simultanément à toutes celles qui composent la chaîne la même secousse et la même impression. En pareil cas, la chaîne est établie par les nerfs et les muscles de toutes les personnes qui se tiennent par la main. Dans le phénomène de la table , celle-ci peut servir de conducteur au fluide, et, si le cervelet, considéré comme remplissant les fonctions de machine électrique, peut envoyer des molécules électro-magnétiques par les nerfs et la table à l'un des cerveaux , il n'y a pas de raison pour que tous les cerveaux ne ressentent pas en même temps la même impression, comme tout à l'heure tous les bras, tous les anneaux de la chaîne avaient ressenti la même secousse. Reste le cas où, les conducteurs visibles n'existant plus par la solution de continuité de la chaîne, par la séparation des assistants , l'impression est néanmoins ressentie simultanément par toutes les personnes qui ont été en rapport magnétique. Le fait s'explique par la nature même du fluide humain , qu'il ne faut pas confondre avec l'électricité proprement dite. Le magnétisme terrestre se manifeste par des courants et fait sentir son action à distance sur les corps au moyen d'une certaine affinité de leurs molécules ou de leurs atmosphères. Comment admettre que le magnétisme sécrété par l'organisme humain puisse avoir des vertus moindres que celui des corps bruts et inorganiques ? Le fluide humain, formé d'électricité et de magnétisme, possède évidemment les propriétés de ces deux fluides. Il peut, comme le premier, transmettre le mouvement à des distances infinies au

moyen d'un corps conducteur , mais il ne lui est pas impossible de le communiquer, comme fait le second, d un corps à un autre, par des courants qui lui sont propres.

Je m'arrête. N'ayant voulu qu'indiquer la voie à suivre , j'ai dû me borner à des notions succinctes et en quelque sorte élémentaires. Sur cette donnée il sera facile à de plus habiles de faire mieux et d'aller plus loin.

Il ne me reste qu'à m'excuser auprès de vous pour l'extrême longueur de cette lettre, et à vous remercier de sa publication dans la seconde édition de votre livre , dont certainement elle n'augmentera pas la valeur, mais dont aussi elle ne diminuera pas l'excentricité. Et par le temps de routine et de platitude qui court, c'est quelque chose.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération et de mon estime ,

Ch. Fauvety.

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