OPINION DE PROUDHON
« Si penser et peser sont synonymes , comme 1 etymologie le prouve , l'abîme que l'ancienne ontologie avait creusé entre l'esprit et la matière est comblé ; les vibrations de l'éther peuvent transmettre les impressions du cerveau ; la conscience n'est plus qu'un foyer de mouvements auxquels les corps les plus bruts peuvent faire écho. Par cela seul que je pense, je me meus ; par cela seul que mon cerveau conçoit l'idée d'un mouvement , il l'exécute ; et les muscles qui en reçoivent le contre-coup par les nerfs tendent à l'exécuter à leur tour. Ils l'exécuteraient sans doute si une pensée en sens contraire ne venait suspendre leur action , et faire mourir à l'extrémité nerveuse la première impulsion. Que deux , trois ou un plus grand nombre de sujets pensants se mettent en rapport par un conducteur quelconque, qu'un mot soit jeté au milieu d'eux, et il se produira, à leur insu, une commotion générale , traduisible en idées, et dont la spontanéité fera croire aux personnes superstitieuses à la présence d'un démon familier, d'une âme défunte. La carrière serait-elle ouverte pour cela aux devins et aux nécromans ? Gardons-nous de le croire. La nature , par ses harmonies, par la constance de ses lois , par la fixité de ses types , nous apprend assez à nous moquer des prodiges et des monstres ; et c'est le signe d'un grand abaissement des intelligences, prélude des grandes catastrophes, quand les peuples, incapables du labeur scientifique , se mettent à délaisser la raison et la nature pour courir après les évocations et les miracles. »
(Proudhon, Philosophie du Progrès.)