‹ Explication du panorama, et relation de la Bataille des pyramides [microform]Chapitre 2 sur 4 · AU MOMENT REPRÉSENTÉ PAR LE PANORAMA · texte numérisé non relu

AU MOMENT REPRÉSENTÉ PAR LE PANORAMA

On a donné le nom é^Em-Babèh à la réunion de quatre villages situés sur la rive gauche du Nil , en face de Boulac et du Caire. C'est sur la terrasse d'une maison du plus méridional de ces villages, et dans le camp même des Turcs, qu'est placé le spectateur.

Le moment choisi est la seconde phase de la bataille. Il est six heures du soir; le soleil est encore au-dessus de l'horizon , et son disque . voilé par les poussières et la fumée, éclaire de ses rayons brûlants cette plaine où la valeur de nos soldats met en déroute une armée de plus de soixante-dix mille hommes.

En faisant face au soleil, c'est-à-dire au couchant, le spectateur voit se dérouler à ses pieds une longue ligne ondulée, garnie de quarante pièces de canon, qui forme l'enceinte du camp retranché; à gauche, le camp s'appuie à un canal dont les digues, assez élevées, interceptent la communication entre Em- Babèh et Gisèh. Un mauvais pont sert à franchir ce canal et forme un étroit défilé.

Les mameluks viennent d'être dispersés àBechlyl, laissant la terre couverte de leurs morts; nos carrés reprennent partout l'offensive. Le général en chef Bonaparte , accompagné de son état-major et de généraux parmi lesquels figurent Murât et Berthier, est placé dans le carré de la division Duguu, d'où il dirige tout et appuie les colonnes d'attaque delà division Bon. Une colonne détachée de cette division, et conduite par lehrave général Rampon, attaque les retranchements et s'en empare ainsi que des pièces; les mameluks l'entourent de toutes parts et l'attaquent avec furie. Mais déjà le désordre est au comble; à gauche il est augmenté par l'explosion d'un baril de poudre. De ce coté, les mameluks veulent fuir dans la direction des Pyramides, mais le général Marmont', avec un bataillon de la 4*^ demi-brigade légère placé à gauche du carré du général Dugua, et soutenu par ce dernier, s'étend le long du canal jusqu'au fleuve, reçoit l'ennemi à bout portant, en fait un grand carnage et le force à se précipiter dans le IN il. Mourad-Bey, de son côté, fournit encore plusieurs charges désespérées sur les carrés des généraux Desaix, Reynier et Dugua, dans l'espoir de rouvrir la communication avec son camp et de lui faciliter la retraite; mais, repoussés de toutes parts, ses soldats fuient vers la haute Egypte dans la plus complète déroute.

A droite de la direction du soleil, dans le milieu

de la plaine, se dessine le carré du général Bon, et plus loin , vers le nord, celui du général Vial. Les colonnes de ce dernier attaquent l'avant-garde des mameluks, l'entourent, la séparent du camp qu'elle appuyait et la jettent dans le Nil de l'autre côté des villages. Au même instant , les deux dernières colonnes du général Bon ont pénétré dans le camp, là où les tentes turques sont les plus nombreuses; elles se sont emparées de l'artillerie et ont tout culbuté devant elles. Les mameluks, repoussés, se jettent sur leur infanterie, et tous pêle-mêle, au milieu des tentes, des chameaux et des bagages, dominés par une terreur extrême, ils se dirigent vers leurs barques et se précipitent dans le Nil.

Comme on le voit, sur toute la ligne, dans une étendue d'une lieue, le combat est engagé, et sur quelques points avec un acharnement extrême. Mais, sur plusieurs autres, les blessés et les fuyards entassés commencent la catastrophe que les divisions Bon et Vial devaient terminer en les précipitant tous dans leJNil. Cinq mille mameluks, trois mille janissaires, arabes, milices du Caire, etc., y furent engloutis. Deux mille hommes, presque tous mameluks, tués ou blessés, restèrent en outre sur le champ de bataille.

Si le spectateur se retourne vers l'est, il voit à l'horizon la montagne du Mokalam, au pied de laquelle se dessine le Caire avec ses innombrables minarets. La ville est déserte, toute sa popula-

-liwli'. II.

tion, les vieillards, les femmes, les enfants, sont accourus sur les quais, et les couvrent, ainsi que rile de Boulac. Pleins d'anxiété, ils veulent assister au dénoûment d'un drame d'où dépend la vie de leurs pères, de leurs époux, de leurs fils, et enfin tout leur avenir. La fumée des derniers coups de canon du camp d'Ibrahim se dessine sur la montagne arabique. La flotte égyptienne, composée d'une frégate, d'une grande quantité de briks, djertnes, dabiehs, caïques et autres bateaux, et chargée de tous les trésors , de toutes les richesses de 1 Egypte, couvre la surface du Nil. En voyant la bataille perdue, Mou rad-Bey, pour que ces richesses ne tombent pas dans nos mains, a donné le signal de l'incendie : une partie de la flotte est embi-aséc, et ce c'est qu'avec la plus grande peine que les marins et les fuyards qui remplissent les barques échappent aux flammes et aux dangers de toutes sortes qui les menacenL Le reste fut incendié à la fin de la bataille et pendant la nuit.

Entre deux maisons, aux pieds du spectateur, des Turcs se jettent à la nage; d'autres se sont emparés de deux barques pour gagner le bord opposé; mais l'une d'elles , trop chargée, coule à fond , et entraine tous les hommes qu'elle contient. Au sud, en remontant le INil, on aperçoit, vers la rive droite et dans la direction de deux djermes^ l'ile de Koudah, derrière laquelle se cache le vieux Caire, et tout au fond, sur la rive gauche, à six lieues de dis-

tance, et comme une vapeur légère, les pyramides de Saqqârah. C'est entre ces pyramides et celles de Gisèh qu'on vient de découvrir les ruines de Memphis. En remontant le Nil, et à cent cinquante lieues du Caire, on trouve Thèbes, centre des plus magnifiques antiquités et berceau de la plus ancienne civilisation.

Les beaux palmiers chargés de leurs fruits , richesse des villages qui les ^^ossèdent , les figuiers, les bananiers, les maisons de fellahs qui entourent le spectateur, la terrasse de l'une d'elles qui s'écroule sous le poids des combattants, le tombeau d'un marabout vénéré, le soleil qui inonde le paysage , caractérisent un pays qui fut longtemps le grenier d'abondance de l'Europe et de l'Asie, et complètent ce tableau, destiné, avant tout, à raviver et à consacrer les souvenirs de gloire de l'armée française et du héros qui la commandait.

Plus loin on trouvera, dans la relation de la bataille des Pyramides, des détails plus complets sui' les différentes phases de celte grande journée.

ssâe

Après s'être emparée d'Alexandrie le i^* juillet 1798, «larméeen partit le 7, et arriva le 19 a 0mm- Dinar, vis-à-vis de la pointe du Delta, à cinq lieues du Caire. Elle aperçut pour la première fois les Pyramides; elles ètaiei>t à huit lieues de là. Toutes les lunettes furent braquées sur ces plus grands et ces plus anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. Les trois pyramides bordaient rhorizon du désert, elles paraissaient comme trois énormes rochers; mais, en les regardant avec attention, la régularité des arêtes décelait la main des hommes. On apercevait aussi la mosquée du Mokatam. Au pied était le Caire. L'armée séjourna le 20, et reçut l'ordi'e de se préparer à la bataille. L'ennemi avait pris position sur la rive gauche du JNil , vis-à-vis le Caire , entre Em-Babèh et les pyramides. Il était nombreux en infanterie, en artillerie et en cavalerie. Une flottille considérable, parmi laquelle il y avait même une frégate , protégeait son camp. I-^ flottille française était restée en arrière : elle était d ailleurs fort inférieure en nombre. Le Nil étant très-bas, il fallut renoncer aux secours de toute espèce (|u'elle portait et aux services qu'elle pouvait rendre. Les mameluks, les agas, les marins, tiers de leur nombre et de la

belle position qu'ils occupaient, encouragés par les regards de leurs pères, de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, étaient pleins d'ardeur et de confiance. Ils disaient « qu'aux pieds de ces pyramides bâties par leurs ancêtres , les Français trouveraient leurs tombeaux et finiraient leurs destins!! ! »

« Le 21, à deux heures du matin, l'armée se mit en marche. Au jour elle rencontra, à Geziret-el- Mohamed, une avant-garde de mameluks qui disparut après avoir essuyé quelques coups de canon. A huit heures, les soldats poussaient mille cris de joie, à la vue des quatre cents minarets du Caire. Il leur fut donc prouvé qu'il existait une grande ville qui ne pouvait être comparée à ce qu'ils avaient vu depuis qu'ils étaient débarqués. A neuf heures ils découvrirent la ligne de bataille de l'armée ennemie. La droite, composée de vingt mille janissaires, spahis et milices du Caire, était dans un camp retranché en avant d'Em-Babèh, sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis Boulac; ce camp retranché était armé de quarante pièces de canon.

« Le centre et la gauche étaient formés par un corps de cavalerie de douze mille mameluks, agas, schevkhs, et autres notabilités de l'Egypte, tous à cheval et ayant chacun trois ou quatre saïs(i) à

(i) Sais, palefreniers, liommcs de choix, d'une agilité et d'une vitesse merveilleuses. Ils accompagnaient leurs maîtres au milieu des combats , portant quelques-unes de ses armes, comme le fusil, la lance, etc.

pied pour le servir, ce qui formait une ligne de cinquante mille hommes.» Vingt beys les commandaient et obéissaient à Mourad-Bey, le plus intrépide et le plus redouté d'entre eux. « L'extrême gauche était formée par huit mille Arabes bédouins à cheval, et s'appuyait aux pyramides. Cette ligne avait une étendue de trois lieues. Le INil, d'Em- Babèh à Boulac et au vieux Caire, était a peine suffisant pour contenir la flottille, dont les mâts apparaissaient comme une foret. Elle était de trois cents voiles, parmi lesquelles soixante bâtiments étaient armés. » Sur la rive droite, à Guez, était le camp d'Ibrahim-Bey, rival influent et quel(|uefois heureux de Mourad-Bey. A cette époque ils se partageaient la puissance, et Ibrahim s'était chargé d'observer la rive droite du Nil, de combattre tout et qui arriverait de ce côté, et de contenir le Caire. Sa maison était de douze cents mameluks et de trois à quatre mille sais. Entre son camp et la ville se pressait toute la population du Caire, hommes, femmes et enfants, qui étaient accourus «pour voir cette bataille d'où allait dépendre leur sort. Ils y attachaient d'autant plus d'importance, que, vaincus, ils deviendraient esclaves de ces infidèles.

« Les cinq divisions de l'armée française prirent le même ordre de bataille dont elles s'étaient si bien trouvées à Schobrakit , mais parallèlement au Nil, parce que l'ennemi en était maître. La division Desaix formait la droite, appuyée à Bechelyl, hors la portée du canon du camp retranché. La division

Reynier la suivait. Au centre élail le général en chef, avec la division Dugua et la réserve. Lçts divisions Bon et Menou formaient la gauche; cette dernière, commandée par le général Vial, appuyait au Nil, près de Geziret-el-Mohamed.

« Chaque division formait un seul carré sur six hommes de hauteur, d'environ cent cinquante mètres de front et vingt-cinq de flanc. Elles se protégeaient entre elles à demi-portée de canon. » Dans chacune d'elles était un peloton de cinquante cavaliers montés avec les mauvais chevaux qu'on avait amenés de France; le reste, au nombre de trois mille hommes à pied, était à bord de la flottille. Six et jusqu'à huit pièces de canon étaient attachées a chacune des divisions; elles étaient placées aux angles et entre les brigades. La force totale de l'armée, sur le champ de bataille, était de dix-huit mille hommes de toutes armes, dont seize mille en infanterie. La chaleur était accablante, la marche lente et difficile; on mit près de trois heures pour terminer cet ordre de bataille : la plus grande . prudence, la plus grande circonspection avaient présidé à ces dispositions,

«Les officiers d'état-major reconnurent le camp retranché. Il consistait en de simples retranchements et en longs boyaux qui pouvaient être de quelque effet contre la cavalerie, mais étaient nuls contre l'infanterie. Le travail était mal tracé, à peine ébauché; il avait été commencé depuis trois jours seulement. Larlilleric était composée de

grosses pièces, la plupart en fer, sur afiïits marins; elle était fixe et ne pouvait pas se remuer. L'infanterie paraissait mal en ordre et incapable de se battre en plaine. Son projet était de combattre derrière ses retranchements; on ignorait quelle serait sa contenance, mais on connaissait et on redoutait beaucoup Tbabileté et l'impétueuse bravoure des mameluks; aussi les dispositions de Napoléon furent-elles spécialement dirigées contre eux. »

Telle était la position des armées. Depuis quelques instants elles s'observaient en silence : celle des mameluks, déjà si nombreuse, semblait s'accroître encore. On voyait accourir et galoper de toutes paris, sur les flancs et les derrières de nos colonnes, ces nuées d'Arabes qui n'avaient pas cessé de harceler l'armée française depuis son débarquement, égorgeant impitoyablement tout ce qui s'écartait de ses rangs. Ainsi avaient été massacrés le général Muireur et plusieurs aides de camp et officiers d'étal-major. Le jour semblait venu pour ces Arabes d'assouvir leur haine des infidèles et de s'emparer de leurs dépouilles.

Selon les témoins et les acteurs de celte grrande journée, les combattants surgissaient de toutes parts de celle terre embrasée; elle en était couverte. Le soleil, qui dardait ses rayons sur les riches costumes des mameluks, sur leurs armes élincelantes, sur leurs casques, leurs colles de mailles, sur leurs chevaux couverts des plus riches ornements, faisait briller de tout son éclat celle

brave et indomptable milice que l'on apercevait partout, dirigeant tout. Et au milieu de cette plaine diaprée des plus brillantes couleurs marchaient lenlemenl nos carrés aux teintes sombres, aux armes de fer sans ornements : couverts de poussière, ils présentaient l'aspect de la pauvreté au milieu de l'opulence; mais bientôt ils allaient se transformer en murailles de feu d'où sortirait la foudre, et quelques instants leur suffiraient pour qu'un peuple jadis glorieux et puissant entre tous, un peuple qui créa Thèbes et Memphis, mais qui depuis avili, déchu, avait perdu avec son indépendance toute nationalité, tous souvenirs; pour que l'Egypte enfin changeât de maîtres étrangers une fois de plus. L'heure suprême allait sonner, mais cette fois du moins c'était au profit de la civilisation et de l'humanité.

La division Desaix reçut l'ordre de se diriger sur le centre de la ligne des mameluks, afin de couper cette ligne sans être exposée au feu du camp retranché; Reynier, Dugua, Bon, Vial, la suivirent à

dislance.

Un village, Myt-Oqbeh, se trouvait vis-à-vis du point de la ligne ennemie qu'on voulait percer ; c'était le point de direction. « Il y avait une demiheure que l'armée s'avançait dans cet ordre et dans le plus grand silence, lorsque Mourad-Bey, qui commandait en chef, devina l'intention du général français, quoiqu'il n'eût aucune expérience des manœuvres des batailles. La nature l'avait doué

— 18 -^ d'un grand caracU re, d'un l)rillant courage et d'un coup d'œil pénétrant, li saisit la bataille avec une habileté qui aurait bonoié le général le plus consommé. Jl sentit cju'il était perdu s'il laissait l'armée française achever son mouvement, et qu'avec sa nombreuse cavalerie il devait attaquer l'infanterie pendant qu'elle élait en marche. Il partit comme l'éclair avec sept à huit mille chevaux, passa entre la division Desaix et celle de Reynier, et les enveloppa. Ce mouvement se fit avec une telle rapidité qu'on craignît un moment que le général Desaix n'eût j)as le temps de se mettre en position. Son artillerie était embarrassée au passage du bois de palmiers de Bechtyl; mais les premiers mameluks qui arrivèrent sur lui étaient peu nombreux. » Une décharge en jeta la moitié par terre. «C'étaient deux à trois cents kacliefs et mameluks conduits par Sélim-Bey (Abou-Diap), l'un des plus beaux et des plus intrépides chefs de celte redoutable milice. Au milieu de cette décharge meurtrière, trente à quarante d'entre eux, arrivés sur nos soldats et ne pouvant les culbuter, retournèrent leurs chevaux avec fureur, les firent se cabrer, et se renversèrent avec eux sur nos baïonnettes. Percés de coups, ils expirèrent; mais ils avaient ouvert une brèche par où pénétrèrent une trentaine de mameluks, qui tous périrent dans le carré.»

Si la masse ennemie élait arrivée dans cet instant, c'en élait fait de la division française; « mais (|uelques minutes d'intervalle sufrirent au général

Desaix pour bien former son carré, et, lorsqu'elle arriva, elle fut mise en désordre par la mitraille et la fusillade engagées sur les quatre côtés avec une extrême violence. Se précipitant alors sur la division Reynier, qui avait pris position et commencé le feu sur les quatre faces de son carré, elle se trouva exposée aux feux croisés de ces deux divisions. Pendant ce temps la division Dugua, où était le général en chef, avait changé de direction, s'était portée entre le ÎNil et le général Desaix, coupant par cette manœuvre l'ennemi du camp d'Em-Babèh el lui barrant le fleuve; elle se trouva bientôt à portée de commencer la canonnade sur la queue des mameluks.

« Alors leur désordre devint effroyable : quarante à cinquante hommes des plus braves, beys, kachefs, mameluks, moururent dans les carrés; le champ de bataille fut couvert de leurs morts et de leur^ blessés. Ils s'obstinèrent pendant une demi-heure à caracoler à portée de mitraille, passant d'un intervalle à l'autre au milieu de la poussière, des chevaux, de la fumée, delà mitraille, de la fusillade, des cris des mourants; mais enfin, ne gagnant rien, ils s'éloignèrent et se mirent hors de portée. Mourad-Bey avec trois mille chevaux opéra sa retraite sur Gisèh, route de la haute Egypte, » et fut ainsi séparé, vers le milieu de la bataille, des principales forces de son armée; le reste se trouvant sur les derrières des carrés appuya sur le camp retranché, au moment où la division Bon marchait pour

l'aborder, et la division Yial pour couper la retraite à ceux qui l'occupaient.

« Aussitôt que ces généraux Anent à portée, ils ordonnèrent aux première et troisième divisions de se former en colonnes d'attaque, tandis que les deuxième et quatrième divisions, conservant leurs mêmes positions, formaient toujours le carré, qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et s'avançait pour soutenir les colonnes d'atlaque. »

Le camp retranché s'appuyait à un canal dont les digues assez élevées interceptaient la communication entre Em-Babèh et Gisèh. Un mauvais pont servait à le franchir, et formait un étroit défilé dont il importait de s'emparer. Le général Marmont, avec un bataillon et demi de la 4^ demi-brigade légère, s'y porta au pas de course. En même temps le brave général Rampon, avec les compagnies d'élite de la division Bon, se jetait sur les retranchements avec son impétuosité oi dinaire, malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie. «De nombreux mameluks sortirent à sa rencontre et le cernèrent de toutes parts, tandis qu'à l'intérieur d'autres s'élançaient pour exterminer ceux de nos soldats qui avaient déjà franchi les retranchements. Cette colonne eut le temps de faire halte, de faire front de tous côtés, de les recevoir la baïonnette au bout du fusil, et par une grêle de balles. A l'instant même le champ de bataille fut jonché de leurs morts et de leurs blessés. » Soutenus par de nouveaujç combattants, ils renou-

vêlèrent leur attaque avec furie; les uns se renversaient avec leurs chevaux sur nos grenadiers, d'autres ébréchaient les canons de nos fusils et nos baïonnettes avec leurs sabres; les blessés eux-mêmes se traînaient expirants pour couper les jambes de nos soldats, tandis que quelques-uns, dont les vêtements s'étaient embrasés sous le feu de nos armes, mouraient dans des flammes que personne se songeait à éteindre. « Dans le même instant, des mameluks en fuite se précipitèrent en foule sur la gauche pour s'ouvrir un passage; mais le bataillon du 4^ léger, appuyé par la division Dugua, les reçut par un feu à bout portant qui en fit une effroyable boucherie et les obligea, après une longue liésitation, à se jeter dans le Nil. «

La plus horrible confusion régnait dans tout le camp d'Em-Babèh. Pendant que des mameluks en sortaient à la rencontre de nos colonnes d'attaque, d'auties y rentraient poursuivis par elles et se jetaient sur leur infanterie, qui, perdant toute confiance et voyant les mameluks battus, se précipita sur les djermes, caïques et autres bateaux pour repasser le Nil. Beaucoup le firent à la nage; le plus grand nombre descendit le fleuve le long de la rive gauche, ou passa entre les carrés sous une grêle de balles, et se sauva dans la campagne à la faveur de la nuit.

L'avant-garde des mameluks, qui jusque-là s'était tenue à la droite du camp retranché pour le protéger, n'avait pu prendre aucune part à cette ter-

rible bataille dont elle avait \u le désordre; attaquée à son tour par des colonnes de la division Vial, ne pouvant rentrer dans le camp où arrivaient déjà celles de la division Bon, elle ne put résistei* et fut précipitée dans le Nil, où un millier d'hommes se noyèrent. Dix d'entre eux seulement purent rejoindre le camp d'Ibrahim sur la droite du ^il.

«Mourad-Bey avait fourni plusieurs charges, dans l'espoir de rouvrir la communication avec son camp et de lui fiiciliter la retraite : toutes ces charges manquèrent; blessé, couvert de sang, il fut obligé de se retirer lui-même, et donna le signal de la retraite par l'incendie de la flotte. Le Nil fut surle-champ couvert de feu. Sur ces navires étaient les richesses de l'Egypte, qui périrent au grand regret de l'ainiée. »

Mais bientôt la division Bon, débarrassée des ennemis qui l'entouraient, entra dans le camp à la suite de ses colonnes. Ce fut le coup de giace pour les nombreux mameluks qui l'encombraient encore : coupés partout, repoussés de toutes parts, « ils hésitèrent, flottèrent plusieurs fois, et enfin , par un mouvement naturel, s'appuyant sur la ligne de moindre résistance, ils se jetèrent dans le Nil, qui en engloutit plusieurs milliers. Aucun ne put gagner l'autre rive. Retranchements, canons, chameaux, bagages, lout tomba au pouvoir des Français.

(c De douze mille mameluks, trois mille seulement avec Mourad-Bev se retirèrent dans la haute

Egypte; douze cents, qui étaient avec Ibrahim-Bey sur la rive droite, firent depuis leur retraite sur la Syrie ; sept mille périrent dans cette bataille si fatale à cette brave milice, qui ne s'en releva jamais. Les cadavres des mameluks portèrent en peu de jours à Damielte , à Rosette et dans les villages de la basse Egypte la nouvelle de la victoire de l'armée française. La perte totale de l'armée ennemie, en tués, blessés ou noyés, fut de dix mille hpmmes, mameluks, Arabes, janissaires, azabs, etc., et jusqu'à des notabilités du Caire. De ces dix mille hommes, près de deux mille, tués ou blessés, étaient restés sur le champ de bataille, i) La perte de l'armée française fut de trenle-cin(( à quarante hommes tués, et de deux cent soixante blessés grièvement (i). Le général Bonaparte, louant ses soldats de leur contenance dans cette occasion, disait que, s'ils s'étaient abandonnés à leur ardeur ordinaire, ils n'auraient pas eu la victoire, qui ne pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande patience. Mais la différence si considérable entre les pertes des deux armées tenait encore à d'autres causes. Lors- (|ue les dispositions savantes prises pour percer le centre des mameluks furent suspendues par la charge impétueuse de Mourad-Bey, Napoléon improvisa aussitôt un nouveau plan d'attaque pour faire échouer cette charge, en accroître le désordre, le rendre irréparable, et attaquer ensuite le camp

(i) Mémoires du docteur Larrey.

retranché. Dans celte situation, les feux des mameluks lancés au galop des chevaux étaient peu dangereux et se perdaient dans le vide, tandis qu'en défilant sous les haïonneltes de nos soldats, ils en recevaient à bout portant les coups les plus meurtriers; aucune balle n'était perdue au milieu de celte avalanche d'hommes et de chevaux inondant la terre et roulant autour des carrés. Si Ion ajoute les feux de trente-six pièces de la meilleure artillerie du moncfe, qui sillonnaient ces masses dans tous les sens, les broyant de leurs boulets et de leur mitraille, on concevra les pertes immenses que les mameluks durent éprouver comparativement aux nôtres, on concevra aussi leur stupéfaction et leur effroi à la vue d'un tel carnage; maïs ce qui mit le comble à leur découragement, ce furent les effets terribles des obus qui , après s'être ouvert une route sanglante à travers les masses les plus profondes, allaient éclater au milieu de ceux qui auraient pu se croire à l'abri de tous les coups, et, plus terribles dans cette nouvelle œuvre de destruction, tuaient et mutilaient à Tentour des masses d'hommes et de chevaux.

Mais, lorsque les mameluks eurent été dispersés, les uns avec Mourad-Bey se dirigèrent vers la hante %yple, tandis que les autres, plus nombreux, appuyèrent sur le camp retranché pour y chercher un refuge. Ces derniers neutralisèrent le feu de l'artillerie du camp et les efforts qu'auraient pu faire leur infanterie; ils ouvrirent la route à nos

colonnes, qui ne tardèrent pas à les enserrer de toutes parts dans un réseau de fer et de feu infranchissable , et Napoléon, après n'avoir occupé avec ses dix-liuit mille hommes qu'un point dans l'espace, une demi-lieue dans cette immense plaine, en couvrait à la fin une lieue des feux croisés de ses carrés, et avec trois de ses divisions il cernait vingt-cinq à trente mille hommes d'élite de l'armée ennemie , ne leur laissant d'autre chance de salut que de se précipiter dans le Nil, qui en engloutit un si grand nombre. Ce ne fut que longtemps après que l'armée française put connaître les pertes qu'elle avait fait éprouver à ses ennemis; mais la population du Caire en avait été témoin : aussi la consternation fut-elle profonde dans toutes les classes de cette grande ville. Toute résistance parut impossible, et parmi ceux qui suivirent Mourad- Bey dans sa retraite la terreur fut si grande, que, s'étant arrêtés dans des villages à quatre lieues du champ de bataille, ils en sortirent précipitamment au milieu de la nuit sur la fausse nouvelle de l'arrivée des Français, et ne s'arrêtèrent plus qu'à Béni- Soueff , à vingt lieues des Pyramides.

Ce fut au commencement de cette bataille que Napoléon adressa à l'armée ces paroles devenues si célèbres : ce Soldats , du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » Les Arabes, suivant leur coutume, voyant la bataille perdue , s'éloignèrent et se dispersèrent dans Ips déserts.

On lit encore, dans les dictées de J'Empeieur au général Bertrand , que « si la flottille française eût pu arriver, la journée eût été plus décisive. Elle eût fait des prisonniers, elle eût sauvé des bagages. Elle avait entendu toute la journée la canonnade de la bataille. Le vent du nord qui soufflait en amortissait le bruit; mais le soir, comme il s'était calmé, le bruit du canon devint plus fort, le feu parut s approclier : les équipages crurent que la bataille était perdue. Ils ne furent détrompés que par le grand nombre de cadavres turcs que le Nil cliarriait. »

« Le quartier général arriva à Gisèhàneuf beures du soir. Il n'était resté aucune esclave à la belle maison de campagne de Mourad-Bey. Rien de sa distribution intérieure ne ressemblait aux palais d'Europe. Cependant les officiers virent avec plaisir une maison bien meublée, des divans des plus belles soieries de Lyon, ornés de franges d'or; des vestiges du luxe et des arts d'Europe. Le jardin était rempli des plus beaux arbres, mais il n'était percé d'aucune allée. Un grand berceau couvert de vignes et cbargé des plus excellents raisins fut une ressource précieuse. Le biuit s'en répandit dans le camp, qui accourut en masse; la vendange fut bientôt faite. Les divisions qui avaient pris le camp d'Em-Babèh étaient dans l'abondance; elles y avaient trouvé les bagages des beys et des kacliefs, des cantines pleines de confitures et de sucreries.

Les tapis, les porcelaines, l'argenterie, étaient en grande abondance. Pendant toute la nuit, au travers des trois cents bâtiments égyptiens en feu, se dessinaient les minarets du Caire. La lueur se réfléchissait jusque sur les parois des pyramides. Pendant les jours qui suivirent la bataille, les soldats furent occupés a pécher les cadavres: beaucoup avaient deux ou trois cents pièces d'or sur

eux.

a A la pointe du jour, la division Vial passa dans nie de Roudah, mit un bataillon dans le mékias; les tirailleurs franchirentle canal, et se logèrent dans la maison de campagne d'Ibrahim-Bey. Le Caire était fort agité : une partie de la population pillait les maisons des beys, devenues désormais propriété française; une autre partie était vivement sollicitée par Ibrahim-Bey, qui travaillait à donner du courage et une impulsion de défense à la population; mais les milices du Caire avaient été battues comme les mameluks à la bataille des Pyramides; tout ce que cette ville comptait d'hommes en état de porter les armes y avait pris part. Ils étaient consternés, découragés; les Français leur paraissaient plus que des hommes.

« Pendant les journées du ii3 et du ^4, tout ce que le Caire avait de distingué passa le Nil et se rendit à Gisèh pour voir le sultan Rébir et lui faire ses soumissions. Napoléon n'oublia rien de ce qui pouvait les rassurer, leur inspirer de la

confiance et des senlimenrs favorables. Le aS, il fit son entrée au Caire. La nouvelle de la bataille des Pyramides se répandit avec une singulière rapidité dans tous les déserts et dans toute la basse Egypte; son résultat fut de rétablir les communications sur les derrières de l'armée avec Alexandrie et Rosette, d'ouvrir a l'armée les portes du Caire et de préparer tous les succès qui l'accompagnèrent dans la haute Egypte et dans la Syrie.

« On sera sans doute curieux de connaître la force de l'armée française qui avait exécuté de si grandes choses. Nous donnons ci-dessous l'état de situation des expéditions qui étaient parties des différents ports de la Méditerranée ;

PORTS d'embarquement.

TouloD

Marseille

Corse

Gènes

Civita-Vecchia..

« L'armée de terre était composée de quinze

demi-brigades d'infanterie, de sept régiments de cavalerie et de vingt-huit compagnies d'artillerie , d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs, savoir: des 2*', 4^, ai®, 22*^ demi-brigades d'infanterie légère; des 9% i8% 19, 25% 32% 6i%69% 71% 8o% 85% 88^* demi-brigades d'infanterie de ligne, chacune de trois bataillons, chaque bataillon de neuf compagnies; des 7® de hussards, 22*" de chasseurs, 3% i4% i5% 18®, 20® de dragons; de seize compagnies d'artillerie; de huit compagnies d'ouvriers, de sapeurs, de mineurs; quatre compagnies du train d'artillerie. La cavalerie avait ses selles et brides, et seulement trois cents chevaux; l'artillerie avait triple approvisionnement, beaucoup de boulets, de poudre, d'outils, un équipage de siège et tout ce qui est propre à l'armement d'une grande côte; douze mille fusils de rechange, des équipements, des harnais pour six mille chevaux. La commission des sciences et arts avait des ouvriers, des bibliothèques, des imprimeries française et arabe, turque, grecque, et des interprètes de toutes ces langues, infanterie, 24,3oo. Cavalerie, 4?ooo. Artillerie, 3,000. Total, 3i,3oo. Non combattants, 1,000; en tout, 32,3oo hommes. »

Celte expédition devait être de 37,000 hommes; G,ooo restèrent en arrière dans les dépôts, en congé ou pour cause de maladie, la marche des troupes sur Toulon ayant été secrète et rapide. D'ailleurs on se croyait assuré de pouvoir les faire partir

plus lard par un autre convoi qui s'organisait à Toulon.

« Des 3i,ooo combariants qui composaient larniëe, Napoléon en avait laissé à Malte, pour sa défense, 4,000 avec le général de division Vaubois. Ainsi l'armée française s'affaiblit de 4,000 hommes; mais elle se renforça de .2,000 de la légion maltaise, ce qui réduisait l'armée à 29,300 hommes et 1,000 non combattants, lors de son débarquement à Alexandrie.

<r Le général Berthier était chef de l'état-major de l'armée. Le général Cafarelli du Falga cornmandait le génie, et avait soussesordres un bon nombre d'officiers les plus distingués de celte arme. Le général Dammartin commandait l'artillerie; sous lui, les généraux Songis el Faullrier. Les généraux Desaix, Kléber, Menou, Keynier, Bon, Dugua, étaient les lieulenants généraux. Parmi les généraux de brigade, on citait les généraux xMurat, Lannes, Lanusse, Vial, Vaux, Rampon, Junot, Marmont, Davoust, Priant, Belliard, Leclerc, Verdier, Andréossy, etc.

« La commission des savants et des artistes qui était à la suite de l'armée était dirigée par le général Cafarelli. Il était plus propre que personne à les contenir, diriger, utiliser, et à les faire concourir au but du chef. Cette commission était composée des

académiciensMongeetBerthollet,Dolomieu,Donon; des ingénieurs en chef des ponts et chaussées Le-

père, Cirard; des mathématiciens Fourier, Costaz, Corancez, Malus; des astronomes Nouel, Beauchamp et Méchain jeune ; des naturalistes Geoffroy , Savigny; des chimistes Descostils,Champy etDelisle; des dessinateurs Dutertre, Redouté; des musiciens RigeletVilloleau;dupoéteParseval; des architectes Lepère, Protain, Norry; enfin de Conté, qui était à la tête des aéronautes, homme universel, ayant le goûl, la connaissance et le génie des arts, précieux dans un pays éloigné, bon atout, capable de créer les arts de la France au milieu des déserts de l'Arabie. A la suite de cette commission étaient une vingtaine d'élèves de l'École polytechnique ou de celle des mines, parmi lesquels se sont fait remarquer Jomard, Dubois Aymé, Lancret, Chabrol, Rozières, Cordier, Regnault, Devilliers, Jollois , Favier, Moret,etc. »

C'est de l'ensemble des travaux de tous ces hommes distingués qu'a été formé le magnifique ouvrage de la Commission d'Egypte.

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