PRÉFACE
Avant d'aborder l'exposition du droit romain selon le plan de3 Instituts, il est opportun, croyons-nous, de rechercher dans quel esprit ce droit veut être étudié. L'étude du droit romain s'est transformée avec le temps; elle a changé de point de vue. Mais, loin de languir et de dégénérer, elle s'est ravivée, elle s'est élevée en se transformant. Des sources nouvelles d'instruction et d'intérêt y ont été découvertes.
Aussi longtemps que le droit moderne a été dans la période d'enfantement, les juristes ont cherché, dans les lois romaines la décision immédiate des difficultés qu'ils rencontraient, une jurisprudence toute faite applicable aux besoins de leur époque
Les premiers interprètes, dépourvus de savoir et de force mais non de jugement, ne se proposèrent qu'un but, fixer îe texte au milieu des variantes des manuscrits, préciser l'hypo thèse à laquelle la décision de chaque fragment se rapporte Telle a été l'œuvre des Glossateurs.
Plus hardis, comprenant la nécessité des règles générales mais encore privés de lumières, les juristes d'une seconde époque ont essayé de réduire en système le droit romain, d'extraire un ensemble de principes des nombreuses décisions d'espèces que nous fournissent les monuments législatifs de Justinien. Telle a été l'entreprise plus généreusement conçus que judicieusement exécutée par les Bartolistes.
Puis, un esprit juridique nouveau s'est fait jour et a voulu, tout en restant, au moins en apparence, fidèle à la tradition, répondra aux aspirations d'une société qui se constituait et prenait son élan. Le droit romain était encore considéré comme la seule expression autorisée de la raison en matière juridique; aussi toute idée neuve s'efforça de s'appuyer sur une loi romaine, dût-elle en torturer le texte, de s'incarner dans la parole d'un tous u a
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jurisconsulte romain, dût-elle en méconnaître le sens. Notre Dumoulin nous en offre un remarquable exemple.
Cependant le droit moderne acquit sa consistance propre ; il eut ses principes, sa vitalité, ses organes de développement. Il s'affranchit d'une tutelle, sous l'influence de laquelle il avait grandi, à savoir, de l'autorité exclusive des lois romaines. — La science alors se proposa de rendre au droit romain sa physionomie originale; elle essaya de reconstituer les différents âges de ce droit, qui, né à Rome, avait rayonné ensuite sur le monde civilisé, et avait mérité cette grande fortune { ar des améliorations incessantes. Les fragments insérés dans les compilations de Justinien furent regardés comme des débris, des vestiges propres à servir à la restauration du passé. La découverte de textes que les empereurs du Bas-Empire n'avaient pas altérés, imprima un nouvel essor à ces recherches historiques.
Dans cette direction scientifique, plusieurs tendances ont successivement caractérisé le genre des travaux accomplis.
Le premier pas à faire était de donner à chaque fragment sa valeur, sa signification, sa portée selon l'intention de son auteur primitif, et non du compilateur qui l'avait souvent tronqué et défiguré. Dans cette œuvre d'exégèse, Cujas a déployé des trésors de saine érudition; il a fait jaillir la lumière du rapprochement des textes latins et grecs, en s'aidant avec sagacité des données de l'histoire; il n'a guère ignoré que ce que l'état des monuments alors connus empêchait de découvrir (1).
Le second effort a été de réédifier l'ensemble, de reconstruire les théories juridiques, de suivre leur développement, de montrer le lien entre ces fragments épars, déjà éclairés sous tous leurs aspects et fouillés dans tous leurs replis. Cette entreprise était d'autant plus utile et difficile que les Romains, merveilleusement fidèles,dans i'application,à des idées générales en quelque sorte latentes, n'en ont jamais présenté une exposilion synthétique et complète. M. de Savigny a excellé dans cette tâche. Xous ne savons si l'amour-propre national nous égare , mais il nous semble que cet eminent jurisconsulte, doué d'une force de conception et d'abstraction digne de la science allemande, a retenu de son origine lointaine une précision, une clarté qui double le mérite de ses ouvrages (2).
(1) M. Girsud, Histoire du droit romain, p. 456 et suiv. AI. Rivier, lntr. hist, au droit romain, p. 454 et suiv.
(2) Système du droit romain, traduit par Guenoux; Traité des obligations, traduit paiMM. Gérard™ et Jozon; Traité de la possess ion, traduit par Staedtler, 7e édition, avec additions de Ridorff.
preface, in
Par cette reconstitution des doctrines et des théories, la valeur des jurisconsultes des premiers siècles de l'Empire a été mise en un relief éclatant. L'admiration leur a décerné le titre de modèles, de classiques. Innovant sans rompre l'harmonie, scrupuleux observateurs de la logique, se rendant compte des déviations exigées par l'utilité, adaptant un langage clair et simple à des idées nettes et bien définies, ils offrent dans leurs écrits l'heureux mélange de la sagacité dans l'analyse des espèces, de la correction dans les termes, de la sobriété dans les motifs, de la justesse dans les raisonnements, de l'équité dans les solutions. Il est impossible de n'être pas séduit par cet accord de qualités qui satisfont la raison, le bon sens et le goût (1).
Mais la science ne s'arrête pas, même à contempler le beau. Un auteur a été jusqu'à soutenir qu'on risquait de s'égarer en exaltant d'une façon exclusive la méthode des jurisconsultes classiques, la perfection scientifique de la forme dont le droit romain a été revêtu dans une de ses phases, la virtuosité dont ces jurisconsultes ont fait preuve dans l'application des principes établis de leur temps. Le droit, comme l'humanité, progresse sans interruption et sans retour. Le plus grand mérite des Romains a été, moins leur excellente méthode, que leur ferme tendance à fondre le droit civil dans le droit naturel. Si le droit romain a été adopté par les peuples modernes comme le point de départ de leurs réformes futures, c'est qu'il avait dépouillé peu à peu ce qui le rendait propre à une cité, à un peuple, pour prendre un caractère universel; c'est que, tout en conservant un nom qui le rattache à une origine locale, il était devenu le droit de l'humanité. Sous les institutions qui passent et se transforment, l'étude doit nous faire découvrir l'esprit intime, doué d'une fécondité inépuisable, d'une force continue, qui les a dictées, qui s'y est manifesté pour un temps sans s'y laisser absorber et qui a poursuivi sa route vers l'idéal (2).
Ces directions diverses de la science nous amènent à préciser ce qui recommande à nos yeux l'œuvre de M. Ortolan. Nonseulement ce maître a, l'un des premiers en France, appliqué la méthode historique; il a, grâce à son imagination qui anime et
(1) M. Pel'at nous semble avoir parfaitement saisi et rendu l'exquise élégance des jurisconsultes de la belle époque. Principes de la propriété et de VuSufruit. De la dot. Textes choisis des Pandectes.
(2; Voy Esprit du droit romain dans les diverses phases de son developpem:nt, par R. von Jhering, prof. ord. de droit à l'univ. de Gœttingen, traduit par Ode Meulenaere.