CONCLUSION
Et maintenant ai-je suffisamment répondu? Après avoir repoussé les calomnies et les accusations dont j'ai été l'objet, n'ai je pas aussi quelques accusations à élever?
Agent du gouvernement, ai-je trouvé dans le pouvoir cet appui qu'il prête à tous les employés qui sont sous ses ordres ? Le dernier de ceux-ci leur tient à cœur, s'il agit dans la voie de leurs volontés ; mais moi, maréchal de France , j'ai été désavoué par lui. Sans doute cela
vient de ce que je n'agissais pas dans celte voie. Je faisais toujours ce qui me paraissait juste et convenable pour le maintien de notre puissance en Afrique, la conservation et le développement de la colonie. Mais la conservation de la colonie n'était pas dans la volonté du pouvoir, et voilà ce qui explique ses désaveux incessans et perfides.
Mon tour est venu de dire ma pensée.
Oui , je vous accuse de ne pas vouloir garder Alger, et, jusqu'à ce que vous soyez venu le jurer de manière à ce que personne n'en puisse douter^ même les puissances étrangères, je dirai que vous travaillez secrètement à cet abandon. C'est une volonté secrète, mais tellement en gagée , que vous faites tout pour y arriver. Rien ne vous
en détourne , ni la population de Marseille presque doublée depuis sept ans, ni le mouvement énorme que cette
colonie a imprimé à noire marine, ni les intérêls d'une partie de la France , qui a trouvé à Alger un avenir de richesses immenses , ni l'importance politique de la possession.
D'un autre côté, ai-je trouvé dans la presse, dans l'opinion, l'impartialité qu'on devait au moins à un homme qui a servi quarante-quatre ans son pays avec loyauté ? Non! il n'est si basse accusation, il n'est supposition si
absurde qu'on ne l'ait accueillie et propagée. S'il s'est élevé une contestation entre moi et des hommes ennemis de la France, c'est pour ces hommes qu'on a pris parti j s'il s'est élevé des réclamations portées par des gens notoirement connus pour faire commerce du vol et des calomnies , c'est pour ces hommes qu'on a pris parti; s'il s'est trouvé un coupable parmi mes soldats, et si j'ai osé le dire , c'est contre moi qu'on a pris parti; s'il s'est commis quelques abus dans un pays où rien n'est orga- . nisé, c'est moi qui les ai ordonnés 5 c'est moi qui ai introduit l'usage des présens parmi les Arabes, moi qui ai importé la bastonnade d'Europe en Afrique , moi qui ai fait tout ce qu'on trouve mal : et, en vérité, est-il quelque chose qu'on ne trouve mal ? Triste récompense d'une longue et honorable carrière ! effrayant avenir offert à ceux qui se voueront au service de leur pays !
Aussi je puis vous le dire, à vous , jeunes généraux qui rêvez la reconnaissance de votre pays pour avoir joué votre vie en toute circonstance pour lui : voici ce qui
vous attend , si jamais les circonstances vous offrent l'occasion de faire ce que j'ai fait.
Si la pairie appelle tous ses en fans, vous par lirez comme soldats ; vous gagnerez tous vos grades à la pointe de l'épée : dans l'espace d'une campagne, vous assisterez à cinq batailles et à soixante combats ; vous obtiendrez la reddition de plusieurs villes en enseignant par où et comment on les peut prendre : après avoir apporté au pouvoir cent drapeaux pris à l'ennemi , cent drapeaux, dont quelques-uns l'ont été de votre fait, vous refuserez le grade de général pour retourner là où on peut combattre 5 vous irez faire la guerre partout où on vous appellera 5 vous serez chargés de l'abdication d'un ' roi ; et , quand ce roi vous donne un tableau dont un empereur vous offre un million, vous donnerez ce tableau au musée national; vous négocierez la réunion d'un royaume à la France , et vous arriverez au but -, vous garderez des villes avec des garnisons inférieures; vous sauverez les restes d'une armée, en combattant, presque seul et durant tout un jour, à la tête d'un pont ; vous assisterez à tous les combats, etvous y ferez distinguer les troupes qui vous sont confiées : quandlcsdangers fuient la France, vous irezles chercher au loin; là vous combattrezetvousvaincrez, vous pacifierezles populations,
vous rétablirez l'ordre, vous vous ferez bénir par les ennemis.Quand on vousaura éloignés de cette noble mission, on vous donnera une province à gouverner, vous la fe-
rez sillonner de routes, et vous fonderez des établissemens qui vivront long-temps ; si votre souverain vous
appelle pour prendre part à une bataille, vous lui amènerez votre corps d'armée à travers deux cents lieues de pays, en face d'une armée trois fois plus forte que la vôtre, et vous arriverez à jour fixe, comme un régiment parti d'une caserne et qui va à un champ de revue; vous irez prendre le commandement en second d'une année ; et , lorsque le chef qui en répondait avant vous, blessé, mis hors de combat, vous la laissera cernée de toutes parts, presque perdue; blessés vous-mêmes, vous la rétablirez, vous la sauverez, vous la ramènerez intacte et forte devant une armée plus que double en soldats; chargés d'un commandement en chef , vous combattrez incessamment un ennemi vainqueur, et vous retarderez sa marche de manière à mériter ses éloges et son estime. Puis, parce que vous serez du parti de la gloire française , on vous fera condamner à mort, et vous vivrez dans l'exil ; de retour dans votre patrie, vous vous associerez à la résistance de l'opinion contre le pouvoir; plus tard, et sous un nouveau gouvernement, vous serez chargés du soin d'une colonie nouvelle, là'vous ferez comme partout votre devoir, plus que votre devoir; vous enseignerez aux soldats à combattre , vous donnerez tous vos soins à la grandeur et à la puissance de ce pays; et au bout de tout cela qu'obtiendrez-vous?
Une brutale destitution pour un non succès que le pouvoir a amené autant qu'il l'a pu. Restés pau-
vres , vous serez accusés de concussion et de vol ; on vous dira riches de déprédations, tandis que vous serez obligés de vendre le patrimoine reçu de votre père , pour payer des dettes contractées pendant que vous donniez vos services à l'état : on demandera votre tête par journaux et par pétitions, on vous insultera en paroles et en écrits, on vous avilira sous tous les rapports.
Allez donc , jeunes généraux} allez, risquez votre vie; consumez toutes vos belles années dans les fatigues et les privations; donnez votre sang sans calcul et sans mesure ; espérez la gloire, le nom, la fortune; allez, allez, voilà ce qui vous attend ; car voilà ce qu'on m'a donné.
Oh! je l'avoue, quand je suis revenu en Franced'Alger, j'ai été affreusement blessé de tout ce que j'ai appris. Voir qu'on n'a reculé devant aucune calomnie; que personne n'a attendu ma présence pour commencer l'attaque; sentir que j'avais vainement derrière moi quarantequatre ans de ervice , et que cela n'avait pas un moment arrêté ceux qui m'accusaient,* comprendre qu'une vie irréprochable ne me valait pas mieux qu'une vie de trahisons, qu'une pauvreté patente me comptait moins que ne l'eût fait une fortune volée; regarder autour de moi et n'y trouver personne qui m'ait défendu , personne qui ait seulementdil: attendez! qui ait crié .doutez! Oh! c'a été pour moi une épouvantable désolation.
J'ai été triste, mais je n'étais pas désespéré.
J'avais encore mon épée : on me l'a ôtée, autant qu'on
pouvait me l'ôter ; on a laissé une carrière de victoires trébucher sur un revers sans vouloir lui laisser prendre un dernier laurier; on a pensé sans doute que j'étais assez tombé pour m 1 empêcher de me relever. Non, non, je me relève , moi. Je me relève pour rentrer la tête haute dans mes foyers ! je me relève ! et sur le seuil de cette maison paternelle où je retourne, je poserai entre moi et la calomnie ma vieille épée de combat.
Regardez-la bien-, elle n'a ni or nidiamans à sa monture , elle n'a que du sang sur sa lame : c'est le sang des ennemis de la France.
Maréchal CLAUZEL.