‹ Explications du maréchal ClauzelChapitre 5 sur 62 · OCCUPATION, COLONISATION D’'ALGER · texte numérisé non relu

OCCUPATION, COLONISATION D’'ALGER

J'ai cru long-temps qu’on désirait sincèrement garder Alger, ou plutôt la régence d'Alger ; tant de raisons imposantes me semblaient militer en faveur de cette conservation, que je ne pouvais admettre l’idée qu’il y eût un homme en France qui pensät sérieusement à l’abandon de cette colonie.

Quand l’Angleterre recherche tous les points de la Méditerranée où elle peut s’établir, avec tant de persévérance, que, si un rocher s’élève à fleur d’eau , elle court y planter son drapeau; quand la Russie se ménage si soisncusement le passage des Dardanelles, pour faire de la mer Noire un bassin d’où elle puisse un jour lancer ses flottes contre nous; quand le commerce maritime, poussé depuis le quinzième siècle vers les Amériques, semble se retourner vers l’ancien monde, redevenu presque nouveau par l'abandon où il a été laissé; quand la Turquie oublie jusqu'à sa religion pour se constituer comme puissance européenne; quand l'Égypte, cette terre féconde et nourricière, appelle de tout son pouvoir les arts et les sciences pour prendre rang de nation; quand tous les intérêts politiques et commerciaux tendent à se concentrer autour de cette mer qui lie tant de peuples entre eux ; quand l'Angleterre et la Russie occu-

pent les deux portes de cette Méditerranée, où nul ne devrait pouvoir entrer sans notre permission ; je supposais, je croyais qu'une grande pensée de prévoyance avait fait entreprendre la conquête d’Alser.

Posséder en face de notre littoral européen un littoral africain non moins étendu ; être postés sur les deux flancs dé cette mer, de manière à la contenir dans notre obéissance ; pouvoir protéger notre commerce du nord et du midi de: cette vaste route où voyagent tant de richesses ; avoir, en cas de puerre, des ports et des arsenaux qui se regardent et se secourent; être les maîtres de porter le combat à droite ou à gauche; avoir, en cas de revers, des asiles devant et derrière ; c'était une position qui me semblait si belle, si forte, si supérieure, que prévoir qu'on voudrait l’abandonner m’eüt semblé une injure au bon sens le plus grossier.

Quand j'acceptai le gouvernement d'Alger, j'avais cette foi sincère ; elle a dicté tous les actes de. mon gouvernement. Ces actes avaient pour but de rendre notre occupation formelle, invincible, inattaquable et paisible. Pour atteindre ce but, voici comment je raisonnai et comment je crus devoir agir.

Lorsque les Turcs subjuguèrent les Arabes, ceux-ci courbèrent la tête en disant : Dieu Le veut let, avec ce mot; ils obéirent pendant des siècles à des vainqueurs qu'ils détestaient. Mais cette longue domination amena «des résultats qu'ils n'avaient pas prévus. Les Turcs, en imposant aux Arabes une égale et complète obéissance, eurent l'adresse de susciter des rivalités entre eux. Ils semèrent la haine entre les races, excitèrent la guerre entre les tribus, se servirent des vaincus pour les maintenir les uns par les autres, et détruisirentinsensiblement ce «qu’on à appelé la nationalité arabe, c’est-à-dire tout sentiment d'unité et d'intérêt commun.

qi

Quand nous nous emparämes.d’Alger, les Arabes nous : virent avec déplaisir, parce que nous étions chrétiens ; mais, habitués à une obéissance absolue aux hommes et aux événemens, ils répétèrent ce mot qui pour eux est la raison de tout ce qui arrive; ils dirent: Dieu le veut ! et ils se résisnèrent à notre dominät:on, comme ils s’étaient résignés à celle des Tures. Certes nous avions moins à faire que ceux-c1 pour la maintenir, puisque nous rencontrions une population désunie, prête à.se donner à qui voudrait la gouverner, accoutumée à être traitée en esclave.

En même temps le renom militaire de Ja nation française, les récits merveilleux du règne de Napoléon, notre victoire si rapide, avaient frappé les imaginations, et nous avaient entourés d’un prestige qui rendait l’obéissance encore plus facile. À ce moment, on pouvait faire, en quelques mois et sans opposition, ce qui maintenant ne s’obliendra qu’à force de combats et de dépenses. Ce n’était point Alger qu'il fallait conquérir , mais la puissance des Tures qu’il fallait remplacer par la nôtre. Les Arabes.s y attendaient : ils ne s’imaginaient pas qu'un peuple, qui se disait intelligent et fort, serait embarrassé d’uneterre qui avait obéi à 18,000 Turcs. Ilss’attendaient à voir se développer un système large et rapide d’occupation qui s'emparät de tous les points de Ja régence, y établit l'autorité française, et prit sous son abri les tribus toutes prêtes à se soumettre. Malheureusement il n'en fut pas ainsi : les hésitations du pouvoir, l’'inaction de l’armée, l'instabilité des choses et des hommes chargés de les diriger, donnèrent lieu de supposer que la France ne voulait pas fonder un établissement durable sur la côte d'Afrique. Dès que les Arabes doutèrent de la volonté du vainqueur , ils doutèrent de la volonté de Dieu; du momentique nous ne fümes plus des maîtres

redoutés, on nous regarda comme des ennemis presque déconsidérés; du moment qu’on n’était pas sûr que nous resterions, il devenait urgent de nous chasser. Voilà quelle fut la marche de l'esprit public. En même temps des espérances qui non seulement ne se seraient pas produites, mais qui même n'auraient pas osé naître, si nous avions su montrer que nous voulions être les maitres, se dressèrent tout autour de nous ; des intrigues qui fussent restées dans l'ombre et dans l'impuissance éclatèrent de toutes parts.

Le système d'occupation , tel qu’il a toujours été entendu par le gouvernement, tel que je l'ai moi-même cru possible-avant que l'expérience ne me prouvät mon erreur, ce système devait surtout encourager ces espérances et ces intrigues. Il consistait à rester sur le littoral de la régence, un pied sur la terre, un pied dans la mer. À peine osait-on jeter quelques postes en avant pour qu'il fût permis aux garnisons de respirer. Si un général tentait plus, c'était un ambitieux ou un imprudent; si quelques hommes élaient tués dans ces reconnaissances, il prodiguait inutilement le sang de ses soldats. On souffrait à peine que l’occupation s’étendit assez pour que les tribus voisines des villes que nous habitions consentissent à nous apporter des vivres : qu’on eut laissé faire aux savans ennemis du système envahisseur , et bientôt il eût fallu que la France nous eût envoyé jusqu’à l’eau que nous buvions; bientôt, non seulement on n’eüt pas osé sorlir des enceintes, mails à peine on eut osé se montrer aux fenêtres des maisons avancées. Et ceci n’est point une exagération , ceci est la simple vérité; les Arabes sont ainsi faits, qu’ils vous méprisent et vous assassinent si vous ne les gouvernez avec justice, mais avec sévérité. | | I fallait un autre système, ou il fallait abandonner

Alger ; et moi , je croyais encore que l’on voulait le sarder. Pour le garder d’une manière calme et forte, il fallait se porter en avant, à droite, à gauche; posséder des centres principaux d'action ; entre ces points principaux des points intermédiaires pour les lier les uns aux autres : il fallait couvrir la régence d’un réseau de garnisons et de camps qui ne permissent pas aux populations de serassembler tumultueusement, qui ne laissassent pas un champ ouvert et libre à tous ceux qui voudraient y venir semer la révolte; il fallait maintenir le pays complètement.

Et qu'on ne pense pas que pour arriver à ce but on eut besoin d’efforis prodigieux, de dépenses énormes et constantes ; il sufisait de deux campagnes entreprises avec les forces nécessaires , poursuivies avec la volonté de faire sincèrement ce qu’on dit toujours vouloir faire, et ce qu’on ne fait jamais ; et la colonie maitrisée, soumise, tranquille, se serait gardée avec le même nombre d’hommes qui aujourd'hui ne peuvent empêcher quelques Kabaïles errans de venir assassiner jusqu’aux portes de nes villes.

Et d’abord, dans la province d'Oran, je voulais que nous eussions en notre puissance Mascara, ville fortifiée, qui devait servir de refuge aux ambitieux auxquels il plairait de combattre notre puissance ; Tlemcen, qui tient la clef de tout le commerce de la province ; Oran, pour le service de la mer : et, pour compléter ces positions, Mostaganem, Callak, Massagran, le camp de la Tafna et le camp du Sig , avec une colonne mobile de cinq mille hommes. Cela fait, cette province était enveloppée, dominée, soumise. Mascara en notre possession , Abd-el-Kader ou tout autre était rejeté dans le désert; ce n’était plus qu’un chef d’Arabes errans. Tlemcen dans nos mains, il ne recevait plus ni armes , ni munitions, ni secours d’hom-

mes de Maroc, et tous les efforts de cette puissance: ja louse mouraient fauté de pouvoir arriver jusqu aux Arabes. ;

Dans la province d'Alger et de Titeri, je voulais avoir, outre Alper et les postes entre cette ville et la ligne de: Blida, la ligne de Blida à Coleah, deux postes avancés au versant du col de Teneah, Medeah et Milliana ; dans:la: province de Constantine, Bougie, Bone, le camp Clauzel, la Calle et Constantine. 40,000 hommes suffisaient pour les deux campagnes , 30,000 pour ces occupations, et, deux ans après, 20,000 hommes dominaient complète=. ment la régence (1). Cela fait, les beys nommés, ‘établis et protégés par nous, avaient joint les troupes indigènes à nos troupes; des marches et des contremarches instantanément ordonnées et devenues presque Sans danver (car nos bataillons auraient toujours été à portéé d’une ville amie) auraient incessamment sillonné eette térre ; bientôt on eût senti partout le poids de notre autorité, l'activité de notre surveillance ; les réunions:nombreuses d’Arabes ne pouvaient plus s'organiser; les tribus; comprenant que nous pouvions les protéger comme les punir, n'auraient point craint de se donner à nous; elles auraient regardé nos ennemis comme les leurs , elles auraient marché à nos ordres (elles l’ont fait tarit qu’elles ont cru/que nous voulions être les souverains du pays); elles eussent été véritablement nos sujettes : alors l’Algé: rie devenait une vraie province francaise, alors la colonisation n'était plus une e affaire de gouvernement, elle venait toute seule.

Au lieu de tout cela, je l'ai dit, on. se resserrait le plus qu’on le pouvait au bord de la mer, poussant ‘au

(1) va la note, pièce n° 1, où se trouvent le détail des garnisons et{le nombre de troupés nécessaires àcchacune: 4

hasard quelques pointes sans but contre des ennemis qui fuyaient devant nous pour revenir bientôt nous cerner dans nos forteresses. Un homme du pays comprit notre inhabileté; il comprit la déconsidération dans laquelle nous étions tombés, et, tandis qu’à Paris, avocats, maitres de requêtes, conseillers de toutes sortes, crient à fa nécessité d’un système pacificateur , 1l Ex la guerre contre nous, par la seule raison que nous n'avons pas su faire la guerre. Le parti maure, souple, intrigant, ambitieux, presque puissant tant il est perfide, le partimaure soutient de son or l’homme qui vient tenter de nous chasser de l'Afrique.

Abd-el- Kader nous laisse d’abord dans la paisible possession du littoral; mais il travaille sur ce sol immense ouvert derrière nous; il gagne quelques tribus par ses largesses, les autres par la crainte, plusieurs par le fanatisme, et nous voilà bientôt acculés, entassés étroitement, emprisonnés sur le bord du rivage, tandis qu’'Abd-el Kader se proclame roi de la terre, et concède par courtoisie le titre de roi de la mer à S. M. Louis Philippe. Le brave général Trézel s’indigne de cette insolence, il veut punir le nouvel émir ; trop confiant, il court ä sa reucontre : il est battu, nous subissons l'échec de la Macta.

Alors Abd-el-Kader devient véritablement toutpuissant; il trouve des alliés; l’empereur de Maroc lui envoie des armes el des soldats; le parti maure lève la tête, il répand l'or partout; il a des émissaires connus, avoués , salariés à Paris, et 1l trouve des Français pour prendre:leur parti contre nos armées, notre gloire, notre puissance. |

Ce fut alors que, pour La seconde fois, je fus envoyé en Afrique; ce fut alors que je reconnus la nécessité du. système d'occupation dont j'ai parlé plus haut ;. c'est.

alors que je me résolus à l’établir, quelque mauvais vouloir qu’on m'opposat à Paris ou à Alger; car là est le salut de la colonie, et je le dis en ce moment pour le répéter jusqu'à la fin.

Si vous ne prenez pas Constantine, si vous abandonnez Tlemcen, l'Afrique est perdue pour nous. L'ordre parti de Paris d'abandonner Tlemcen équivaut à un ordre d'évacuation. Je ne fais pas ici un livre de stratégie; mais tout homme qui connaît la guerre, tout homme qui sait comment on peut occuper militairement un pays travaillé par l'insurrection, tout homme qui a jeté les yeux sur la carte d'Afrique, me comprendra. Tlemcen est la porte par laquelle Maroc vous enverra tous les ambitieux qui voudront troubler votre possession ; Constantine est celle par où passeront toutes les tentatives de Tunis suscitées par nos rivaux. Si vous n’occupez pas ces deux Gibraltar de la régence d’Alger, vous n’en serez jamais les maîtres. Il faut à la régence Constantine et Tlemcen, comme il fallait au royaume de France Calais et Bordeaux. Tant que les Anglais ont occupé ces deux villes, c’a été sur notre terre une guerre d'exterminalion. Et cependant, alors comme aujourd'hui, il y avait des amis de la paix, qui trouvaient que les Anglais étaient fort bien à Calais et à Bordeaux, et que vouloir les en chasser était une prétention folle, malintentionnée et pernicieuse au pays. La race des peureux est éternelle.

- Pressé, comme je le suis, par le besoin de répondre aux accusations qui me harcèlent, je ne puis présenter ici que les masses principales de mon système; mais, pour les esprits de bonne foi, il est suffisamment établi et démontré que, moi, du moins; j’en avais un; et c’est parce que j'en avais un qu'on a voulu m'écarter du gouvernement de la colonie. |

On comprendra qu'il devait nécessairement, et dans tous les cas, me conduire aux expéditions de Tlemcen et de Constantine. L’échec de la Macta rendait la première nécessaire, ne fut-ce que par honneur national. Ce fut probablement à ce sentiment que je dus d’avoir la permission d'aller à Mascara venger notre défaite. On ma reproché d’avoir été jusqu’à Tlemcen sans y avoir été autorisé par le ministère. C’est ici que commence le récit curieux des affirmations et des dénégations, des approbations et des restrictions, des ordres verbaux et des contre-ordres écrits des ministres dans les deux expéditions de Tlemcen et de Constantine.

Page 1