PIÈCE XV
Guelma, 22 janvier 1837.
Monsieur le maréchal,
J'ai reçu la lettre que vous avez eu l'extrême bonté de m'adresser, le 9 janvier dernier. Je suis heureux que ia résolution de tenir bon à Guelma ait pu vous prouver mon dévouement, et je n’oublierai jamais ce que vous avéz bien voulu me dire de flatteur à cet égard,
Les moulins de la petite rivière n’existaient plus. Je me suis entendu avec un scheïk des Beni-Fourvehl, qui vient d'en faire rétablir un sous promesse que je le protégerais. Nous sommes convenus d'y envoyer moudre notre blé ; nous allons commencer. J'espère que cela fera revivre les autres; ce sera une ressource. Le ruisseau près de nous tarit et ne peut satisfaire à en établir.
Je m'occuperai avec soin des reconnaissances que vous demandez, et dont je conçois parfaitement le but etles conséquences. Je réunis d’abord des renseignemens par des questions que je fais à tous les Arabes. Tout me porte à croire qu'il est possible, en partant de Guelma, d'ouvrir un chemin qui, passant sur les hauteurs qui s’étendent de cette ville à M’jaiz-el-Hammar, permettrait d'aller déboucher de l’autre côté de ce point, à trois quarts. de lieue à peu près, et éviterait ainsi de faire traverser et retraverser la Sybouse. Ce chemin conduirait à traverser à son débouché le ruisseau dit Oued-Gherff, qui est cet affluent que vous avez vutomber dans la Sybouse un peu au-dessus du M’jaiz. Cet Oued-Cherff, au point où la route supposée le traverserail, n'est nullement encaissé et est trèsfacile à franchir. De ce point on se dirige ensuile vers Raz-el-Akba , sans passer par ce défilé que je connais bien et que vous voulez éviter, par un chemin, m'ont dit les Arabes, qui est toujours large et facile. Tout ceci, monsieur le maréchal, n'est encore qu'unespoir, mais pour moi c'est très-probable ; je ferai tout mon possible pour men assurer; malheureusement je suis bien faible, surtout en cavalerie, et je serais désespéré d’une mauvaise affaire , même d'une aflaire quel- conque, non pour moi personnellement, mais pour le bien de vos opérations actuelles, Si cette route est faisable, votre but serait entièrement atteint,
Il faut aussi que je sache exactement quels sont les chemins les plus faciles pour Gthoucher par le sud de Guelma , sur la route qui conduit de Constantine à Tunis; celte route est destinée à être maintenant la ligne et même la base d'opérations du bey Achmed contre Guelma; elle peut , pour vous, devenir une bonne ligne d'opérations contre Constantine; elle longe des plaines magnifiques, et elle tourne {out le système montagneux de l’Akba; elle passe vers les sources de ce même Oued-Cherff, dont je vous aï parlé ci-dessus, à dix lieues à peu près au sud du M’jaiz-el-Hamimar, maïs évidemment aussi elle allonge le trajet pour se rendre de Guelma à Constantine.
Le colonel Foy , aide-de-camp du ministre de la guerre, est venu nous visiter; nous avons été ensemble au M’jaiz et ensuite aux bains maudits. Ceux-ci étaient à une lieue à peu près derrière nous, lorsque vous souteniez nolre passage du M'jaiz, en retraite, avec votre canon. Ce sont des eaux thermales sulfureuses; elles jaïllissent lentement par des trous, et comme elles conliennent des sels de chaux qu'elles déposent , ceux-ci forment des couches successives qui s'élèvent d'année en année, en formant des pierres calcaires semblables à un pain de sucre creux à son axe ; cela monte ainsi jusqu'au dernier point où la vitesse de l’eau lui permet de s'élever ; le trou supérieur se ferme alors, et ce n'est plus qu'une pierre ; ce lieu est parsemé de pierres ou cônes de cette espèce, les uns irès-anciens, les autres moins, les autres en formation. Quand l'eau cesse de jaïllir par un cône achevé , elle perce la terre dans un autre point de la plaine,
Il yaen ce lieu des restes d’établissemens romains : si nous nous établissons bien dans ce pays d'Afrique , la France pourra posséder en ce point un bain d'eaux thermales où clle pourra envoyer tous ses malades de la colonie ; la contrée qui les entoure est on ne peut plus pilioresque. J'ai remarqué, entre autres choses, un moulin mu par une de ces fontaines bouillantes.
J'ai dit au colonel Foy tout ce que j'avais à lui dire pour le bien de la chose et de vos vues; je lui ai fortement exposé toute l'importance stratégique et politique de Guclma; je pense ne pas avoir parlé en vain. Je lui ai dit aussi ce que j'avais à lui dire sur votre expédition dernière , et je lui ai fait concevoir combien tout justifiait votre hardiesse et vos espérances. Je n'ai pas oublié non plus de lui raconter comment le général de Rigny m'abandonna , moi et mes blessés, sur le plateau de Koditati, me laissant en prise à la garnison
de Constantine qui me suivait avec acharnement , et à toute Ja cava-
lerie du bey Hamed , qui venait pour me couper le chemin au passage de la rivière.
Je suis avec respect, monsieur le maréchal,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur , Le commandant supérieur ,
F. DUVIVIER. x
Latranquillité dans les tribus est grande; celles de l'Oued-Zuenti et autres plus éloignées viennent à notre marché de Guelma : toutes sont en crainte de nous voir déboucher de notre camp contre elles, si clles se montrent hostiles. Le mouvement est actuellement en notre faveur ; ne nous laïssez pas perdre cette influence , donnez-moi assez de troupes pour que je puisse parer aux entreprises trop voisines du bey Achmed, qui, sans cela, pourrait, par une pointe heureuse et impunie, rejeter les tribus sous son entier commandement. Cette demande et cette observation de ma part sont fondamentales : des troupes que je sais mobiles manœuvreraïent non enchaînées à mes murailles , si l'ennemi s'approchait sur nos amis.