NICOMÉDIE
L'ancienne Nicoménie s'appelle maintenant /smidt ou Iskimidt, nom formé, par une altération facile à comprendre dans la bouche des Turcs étrangers au grec, de ès Nikomidian, comme Stamnom actuel de Nicée, de is Nik c’est que dans la première des formes citées, Ismidt, deux des syllabes du mot ancien, les deux premières, ont disparu ainsi que la terminaison; dans ce travail de transformation et d’abréviation populaire , il n’est demeuré, accolé à la préposition os
boul de is tin bolin, comme Zsni in; ce qui est remarquable ici,
sis), à , vers, qu'une seule syllabe, celle qui portait l'accent, #id (u49). Je ne connais pas d'exemple plus frappant de cette vertu que possède l'accent de défendre contre la corruption et la mort la partie du mot qu'il affecte, et de la conserver, pour ainsi dire, impérissable. Dans Zskimi
t, la seconde syllabe, elle aussi, a survécu, en se modifiant légèrement, sous l'influence probablement d’une loi particulière à la langue turque, le besoin de retrouver la même voyelle dans plusieurs syllabes qui se suivent ;
c'est pour établir ici cette sorte d’allitération intérieure, cette harmonie familière à leur palais, et dont leur oreille ne saurait se passer, que les Turcs auront involontairement changé en # l’o de la s
econde syllabe du mot Nicomédie.
Ismidt est la première ville importante que rencontre, après Scutari, la route de poste qui met en communication Constantinople et les deux capitales de son empire asiatique, Bagdad et Damas; par route il ne faut entendre d’ailleurs qu’un sentier plus battu que les autres, une direction que suivent uniformément caravanes et courriers, et qu'indiquent seuls les trous profonds creusés dans le sol par les pas des bœufs et des chameaux. Il n’y a pas, à proprement parler, une seule route dans la Turquie d'Asie, une seule route comme nous l’entendons, pavée ou macadamisée, avec ponts et travaux d'art, avec pentes adoucies ou tournées; seuls, les débris des voies romaines attestent çà et là que ces contrées ont été jadis habitées par un peuple vraiment civilisé, qui n’abandonnait pas la nature à elle-même, qui la pliait à ses besoins, et qui songeait à l’avenir. Quand par hasard, en Asie Mineure, on passe une rivière sur un pont, ou qu'on traverse des marais sur une chaussée, c’est presque toujours, plus ou moins
té aux années.
C'est ainsi qu'en Orient les générations actuelles vivent des restes et, si l’on peut ainsi parler, des miettes du passé.
délabré, quelque ouvrage romain ou byzantin dont la solidité a jusqu'ici
À partir de Nicomédie, la route de Bagdad et celle de Damas se séparent. La route de Bagdad longe le lac de Sabandja, franchit le Sangarius et traverse dans toute sa largeur, de l'Ouest à l'Est, la partie septentrionale de l'Asie Mineure; ce n’est qu'à partir d’Amassia qu'elle tourne vers le Sud-Est en s’engageant dans les montagnes de l'Arménie et du Kurdistan. La route de Damas, au contraire, se dirige aussitôt vers le Sud par Koutahia et Konieh. Nicomédie se trouve ainsi, à double titre, tête de route, situation favorable qui lui a fait garder quelque
Te 1
chose de sa prospérité et de sa population d'autrefois; en même temps des bateaux à vapeur, qui partent du pont de Galata quatre fois par semaine, la mettent à quelques heures seulement de Constantinople; aussi est-ce, avec Smyrne, le point où débarquent et d'où partent le plus souvent les voyageurs qui se proposent de visiter l'Asie Mineure. De là vient qu'il n'y a guère en Asie Mineure de ruines mieux connues que celles de Nicomédie. C’est une acropole, où des tours, semi-circulaires, en briques, de l’époque impériale, surmontent une des plus belles murailles helléniques que je connaisse, certainement contemporaine des rois de Bithynie, fondateurs de la ville; ce sont de vastes égouts, dont les galeries, malgré les dépôts qu'y ont formés les eaux qui les traversent, sont encore assez élevées et assez spacieuses pour qu’on puisse y marcher debout; ce sont les restes de môles, de quais et de constructions diverses, en gros blocs, enfin ceux d’une citerne située hors de la ville, et que je croirais volontiers byzantine. Tous ces débris donnent une haute idée de la magnificence d’une ville qui fut un moment, sous Dioclétien, la capitale du monde romain; mais ils ont été trop souvent décrits et figurés pour que nous ayons songé à les étudier de nouveau (1).
Est-ce à dire que celui qui voyage en Orient avec le désir et l'intention d'en faire profiter la science doive, toutes les fois qu'il n'a pas vu le premier, qu'il n’a pas à proprement parler, découvert une ruine, un monument quelconque, se croiser les bras, et se borner à renvoyer aux travaux antérieurs? Faut-il, comme ces hellénistes qui n'ont daigné attacher leur nom qu'à des éditions princeps, ne vouloir donner que du nouveau, de l'inédit? Sans prétendre tracer de règles absolues, je dirai, à ce propos, dès le début de cette relation, quelle a été notre pensée à cet égard, quelles règles nous ont guidés, comment nous avons essayé de nous tenir à égale distance de deux excès.
Il est un fait incontestable : c’est dans ces derniers temps seulement que l’on a commencé à comprendre quelle religion d’exactitude et quelle délicatesse de scrupule il convenait d’apporter dans la reproduction des monuments de l'antiquité. Presque toutes les fautes commises en ces matières peuvent se ramener à deux tendances dominantes, également fâcheuses, et qui se rencontrent presque toujours à la fois chez un même artiste et dans un même ouvrage. Le premier
de ces défauts, c'est de ne pas consentir à représenter les monuments tels qu'on les trouve, aus: mutilés, aussi défigurés qu'ils le sont réellement; c’est de mêler perpétuellement, sans nous en prévenir, ce qu'en termes de métier on appelle la restauration et l'état actuel; c’est de s’obstiner à représenter avec une tête ou des bras cette statue dont on n'a découvert que le torse, à ajouter un
chapiteau à cette colonne qui n'avait plus que le fùt, un portique ou un entablement à ce temple
dont les murs seuls étaient restés debout. L'autre défaut part de la même légèreté; mais il est plus
grave encore peut-être, parce qu'il est plus difficile à constater et à corriger; il consiste à enlever
aux œuvres si diverses que l’on rencontre sur ce sol, où se sont succédé tant de peuples et d'arts
différents, leur caractère particulier, leur accent original, la nuance locale et souvent unique qui les
ngue. C'est ainsi qu'on donne à une moulure du plus pur style grec une physionomie contemporaine d’Adrien, ou même l'aspect d'un profil dessiné dans les ateliers de MM. Percier et Fontaine, vers 1810; c’est ainsi qu'on fait de quelque figure étrange, sculptée sur le roc par la main d’un antique ouvrier de la mystérieuse et légendaire Asie, un mauvais bas-relief gréco-romain. Par là, on nous expose à confondre souvent la barbarie primitive, qui a toujours quelque chose de sincère,
de ferme et de rude, avec la barbarie de la décadence, où l’on sent toujours la manière et le procédé, je ne sais quoi de lourd, de mol ct de déplaisant. Les altérations sont tantôt du fait du des-
sinateur, tantôt du fait du graveur, et le plus souvent tous les deux sont coupables; il y avait des
(1). Ainsworth : Travels and researches in Asia Minor, Mesopotamia , Chaldæa, and Armenia, t. 1 —X. Hommaire de
Hell : Joyage en Turquie et en Perse, t. HW. — Ch. Texier : Description de l'Asie Mineure, t. V, Planches 1, 2
traditions académiques, des habitudes d'école, des routines d'atelier, dont on n'aurait pu se détacher sans un certain effort, et comme on ne sentait pas vivement la nécessité de cet effort, on ne le faisait pas; comme le public des amateurs et des savants ne réclamait pas contre cette espèce de trahison, le graveur ne se contraignait pas, et se laissait aller à transformer encore des croquis souvent eux-mêmes déjà faits sans grand souci de la vérité. Ajoutez, enfin, comme circonstance atténuante au compte des voyageurs, que, jusqu'à ces dernières années, on n'était pas très à son aise pour dessiner en Turquie. Il fallait souvent se cacher pour jeter en hâte quelques traits sur le papier, de peur d’exciter des soupçons et d’éveiller des colères; parfois même, on était obligé, pour garder quelque souvenir d’un monument, de le crayonner de mémoire, aussitôt rentré dans
sa chambre ou sous sa tente. Nous avions, certes, plus beau jeu, nous autres, qui interrompions
quelquefois, pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure, la circulation dans la principale rue d’une ville musulmane, pour que personne ne risquât de déranger nos opérations photographiques ; passants, arabas, cavaliers et caravanes attendaient et s’entassaient derrière nous; quand nous avions terminé et enlevé tous nos instruments, la foule s’écoulait, les chariots et les mulets se dégageaient comme ils pouvaient; on murmurait bien un peu, mais tout bas, contre ces ghiaours, qui auraient mieux fait de rester chez eux que de venir ainsi déranger et tracasser tout le monde ; mais nous n'avons jamais entendu une parole malsonnante, ce qui nous est arrivé deux ou trois fois à peine, sans ôter à celui qui l'avait prononcée l'envie de recommencer.
Sans être injuste pour ceux qui ont eu le mérite de nous faire connaître les premiers, souvent au péril de leur vie, tant de curieux monuments, on aurait donc à reprendre à nouveau presque tous leurs travaux, à tout revoir, à refaire bien des choses tout à loisir, avec cette attention soutenue que rien n'interdit plus au voyageur et à l'artiste qui visitent l'Orient, avec ce subtil sentiment des nuances et cette passion de fidélité que l'esprit critique du siècle apporte maintenant en de pareilles recherches, et qu’il exige désormais de ceux qui s'y vouent. Limités par le temps, pressés d'atteindre le but qui nous était marqué, la Galatie et le temple d'Ancyre, nous ne pouvions songer à recommencer, même pour deux ou trois provinces, tout le travail de nos prédéc
eurs; tard venus, ouvriers de la dernière heure, nous devions nous borner à suivre les autres à la trace, et à glaner derrière eux. Sans parler de ce beau temple de Rome et d'Auguste, que nous avions mission de soumettre tout entier à un nouvel examen, nous espérions trouver peut-être encore, dans le centre de l'Asie Mineure, de vastes lacunes à remplir, d'importants monuments que nous serions les premiers à décrire; mais dans les parties les mieux ou les moins mal connues, en Bithynie, en Mysie, en Phrygie, il fallait nous contenter de réparer çà et là une omission, de relever une erreur, tâche ingrate, rôle fâcheux, auquel on peut gagner de se voir attribuer des sentiments que l’on est bien loin d'entretenir. Enfin, eu plus d'un endroit, depuis le passage des derniers voyageurs, l’état des lieux avait pu changer; des démolitions ou un hasard quelconque, le soc de charrue ou la pioche du paysan se heurtant à quelque gros bloc enfoui dans le sol, avaient pu mettre au jour quelque nouveau débris, ou bien encore l'adoucissement des mœurs et les circonstances politiques sensiblement changées permettraient d'étudier de plus près quelque monument qu’il avait fallu jusque-là se contenter d’entrevoir à distance. C'était à une
chance qui pouvait s'offrir à nous, dans les sites mêmes que l’on avait, quelques années auparavant, le plus attentivement explorés. Des inscriptions surtout, il en sort à chaque instant de nouvelles de dessous terre; le tout est d’être Ià pour les recueillir avant que le pied du passant les ait effacées ou que le pic du tailleur de pierre les ait fait disparaître sans retour.
Ce furent des inscriptions qui nous occupèrent pendant la journée que nous passämes à Ismidt; les ruines de Nicomédie sont, à tout prendre, plus frappantes par leur masse et leur aspect pittoresque qu’intéressantes par leurs détails pour l'architecte et pour l’archéologue. Heureusement,
on remuait de la terre à Nicomédie; c'était, dans la ville même ,un palais que se faisait construire
le sultan Abd-ul-Medjid, séduit par la beauté du golfe et par le charme du chimat, qui est plus ait un ancien lieu de pèlerinage, le monastère d’'Haghios
doux que celui de Constantinople. C'é Pandéléimôn, à un quart d'heure environ de la ville, où les Grecs reconstruisaient une église.
Nous interrogeàmes les ouvriers; c'était surtout, nous dirent-ils, en creusant pour établir les
fondations du palais que l’on avait retrouvé un grand nombre de fragments antiques. Quelques
statues avaient 6 plus tard, à Constantinople, nous en vimes entre ses mains deux ou trois, toutes d'un tra médiocre et de l'époque romaine, autant qu'on pouvait en juger par le style des draperies; les têtes manquaient. Sur les chantiers on n'avait laissé que les débris dont l'architecte avait cru
s emportées à Constantinople par l'entrepreneur des travaux, un ingénieur grec; ail
ne pas pouvoir tirer parti, des morceaux de corniche, des füts et des chapiteaux, quelques-uns d'un assez beau galbe. On avait rencontré aussi des blocs de pierre où de marbre portant des inscriptions, mais la plupart avaient déjà été retaillés et employés dans la construction. Quel dommage qu'il ne se soit pas trouvé là quelqu'un pour relever et copier, à mesure qu'ils soraient de cette terre qui les avait si longtemps conservés, tous ces textes précieux ! On ne peut se figurer tout ce qui périt ainsi chaque année de documents authentiques et de renseignements que rien ne saurait remplacer. Il faudrait que la science européenne eùt en Orient des espèces d'inspecteurs, que la fatigue n'effrayerait pas; ils passeraient leur temps à parcourir les terres classiques, pour profiter de toutes ces chances favorables qui ne servent maintenant qu'à nous äppauvrir encore en vouant à une prompte et presque certaine destruction les monuments retrouvés. Chaque tournée, je le garantis, serait fructueuse; on pourrait visiter tous les ans des ruines comme celles d'Éphèse, de Magnésie, d'Aizani, de Mitylène, de Nicomédie, d'Angora, et
chaque année y trouver quelque chose d’inédit, y recueillir quelque nouvelle épave de ce grand
naufrage du passé.
Ici, méritait d'être gardé. Voici pourtant une inscription qui a été détruite depuis plusieurs mois;
il n'y avait personne pour suivre avec soin les travaux, et saisir au passage tout ce qui
elle avait été copiée, et elle nous est communiquée par un jeune Grec, le fils de notre hôtesse. Ce qui l'avait engagé à la transcrire, au moment où on venait de la découvrir, c'était, nous disait-il, la beauté des lettres, qui semblaient gravées de la veille, tant elles étaient nettes et vives. Sa copie, dont nous prenons un calque, parait avoir été faite avec beaucoup de soin, et mérite d'autant plus de confiance que l'enfant, loin de savoir le latin, ne connaît même pas les lettres romaines.
qe L.CAESARIAVC Lucio] Cæsari Augfusti] FAVC.COSDE ffilio] aug{uri] co[n}s[uli] de! ignato| ANNAT.XIIIIPRIN an/nis] nat{o] XIII prin{eipi|
[juventutis].
ar, fils d'Auguste, consul désigné, âgé de quatorze ans, prince de la jeuness
À Lucius Cé
D'après ce que nous dit le jeune homme, les lettres devaient avoir de huit à dix centimètres de hauteur. L'inscription était sans doute gravée sur le piédestal d'une statue élevée à Lucius César. Il paraît y manquer très-peu de chose, un s à la fin de la seconde ligne, et un mot, juventutis, qui formait la quatrième, suivi peut-être du nom de la ville par qui la statue avait été érigée, où plutôt du nom de la province dont Nicomédie était la ville principale, la métropole, titre qu'elle prend souvent sur les monnaies.
Cette inscription se rapporte à un personnage bien connu par l'histoire à la fois et par les ar, le second fils d'Agrippa et de Julie, né en l'an de Rome 737, et mort
inscriptions, Lucius Cé