‹ Exploration archéologique de la Galatie et de la BithynieChapitre 114 sur 153 · ERE · texte numérisé non relu

ERE

dans la région de l'Euphrate et du Tigre (1); ainsi, parmi les termes qu'énumère Dioscoride comme

ayant été employés, suivant les lieux, pour désigner la mandragore, se trouve le mot Zosodorenc, et il y a certainement une raison à ce rapprochement entre cette plante à laquelle on attribuait des propriétés merveilleuses et ce Zoroastre en qui les Grecs voyaient le fondateur du culte des mages qu'ils confondaient avec les magiciens (2). Enfin, dans un chapitre de l’un de ses plus remarquables mémoires, Letronne a étudié tout un groupe de noms propres dans la composition desquels entre l'élément mandro. I prouve que ces noms sont presque tous portés par des personnages originaires de l’Asie-Mineure et appartenant aux siècles antérieurs à Alexandre. Cet élément se comportant,

dans les composés qui en sont formés, comme un nom de divinité, il conclut de ces observations qu'il y avait, non loin de l’Ionie et de la Carie, où se rencontrent surtout ces noms, une région où était en honneur le culte d'un certain dieu Mandros; il arrive ainsi au plateau phrygien (3).

Le nom de ce dieu Mandros forme l'élément principal du nom de la plante qui joue un si grand

rôle dans les supe ions populaires, et qui occupe une place si importante dans nos bas-reliefs.

Quel était le caractère de ce dieu et de son culte ? C'est là une question qui ne sera sans doute jamais résolue; mais si l’on admet, ce qui paraît plausible, qu'il y a un rapport étroit entre la divinité asiatique Mandros et la mandragore, considérée comme son attribut et son symbole, l'étude de nos bas-reliefs est encore le meilleur moyen de jeter quelque jour sur cet obscur pro- ) à F blème : peut-être arriverons-nous à entrevoir tout au moins le sens général d’un culte qui, au temps , j' :£ ? F

où les premières colonies grecques arrivèrent en Asie-Mineure, aurait été répandu sur tout le plateau central de l'un et de l’autre côté de l'Halys. Nous nous réservons de revenir ailleurs sur cette question pour réunir et discuter tous les témoignages qui peuvent confirmer l'interprétation que nous avons donnée du trait le plus saillant de nos bas-relieis.

Où le caractère religieux et symbolique de nos sculptures paraît le plus frappant, c’est quand

5 J Ë ; l'on examine les figures qui sont en dehors du double cortége. Commencez par la gauche et faites le tour de la salle principale; quand vous vous retournerez pour sortir vous apercevrez, sculptée sur une saillie du roc et regardant la paroi du fond, une grande figure, haute de P € ; 5 5 ; 9m94 (4). Par ses dimensions, ce personnage, debout sur deux sommets de montagnes, dépasse 1 E is 2 Le] ?

toutes les figures du bas-relief principal. Son bras droit supporte un édicule. Cet édicule est surmonté d'un globe ailé dont le centre est formé par deux disques )] y est compris entre deux taureaux vus de face et deux colonnes ioniques. La main gauche de cette

aires; un génie à mitre pointue

même figure laisse pendre un fus où bâton augural à crosse recourbée. La tête est couverte d’une tiare basse et ronde qui a la forme d’une calotte, du tarbouch ture sans le gland du milieu. La poignée semi-lunaire d’une épée s'aperçoit sur le flanc droit; les chaussures ont la pointe recourbée. Continuez à suivre cette même paroi; à l'entrée d’un étroit passage, vous trouverez deux figures étranges que nous avons les premiers dessinées (5). Ce sont deux monstres ailés, qui ont un corps humain, et l'un une tête de chien, l’autre, à ce qu'il semble, une tête de lion; ils font un geste qui paraît destiné à éloigner les profanes ou à repousser un maléfice. Un peu plus loin vous arrivez à l'entrée d’une sorte de corridor qui traverse le massif de rochers. Là se trouvaient, à demi enter-

rées, des figures que MM. Texier et Barth avaient déjà signalées, mais que nous avons les premiers

complétement dégagées. C’est, d'un côté, douze personnages armés qui défilent un à un en mar-

S, chant d’un pas réglé (6). De l’autre, ce sont les trois grandes figures que donnent nos planches 49 et

(1) Description des médailles du cabinet Magnoncour, p.88. Mémoires sur la chronologie et l'iconographie des roïs Parthes arsacides, p. 34. Ch.-Fr. Lenormant, dans les Comptes-rendus de l’Académie des Inscriptions, 1867, p. 126. (2) 1V, 96.

Observations philologiques et archéologiques sur l'étude des noms propres grecs, suivies de l'examen particulier d'une 1 14 5 EE NES [.

famille de ces noms, dans les Mémoires de l'Institut de correspondance archéologique, &. M de la série française.

(4 Planche 47. — (5) PI 48, lettres L et M. — (6) Pl52>

50. La principale, qui a 3"23, ne peut être que celle d’un dieu. Une tête humaine surmontée d’une mitre droite et pointue est portée sur un buste formé de deux lions adossés ; leurs muffles remplacent les bras. Deux autres lions rampants, la tête tournée vers le sol, jouent le rôle des jambes. Le tout s'appuie sur une sorte de gaine. À droite de cette figure colossale se trouve, au centre d’une cuvette rectangulaire évidée dans le roc, un groupe formé de deux personnages. L'un et l'autre rappellent des figures appartenant à la salle principale. La plus haute des deux, par la coiffure et le costume , fait penser au personnage qui, dans le bas-relief central, forme la tête du cortége de gauche (1) ou plutôt encore à celui qui marche le second dans le cortége de droite (2); en effet, la barbe, que l’on distingue très-bien dans les figures qui conduisent la procession de gauche, manque à cette figure du cortége de droite et à tous les personnages du couloir. La plus petite des deux figures du groupe est identique à la figure de la planche #7 et se retrouve encore, coiffée d’un globe ailé, dans la procession de gauche (pl. 42). Même costume, mêmes attributs : la calotte, la robe longue tombant jusqu'aux pieds et recouverte d’une sorte de chasuble, le lituus renversé, la garde de l'épée semilunaire et apparente, la chaussure à pointe recourbée. Dans ce groupe, la grande figure a le bras gauche passé autour du cou de la petite, dans une attitude de protection affectueuse; au-dessus de sa main droite, étendue dans la direction du dieu au corps de lion, se dresse la mandragore. Dans le champ, derrière le haut bonnet pointu, est un édicule. Le couronnement en est formé par le globe ailé avec un seul disque solaire. Ici encore ce sont deux colonnes ioniques qui supportent ce couronnement; entre elles on croit reconnaitre deux taureaux. Ce qui surtout est digne d'attention, c’est que le centre de l’édicule, au lieu d’être occupé par un génie, est formé par un objet qui ne peut

guère être que le phallus.

De cette rapide analyse, il est facile de dégager la conclusion qui s’est imposée à notre esprit: c’est que, dans l’ensemble de ces représentations, on doit chercher les idées religieuses du peuple qui

que, E 2 Le) fl a sculpté ces bas-reliefs. Quel est le peuple qui a entrepris de traduire ainsi ses croyances et d’en léguer à la postérité l’indestructible témoignage? Il ne peut s’agir des Lydiens, qui n'ont pas dù 8 P 8nag8 Le) ‘| É

écuter un travail d'aussi longue haleine. On ne peut

passer assez de temps au-delà de l'Halys pour e guère non plus songer aux Mèdes. Eux aussi n’ont pas habité cette contrée, qui ne formait qu'une lointaine dépendance de leur empire, parfois traversée par leurs armées. Nous ne croyons d’ailleurs pas qu’il soit aisé de trouver l'interprétation de ces figures et de ces symboles dans ce que nous con-

naissons des croyances propres aux Mèdes et aux Perses. Ce n'est pas ici la grave et sévère simplicité des bas-reliefs de Persépolis. Nulle part non plus ne se rencontre à Boghaz-keuï la représentation si caractéristique du pyrée ou de l’autel du feu. I y a ici un goût pour l'étrange, un tour d'imagination, un choix de symboles qui font bien plutôt penser aux cultes matérialistes de la Syrie. Ce qui me frappe surtout, c’est le phallus; je ne sache pas que les Perses aient jamais adoré la puissance créatrice sous cette forme, qui était au contraire familière aux religions phéniciennes et syriennes, Or les Cappadociens, qu'Hérodote appelle Leuco-syriens ou Syriens blancs, étaient de race sémitique; c’est un fait attesté tout à la fois par les historiens et par le témoignage des médailles, qui nous montrent encore un idiome sémitique parlé au-delà de l'Halys, de Tarse à Sinope, dans le cours même du quatrième siècle avant notre ère (3).

Nous aurions donc ici un sanctuaire syrien propre à la cité des Ptériens. Quant à l’idée mère du culte qui se célébrait ici, il nous semble bien l’entrevoir et la deviner: c’est l’adoration d’un de ces

couples divins, Baal et Astarté, Tammouz et Baaltis, Sandon et Mylitta, Reshep et Anaït, ou, comme

(1) PL 44. — (2) PL. 44 et 45.

(3) On trouvera tous les textes qui attestent l’origine sémitique des populations établies au-delà de l’Halys réunis dans Vivien de Saint-Martin, Histoire des découvertes géographiques, t. H, p. 184. Voir aussi les conclusions des études de numismatique asiatique de M. Waddington, p. ror de ses Mélanges de numismatique et de philologie, Rollin, in-8°,

disaient les Grecs, Adonis et Aphrodite, couples en qui se décomposait l'unité du dieu suprème. Comme l'a montré M. de Vogüé à propos d’une inscription phénicienne de Chypre, ce dieu suprême résumait et possédait en lui les deux principes de toute génération terrestre, le principe mâle et le principe femelle; mais ce monothéisme abstrait, pour offrir à l'imagination des types et des symboles sensibles, se résolvait, dans le culte, en une dualité exprimée par deux personnes divines (1). Quel nom portaient en Cappadoce ces deux personnes ? Peut-être l’une d'elles était-elle ce dieu Maxpros dont l'existence a été sinon démontrée, au moins rendue très-vraisemblable par les recherches de M. Letronne; la manpraGore rappellerait ici le nom du dieu d’où le sien est dérivé, et, par la forme qu’elle revêt et les idées que l’on y rattache, elle en symboliserait la puis-

sance. Ce n’est d’ailleurs là qu'une hypothèse, et, quant au nom local que portait la déesse, seconde personne de ce couple, nous n'avons pas même une conjecture à énoncer. Toujours est-il que nous

voyons ces deux êtres divins s'avançant l’un vers l’autre dans la salle principale ; derrière chacun

d'eux marchent d’abord les divinités secondaires et les génies, puis, aux derniers rangs, des

groupes qui représentent le peuple des fidèles, à gauche ces guerriers qui exécutent une sorte de danse militaire, à droite une procession de femmes.

Le groupe du couloir (2) paraîtrait traduire aussi la même conception si l’on pouvait reconnaitre avec certitude, dans la plus petite des deux figures, une figure féminine ; rapprochée du personnage de haute taille qui la tient embrassée , elle formerait avec lui le couple idéal. Le phallus, au centre ymbole de l'énergie créatrice qui tire les êtres du néant; le fœtus humain

de l’édicule, c’est le que supporte le bras étendu du personnage principal, c’est le fruit de l'union conjugale, c’est la vie

perpétuée par le concours des deux principes. Ce groupe est tout entier tourné vers la figure colos-

sale. Dans celle-ci, nous reconnaîtrions une représentation naïve du dieu suprême, auquel offrent leur hommage les deux personnages divins, le dieu et la déesse par l'intermédiaire desquels il crée le monde et les hommes. La troupe de soldats, figurée sur la paroi opposée du couloir, ce serait encore là le peuple qui défile en pompe devant les images de ses dieux.

ment une difficulté que nous ne prétendons pas dissi-

Cette interprétation présente malheureus muler : s’il paraît certain qu'il faut reconnaître le même personnage dans la grande figure isolée de l'enceinte principale (lettre K) et dans la plus petite des deux figures du couloir (lettres P et D) (3), il nous est impossible d'affirmer que ce personnage soit une femme et qu'il faille l'identifier avec celui qui tient la tête du cortége de droite. L'absence de barbe n’est pas caractéristique , car les deux figures voisines, quoique certainement viriles, sont aussi imberbes. Nous avons cru reconnaître des femmes

ans le cortége de droite, surtout à leurs longues tresses; chez le personnage, trois fois répété ,

ont nous nous occupons maintenant, nous ne retrouvons pas ce détail significatif. La coiffure, la robe, tout diffère : enfin l'épée et le lituus semblent appartenir plutôt à un prêtre qu'à une femme; sur la robe longue, qui ne suggère la pensée d'un

il n’est pas jusqu'à cette sorte de chasuble, jeté costume sacerdotal, Dans cette figure à calotte basse, peut-être faut-il done chercher plutôt le prêtre

que la seconde personne du couple divin. Cette hypothèse s'accorderait bien avec le geste par lequel ce personnage, dans la grande enceinte, supporte l’édicule qui est la représentation abrégée du temple de son dieu; mais elle rend, dans le groupe du couloir, le groupement des deux figures moins

facile à expliquer que dans le cas où l’on prend l’un des deux personnages pour une femme : fau- ] £

rait-il voir Ià le roi et le prêtre, rapprochés pour offrir en commun au dieu suprême les hommages

u peuple (4)? Si c'est un prêtre, il ne serait pas impossible qu'il appartint à la catégorie, si an- I I , (o) ?

(1) Comptes-rendus de P Académie des Inscriptions, 1867, p. 114-120.— (2) Lettre P, pl. 5oet 5r. (3) La seule chose qui nous paraisse les distinguer, est une très-légère différence dans la forme de la calotte. (4) Ce qui confirmerait cette conjecture, c’est que l’on reconnait, dans les sculptures assyriennes, les prêtres ou mages

omme ici, la forme d’une calotte. Seulement, à Ninive, ils ont la barbe longue et frisée. Voir

à leur tiare basse, qui Botta, Monuments de Ninive, pl. 118, et, dans le texte, p. 154.

cienne et si nombreuse en Asie-Mineure, de ces prêtres eunuques dont les plus célèbres sont les Galles de Pessinunte (1).

Quelques doutes qui planent encore sur le véritable caractère de cette figure, nous avons signalé, dans le bas-relief dont elle fait partie, certains traits qui se rattachent à un culte naturaliste; la présence du phallus et de la mandragore ne peuvent nous laisser de doute à cet égard. Quant à la figure principale du cortége de droite (2), notre interprétation nous paraît confirmée, presque jusqu'à

la certitude, par l'examen des monuments que nous ont laissés des cultes inspirés de ce même esprit. Cette figure est montée sur un lion; or M. de Vogüé, à propos d’Anaït, rappelle que la déesse orientale « est presque toujours représentée montée ou assise sur le lion » (3). Il explique à ce propos comment, dans ce cas, le lion, signe de la puissance mâle, paraît non comme symbole de la déesse, mais comme symbole du dieu qui lui est associé. C'est peut-être par une idée et une combinaison analogues qu’il faut expliquer la présence, au second rang du cortége des femmes, de ce personnage armé d’une hache qui semble, à très-peu de chose près, identique à celui qui conduit le cortége des hommes et à celui du bas-relief du couloir {lettre P du plan).

L'interprétation que nous avons indiquée plutôt que développée laisse subsister, nous l’avouons, bien des obscurités; nous n’en aurons pas moins atteint notre but si elle paraît plausible. Selon nous, d'une part, elle rend mieux compte de cet ensemble que les explications empruntées à l’histoire, et, d'autre part, elle ajoute quelque chose aux observations de ceux qui avaient déjà attribué à ces bas-reliefs un caractère tout religieux : en faisant ressortir le rôle que joue dans ces scènes un symbole qui y occupe une place si apparente, la mandragore, elle nous permet d’entrevoir ce qui faisait le caractère propre du culte cappadocien, variété locale des religions syriennes; peut-être même nous fait-elle deviner le vrai nom de l’un des personnages du couple divin en qui se décomposait ici l'idée de la force suprème.

Il serait intéressant d'étudier une à une les figures et leurs accessoires, toutes les combinaisons et

toutes les formes dont se sont servis, pour traduire leurs idées religieuses , les artistes ptériens; on

és de l’art

verrail qu'il en est bien peu dont ils n'aient pu trouver le type dans quelqu’une des varié assyrien. Notre grande figure dont les bras et les jambes sont remplacés par des corps de lion fait

songer au dieu Dagon ou Oannès, adoré à Ninive et en Phénicie, que l’on trouve représenté avec sa

tête humaine et son corps de poisson dans les sculptures du palais de Kouioundjik ainsi que sur beaucoup de cylindres et de gemmes (4); on pourrait aussi songer à Nergal, le dieu de la chasse et de la guerre, qui, selon G. Rawlinson, avait probablement pour symbole ce lion à face humaine que l’on trouve parfois substitué, dans la décoration des palais, au taureau aïlé (5). Les figures à têtes d’animaux et les figures ailées ont de même leurs analogues en Assyrie; c’est Nisroch ou la divinité à tête d’aigle (6) ; c'est ailleurs une figure humaine à tête de lion qui fait le même geste qu’à Tasili-kaïa (7). Les animaux, tels que le lion, le taureau, l’antilope servant de soutien aux personnages divins, se rencontrent dans les sculptures assyriennes

; nous y trouvons entre autres une figure de femme, à robe longue, à tiare cylindrique, debout sur un lion, qui rappelle tout à fait notre Anaït (8). Le chef

(1) Sur le rôle que jouent les eunuques en Assyrie dans les cérémonies du culte, voir Layard, Wineveh and its remains, Il, p. 469-471.

(2) PL 45. — (3) Comptes rendus, 1867, p. 119.

(4) Layard, Discoveries in the ruins of Niniveh, 1853, p. 343. Nineveh and its remains, , p. 466; I, p. 64.

() Voir l'ouvrage intitulé The five great monarchies (1° (6

(7) Ibid., pl. 82. Discoveries, p. 462. Nineveh andits remains, M, p. 463; Monuments of Nineveh, f pl. 82.

édition), t. I. p. 174.

ayard, Monuments of Nineveh, ©, pl. 36. Botta, Monuments de Ninive, pl. 74, 75, 158.

(8) Wineveh and its remains, W, p. 212. Monuments of Nineveh, f I, pl. 51. Les médailles de Tarse nous montrent souvent aussi ces personnages debout sur un lion ou une licorne ; on en trouvera plusieurs réunis dans les planches de l'ouvrage de Félix Lajard (Recherches sur le culte de Vénus, f) empruntés les uns aux médailles, les autres aux cylindres et aux pierres gravé

s. PI. XIV, XIV, VII, XXII. Nous avons nous-mêmes publié dans la Revue archéologique, t. XIX (nouv. série), un bron

d'Asie Mineure qui reproduit cette disposition.

At 85

du cortége de gauche, avec son bonnet pointu , a aussi de nombreux analogues parmi les figures que l'on a désignées parfois sous le nom d'Hercule assyrien, et qui paraissent représenter le personnage mâle du couple idéal (1); mais ce qui est particulier à la Ptérie, ce sont ces sommets de montagne servant de support à trois des personnages de nos bas-reliefs (2). Ce qui, par l’aspect général, par le mélange de la forme humaine et de formes animales, par l’attitude des personnages debout sur des animaux réels ou fantastiques, rappelle le plus les bas-reliefs de Boghaz-keuï, ce sont ceux que MM. Rouet et Layard ont découverts dans les montagnes de la rive gauche du Tigre, vers le nord et le nord-est de Mossoul, à Bavian et à Malthaïa; ik

nt, comme les nôtres, sculptés au flanc des rochers (3). Pour ce qui est de la figure supportée par deux hommes dont elle foule du pied la nuque, c’est à Persépolis que nous trouvons quelque chose d’analogue; le trône du roi y est soutenu de même par des épaules humaines pliant sous ce fardeau (4). Ces taureaux que nous voyons dans le grand bas-relief (lettre E) et dans les édicules (lettres K et P), sont un des motifs les plus connus de l’architecture assyrienne, où ils ornent d'ordinaire les jambages des portes. Il n’est pas jusqu’à ces colonnes profo-toniques, comme on les a appelées, que l’on ne retrouve à Ninive (5); mais, par leur forme conique très-marquée et par l'absence de bases, elles ont ici un caractère plus primitif. C’est donc ici plutôt qu’à Ninive et à Persépolis, où se rencontre aussi un chapiteau à volutes (6), qu’il faudrait chercher la forme la plus

ancienne et la plus franche de ce motif architectural dont les Grecs ioniens ont tiré un si beau parti.

Enfin l'habitude de mettre des fleurs dans la main des personnages est familière aussi aux artistes assyriens ; dans la main d’un roi nous en voyons même une qui a presque la même forme que l’une des nôtres (lettre E) (7). L'espèce de masse d'armes et la hache à deux tranchants que portent plusieurs figures de Boghaz-keuï (8) se retrouvent dans les bas-reliefs assyriens (9).

De Boghaz-keui, nous aurions pu nous rendre, en une étape, à Euïuk, dont l'importance avait été signalée d’abord par Hamilton, puis, avec plus d’insistance, par Barth ; mais nous résolümes de faire un détour par Aladja. Au-delà du village chrétien de Pertchem, dans un ravin assez sauvage où coule un petit ruisseau entre deux murs de rochers, on nous montre un tombeau connu sous le nom de Xapoulu-Kaïa, la roche de la porte. On le trouvera reproduit au bas de notre planche 12.

L'emploi de l'arcade et le style de la tête sculptée au-dessus de la porte trahissent ici l’époque romaine.

Au sortir de ce ravin, nous descendons dans la plaine dont l’assez gros village d’A/adja est le chetlieu. Avant d'y arriver, nous faisons halte dans un téké de derviches Bektachis appelé Ckamaspire. Il y a là un tombeau de santon dans l’enceinte d’une mosquée ruinée de l’époque des Seljoukides. La coupole a disparu, il ne reste que les piliers et les pendentifs en briques, ainsi qu'une porte d'un

travail élégant, en belles pierres de différentes couleurs qui forment une sorte de marqueterie. Dans

les angles, des ruches. C’est un joli morceau d'architecture arabe. À Aladja, au contraire, la mosquée est neuve et sans intérêt. Nous y trouvons, dans les cimetières tures, quelques stèles chrétiennes.

(4) Sur Sandon ou Sandan, l'Hercule lydien, syrien, assyrien, cilicien, etc., voir, outre l’ouvrage de M. Lajard, cité

hichte der Arie

dans la note précédente, Duncker, G t. I, p. 4o1, ett. IL, p. 5ro.

Raoul-Rochette, Mémoires de l'Académie des Inscriptions, XNI, p. 107-154.

(2) PI. 44 et 47.

(3) Sur les bas-reliefs de Bavian, voir Layard, Vineveh and ils remains, à. I, p. 142. The monuments of Nineveh, £, pl. 51. Sur ceux de Malthaïa, bëd., t. I, p.

230, et surtout une très-belle planche de l’ouvrage de M. Place, Wénive et l'Assyrie. M. Rouet, qui les a vus le premier, a raconté sa découverte dans le Journal asiutique, 1. VIH, p. 280.

(4) Coste et Flandin; Voyage en Perse, f, pl 146.

(5) Layard, Wineveh, t. Il, p. 273-275.

(6) Coste et Flandin, Voyage en Perse, f° passim. — (7) Botta, Monuments de Ninive, pl. 43.

(8) PL. 38 et 45. — (9) Rawlinson, Te five great monarchies, t. I, p. 64 et 65.

Emirler-keuï, sur une pierre qui forme le fond d’un foyer. Au-dessous des lettres, grande croix entre des sarments chargés de grappes.

ENOAKATAKI TEOABAOCTSOES OEOKTICTOC

Eva xardurre 6 d'oddos roù Oeoù

EÉXTLOTOG.

À Aladja, sur un tertre à peu de distance du village, se trouvent plusieurs débris de colonnes et des stèles ornées de croix. Sur beaucoup de ces pierres, on ne distingue plus que quelques lettres. Nous copions deux de ces épitaphes :

MNHMAOEOAU pvipue Oeodé- POYKEANTONIO pou xè Avrovo[u AOYAUW dololy où 6eoÿ.

ECTAOÏIOYAIAKO NOY

Efoloralou duaxd-

vou,

Ce qui nous avait attirés à Aladja, c’étaient les tombeaux découverts dans le voisinage par Hamilton (1). Le plus important porte le nom de Gherdek-kaïasi, mot à mot : «la roche du coït. » On raconte dans le pays qu'il y a bien longtemps, un homme séduisit une fille d’un des villages voisins, et l’entraîna dans cette retraite où il s’unit à elle. Ce n’est vraisemblablement là qu'une explication inventée après coup ; le tombeau a dù son nom ture au lit funéraire, taillé dans la roche, que contient une des salles du tombeau.

Des deux côtés de la gorge qui nous conduit à Gherdek-kaïasi, les rochers sont criblés de trous naturels dont beaucoup paraissent avoir été agrandis pour

servir de tombeaux. À mesure que l’on avance, le ravin se creuse : à deux heures environ vers le nord-ouest d'Aladja, on se trouve en présence du tombeau principal (2). Il apparaît, au sommet d'une pente gazonnée assez roide, taillé dans un massif de rochers dont la face est tournée vers l’est. C’est un portique formé de trois colonnes épaisses et courtes, dont la forme conique, les proportions et les chapiteaux rappellent les plus anciennes colonnes doriques; seulement, ici, il y a des espèces de bases. Un escalier, pratiqué dans le roc sur la gauche, conduit à ce portique, à chacune des deux extrémités duquel s'ouvre une raire. Ces deux chambres, comme on peut le voir dans le plan et dans la coupe,

chambre funéne sont ni également grandes, ni également décorées (3). Celle de gauche est la plus spacieuse et la plus ornée: elle dut servir de sépulture au plus important des deux personnages à qui fut destiné ce tombeau. Chaque chambre a une fenêtre. Sous l’escalier se trouve encore un double caveau dans lequel on pénètre maintenant par un trou latéral qui ne doit pas appartenir au plan primitif. Enfin, au milieu du portique, dans le roc qui en fait le fond, s'ouvre une fausse baie, ou plutôt peut-être l’ébauche interrompue d'une troisième chambre funéraire. Nous nous demandons s’il faut reconnaître, dans l’architecture de ce tombeau, l'influence de l'art grec ou si nous avons au contraire ici, comme en É

gypte, dans les tombes de Beni-Hassan, comme à Boghaz-keui di

ans les colonnes ioniques de nos édicules, un de ces types primitifs que s’est approprié le génie grec.

(1) T. L p. 4or. C’est à tort que M. Barth indique comme le village le plus voisin de ces tombeaux Ak-pu

est à plus de deux heures ; ceux qui en sont le plus près s'appellent Kutchuk-djamili et Deirmen-keut. (2) PI. 33. — (3) Voir l'explication de la planche.

ungar, qui en

En tout cas, cette tombe est une des plus imposantes et des plus pittoresques que l’on puisse trouver en Grèce ou en Asie Mineure. Sa hauteur au-dessus du fond de la vallée, les grands rochers qui

l'entourent et qui l'encadrent, ces trois puissantes colonnes et les ombres noires qui dessinent le portique au milieu de cette large surface toujours en pleine lumière ; enfin, le beau ton rouge de la pierre, tout cela donne à ce monument un caractère des plus frappants. Le rocn’est pas doré comme les vieux marbres, mais d'une couleur plus vive encore qui, en certains endroits, rappelle la teinte chaude et sanguine des baies dont s’empourprent à l'automne nos broussailles.

A côté, sur la gauche, se trouve un autre tombeau, bien moins orné; pas de portiques, mais un simple encadrement autour d’une porte rectangulaire. Nous essayons, par plusieurs côtés, d'y arriver; mais partout le rocher présente des surfaces lisses qu'il nous est impossible d’escalader. Il faudrait une échelle. Nous remarquons ici dans les rochers ce que nous avions déjà rencontré la veille auprès de Kapoulu-Kaïa, des degrés qui, partant d'une plate-forme ménagée à 8 ou 10 mètres audessus du ruisseau, descendent vers celui-ci dans l'intérieur du rocher. Ils paraissent correspondre à des marches, celles-ci taillées à ciel découvert, qui, de la hauteur où se trouvent ces plates-formes, montent vers le sommet du roc. À quoi pouvaient servir ces escaliers ? Au-dessus, sur les crêtes, pas de traces de fortification, pas même de place pour en établir. D'ailleurs, on n'aurait pu arriver jusqu’à l'endroit d’où part l'escalier souterrain, sans se montrer à un ennemi qui aurait occupé le fond

de la vallée. Nous poussons jusqu’au village de Æwtchuk-Djamili. Les rochers qui l'entourent sont

percés d’excavations naturelles dont plusieurs semblent avoir été appropriées à des usages domes-

tiques. C’est peut-être la seule raison d’être de ces escaliers dont on retrouve la trace en plusieurs endroîts ; ils conduisaient à des grottes dont beaucoup, situées à une assez grande hauteur, sont maintenant inaccessibles.

Nous mettons deux heures et demie d’Aladja à Zuiuk. Ge village, qui ne compte guère qu'une trentaine de maisons, occupe la plate-forme d’une espèce de tertre, à peu près quadrangulaire, élevé de 12 à 13 mètres au-dessus du niveau de la plaine, à laquelle il se rattache par un talus (1). Nous entrons dans le village par la face méridionale, du côté de la fontaine, et nous nous apercevons que le sentier franchit le large seuil d’une ancienne porte. Ce qui nous prouve qu'il estencore en place,

c'est que des deux côtés du passage se dressent deux grands sphinx de granit et qu’à droite et à gau-

che, un peu en avant des sphinx, court une ligne de bas-reliefs taillés dans des blocs de même nature. A ses deux extrémités, cette série de sculptures se perd, ici dans le lavoir banal adossé au talus, là sous le sol; mais, au point où passe le sentier qui s'élève sur le tertre, la ligne s’interrompt brusquement et d’autres blocs, qui font avec les précédents un angle droit et qui sont également couverts de sculptures, bordent, de part et d’autre, cette large entrée et vont aboutir à la base des sphinx (2).

âmes cinq jours, du 18 au 23 novembre, nous nous

Aussitôt installés dans ce village où nous pa mettons tous à l'ouvrage. M. Guillaume recrute des ouvriers et commence des fouilles pour dégager plusieurs bas-reliefs dont on n’apercevait que le bord supérieur ; il fait relever ceux qui étaient renversés la face contre terre, il explore tout le sol entre les sphinx et autour d'eux; M. Delbet profite des quelques heures pendant lesquelles paraît un soleil déjà pâle et voilé pour prendre des photographies; enfin, nous parcourons les abords du tertre et les environs du village. Le petit plateau, mesuré par deux lignes se coupant à angle droit, a, dans les deux sens, environ 250 mètres. Il élait sans doute carré, mais il s’est déformé par l’action du temps, et aucun des côtés n'a plus une direction tout à fait rectiligne. Au milieu de la face occidentale, il nous semble reconnaître les traces d’une autre porte. Plusieurs gros blocs gisent à terre; l’un d'eux porte des trous analogues à ceux que nous avons remarqués sur presque toutes les pierres du grand palais de Boghaz-keui. Nous n’eùmes pas le temps

(4) Voir les planches 53 et 54.

(2) Voir le plan général, planche 55.

de faire de fouilles sur ce point. Nous n’avons d’ailleurs pas besoin de nouvelles découvertes, sinon pour relever le plan de l'édifice dont nous foulons les ruines, au moins pour en deviner l’ancienne destination. Tout confirme notre première impression. Le tertre a, dans l’ensemble, une forme trop régulière pour être un produit de la nature. Les fouilles que nous avons poussées jusqu'à une certaine profondeur nous ont convaincus qu'il ne repose point sur une masse rocheuse soulevée audessus du niveau de la plaine. Ici, au contraire, le petit plateau a partout le même niveau et le talus qui descend à la plaine, sur plusieurs points entamé par les chemins qui desservent le village, est partout composé de terres meubles. Rien ne ressemble plus à ces tertres artificiels, formés par lémiettement des briques crues au-dessus de la masse des fondations, que surmontent aujourd'hui ces villages de Khorsabad, de Kouïoundjik et de Nimroud sous lesquels on a trouvé ensevelis les édifices assyriens, dans le voisinage de Mossoul. Comme eux il est, à peu de chose près, orienté vers les quatre points cardinaux (1). Il ne nous parait donc point douteux que nous ayons sous les yeux les restes d’un palais construit sur le plan des palais ninivites, pour le souverain ou le satrape de la Cappadoce. Le passage par lequel nous y sommes arrivés n’est autre chose que l'entrée monumentale, la porte principale de l'édifice. C’en était toujours, à Persépolis comme à Ninive, la partie la plus richement décorée. C'était la que, pour donner tout d’abord aux visiteurs une haute 1dée de la puissance et de la majesté du prince, se développaient, à droite et à gauche de ces grands taureaux ou lions à face humaine qui formaient les pieds droits de la porte, une longue série de bas-reliefs où étaient figurés le cortége royal, les eunuques et les vizirs, les officiers et les soldats des armées du roi avec les prisonniers et les peuples vaincus. Le caractère de la pompe représentée aux deux côtés de l’entrée n’est pas tout à fait le même qu’à Ninive et à Persépolis; mais elle occupe la même place et appartient au même système d'architecture et de décoration.

Dans ce qui subsiste de l'édifice, il est encore un trait par lequel le constructeur de ce palais s’est écarté de ses modèles assyriens et perses ; nous voulons parler de ces sphinx, qui remplacent ici, comme gardiens du palais, les taureaux mitrés si chers aux architectes de Ninive et de Persépolis. Il n’y a point à s’y tromper, c’est bien la tête et la coiffure traditionnelle du sphinx égyptien, ce mélange de la figure humaine et d’un corps de lion ; mais pourtant les différences sont sensibles ; la donnée fournie par l’art égyptien a été profondément modifiée. Ainsi, en Égypte, le sphinx, à quelque variété de ce type qu'il appartienne, est toujours représenté couché, jamais debout comme ici; au lieu d'être traité en bas-relief et adossé au pied droit d’une porte, il est sculpté en ronde-bosse et placé des deux côtés de l'entrée, perpendiculaire à la voie, dont il regarde l’axe. Si on porte son attention sur les détails, là encore on trouve des changements caractéristiques. Ainsi, dans les sphinx égyptiens, les extrémités inférieures de la coiffure tombent droites des deux côtés de la tête, ne se terminent pas par cette espèce de volute que l’on voit ici et qui ressemble à la courbure d’une boucle de cheveux. L'oreille est placée ici à la hauteur normale, tandis que dans les figures vraiment égyptiennes, par l'effet d’un parti pris que l’art égyptien a adopté de très-bonne heure, elle se trouve reportée beaucoup plus haut, elle dépasse le sourcil et même le bandeau dont est ceint le front. Enfin le collier n'a point la forme d’un collier égyptien et n’est point au même endroit; il passe ici sous le menton, tandis que dans les sphinx égyptiens, quand il y a un collier, ce qui paraît être tout à fait l'exception, ce collier tombe bien plus bas, jusque sur la poitrine. Nous avons donc à reconnaître ici un motif égyptien qu'un artiste asiatique s’est approprié. Par le mouvement qu'il a donné au sphinx et par l’idée qu'il a eue d'en détacher la partie antérieure pour l'appliquer sur le jambage, comme par la liberté qu’il a prise de traiter à sa manière la coiffure, les traits et les ornements, il a donné à son œuvre un caractère mixte qui en fait une sorte de compromis entre le style égyptien et le style assyrien.

(1) Sur cette orientation qui se remarque en Chaldée et en Assyrie, à peu près partout où l’on reconnait des tertres ayant porté villes ou palais, voir Rawlinson, The five Monarchies, t. 1 passim et particulièrement livre IL, ch. 1.

Page 1