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A d’autres égards, limitation de l'Égypte semble avoir été poussée plus loin que nous ne l’avions cru d’abord. Devant le lavoir, à 8 mètres du mur de soubassement, git à terre un lion, sculpté sur la facé antérieure d’un bloc, dont nous donnons ici un croquis (B); il parait tenir sous ses griffes un animal terrassé. Nous en trouvâmes encore un autre plus mutilé et également renversé, dans la plaine, à 82 mètres environ de la porte (A). Des fragments, épars dans la même direction, semblent avoir
appartenu à des figures semblables. Tout indique donc qu’il y avait là une de ces avenues monumentales qui précédaient souvent les édifices égyptiens; seulement elle aurait été formée ici de figures de lions.
Si les figures de sphinx nous offrent un type dont la donnée première était empruntée à l'Égypte,
en revanche, tous les bas-reliefs qui ornaient le soubassement de la façade et les parois du vestibule rappellent, par leur style et leurs sujets, d'abord ceux de Boghaz-keui, auxquels ils semblent avoir emprunté certains éléments caractéristiques, puis, d’une manière plus générale, ceux de l’Assyrie et
de la Perse. Tout ce qui est à gauche de la porte semble représenter une procession religieuse dont
le centre serait formé par le bloc qui porte sur le plan le n° 7. Aucun détail ne fait songer à des scènes historiques semblables à celles que nous offrent les escaliers et les vestibules des palais de Ninive et de Persépolis. Plusieurs personnages sont bien coiffés d’un casque (1) ; mais nulle partnous ne voyons d’une manière certaine une seule arme. Au contraire, tout suggère ici la pensée d'une pompe sacerdotale : ce sont les vêtements longs et traînants de plusieurs des personnages (2), les objets qu'ils tiennent à la main et où l’on ne peut guère reconnaitre autre chose que des instruments du culte (3), la marche lente de toutes ces figures, enfin les victimes (4) conduites vers l'autel devant lequel semblent en adoration deux personnages, l’un féminin , l’autre masculin, ce dernier portant à la main un Ztuus (5), comme une des figures de Boghaz-keui dont il est la reproduction à peu près iden-
tique (6). À droite de l'autel, dominant cet autel et le groupe que nous venons de décrire, un taureau est debout sur un haut piédestal orné de moulures (7) ; serait-ce le dieu en l'honneur de qui vont être sacrifiées les victimes ? Remarquez que les figures de toute cette moitié de la façade, qu’elles soient à droite ou à gauche de cet autel, sont, à l'exception de celles d’un seul bloc, qui d’ailleurs n’est plus sur la même ligne (8), tournées vers cet autel, Si d’ailleurs on croit saisir le sens général de cetensemble, il reste, dans cette partie même, quelques groupes dont le rôle ne se laisse pas aussi aisément deviner. Si l’on n'est pas étonné de voir dans le cortége ces musiciens dont l'un porte une sorte de guitare et l’autre des eymbales (9), que font ici ces deux personnages dont l'un gravit les
degrés d'une échelle, tandis que l’autre s'apprête à le suivre (10) ? Il ne peut être question d'un siége
de ville comme on en voit dans les bas-reliefs assyriens. schelle. Se-
mur ni tour où s'appuie raient-ce des bateleurs qui, à peu près au même titre que les musiciens, figureraient dans la pompe religieuse d’un grand jour de fête ? Nous ne voyons pas non plus ce que signifient et ce que font les
six personnages, d’ailleurs très-frustes, que représente notre planche 63.
Pour ce qui est des sculptures situées de l’autre côté de la porte, le lavoir banal, construit en par-
tie avec les matériaux de l’ancien mur, a contribué à en aggraver l’état de dégradation; là, au lieu
(4) PL. 62. — (2) Planches 56, 59 et 60. — (3) PI. 56 (I et I) et 59. — (4) PI. 6o.
(5) PL 56, L. — (6) PL 42, 47 et 50. — (7) PL. 56, n° III. — (8) PI. 63.
(9) PL. 67. Le personnage qui est à gauche sur le bloc suivant (pl. 62) paraît aussi souffler dans une trompette. (10) PL. 62.
d’être, comme à gauche, en partie enfouis sous une couche de terre qui a protégé les figures, les blocs de granit ont été expo
à toutes les intempéries et à tous les contacts; aussi, sur plusieurs d'entre eux, une portion des personnages a disparu (1). Un bloc appartenant à cette série est renversé la face contre terre ; nous nous en sommes aperçus trop tard pour essayer de le redresser, comme nous l’avions fait au numéro 8 du plan. L'opération présenterait d’ailleurs beaucoup de difficultés ; ce bloc est engagé sous une énorme pierre, qui est peut-être un fragment de l'ancien linteau de la porte d'entrée. Dans ce qui subsiste de ce côté, il n’y a rien qui indique, aussi clairement que l'autel, le sens de toute cette série; il nous semble pourtant bien y reconnaître aussi une procession religieuse. Le centre en serait formé par la figure, assise sur une sorte de trône à haut marchepied, qui tourne, seule dans cette rangée, le dos à la porte, et vers laquelle paraissent se diriger tous les autres personnages (2). Le bloc sur lequel elle est sculptée occupe, dans la demi-façade à laquelle il appartient, une place qui correspond exactement à celle où se trouve, de l’autre côté, le bloc de l'autel. Enfin la parure de cette figure et ses attributs lui donnent une importance exceptionnelle ; elle à un collier à triple rang, et, autour du front, on distingue la trace d’un bandeau. Ses deux mains sont levées
comme si chacune d’elles présentait un objet aux regards et à l’adoration. Ce que tenait la main droite est tout à fait effacé ; ce que porte la main gauche se voit mieux ; cela a la forme d’un calice porté sur une hampe que serrent les doigts. Est-ce un instrument du culte? Est-ce une fleur, est-ce un bouquet ? Nous pencherions pour une fleur. À Boghaz-keuï, nous avons trouvé des fleurs
dans la main des principaux personnages du bas
lief, et on sait que l'art grec, dans ses monuments
les plus archaïques, a conservé l'habitude de faire tenir des fleurs par les déesses, par celles surtout qui, comme Cérès et Proserpine, rappellent à l’esprit l'idée de la nature créatrice et féconde (3). Or ici, l'apparence de la figure et son costume sont tout féminins ; il nous paraît donc vraisemblable que l'artiste a voulu représenter une dé
se à qui viennent offrir leur hommage ses adorateurs, les six personnages dont on ne distingue plus que les jambes et le torse (4). Quant au taureau qui vient ensuite (5), il forme peut-être le pendant du taureau et des béliers de l’autre côté; nous devons pourtant faire remarquer qu'il n’est plus dans l'alignement et qu'il a 40 à 50 centimètres de moins en hauteur que les bas-reliefs demeurés en place. C’est le seul motif qui nous fasse hésiter à le placer dans cette série. Furieux, la tête baissée entre les jambes, il semble s’apprêter à frapper. On peut penser que, pour avoir un plus beau mouvement, la fantaisie de l'artiste a modifié la donnée. Ce taureau, c’est bien aussi une victime que l’on conduisait au sacrifice ; mais le sculpteur a supposé qu’il venait d'échapper aux mains qui le retenaient. De ce côté, les bas-reliefs s'interrompent à la maçonnerie moderne du lavoir comme, de l’autre côté, ils cessent dans le talus. Ces bas-reliefs étant tous deux à une même hauteur, ilne parait point qu'il y eût ici, comme à Persépolis, deux escaliers latéraux, parallèles à la façade, par lesquels on aurait gagné l'entrée; on s'était contenté d’un seul escalier ou plan incliné, situé dans l'axe de la porte. Les bas-reliefs s’étendaient, des deux côtés, aussi loin que pouvait aisément les distinguer le regard des arrivants (6).
En arrière de la porte, les restes de deux murs perpendiculaires et de deux murs parallèles à la façade, dont la partie inférieure tout au moins était construite en gros blocs et en appareil polygonal, limitent un vestibule de 6"50 sur 5"20, au-delà duquel on entrait sans doute dans une cour intérieure. En avant de la porte, ily avait un vestibule ouvert ou palier auquel aboutissait la montée. C’est à la décoration de ce palier que doivent avoir appartenu deux blocs qui portent sur le plan les n° 18 et15. Sur le premier on ne distingue plus que le col et les griffes d’un lion ; sa forme trapézoïdale semble indiquer qu'il aurait formé le milieu du linteau de la grande porte. Le second, au contraire,
@) PL. 56, n°IV ; pl. 64. — (2) N° 15 du plan. PI. 66. (3) Voir L. Heuzey, l’Exaltation de la fleur (Extrait du Journal des Savants, 1868). (4) N° 12 et 13 du plan. PI. 56, n° 1V etpl. 64. —- (5) N° 14 du plan. PI. 57, IL. — (6) PI. 55.
est bien conservé, Il figure un sujet symbolique souvent représenté en Assyrie et en Perse, le combat
du lion et du taureau ou du bélier; ici, c'est un bélier que le lion tient terrassé sous ses pieds de devant (1).
On passe ensuite entre les deux blocs énormes, hauts de près de 3"50, dont la face antérieure était taillée en forme de sphinx. Le sphinx de gauche est très-mutilé, sans pourtant excuser la méprise d'Hamilton, qui change en deux gros oiseaux à tête humaine, analogues aux harpies grecques, ces figures dont le vrai caractère n’est pas douteux (2). Quoiqu'il ne soit arrivé à Euïuk qu'à la nuit tombante, on a de la peine à comprendre qu’il se soit trompé à ce point; il faut qu'après avoir jeté un coup d'œil à la hâte sur ces ruines, il aït fait son croquis de mémoire, Quoi qu’il en soit, la face interne du sphinx de droite, mieux conservé, nous montre un emblème curieux ; c’est un aigle à deux têtes dont chacune des deux serres étreint un animal en qui l’on reconnaît un lièvre, à sa taille et à ses longues oreilles (3). Au-dessus de cet aigle, le pied posé sur sa double tête, se dressait un personnage dont on ne distingue plus que la partie inférieure, la chaussure à bout recourbé et la robe traînante. Hamilton qui avait remarqué ce symbole sans s’apercevoir que l’aigle à deux têtes, ici comme à Boghazkeui, portait un personnage, est tenté d'y voir une addition postérieure ; c’est là une conjecture que rendent insoutenable d’une part la parfaite similitude de style qui existe entre cette figure et celles qui l'entourent, de l’autre le rôle que joue ce même symbole dans les bas-reliefs de Tasili- Kaïa, où il correspond, comme support de deux personnages, à des figures analogues et ne saurait se détacher de l’ensemble. Le fait indubitable que l'aigle à deux têtes se rencontre dans deux monuments de la Cappadoce septentrionale nous conduit à une conclusion toute contraire à celle d'Hamilton. D'une part, nous trouvons dans les traditions musulmanes, dont le fond doit être très-ancien, un animal fabuleux, le Hanca, qui, d'après la manière dont le décrivent les conteurs, répond tout à fait à l'aigle bicéphale sculpté sur les rocs de la Ptérie. D'autre part, sur les monnaies des princes turcomans qui, au xmu° siècle, gouvernaient le pays de Diarbékir et la Palestine, on trouve, dès le treizième sièele de notre ère, l'aigle bicéphale ou le Æanca, emblème de la toute-puissance, et, d’après le témoignage d'un voyageur, ces émirs avaient sculpté ce même emblème, comme leur blason, sur les murailles de leurs places fortes. Or, ce fut plus d’un siècle après, vers 1345 seulement, que cetemblème fut adopté par les empereurs d'Occident, qui l'ont transmis à l'Autriche et à la Russie (4). Ce serait, suppose M. de Longpérier, « pendant la dernière croisade que les Allemands, ou peut-être les Flamands, après s'être emparés de quelque étendard turcoman, conçurent l'idée d'ajouter une seconde tête à l'aigle que la Germanie avait hérité du vieil empire romain. Ainsi, ajoute-t-il, se serait transporté dans notre Europe moderne un symbole appartenant primitivement à un culte asiatique de la plus haute antiquité, et, par un jeu singulier de la fortune, la race turque s’est vue, à Belgrade et à Lépante, interdire l'entrée de l'Occident par cet aigle qui l'avait guidée triomphante sur les rives de l'Euphrate et du Bosphore. »
Plusieurs détails que nous n'avons pu signaler pendant que nous cherchions d’abord à donner une
(4) PL 57, LetIl. —(2) T.I, p. 382-383. — (3) PI. 68.
(4 Ces rapprochements nous ont été fournis par un article que, dès 1845, dans l’ancienne Revue archéologique, M. de Longpérier consacrait aux découvertes faites par MM. Texier et Hamilton dans la Ptérie. M. de Longpérier a, dès fois deviné bien des choses qu’un moins habile archéologue n’eût pas aisément tirées de vagues
le début, saisi et par assertions et de dessins infidèles. On trouvera dans son article la copie d’une monnaie de Malek el Salah Mahmoud, frappée en 1217 (1° partie, p. 83). M. Adalbert de Beaumont, dans la planche 159 de son Recueil de dessins pour l'art à mention sassanide. Dans l’un de ces
et pour l'industrie, donne deux sceaux représentant l'aigle à deux têtes, avec sceaux, chacune des serres de l'aigle, comme à Euïuk, étreint et terrasse le lièvre. Malheureusement M. de Beaumont, qui n'indique point ses sources et qui est plus artiste qu’archéologue , ne dit point où il a pris ces figures; il nous est fier si elles appartiennent vraiment à l’époque sassanide, Nous le regrettons, car il serait intéres-
donc impossible de vér sant de trouver, dans l’histoire de ce symbole, un point intermédiaire entre l’époque reculée où ont été sculptés les
bas-reliefs d’Euiuk et le treizième siècle de notre
idée de l’ensemble, achèvent de marquer le caractère religieux de ces bas-reliefs, analogue à celui que nous avons attribué aux sculptures de Boghaz-keuï. C'est le Zfuus, que nous ne trouvons pas seulement dans la main des personnages en qui nous avons reconnu des prêtres (1), mais aussi sculpté sur les flancs du taureau qui est debout sur l’autel (2) et du bélier que terrasse le lion (3). Là, le lituus est accompagné tantôt d’une boule, tantôt de deux boules, placées auprès de l'extrémité recourbée du bâton (4). De ces boules il convient peut-être de rapprocher les deux disques figurés dans le champ du bas-relief qui commence la série de gauche, à l'opposé de la porte, et qui représente un taureau (5); l’objet que le taureau semble porter sur son dos a la forme d'un autel. C’est sans doute aussi un objet consacré au culte que tient élevé en l’air un personnage à longue robe (6 un demi-cercle, dont la partie centrale est évidée pour laisser passer la main, fait saillie au milieu d’une sorte de sceptre ou de bâton devant lequel un homme nu, plus petit que le prêtre, fait un ges
de respect et d'adoration. Sur le même bloc, à gauche, deux personnages vêtus de courtes jaquettes etnu-pieds semblent occupés à fixer en terre un piquet.
Si, dans l’état actuel de nos connaissances, les bas-reliefs d'Euiuk nous paraissent encore plus dif ficiles à interpréter que ceux de Boghaz-keuï , tout au moins croyons-nous avoir démontré que c’est bien un caractère et un sens religieux qu'il convient de leur attribuer. Il nous reste à les jug
r au
point de vue de l'exécution.
À cet égard, ils présentent de singulières disparates. Il faut d’abord mettre à part les sphinx. Quand ils étaient entiers, ils devaient faire un bel effet, avec la peinture qui rehaussait peut-être leur coiffure et les autres ornements indiqués par le ciseau, avec les émaux ou les pierres de couleur qui remplissaient le creux des orbites, aujourd’hui vide et béant. Après les sphinx, les figures d'animaux sont de beaucoup la meilleure partie des bas-reliefs ; la forme générale y est bien sentie et toujours rendue avec justesse, parfois vivement et franchement accusée. Les béliers qui marchent vers l’autel, conduits par un prêtre qui tient par la corne un mouflon où un bouquetin, sont bien groupés et bien proportionnés (7). Mais une figure plus remarquable, c'est le lion terrassant le bélier (8). La tête se détache en ronde-bosse, sur la face antérieure du bloc, tandis que le reste du corps est seulement indiqué en bas-relief sur la face latérale de ce même bloc. Malgré la rudesse de l'exécution et le caractère
tout conventionnel de certains détails, il y a de la puissance dans ce lion d’un aspect étrange, enchaîné v LE |
au gros bloc d’où l'artiste n’a pas su le dégager tout entier. Mais de beaucoup le morceau le mieux
réuss
ï, c’est le taureau qui baisse la tête pour frapper de ses cornes (9). C’est vraiment une belle figure, digne d’être mise à côté de ce que l’Assyrie nous a laissé de mieux dans ce genre où elle a excellé. Quant aux figures humaines qui sont ici en majorité, elles sont en général d’un travail moins libre et
moins soigné qu’à Boghaz-keuï; mais là encore il y a des différences et des inégalités trè -marquées. Les personnages drapés sont les moins mauvais ; il y a un certain rhythme dans leur marche, leurs Le) 1 [|
attitudes et leur ajustement; mais ceux qui sont nus ou dont la courte tunique finit au-dessus du ge-
nou sont, pour la plupart, d’une naïveté qui touche à la barbarie (10). Signalons un détail d'exécution que nous avons peine à nous expliquer: c'est le gros tore ou bourrelet qui, chez les personnages que nous appelons des prêtres, se détache du coude droit, tombe en
(1) PL 56, n°1; pl. 59 et 60. — (2) PI. 56, n° II. (3) PL 57, n° II. Faut-il rapprocher ce que nous appelons le létuus des barsoms ou baguettes qni servaient aux Mages à prédire l'avenir ? Mais on appelle chez les écrivains grecs 6690 l'instrument de divination qu'ils employaient, et on en parle comme d’un faisceau de verges. Un passage du prophète Osée, où il attaque les superstitions syriennes auxquelles s’abandonne le peuple d'Israël, ferait plutôt songe
à quelque instrument analogue : « Mon peuple demande avis
à son bois, et son bâton lui répond; car l'esprit de fornication les a fait errer, et ils se sont prostitués en abandonnant
leur Dieu » (IV, 12). Voir Rawlinson, The five great monarchies (4) PL 57, n° let 11; pl. 56, n°1II. — (3) PI.58. — (6) PI, (7) PL. 60. — (8) PI. 57, n° I et II. — (9) PL. 57, n° II.
(10) Voir surtout les planches 56 (n° 11), 6r, 62 et 63.
t. I, p. 126 et suiv.
nets
nur
avant de la figure et au-dessous du genou, puis se rattache au bas de la robe (1). Au premier moment, nous avions cru voir lun bâton, tant cet objet a une forte saillie et une direction verticale. Un examen plus attentif nous a fait penser qu’il ne fallait pas y chercher autre chose qu’un détail du costume, mais nous ne saurions dire si le sculpteur a seulement, par un de ces partis-pris qui sont fréquents chez les artistes primitifs, exagéré le contour de la robe, peut-être bordée d’une ganse, ou bien s’il a représenté un ornement détaché, qui partirait de la manche et pendrait jusque tout près du sol. Nous avions déjà remarqué le même procédé ou le même ornement à Boghaz-keui; mais, par suite du mauactérisé (2).
vais état des figures où il se rencontre, il y paraît moins c
Pour Euiuk comme à Boghaz-keuï, c'est en Assyrie que nous retrouvons l'origine de la plupart des
motifs qu'ont employés ici l'architecte et le sculpteur. Tout ce que nous entrevoyons du plan nous fait songer à une copie réduite des grands édifices royaux des bords du Tigre. De même pour le su-
jet des sculptures. Si le grand lion de la planche 57 avait été taillé dans une matière moins dure que
le granit, si l'exécution en était ainsi devenue un peu plus fine, on pourrait le prendre pour un frag- Lo) ; peu ; Ê ment détaché de quelque palais ninivite : c'est une habitude propre aux sculpteurs assyriens que ce mélange, dans une même figure, des procédés de la ronde-bosse et de ceux du bas-relief. Nous avons
où des personnages sont
déjà rappelé les grands bas-reliefs taillés dans le roc, non loin de Niniv supportés par des animaux réels où fantastiques comme était debout ici sur l'aigle bicéphale la figure dont il ne subsiste que le pied. Le combat du lion et du taureau, dont nous avons ici une variante, le combat du lion et du bélier, paraît avoir eu, dans l’art asiatique, un sens symbolique. On le trouve représenté à Persépolis (3), et de là, comme d’autres motifs analogues, il avait été porté jusque dans cette Étrurie dont l’art s’inspire si souvent de traditions orientales (4). Il en est de même du
lièvre : les sculpteurs assyriens le figurent souvent étreint dans les serres d'un aigle ou d’un vautour qui le dévore (5). Des béliers qui rappellent tout à fait ceux d’Euiuk défilent dans des pompes guerrières ou religieuses à Ninive et à Persépolis (6). L'ibex aux longues cornes recourbées s'y rencontre souvent aussi (7). Des ivoires provenant de Ninive offrent des figures de femme qui rappellent à certains égards notre figure assise de la planche 66 (8) ; mais celle-ci ressemble surtout d'une manière frappante à une reine qui, dans un bas-relief de Kouïoundjik aujourd’hui conservé au Musée britan-
c’est la même pose, le même mou-
nique, est assise près de la table du festin, en face du roi couché ; vement des bras, dont l’un tient une coupe, l’autre ce qui paraît à M. Rawlinson un éventail (9). Nous
trouvons dans un siége de ville, à Ninive, des personnages gravissant une échelle; ils sont placés, comme les nôtres (10), sur le montant, et non sur les barreaux; c’est la même naïveté et la même conaisir, se retrouve
vention (11). Le sceptre orné, vers le milieu de sa hauteur, d’un anneau qui sert à le < dans la main de la principale figure du groupe de Bavian ; un éventail y est muni du même appendice (12). Les autels que nous offrent les monuments de l’Assyrie sont plus élégants de forme que ceux d'Euïuk (13); mais ils ont ce même trait caractéristique d’être plus larges au sommet qu'à la base (14).
Ce qu'il y a de particulier et d’étrange à Euiuk, c’est que là, à l’imitation des types et des procédés de l’art assyrien, se mêle d’une manière si imprévue cet emprunt fait à l'Égypte, cette adaptation du sphinx aux habitudes de l'architecture et de la décoration asiatique. Nous ne trouvons rien
(1) Voir surtout la planche 59, b. f. 56, n° [, IT et IV, 60 et 64.
(2) PL. 42 et 47. Dans les planches bo et 56 (fig. TetIl), l'artiste ne semble pas avoir voulu, par cette ligne, représenter autre chose que l’un des deux bords d’une robe ouverte sur le devant.
(3) Coste et Flandin, Voyage en Perse, Perse ancienne, pl. 102.
(4) Anst. de corresp. arch. Monuments inédits, IN, 56, b7, 58. s Monuments of Nineveh, inf, 2° série, pl. Ga.
(5) Ainsi sur un plat de bronze reproduit par Layard dan e, pl. 58, 60. Coste et Flandin, Voyage en Perse, pl. 106.
(7) Rawlinson, Five Monarchies (1° 6 ie, pl. 89.
(9) Five Monarchies, t. M, p. 107 et 108.— (10) PI. 62. — (11) Botta, Monuments de Ninive, pl. 97.
(12) Layard, Monuments, 2" série, pl. 51. —(13) PL. 56, fig. Let III. — (14) Rawlinson, Five Monarchies, 1, p. 386.
(6) Layard, Monuments, 1° sé
.), t. I, p. 179. — (8) Lay ard, Monuments, 1° sé
re
de pareil ni dans les autres monuments de la Ptérie ni sur aucun point de l’Asie Mineure : c’est là ce qui fait l'originalité d’Euiuk.
Si les ruines d'Euiuk, par ce côté, restent quelque chose d’isolé et d’unique au nord du Taurus, si, par leur c
ractère général, elles
rattachent aux influences et aux traditions assyriennes, c’est encore avec celles de Boghaz-keui qu’elles ont les ressemblances les plus marquées. Entre les monuments, jusqu’à nous si incomplétement étudiés, de ces deux sites qui appartiennent l’un et l’autre au même district, la Ptérie d'Hérodote, il y a des traits communs qui supposent une étroite parenté. Négligeons des particularités qui, telles que l'emploi des animaux comme supports des personnages,
se retrouvent ailleurs qu'à Boghaz-keui et à Euïuk ; il reste certains types, certains symboles que nous montrent ces deux séries de monuments de l’ancien art cappadocien et qui ne se rencontrent que là. C’est ce qui arrive pour l'aigle à deux têtes, ce type étrange que jusqu'ici on n’a point signalé, au moins dans la sculpture monumentale, hors de ce district, Le personnage à tiare basse et à longue robe qui se tient devant l'autel n’est pas moins caractéristique (1); nous l'avons vu tout pareil à Boghaz-keuï (2). Nous n'avons retrouvé nulle part ailleurs en Orient le bâton à crosse qui, ave c de légè-
res différences de forme, se montre, en Ptérie, tantôt dans la main des personnages, tantôt figuré en abrégé, comme un signe de consécration, sur le flanc des animaux. Il en est de même pour certains détails d'ajustement ; ainsi la chasuble jetée par-dessus la robe, la tiare en forme de calotte et surtout ces chaussures à bout recourbé que portent ici tous les personnages qui n’ont pas les pieds nus (3). Certaines conventions sont identiques, ainsi l’allongement de la robe dont l'extrémité traînante forme derrière le personnage une sorte de bec ou de pointe, ainsi encore le bord antérieur de cette même robe exagéré, comme nous l’avons dit, en une sorte de gros et roide bourrelet. Or, quand on compare deux séries de monuments, il n’est rien qui soit plus important à noter que ces différences
ou ces ressemblances de procédé; on peut emprunter à l'art d’un peuple voisin tel ou tel type, telle ou telle figure; mais là où se révèlent le mieux l’origine commune et l'identité d’habitudes,
c’est dans ces partis-pris, adoptés pour rendre certaines formes que l’artiste n’est point encore :
ez habile pour copier fidèlement. Dans le même ordre d'idées, indiquons un dernier trait qui est commun à toutes ces figures de la Ptérie et qui les distingue, d’une manière très-sensible, des figures
assyriennes: c'est que la musculature n’y est jamais accusée avec la même franchise. Nous trouvons ici partout, dans le nu, quelque chose d'incertain et de mou qui est éloigné de la précision un peu
dure du style assyrien. Seuls, les animaux sont parfois traités avec plus de vigueur : peut-être avaientÿ ; te) E
ils été assez multipliés par l’art assyrien sur des vases, étoffes et tapis, que le commerce transportait dans toute l'Asie antérieure, pour que ces mêmes sculpteurs, qui ne savaient pas indiquer par un
contour ferme et précis la forme humaine, n’eussent guère qu'à copier des types connus pour représenter un lion ou un taureau.
Nous croyons ne nous être trompés ni sur la destination primitive de l'édifice dont le village d'Euiuk recouvre les ruines, ni sur le caractère général de ces représentations auxquelles nous avons attribué un sensreligieux. Quelles
conceptions exprimaient ces groupes et ces symboles ? Il nous est encore plus difficile de le deviner ici qu'à Boghaz-keui ; tout ce que nous entrevoyons, c'est que le taureau
chez qui, dans deux de nos bas-rel les organes de la génération sont très-accusés, y jouait un
grand rôle. Or, le taureau passe pour représenter, dans lesystème de la théologie perse, l'élément humide, une des sources de la vie et de la fécondité. Aucun vestige à Euiuk, au moins dans ce qui nous a été conservé, de ce culte de la mandragore dont nous avons retrouvé partout les traces à -Boghazkeuï. Si nous ne pénétrons pas la signification des symboles employés à Euïuk, à plus forte raison nous es
-il impossible de rien savoir de l’histoire du monument.
(1) PL 56, n° I. — (2). PI. 42, 47, 5o et br.
(3) Nous avons montré ailleurs (Revue ar! iéologique, nouv. série, t. XIE, p. 6-9) que cette chaussure ne se retrouve
que par exception dans les sculptures assyriennes.
A Boghaz-keuï, nous avons signalé une surface de roc couverte de signes qui sont peut-être les débris d’une ancienne inscription. À Euiuk, nous n'avons rien aperçu qui ressemblât à de l'écriture; Hamilton y avait copié une ligne, écrite en caractères analogues aux caractères phrygiens, que nous n’y avons pasretrouvée (1). On n'a d’ailleurs rien tiré jusqu'ici de ces quelques lettres. L'histoire ne ocuments écrits, et la présence
nous fournit aucun renseignement qui puisse suppléer au manque de à Euïuk de formes certainement empruntées à l'Égypte ne fait que nous rendre plus perplexes. Fautit à certains égards
il faire remonter cette imitation jusqu'à l'époque où Ninive elle-même subi
l'influence des arts égyptiens, dont les types et les produits avaient été, beaucoup plus tôt qu'on ne le croit d'ordinaire, portés par la guerre, la conquête et le commerce bien loin de la vallée du Nil, en Occident jusqu’en Étrurie, en Orient non-seulement chez les Phéniciens, mais bien plus loin, dans tout le bassin de l’Euphrate et du Tigre ? Cette hypothèse n'aurait rien d’inadmissible. Il faut pourtant remarquer que le style égyptien ne paraît guère avoir été employé en Assyrie que dans des objets de petite dimension, tels que des scarabées, des plats ou des ivoires; on n’a encore trouvé qu’une fois à Ninive le sphinx utilisé dans la décoration architecturale d’un édifice. C’est à Nimroud, dans le palais du sud-ouest, que M. Layard a fait cette découverte. Il y a là deux sphinx, tout pareils l’un à l’autre, aux deux côtés d’une porte (2). Ce qui est curieux, c’est que ces sphinx, dans la capitale même de l'Assyrie, reproduisent bien plus exactement que ceux d'Euïuk le type consacré par l'Égypte. Ils sont couchés, sculptés en ronde-bosse, et perpendiculaires à la voie. Ce qui trahit une main assyrienne, c'est qu'ils ont sur la tête, au lieu du cl/t ou de la coiffure égyptienne, la tiare droite ornée de l'uréus, telle que la portent les grands taureaux à face humaine; ce sont aussi les ailes, que l'on ne trouve attribuées au sphinx en Égypte que très-rarement, et cela seulement dans les peintures. Si l'emploi du sphinx comme motif de décoration est presque sans exemple dans l'Assyrie propre, qui, par l'intermédiaire de la Phénicie entretenait avec l'Égypte des relations suivies, n'est-il pas bien surpre-
nant de le rencontrer dans un canton montagneux et sauvage de la Cappadoce, au nord du Taurus? Il est une autre explication qui, tout en n'étant pas elle-même exempte de difficultés, paraîtra pourtant peut-être préférable: c’est celle qui verrait dans cet édifice un palais élevé après la conquête de l'Égypte par les Perses. M. Barth a cru trouver dans le palais de Boghaz-keuï la résidence d'été du prince où du satrape qui gouvernait la Cappadoce septentrionale, et dans celui d'Euïuk, situé au centre d’une plaine plus basse, sa résidence d'hiver. Nous ne savons s’il y a entre les deux sites une
différence de climat qui justifie cette assertion ; quoique Euiuk soit placé loin des montagnes et un
peu moins haut au-dessus du niveau de la mer, les hivers, à en juger d’après l'apparence des maisons, doivent encore y être rigoureux. Pour nous, puisque en pareille matière on ne peut que hasar-
der une conjecture, nous serions disposés à voir dans les deux palais de Boghaz-keuïi et d'Euiuk deux
succe:
résidences non pas simultanées, mais ives. Boghaz-keui occuperait l'emplacement de l’an-
cienne cité des Ptériens ; après que Crésus eut mis cette ville à sac et en eut rasé les édifices, quand les victoires de Cyrus eurent fait entrer la Cappadoce dans l'empire perse, quelque prince postérieur aurait remplacé le palais détruit par une résidence construite à quelques lieues de la précédente. Nous nous expliquerions ainsi tout ce qu'il y a entre Boghaz-keui et Euïuk à la fois de différences et
de ressemblances. On aurait conservé certains symboles qui étaient peut-être comme le blason de la
dynastie locale, certains costumes nationaux et traditionnels; mais la suprématie perse et le temps auraient amené des changements dans les conceptions religieuses, et nous aurions à Euiuk les monuise le symbole de la
ments d’un culte autre que celui qui est figuré à Boghaz-Keui et que caracté mandragore, dont nous n’avons retrouvé aucune trace à Euiuk. Dans cette hypothèse, la conquête
de l'Égypte, en conduisant sur les bords du Nil les généraux perses et les princes vassaux, aurait pu
donner à quelqu'un de ceux-ci, ébloui de tant de merveilles, l’idée et le désir d'en reproduire une
1) Researches in Asia minor, T. 1, p. 383. — (2) Nineveh and its remains, +. 1, p. 348. ; ? ; ( 1] 1
partie dans son palais ; ainsi en France, au seizième siècle, après les guerres d'Italie, nos rois et nos grands seigneurs se faisaient bâtir des châteaux décorés à l'italienne.
ulter : nous
Des observations et des rapprochements qui précèdent, voici ce qui nous semble r avons, dans les sculptures de la Ptérie, la traduction, obscure encore pour nous en plus d’un point, de croyances qui, avec certaines conceptions et certains symboles propres à la Cappadoce, se rattachent à la famille de ces religions naturalistes dont on retrouve les monuments depuis Tarse jusqu’à Ninive, depuis Tyr jusqu’à Babylone. Au point de vue de la technique, nous devons signaler d’étroits rapports entre les sculptures de Boghaz-keui ainsi que d'Euiuk et les figures que nous avons les premiers découvertes en Phrygie, à Ghiaour-kalé (1) ; cette ressemblance est si sensible qu'elle a frappé tout d’abord jusqu'au kavas turc qui nous accompagnait. Les deux guerriers de Ghiaour-kalé s'ils,
avaient hache ou massue, seraient tout pareils à trois des figures du grand bas-relief de l'enceinte
principale et à l'une de celles du couloir; c’est même style, même attitude et même costume. Quelques-uns (le ces traits caractéristiques se retrouvent aussi dans le guerrier de Nymphi, qui a trop longtemps passé pour une figure égyptienne. En rapprochant tous ces traits, on arriverait à définir un art, rameau détaché du tronc assyrien, qui parait avoir fleuri d'abord dans la région centrale de l’Asie-Mineure, au nord du Taurus: il a emprunté à l'art assyrien son style et ses motifs principaux; mais il s'en distingue et par une touche plus rude et plus grossière, et par certains procédés qui sont sa marque originale.
Les monuments les plus complets et les plus variés que nous ait laissés cet art, c’est la Ptérie qui nous les a conserv
en effet on ne trouve, de l’autre côté de l’Halys, que des figures isolées ou des motifs de pure décoration. Jusqu'à nouvel ordre, c’est done la Cappadoce septentrionale que nous devons regarder comme le centre de cette culture, comme le foyer d'où cet art, porté en Phrygie et en Lydie tout à la fois par le commerce et la conquête, aurait rayonné vers la côte de la mer Égée et fourni aux Grecs leurs premiers modèles et leurs premières inspirations. Nous avons déjà travaillé à réunir les matériaux de cette définition en étudiant avec détail, dans la /tevue archéologique, plusieurs des monuments de cette contrée, inconnus jusqu'ici ou mal décrits. Nous renvoyons à ces articles : t. XII, Ghiaour-kalési, ses murailles et ses bas-reliefs ; t. XIIT, le Bas-relief de Nymphi; d'après de nouveaux renseignements ; t. XIX, Un bronze d'Asie Mineure. Une nouvelle exploration de cette région si rarement visitée ne manquerait certes pas de fournir de nouveaux points de comparaison et nous permettrait de donner plus de précision à cette définition que l’on ne peut tenter jusqu'ici que d'une manière très-générale et en faisant bien des réserves. Voici tout ce que nous avons trouvé à Euiuk de traces de l’époque gréco-romaine :
A Euïuk, dans le foyer d’une maison. Lettres de 0",05.
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