PONT
MASIA ET ZÉLA.
Le massif montagneux dans lequel nous avons cru reconnaître la Ptérie d'Hérodote méritait, par le nombre et le caractère original de ses monuments, d’être étudié à part. C’est ce que nous avons fait, et nous avons rattaché ce district à la Cappadoce, suivant, en cela, le témoignage formel de ce même historien. Les hauteurs qui, toutes coupées de pittoresques ravins, dominent Boghaz- Keuï, Aladja et Euïuk, séparent le bassin de l'Halys de celui de l’Iris. Toutes les eaux que nous avons rencontrées à partir d'Aladja nous ont paru se diriger vers ce dernier fleuve. Or le bassin de l'Iris
; pour appartenir à cette partie de la Cappadoce primitive ou de l'Asie au-delà de
a toujours pas:
l'Halys que les Grecs s'accoutumèrent de benne heure à désigner sous le nom de Ponros ou « pays
maritime (1), » contrée qui, aussitôt après la mort d'Alexandre, commença à former un royaume indépendant. Toutes les villes importantes que contient le bassin de l’Iris, Comana, Sébastopolis,
Zéla, Amasia, Eupatoria Magnopolis, sont toujours citées comme des villes du Pont. Si donc il nous
est impossible de savoir où tracer au juste la frontière méridionale de ce royaume, frontière qui a sans cesse varié, au moins sommes-nous sûrs de ne pas nous tromper en attribuant au Pont tout le territoire, arrosé par l'[ris ou par ses affluents, que nous avons traversé à partir de Tchouroum.
Entre Euïuk et Tchouroum, on marche d’abord pendant quatre heures environ à travers un pays montueux, assez boisé; des taillis de chênes s’y mêlent à des bouquets de pins. On descend toujours, et on emploie encore quatre heures à traverser une grande plaine au Nord-Est de laquelle se trouve la petite ville de Tchouroum. Les maisons s'étendent à plat entre deux montagnes, dans une sorte de golfe que fait en cet endroit la plaine. Sur un tertre assez bas, se dresse une forteresse carrée de construction turque. Les murs, bâtis en grande partie avec des débris anciens, contiennent un assez grand nombre d'inscriptions, qui avaient déjà été relevées par des voyageurs précédents (2); nous en transcrivons chez notre hôte, Saïd-Effendi, une qui leur avait échappé.
(4) Xénophon est le premier écrivain grec qui emploie ce terme. 4rabase, \, 6, 15. (2) Ce sont celles qui se trouvent au Corpus sous les numéros 4105, 4108, 9242, 9243, 9244. Nos copies ne nous donnent pas les moyens d'expliquer ce qui, dans plusieurs de ces textes, avait arrêté M. Kirchhoff. dsl: 92
Stèle placée dans le bassin. Au-dessus de ces lettres une guirlande et une grappe de raisin.
POYIWN Povpiov MAFNYAAG Marie TUIAIWCYN r& Mo ouv- TPODUANH TpÉPE pvi- AAHCXAPIN une pp ANECTHCA dvécrnca.
Nous avions passé tout un jour à Tchouroum, sans pouvoir rien découvrir qui nous apprit le nom de la ville antique d’où proviennent ces débris. Le lendemain, neuf heures de route à travers un pays monotone et nu. Parfois des champs cultivés, le plus souvent des landes semées de genévriers. Quelques bouquets de pins sur les hauteurs. Nous couchons à Beybuk, pauvre hameau où nous ne sommes plus qu'à 8 heures d'Amasia. À deux heures de la ville, la route devient intéressante. On rejoint la vallée de l'Tris, que les Turcs appellent Zéchil-Irmak, « le fleuve vert. » C’est une jolie rivière qui mérite son nom ; ses eaux claires sont d'un beau vert foncé qui contraste avec le gris sale des eaux troubles du Xizil-Irmak ou « fleuve rouge.» Des saules, des aulnes baignent dans le courant leur branchage et leurs racines. Tout à l’entour, de larges plantations de müriers parmi lesquelles se dressent les magnaneries. L'été, tout ceci doit être d’une riante et fraîche couleur que fait encore ressortir la teinte sombre des montagnes qui bordent des deux côtés la vallée. Les maisons, avec leurs toits de tuile, dominent non-seulement les taillis de müriers, mais dépassent même de beaucoup les têtes des plus élevés parmi ces arbres fruitiers dont Amasia est si fière. C’est un tableau qui nous paraît plus aimable encore quand nous le comparons à ces déserts nus et pelés que nous traversons depuis Beïbazar, à ces villages à demi souterrains, sans relief et sans forme, qui se confondent presque avec le sol qui les porte.
À mesure qu'on approche d'Amasia, les montagnes se rapprochent, la vallée devient une gorge de plus en plus étroite et profonde. À une heure de la ville, on traverse le Iéchil-Irmak sur un pont de pierre, et on tourne ensuite entre le pied du roc et la rivière bordée de jardins et de plantations. À quelques mètres au-dessus du chemin, on observe, au flanc du rocher, les traces d'une ancienne conduite d'eau, creusée dans la pierre vive. Là où le roc se dérobait, le canal était supporté sur un massif de maçonnerie. On suit les vestiges de cet aqueduc jusqu'aux premières maisons, pendant une heure environ. Est-ce un travail de l'époque romaine ou de l’époque seldjoukide ? Nous l'ignorons ; en tout cas, il a dù être entrepris pour alimenter des bains situés dans la partie haute de la
ville. Amasia ne manque pourtant pas d’eau. Des sources qui descendent de la montagne se répandent dans les quartiers élevés, et les bains, les mosquées, les fontaines, situées dans la partie basse, empruntent au fleuve autant d’eau qu'il leur en faut au moyen de roues à palettes creuses qui, mues par le courant, la déversent dans un large canal. La tradition populaire explique l’origine de cet aquedue par la légende de Schirin et de Ferhad. Cette touchante histoire d'amour, avec son dénouement pathétique, est, dit-on, tirée d'un poëme persan ; mais elle a été répandue en Anatolie par des poésies turques qui y sont très-populaires et qui placent à Amasia le lieu de la scène.
Il n’y a point à douter que la ville moderne n’occupe l'emplacement de la ville ancienne dont le nom est à peine altéré, même dans la bouche des Tures, qui l’appellent Æmassieh. Quant aux Grecs, ils prononcent ce nom comme s’il s'écrivait avec deux s, Amassia, tandis que l'orthographe antique
était Amasia. Peut-être d’ailleurs, quoique l'écriture ne nous l'indique pas, faisait-on, dès lors, dans
le pays, entendre la double lettre. La description que donne de sa ville natale le géographe Strabon est encore d’une exactitude singulière (1). « Notre ville est située dans une grande et profonde gorge
(4) XIL, 3, 30.
où coule le fleuve Iris. Elle a été merveilleusement disposée par l’art et par la nature pour servir tout à la fois de ville et de forteresse. La roche est haute et escarpée ; elle tombe à pic vers le fleuve. Elle a un mur à sa base, au-dessus de la rive du fleuve qui porte es maisons de la ville ; un autre mur court sur les deux flancs et s'élève vers les sommets. Il y a deux sommets qui se tiennent et qui sont couverts de tours d’une construction admirable. Dans cette enceinte se trouvent le palais royal et les tombes des rois. Les sommets sont accessibles seulement par une sorte d'isthme extrêmement étroit, qui forme une montée de cinq à six stades, que l’on vienne des faubourgs ou des bords du fleuve. Du bout de cet isthme, il reste encore à gravir une autre pente d'environ un stade, celle-ci très-roide et facile à défendre contre toute attaque. La forteresse renferme des eaux dont ilest impossible de priver ses défenseurs, car deux galeries ont été taillées dans le roc, galeries qui conduisent l’une au niveau du fleuve et l'autre à celui de l'isthme extérieur. Le fleuve a des ponts dont l’un joint la ville au faubourg, et l’autre le faubourg à la campagne. A la hauteur de ce dernier pont on voit s’abaisser et mourir la montagne qui surmonte les escarpements du rocher. »
sant que d'étudier en détail tout ce qui reste des monuments indiqués par Strabon et de reporter ces vestiges sur un plan à grande échelle (1); mais décembre commençait ; à peine étions-nous à Amasia que la neige se mit à tomber. Or nous avions encore à visiter Zéla et à gagner la côte, et, en tardant trop, nous risquions de voir la route d’Amasia à Samsoun coupée par les neiges, pour quelques semaines peut-être. Nous dùmes donc nous borner; après une reconnaissance rapide que nous entreprimes sous la conduite de notre excellent hôte, M. Krug (2), nous renonçâmes à nous occuper des souterrains et des enceintes de la citadelle; nous résolûmes de consacrer le peu de jours dont nous pouvions disposer à ce groupe de tombeaux creusés dans le roc dont notre planche 70 donne une vue d'ensemble et notre planche 73 le plan général. Quelques autres tombeaux, imitation des premiers, durent être aussi étudiés pour que la série fût complète.
es
Rien n'eùtété plus intér
Ce qui caractérise ces tombes d’Amasia, c'est une disposition dont nous ne connaissons pas d'exemple hors d'Amasia et de ses environs (3), disposition que fera tout de suite comprendre un coup d'œil jeté sur les planches où sont représentés ces monuments (4. La chambre funéraire ne tient à la montagne dans laquelle elle a été creusée que par sa base. Sur les côtés, par derrière et en dessus, elle en est séparée par un espace vide qui forme autour d'elle une sorte de couloir et qui l'isole complétement. Pourquoi s’est-on imposé ce travail, qui a dû demander bien du temps? Nous n'en voyons qu'une explication : on s’est surtout proposé de mieux protéger ainsi la chambre funéraire en la défendant, par cet espace partout ménagé autour d'elle, contre des infiltrations qui se seraient produites dans les fissures du roc. C’est là ce qui a dû donner l’idée de ce travail ; mais, sans le chercher peut-être, on a obtenu ainsi un autre résultat : on a augmenté l'effet de ces monuments ; ce vide qui les cerne les détache de la montagne et les signale de plus loin aux regards.
Là ne se borne d’ailleurs pas le travail accompli. Chaque tombe est précédée de larges gradins qui semblent en former le piédestal; parfois des degrés plus petits ont été pratiqués au milieu de ce soubassement comme pour conduire à l’ancienne entrée de la chambre funéraire. Dans le flanc du roc vertical à été taillée une large corniche ou plutôt un chemin, flanqué d’un parapet, et de place en place formant escalier; ce chemin met en communication les deux groupes de monuments que l’on
(1) M. Barth a donné une esquisse d’un plan d’Amasia au 1:100000, sur la première des feuilles dont se compose la carte qui accompagne son voyage de Trébizonde à Scutari.
(2) Nous avons parlé ailleurs avec détail de cet homme distingué, dont nous avons eu depuis lors le regret d'apprendre la mort. (Souvenirs d’un voyage en Asie Mineure, ch. IX.)
(3) M. Ainsworth (ravels in Asia minor, t. À, p. 99) a trouvé au nord de Tchouroum, dans les collines appelées Kirk- Delim , un tombeau tout à fait analogue à ceux d'Amasia. S'il n’est pas aussi complétement isolé, s’il touche à la masse du rocher non-seulement par sa base, mais aussi par son sommet, il en est séparé en hauteur, de trois côtés, par un
couloir qui permet d’en faire le tour. Ce doit être, comme l’4inali Mahara, une imitation des sépulcres royaux. (4) PI, 72, 75 à 80.
distingue sur notre planche 70, l'un, formé de trois et l’autre de deux tombes, l’un situé tout près des ruines du palais royal, et l’autre en amont à 150 mètres environ vers l'Ouest-Sud-Ouest. Ce vaste ensemble, ce flanc de la montagne ainsi laborieusement préparé et taillé pour offrir aux souverains qui se succédèrent dans le palais voisin un dernier asile digne de la majesté royale, tout cela présente un caractère marqué de sévérité et de grandeur. Ce qui subsiste de la décoration primitive est des plus simples. Ici quelques moulures entourentla porte qui, suivant l'usage grec, n’est point rectanse rétrécit vers le sommet (1); à, une plate-bande dessine le fronton qui sert de cou-
gulaire, mais ronnement (2), tandis qu'ailleurs la façade s’amortit en forme d’are surbaissé (3). Nous avons aussi trouvé, gisant à terre, un fragment de corniche (4). Ilest certain, d’ailleurs, que la plus grande partie de l'ornementation a disparu. Nous n’avions d’abord pas eru aux plaques de métal dont aurait été revêtue, selon M. Barth, la paroi antérieure des tombes (5). Un examen plus attentif nous a amenés à ne pas repousser absolument cette opinion. Il nous paraît certain que toute cette nécropole était ornée d'une riche décoration, formée en partie de moulures taillées dans le roc ou rapportées, et de stèles scellées sur les gradins, en partie d'ornements de métal. Des plaques de bronze, peut-être des lettres de même matière, de très-grande dimension, couvraient en partie la face principale et les c'est ce que semblent indiquer, surtout dans le tombeau le plus occidental, Devant le premier
faces latérales extern les trous réguliers qui se remarquent sur les parois soigneusement dres
et le deuxième tombeau du groupe de droite, sur un des gradins inférieurs, M. Guillaume a relevé les traces certaines d’une grille (6). Devant le second tombeau, sur la plate-forme où il s'ouvre, deux piédestaux circulaires ou deux colonnes ont laissé leur trace sur le roc poli (7). A l'extrême gauche, après le dernier tombeau, la plate-forme se rétrécit et est barrée par une saillie du roc qui a été conservée tout exprès et qui vient aboutir au précipice. Dans cette saillie est percée une porte (8). Elle devait être fermée par des battants de bronze. On distingue très-bien les trous des gonds. De l’autre côté de la porte, la corniche cesse et meurt sur la paroi abrupte du rocher. Peut-être la nécropole devait-elle être prolongée de ce côté; nous aurions là l’amorce toute préparée de travaux que les événements politiques ont empêché d'exécuter.
Les tombes formaient donc une nécropole que des clôtures de différente nature concouraient à protéger contre des profanations coupables. On ne pouvait arriver aux deux terrasses qui portent les deux groupes de tombeaux que par l'enceinte du palais où par l’acropole, qui, comme nous le montrerons plus loin, communiquait avec le palais. Par en bas, ceux qui auraient cherché à escalader cette paroi, toute haute et roide qu’elle soit, auraient été arrêtés par une grille dont le pied faisait corps avec le roc. Cette grille, sans doute d’un travail soigné, — l'Orient a toujours aimé les beaux ouvrages de fer forgé, — loin de cacher aux regards une partie de ces r l'effet et se marier heureusement au reste de la
monuments, devait, au contraire, en rehaus décoration. Peut-être aussi des statues avaient-elles été dressées devant les tombeaux; grâce à la blancheur et à l'éclat du marbre, elles se seraient merveilleusement détachées sur le fond du roc ou des cavités qui s'y creusaient. En tout cas, il n'y a plus ni devant ni dedans les
tombeaux aucun reste d'inscriptions ou de sculptures (9). Ce qui a été descellé et brisé a dù
(1) PL 76 et 78. — (2) PI. 79. — (3) PI. 80.
(4) PI. 79, V. — (5) Reise von Trapezunt, p. 33.
(6) PI. 76, fig. I. — (7) PL. 77, I et III. — (8) PL. 77, I, et 78.
(9) Faut-il, avec M. Barth (Reise von Trapezunt, p. 34), se décider à voir une restauration des tombes royales dans les travaux qu'un certain Lucius se vante d’avoir exécutés, et en retour desquels il réclame des voyageurs qui passent devant les monuments rétablis par ses soins un bienveillant et respectueux salut? Dans cette épigramme (C. Z. G., 4174),
v |vbpauc
composée de deux distiques, ce Lucius, qui a dù vivre sous l'empire, s'exprime ainsi: Etuzra | 6 jov, rapodeir{au] — Aoëxioy [el0[ ol
TAOUS V
e Gafor que le temps avait mutilés, et que Lucius a réparé
eotoz ypôvois Aoïxioc opécuro * — 71
ñgéo[v] — à pal !
Gôuevor. Il est bien question ici de tombeaux des antiques hér. cette inscription, relevée pour la première fois par Hamilton et revue par M. Barth et par nous, u’est pas du tout à l'entrée
rouler jusqu’au pied des escarpements que surmontent ces gradins, C’est là, dans les talus formés par les éboulements de la montagne, que des fouilles poussées jusqu'à une certaine profondeur ne pourraient guère manquer de faire retrouver quelques fragments ayant appartenu jadis à la nécropole royale (1). Quoiqu'on ne puisse encore, sur bien des points, former que des conjectures, M. Guillaume ne désespère pas de tenter un jour ou l’autre, à l’aide de tous ces indices soigneuse-
ment rapprochés, une restauration de cette nécropole.
L'intérieur des chambres, comme on le verra par les coupes et les plans joints aux élévations, est très-petit et fort simple. Dans plusieurs de ces chambres, nous retrouvons cette espèce de banc que nous avons déjà vu dans plusieurs chambres funéraires. La plupart des chambres se terminent en forme de voûte. Deux de ces tombes n’ont pas été achevées ; le travail qui devait isoler la chambre funéraire du rocher où elle a été creusée n'a pas été terminé (2). Nous renvoyons
à l'explication des planches pour bien des détails que nous n'avons pu signaler dans cette rapide revue de l’ensemble. Quoique le principe de toutes ces tombes soit le même, il n'y en a pas deux qui se ressemblent.
Il nous paraît à peu près certain que nous avons ici ces tombes royales dont parle Strabon. Strabon les mentionne en même temps que le palais du roi; on sent, à lire la phrase, que les yeux étaient habitués à embrasser d’un seul regard ces deux monuments, la demeure royale et la nécropole royale, que tous les deux s'offraient à la fois à son souvenir. Or, dans l’édifice que l'on aperçoit à droite de notre planche 70 et au milieu de la planche 71, il paraît difficile de chercher autre chose que les restes du palais, représenté par plusieurs murs assis sur le rocher, murs dont les assises inférieures sont d’un bel appareil hellénique. Placé sur une simple anfrac-
tuosité du roc, cet édifice était aisé à défendre contre un coup de main ; mais il était trop
dominé par les sommets et de trop peu d'étendue pour que l’on y püt voir une citadelle. Pour un palais, au contraire, la situation était merveilleuse. On était assez près de la ville pour
que la descente et la montée fussent aisées, assez haut au-dessus du fleuve pour que l’on
eût là plus d’air et de brise que dans le fond de la vallée, et que l’on découvrit, de cette terrasse, non-seulement les rues et les places de la ville, mais toute la gorge de l'Tris en amont et en aval. Un passage souterrain, dont nous avons reconnu les restes, le faisait communiquer secrètement avec le fleuve et préservait ainsi ses habitants du danger de manquer d’eau (3). Un chede ce que nous appelons la nécropole royale. Elle s’en trouve à une assez grande distance, au bas du chemin par lequel on
peut, en contournant vers l’est les hauteurs, monter à cheval jusqu’à l’Acropole. Si elle avait eu trait aux tombes des
rois, pourquoi aurait-elle été placée ici? D'ailleurs, dans cette hypothèse, Lucius n’aurait-il pas employé un terme moins
vague que : « les héros d'autrefois? » 11 nous paraît vraisemblable que cette inscription se rapportait à d’autres tombes
aujourd’hui disparues, peut-être à des monuments funéraires construits sur la voie qui sortait de la ville en cet endroit
pour se diriger vers Amisus.
(1) Ker-Porter, le premier voyageur, si nous ne nous trompons, qui ait signalé à l’attention du monde savant les tombes d’Amasia et qui ait essayé d’en donner une idée, n'a passé que quelques heures à Amasia. Aussi sa description est-elle encore bien vague. 11 ne donne qu’un seul croquis, l'élévation d’un des tombeaux, et ce croquis est loin d’être exact. Dans les pages qu’il a consacrées à résumer ce qu'il avait vu ou plutôt entrevu d'Amasia (Zravels in Georgia, Persia, Armenia, ancient Babylonia, during the years 1817, 1818, 1819 and 1820, 2 vol. in-4°, Londres, 1822, t. II, P. 705-713). Ce qui nous a le plus frappé, c’est ce qu'il dit des débris d’une ornementation architecturale qu'il aurait remarqués au pied des tombes. Voici ses propres paroles : « Some way down on the declivity of the hill, several fragres; and it is not
ments of stone, similar to that of the rock, are to be found, carved like parts of friezes and archit impossible that they may have assisted in forming into temple-like porticoes the fronts of those ancient sepulchres. » (P. 7ro).
(2) PI. 76 et 8o.
(3) Voici ce que nous trouvons à ce sujet sur le carnet de M. Guillaume : « Nous passons le pont du Konak, et nous laissous les rocher
à notre droite, en allant vers l’ouest. Avant d’arriver au pied de ce que nous avons appelé le palais,
où nous remarquons, sous des constructions postérieur!
cher un tombeau creusé dans le roc, et qui semble intéressant (voir planche 74). Nous grimpons jusqu’à un point où SON 93
, des restes de murs antiques, nous trouvons au détour du ro-
min, dont une partie tout au moins était creusée dans le roc, le mettait en relation directe avec l'acropole. C'était une rude montée, presque verticale en plusieurs endroits; mais si M. Barth, comme ille raconte (1), a encore pu gravir par cette route, quoique non sans fatigue et sans danger, à plus forte raison cette communication était-elle, dans l'antiquité, tenue toujours en état et rendue aussi aisée, aussi praticable que le permettait la configuration du sol. De ce palais il était donc toujours facile, en cas d’alerte, de se réfugier dans la citadelle sans passer par la ville. Une des deux cipryyes ou galeries que mentionne Strabon aurait été celle dont M. Barth a vu la partie supérieure, et dont M. Guillaume a reconnu la partie inférieure; elle aurait mis la citadelle en rapport tout à la fois avec le palais et avec le fleuve. Tout ceci appelle d’ailleurs de nouvelles observations; un examen attentif
permettrait de rétablir l'ensemble de ces travaux.
Si l’on admet que le palais était bien là où nous avons cru en trouver les restes, il n'y a point à douter que les tombes dont cette même planche 70 nous offre la vue pittoresque ne soient celles dont parle Strabon. Elles sont, en effet, comprises dans la même enceinte ; l’acropole formait le sommet de cette enceinte, et de là partaient des murs qui descendaient en s'écartant l’un de l’autre vers le fleuve, de manière à enclore toute la face du roc tournée vers le midi, qui s'élève sur la rive gauche de l'iris. Ces tombes sont les plus voisines du palais et par conséquent celles qu'il était le plus naturel de nommer en même temps que lui; ce sont enfin de beaucoup les plus imposantes des excavations pratiquées dans le rocher. D’autres tombes, dont plusieurs ont été aussi étudiées par nous, et qui se trouvent sur d'autres points, sont loin e rivaliser avec
d’avoir la même importance et la même grandeur. Le seul monument qui puis elles par ce qu’il représente de travail, celui qui porte le nom d'Ainali-Mahara, et que nous décrision : « les tombes
rons plus loin, est isolé ; on n'aurait donc pu le désigner par cette exp royales. » Ilse trouve de plus à quelque distance de la ville, hors de l'enceinte dont Strabon et la configuration même des lieux indiquent très-clairement le périmètre. De plus, il porte une inscription qui l’attribue à un grand prètre de la terre et non à un roi.
Quels sont ces rois dont nous avons reconnu les tombes au-dessus du palais? Là encore, il n’est guère permis d’hésiter. L'absence de toute inscription nous interdit bien de mettre un nom sur aucune de ces tombes; mais du moins, nous savons quelle dynastie elles représentent. « Les tombes royales, » dit Strabon. Or ce pays n'avait eu de rois que ces princes du sang Achéménide, dont la lignée se termine à Mithridate VIEupator et à son fils Pharnace. Quand, à Amasia, une soixantaine d'années après la mort de Mithridate, on parlait des rois et des monuments de leur règne, palais ou sépulceres, de qui pouvait-il s'agir sinon de ces princes qui, jusqu’à la prise de Sinope par Pharnace I en 184, paraissent avoir eu Amasia pour capitale ?
Les tombes royales sont au nombre de cinq. Nous savons que, du moment où Sinope fut au pou-
nous rencontrons un souterrain que coupe en deux tronçons un affaissement de la voûte. Le tronçon inférieur, dont la voüte est taillée dans le roc, s'enfonce jusqu’à 20 mètres au-dessous de ce point. La pente est raide ; les marches, dont les angles sont remplis par des décombres, forment une descente rapide et glissante. Je ne puis aller que jusqu’à la moitié, mais du papier enflammé jeté jusqu’au fond me fait voir le point où le souterrain est comblé, et la roulette, que je laisse tomber, nous en donne la mesure. Il est probable que ce souterrain descendait jusqu'à la rivière. Nous montons dans le tronçon supérieur. Le sol en pente laisse voir les inégalités du rocher. La voüte est faite d’une maçonnerie
grossière, sur laquelle on voit encore l’empreinte des couchis. Je compte soixante-douze pas en montant, et, quoique le
haut soit presque comblé, après avoir passé sous une petite porte appareillée en voûte, nous arrivons à l'issue donnant dans le palais, près des bains où nous avions trouvé quelques jours auparavant les inscriptions des soldats français qui avaient été gardés ici comme prisonniers après l’expédition d'Égypte; mais cette issue est maintenant obstruée, et il nous faut redescendre par le même chemin. »
(1) Reise von Trapezunt, p. 33-34. En l’absence d’un plan détaillé, que quelque voyageur devrait bien lever, il est assez difficile de déterminer, d’après le récit de M. Barth, le point d'où il part dans la nécropole, la route qu'il suit sur aissent inaccessibles, et le point où il débouche sur la cime:
des escarpements qui d'en bas par
voir des rois de Pont, cette ville maritime, avec sa forte situation et son beau port, devint leur rési-
dence préférée. Ce fut à Sinope que furent ensevelis les deux derniers souverains du Pont, Mithridate V et Mithridate VI, dans ce qu'Appien nomme aussi les tombes royales (1). Il y a donc tout lieu de croire que nous avons à Amasia les monuments des cinq premiers princes de cette dynastie : Ariobarzane, qui sous Artaxerce IT Mnémon réunit le premier les éléments d’une souveraineté indépendante; Mithridate II, qui prit le titre de roi; Mithridate III, Mithridate IV et Pharnace IL. Ilse pourrait que la tombe inachevée (2) qui semble la plus moderne fût celle de Pharnace I qui, une fois maitre incontesté de Sinope, aurait suspendu les travaux déja commencés pour lui à Amasia et inauguré la nouvelle nécropole royale de Sinope. Ces monuments funèbres dateraient done du troisième siècle avant notre ère et de la première moitié du second.
C’est des tombes royales que se sont inspirés les auteurs de plusieurs autres monuments funèbres, tels que ceux qui se trouvent creusés dans le roc au-dessous de la nécropole royale et dans l'endroit appelé Akhor-Eunu (3). Ce sont des formes analogues; mais là, nulle part, la chambre funéraire n’a été, comme dans les tombes royales, isolée par un vide qui l'enveloppe. Nous avons, au contraire, dans l’Ainali-Mahara, une copie très-complète des monuments de la nécropole royale. Ce tombeau est situé à une demi-heure environ de la ville, dans la direction du Nord- Nord-Est, sur le bord de la route qui conduit à Tach-ova, auprès du village de Züaret. Il est, lui aussi
, taillé dans le roc, et isolé par un couloir de la masse environnante. Ce même vide règne aussi au-dessus de la tombe ; mais le monument a moins d'effet que les tombeaux dont se compose la nécropole royale. Au lieu d'avoir, en quelque sorte, pour piédestal, comme ceux-ci, les escarpements de la montagne, il est placé tout en bas du massif où il a été creusé et les gradins qui lui servent de soubassement commencent au niveau même du chemin. L'architecte semble avoir essayé de compenser ce qui manquait de ce côté en augmentant le nombre des gradins. L'ouverture de la chambre funéraire est aussi à une plus grande hauteur au-dessus du soubassement. On ne peut y arriver qu'avec une échelle. Nous avions heureusement pris la précaution d’en apporter une. L'intérieur n'offre rien de remarquable. Comme l’une des tombes royales, au moyen à
e il avait été converti en chapelle, et on y distingue encore des peintures représentant les douze apôtres. Le nom du village voisin Ziaret-Keuï, « le village du pèlerinage, » rappelle le temps où cette chapelle d’un aspect ori
ginal attirait de nombreux visiteurs. Peut-être se célébrait-il à une panégyrie ou fète annuelle.
Une particularité curieuse de ce tombeau, celle à laquelle il doit son nom d’'Ainali-Mahara, « grotte du miroir, » c’est l'extraordinaire poli qui a été donné, surtout extérieurement, dans le couloir, aux parois du tombeau. Très-dure, la pierre calcaire a pris le poli et l'aspect d’un beau marbre veiné, et il y a des endroits où, sans exagération, on s’y voit comme dans un miroir. M. Barth compare ce poli à celui que le pied de la célèbre statue de Saint-Pierre, à Rome, a pris sous les baisers des fidèles, et serait tenté de l'expliquer aussi par le contact des lèvres et des mains des fidèles, conjecture qui n’a rien d’invraisemblable. C'est ainsi qu'à la Santa Casa di Loreto les degrés ont été usés et polis par les genoux des pèlerins. La façade porte une inscription grecque en beaux caractères, hauts de 0"63. Le haut, ce qui est au-dessus de la porte, est très-lisible,
mais le bas a été martelé. C'est dans notre siècle, prétend-on à Amasia, que cette mutilation commise. Un Ture passait à cheval devant Aïnali-Mahara. Effrayé, son cheval fit un bond de côté et le jeta par terre. Le cavalier désarçonné se figura que l'inscription était quelque formule magique gravée là par un méchant démon. Pour rompre le charme, il fit effacer, avec
a été
le pie, tout ce qu'il put atteindre. La partie supérieure seule échappa ; elle était trop haut pour que l'on y arrivät; il aurait fallu établir des échafaudages. Nous ne serions pas étonné, pour notre part, que ce martelage remontät à l'antiquité même ou au temps de la chapelle.
Voici tout ce que nous avons pu lire (cf. pl. 42).
He APXI , IEPEYS up.
puis sous la porte du tombeau :