‹ Exploration archéologique de la Galatie et de la BithynieChapitre 40 sur 153 · TA · texte numérisé non relu

TA

l'on mesure, en ce point, l'intervalle qui sépare les deux mers, le Gordion de M. Kicpert sera placé à peu près aux trois quarts de la distance totale, et non plus au milieu ou aux deux tiers; au lieu d'être sur le plateau central, comme tout semble l'indiquer, la ville cherchée se trouvera dans une vallée du pays montagneux, près de torrents qui descendent rapidement au Sangarios et au Pont- Euxin (1).

On pourrait d’ailleurs inférer du langage de Tite-Live que Gordion se trouve au sud de la Phrygie, au seuil de ces vastes plateaux largement ondulés qui commencent au sud du Sangarios et qui se rattachent, ens’aplanissant de plus en plus, aux steppes de la Lycaonie; tous les termes dont se sert ici Tite- Live, dans le récit de l'expédition de Manlius contre les Galates, empruntent plus d'importance à ce fait it de l'ex-

que Tite-Live traduit ici Polybe, qui connaissait bien l’Asie Mineure et qui avait, pour ce réc pédition de Manlius, complété les documents officiels par des renseignements recueillis dans la contrée ge de Tite-Live : « Postero die ad Gordium pervenit. Id haud magnum quidem

même. Voici le pe oppidum est, sed, plus quam mediterraneum, celebre et frequens emporium. Tria maria pari ferme distantia intervallo habet, Hellespontum, ad Sinopen, et alterius oræ littora, quæ Cilices maritimi co-

lunt. Multarum magnarumque præterea gentium fines contingit, quarum commercium in eum maxime

locum mutui usus contraxere. » Cestraits ne conviennent-ils pas parfaitement à une ville située au bord de ces vastes plaines où, maintenant même qu'il n'ya plus de routes en Asie Mineure, les chariots

peuvent encore circuler aisément, à une ville placée ains i, entre la Phrygie et la Liycaonie, entre les

Tolistoboïens et les Tectosages, dans une contrée découverte et d’un accès facile? Siéraient-ils aussi te)

bien à une ville cachée dans l’un de ces étroits et creux ravins qui sillonnent tout le pays d'Assi- Malitch, parmi ces àpres falaises d'argile qui bordent, dans toute cette partie de son cours, le Sangarios

et les

s vallées transversales qui viennent y verser les affluents de ses deux rives (2)? Comme nous l'avons vu plus haut, de la direction suivie par Manlius, de l'intervalle qui sépare du Sangarios la frontière de la zone boisée, enfin des données que nous avons réunies sur le cours du haut

Sangarios, il résulte que ce fut dans le voisinage de Pessinunte que Manlius traversa le Sangarios. À partir de ce moment, c’est sur la rive droite que se trouve Manlius; s'il avait, comme le veut Ritter, traversé le fleuve en marchant du sud au nord, et si, après le pontjeté, il s'était trouvé sur la rive gauche, il lui aurait fallu faire franchir une seconde fois le fleuve à son armée avant d'arriver à Ancyre, et le récit de Tite-Live mentionnerait ce second passage du Sangarios; or iln'y a pas dans l'historien

un seul mot qui Y fasse allusion directement ou indirectemen (3). Ce qui a motivé l'erreur de Ritter 5; c'est qu'il eût été facile à Manlius, venant de Synnada et marchant vers Ancyre, d'éviter le passage du Sangarios en laissant à sa gauche les sources du fleuve; il suffit, pour s’en assurer, de jeter les yeux sur la carte. Il est évident qu'entre Synnada et le point oùil franchitle fleuve, il fait un détour vers le nord.

Manlius n'avait pas, comme les aurait un général moderne, des cartes sous la main ; d'ailleurs sa marche

paraît, dans toute cette période de l'expédition, bien lente et bien embarrassée : l’armée trainait après elle une énorme quantité de butin; de plus, on était alors au commencement de l'été, et c'était peut-

être pour reposer et rafraichir ses soldats que Manlius s'était décidé à traverser, même au prix d'un léger détour, une région admirablement boisée, au lieu d’un plateau brülant et desséché.

Manlius fait donc passer ses troupes sur la rive droite du fleuve, et c’est probablement pendant qu'il inunte l’arrivée de l’armée et du consul. Une

jette le pont sur le Sangarios que l’on apprend à Pe députation du clergé de Pessinunte, aussitôt envoyée à Manlius, le trouve qui descend le fleuve en

(4) Voirler torrents qui faisaient de grands ravages dans les environs de cette ville. De Ædific., V, 4.

cit de Procope sur les travaux exécutés par Justinien dans le voisinage de Juliopolis pour combattre les

(2) V. G. Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure, pp. 211, 215, 219.

(3) Manlius eut évidemment à traverser quelque part la rivière d’Angora; mais cet affluent, qui a bien moins d'eau que la branche occidentale du fleuve, est à peu près à sec pendant l'été, et le passage à dù être si aisé, que Tite- Live juge inutile de le mentionner.

suivant la grève, et Manlius campe ce jour-là à l'endroit où il a reçu cette ambassade (1). Le camp de cette journée doit donc être cherché sur la rive droite, à peu près à la hauteur de Pessinunte, à trois ou quatre heures de cette ville. Le lendemain il arrive à Gordion, sans doute en continuant sa marche le long du fleuve et dans la direction de l’est.

Une courte étape, comme celles que l’armée romaine paraît avoir faites pendant toute la dernière partie de cette expédition, a dû la conduire du camp où les prêtres de Pessinunte ont rencontré Manlius entre les villages de Gunusu et de Germa, marqués sur la carte de Kiepert. C’est donc dans ce canton, au sud du Sangarios, qu'il faut chercher Gordion. Malheureusement, ni à Siwri-hissar, ni dans le hameau de Bala-hissar, qui est construit sur l'emplacement de Pessinunte, je n'avais recueilli aucun

ignement qui püt me mettre sur la voie d'une découverte, et nous étions trop pressés par le

rer

temps pour pousser, à tout hasard, dans cette direction, une pointe qui nous eût écartés de notre route. Quand, trois mois plus tard, je quittais Angora pour exécuter une reconnaissance dans l’'Haïmaneb, je n'avais encore aucune indication qui me déterminât à porter mes pas de ce côté. Ce fut à mon retour de l'Haïmaneh qu'un marchand arménien me donna des détails que je regrettai vivement de n’avoir point eus plus tôt. Cet homme avait bien des fois parcouru tout le pays entre Angora et Konieh ; selon lui, à Gunusu, village qui se trouve à une heure environ du Sangarios, il y aurait beaucoup de débris antiques. Un autre voyageur vérifiera, je l'espère, l'exactitude de ces renseignements; s'ils sont conformes à la réalité, c’est à, selon toute vraisemblance, qu'il faudrait chercher Gordion. Gordion était, d'après Strabon, une grosse bourgade encore habitée de son temps, et voisine du Sangarios (2).

De tous les pa

ges cités plus haut et des explications que nous y avons ajoutées, il nous paraît résulter bien clairement que Gordion, au cas même où Gunusu n’en occuperait pas l'emplacement, ne peut pourtant être cherché que dans cette même région, au sud du Sangarios, au bord du grand plateau ; aussi peut-on s'étonner que, dans ces conditions, on ait assigné à Gordion une position qui répond si mal aux données du problème. L'erreur provient d’une double confusion. On a confondu L'épdiov avec lépoy x, ville où plutôt bourg que mentionnent Strabon et Pline, et qu'ils identifient avec une certaine Juliopolis, fondée sous Auguste par un chef de brigands, Cléon, amnistié par l'empereur après

qu'il avait longtemps été la terreur de tout le pays voisin de l'Olympe mysien (3). Cette Juliopolis qui aurait ainsi succédé à Gordiu-come (ainsi que l'écrit Pline), on l’a confondue avec la Juliopolis qui était sur la frontière bithynienne du côté de la Galatie, et que mentionnent Pline l’ancien, Pline le jeune, Ptolémée, l'/finéraire Antonin, V Itinéraire de Jérusalem et Procope (4) ; de tous les passages de ces auteurs ilrésulte de la manière la plus évidente que cette Juliopolis bithynienne était entre Dadastana

et Laganeos, sur la route ou à peu de distance de la route qui menait de Nicomédie à Ancyre. Or on place Laganeos où Lagania auprès de Bei-Bazar, Dadostana au-delà de Nali-khan. Au contraire, des

deux pa

ages de Strabon et de Pline indiqués plus haut, il résulte non moins clairement que la Juliopo-

lis qui s'était appelée d’abord Gordiu-come était située sur la frontière de la Bithynie et de la Mysie, au pied de lOlÿmpe, probablement sur la pente qui regarde la mer et les lacs. Si l’on eût fait à ces textes une attention suffisante, on n’aurait jamais

songé à identifier Gordion que les historiens placent au centre de l'Asie Mineure, et Gordiu-come, voisin de la mer et de l'embouchure du Rhyndacos; on

(1) Transgressis ponte perfecto flumen, præter ripam euntibus Galli Matris Magnæ a Pessinunte occurrere… Castra eo ipso loco posuit. Postero die ad Gordium pe

renit.

OV Tu

Logdéos,

rù roù Kéoropos Pucihewov rod Exwxovduptou.

(3) Strabon, XII, 8. Plin,, 4. N. V. 4o.

(4) Plin., Z. N. V. 43. Plin. J., £pistol. X, 81. Ptolem., V, 1,14. lüner. Anton., page 142. Jtüner, Hieros., P- 574. Procopius, De Ædific., V, 4.

aurait reconnu que la Juliopolis voisine de Nali-khan, la seule qui püt à la rigueur passer pour être en Phrygie et sur le Sangarios, n'avait aucun rapport avec Gordiu- come.

Ce nom de Gordios doit avoir eu un sens, qu'il serait intéressant de déterminer, dans les dialectes qui dominaient, avant l'invasion et la victoire de la langue grecque, entre l'Halys et la mer Égée. C'est le nom de Gordias ou Gordios, fondateur de la dynastie phrygienne et père du second Midas, le premier roi barbare qui ait envoyé des offrandes à Delphes, nous dit Hérodote. Ce nom entre dans la composition de divers noms delieu, dans différentes régions de la péninsule : ainsi nous avons Gordion au cœur de la Phrygie, sur le haut Sangarios, Gordis, plus tard Julia Gordus, en Lydie, non loin de Thyatire, Gordiu-come en Mysie, sur le versant septentrional de l'Olympe, Gordiu-tichos en Carie, Gordos en Troade sur le fleuve Rhodios. Est-ce la même racine qui a formé, à l'est de l’/ sie Mineure, le nom des monts Gordyens, aujourd’hui les montagnes des Kurdes? Faut-il chercher ici, comme on l'a fait dans le nom des modernes Kurdes, la racine Xar, agir, qui se retrouve dans le zend aussi bien que dans le sanscrit, et que l'on reconnait dans le grec p-œivew, dans le latin cr-eare? En tout cas, l'extension de ce nom dans toutes les provinces de la péninsule semble indiquer une période où la race et la royauté phrygiennes auraient dominé dans toute l'Asie Mineure, tout au moins entre la mer et l'Halys, conjecture à laquelle on arrive aussi par d’autres voies. L'histoire proprement dite ne commence qu'avec la période suivante celle où la royauté lydienne s'empare du premier rôle et étend

son domaine d'une part jusqu'à la mer Égée, par la défaite et l’assujettissement des colonies grecques,

, à la suite de longues guerres contre la Médie; mais l'étude des monuments

de l’autre jusqu'à l'Haly primitifs, l'examen critique des vieilles trac litions, les travaux de la philologie comparée, finiront pourtant peut-être par éclairer de quelque jour la civilisation phrygienne, ses origines, sa durée, son caractère propre, les influences qu'elle a subies et celles qu’elle a exercées à son tour sur des peuples voisins et parents.

Nous rattacherons encore à la Phrygie les ruines, de style tout primitif et purement asiatique, que

nous avons découvertes les premiers dans la province d'Haïmaneh, à neuf heures au sud-ouest d'An-

gora, près du petit village d'Æoiadja; ces ruines sont connues des paysans qui habitent ce district

sous le nom de Ghiaour-kalé-si, « la forteresse des infidèles. » Elles sont situées, ilest vrai, au

centre même de l’ancienne Galatie, dans le territoire qui devait appartenir aux Tectosages; mais les

Galates ne sont arrivés en Asie Mineure qu'au troisième sie avant notre ère, quand cette antique citadelle était déjà ruinée peut-être, et déserte depuis des siècles. À Ghiaour-kalé, on ne sent nulle part, ni dans l’appareil, ni dans la sculpture, la moindre trace d'influence grecque; cette construction et les figures qui l’accompagnent remontent évidemment à la période la plus reculée que nous permettent d'atteindre les traditions historiques relatives à la péninsule ; elles procèdent de cet art dont nous retrouvons les monuments dans différentes parties de la péninsule, et qui a dans l’art assyrien son modèle et sa plus haute expression. Il est donc naturel d'employer, à propos de ces ruines, les plus anciennes dénominations, celles qui nous reportent à l’époque antérieure à tout rapport avec la Grèce. Or la Phry l'Halys, qui la sépare de la Cappadoce, habitée par des populations sémitiques.

Ghiaour-kalé occupe le sommet d'un haut mamelon à silhouette quadrangulaire, qui domine une

» sous ses rois moitié historiques, moitié légendaires, s'étend, vers l'est, jusqu'à

gorge assez creuse, où jaillit une source, et où passe une des routes les plus fréquentées de l’'Haïmaneh, celle peut-être qui allait autrefois d'Ancyre à Pessinunte, par Gordion. C’est pour fermer ce

chemin et commander à tout ce district que cette forteresse a été construite à une époque qu'il est impossible de déterminer (V. pl. 9, le plan de la forteresse).

La partie la plus élevée du mamelon forme une sorte de réduit ou donjon de forme à peu près rectangulaire (46 mètres sur 34); une muraille faite de gros blocs asssemblés sans ciment et de la manière la plus irrégulière entoure tout cet espace, hormis là où l'escarpement du rocher forme une défense suffisante. En arrière de ce réduit s’étend un plateau allongé, long d'environ 125 mètres, et

de forme à peu près triangulaire; on ne distingue plus que les arrachements, au niveau du sol, de la muraille qui paraît avoir enveloppé toute cette plate-forme. Des traces d'habitations et peut-être de tours, qui se remarquent sur la face occidentale, n’ont pas plus de saillie. Ce qui a conservé plus de relief, c’est une seconde muraille, di même caractère que la première, qui ne subsiste que par places, mais qui semble avoir régné au moins tout autour de la partie méridionale de la forteresse, au milieu de la pente; l'intervalle qui la

are de celle qui couronne la crête varie de 10 à 30 mètres. L'appareil de cette double muraille est moins énorme que celui de plusieurs enceintes de la Grèce,

de Tirynthe, par exemple, et même de Mycènes en Argolide, de Samicon en Triphylie; les blocs

sont pourtant encore tr

grands. Une pierre d'angle a 1",98 d’un côté, 1",20 de l'autre. Les

joints latéraux et la face extérieure des blocs ont été dressés, mais les assises ne sont point horizontales et les joints se croisent dans toutes les directions. Cette enceinte appartiendrait donc à ce que l'on à appelé quelquefois le troisième système polygonal. Nous n'avions encore rencontré en Asie Mineure aucun exemple de cette construction, connue sous le nom de cyclopéenne ou pélasgique; nous devions bientôt en trouver d’autres restes sur la rive de l'Halys, en Cappadoce, dans ces ruines de Boghaz-keuï qui répondent, selon toute apparence, à cette cité des Ptériens qu'Hérodote mentionne comme détruite par Crésus (1).

Mais ce qui, bien plus que ces murailles, fait l'intérêt de ces ruines, ce qui leur imprime un cachet d'antiquité reculée et d'étrange originalité, ce sont deux grandes figures, hautes d'environ 3 mètres, sculptées sur le rocher, à gauche de l'entrée du réduit ou donjon (v. planche 9, lettre À du plan, et planche 10). Elles représentent deux guerriers; ils sont de même taille, mais, à ce qu'il semble, d'âge différent. Celui des deux personnages qui marche le premier est imberbe, l'autre a une longue barbe qui lui tombe sur la poitrine. Les deux personnages ont, à peu de chose près, la même coiffure : c'est une tiare conique à laquelle se rattache par derrière une p

e d’étoffe ou peut-être de cuir qui tombe sur les épaules et protége le cou; dans l’une des deux figures, celle que distingue une longue barbe, la partie antérieure de la tiare porte, au-dessus du front, un ornement qui ressemble à l’ureus égyptien. Le costume se compose d’une tunique courte, serrée au-dessus des hanches, et qui descend jusqu'au genou; de la ceinture pend une courte et large épée. Au bas de ce vêtement court une bande saillante qui figure probablement une bordure dont la couleur différait de celle du reste de l’étoffe. Les jambes paraissent nues. Les pieds sont chaussés de souliers dont la pointe se relève un peu, comme celle des souliers à la poulaine. L’attitude des deux guerriers est la même ; l’un et l’autre sont debout et marchent dans le même sens. Le bras gauche, replié devant la poi-

trine, semble, au moins chez l’un des deux, tenir quelque chose; quoi ? c’est ce que nous n'avons pu distinguer. Quant au bras droit, à demi fléchi, il s’allonge dans la direction de l'Occident; à l’une des figures, la main a été cassée ; à l’autre, elle se porte en avant, continuant le mouvement du bras (2).

En présence de ces figures anonymes, que n’accompagne aucune inscription , auxquelles ne se rapporte aucune tradition historique, la première question qui se pose, c'est de déterminer quels souvenirs elles éveillent, quelles ressemblances on y remarque avec d’autres monuments dont l'origine est mieux connue, enfin à quelle époque et à quel art on peut les rattacher sans manquer à la vraisemblance. Or ici, dans le caractère de la physionomie, dans le dessin du profil, quoique ce soit là

(4) Hérod. I, 76. Voir planche 34.

(2) Dans le célèbre bas-relief de Nymphi le mouvement de la figure est identiquement le mé

me que celui des figures de Ghiaour-kalé; seulement la main qui est portée en av

ant tient une lance. On pourrait, au premier moment, être tenté de chercher ici le même accessoire, ou d’en attribuer la disparition aux ravages du temps, Il faut pourtant, La surface du rocher, devant les deux personnages, n’a point été assez profondément rongée pour que les lances, si elles ont existé, ai

croyons-nous, renoncer à cette pens

ent pu disparaître sans laisser de trace. D'ailleurs la main du personnage antérieur est bien conservée, et, là où restent les doigts, on retrouverait certainement quelques vestiges de l'arme qu'ils seraient, si jamais cette arme avait été indiquée sur le roc.

une des parties que les siècles ont le moins respectée, on reconnaît ces traits fortement accentués , ce nez aquilin, cette barbe abondante et taillée en pointe, tout ce type enfin qui se trouve dans les sculptures assyro-médiques, et qui ne saurait être confondu avec nul autre. Par le caractère et les détails du costume et des armes, par la disposition des plans, par la manière dont est comprise et rendue la forme humaine, par l'ensemble enfin du style, ces monuments se rapprochent sensiblement de ceux de l’ancienne Cappadoce, des figures qui couvrent les rochers de Boghaz-keui, l’ancienne cité des Ptériens; quant aux bas-reliefs d'Euiuk, dans cette mème province, ils semblent avoir

un caractère à part, qui justifierait moins le rapprochement. La tiare de nos personnages n’est point la tiare assyrienne, qui rappelle les toques de nos ma-

strats, et qui, plus large à son sommet qu'à sa base, est surmontée d’une sorte d’apex ou pompon

droit; ce n’est pas non plus la tiare persane, sorte de calotte basse et ronde à bords relevés; ce n’est aucune de ces nombreuses variétés de tiares et de casques que nous présentent les monuments de

Persépolis, et surtout ceux de Ninive (1). Pour en trouver l’analogue, c'est à Nymphi (2), c'est aux

bas-reliefs de la Cappadoce qu'il faut s’ad

sser (3). On est tenté de retrouver ici la coiffure que

décrit Hérodote en parlant des es ou Scythes qui servaient dans l’armée de Xercès : « Ils

avaient, » dit-il, « sur la tête des bonnets qui se terminaient en pointe et qui se tenaient droits (4). » La tunique courte que nous voyons ici se retrouve et dans la figure de Nymphi et chez la plupart des personnages des bas-reliefs de Boghaz-keui, On la rencontre souvent dans les bas-reliefs

de Ninive et de Persépolis; mais en Assyrie comme en Perse, elle paraît n’être portée que par des personnages secondaires, par des soldats, des serviteurs ou des prisonniers ; les dieux et les génies, les rois et ceux qui semblent les personnages les plus considérables de leur cour et de leur

armée, ont toujours des vêtements amples et longs. Dans les bas-reliefs d'Asie Mineure, on paraît

avoir suivi un autre usage. À Nymphi et à Ghiaour-kalé, ce ne sont pas, suivant toute vraisemblance, des personnages inférieurs, de simples soldats qui ont été représentés sur le rocher; ce doit être plutôt le conquérant lui-même qui s’y est fait sculpter dans son costume de guerre. Ce qui le prouve, c'est qu'à Boghaz-keui, daus le bas-relief principal, l’un des deux personnages les plus importants, celui auquel aboutit toute la file de gauche, et qui

s’avance porté sur la tête inclinée de deux hommes, n’est vêtu que de la tunique collante et courte. Celui qui marche derrière lui, porté sur deux sommets de montagnes, et qui doit être aussi, on le reconnait à ce détail et à la place qu’il occupe dans la procession, le premier après le roi, a le même costume. Il y a donc, à cet égard, ressemblance frappante entre ces sculptures situées sur divers points de la péninsule, tandis que toutes

artent de la tradition des monuments assyro-médiques, qui donnent aux rois la longue robe et le manteau. Ajoutons une remarque, qui porte sur un détail de costume. À Ghiaour-kalé, chez le

(4) Nous ne voyons qu’une coiffure qui ressemble fort, dans les bas-reliefs de Ninive, à celle que nous trouvons le plus

fréquemment sur nos monuments d'Asie Mineure ; elle se rencontre dans un bas-relief de Nimroud, sur la tête de personnages qui se trouvent, par une frappante coïncidence, avoir aux pieds les souliers à pointes saillantes et recourbées sur lesquels nous appellerons plus loin l'attention. Voir Layard, Monuments of Nineveh, pl. 4o et 4r. Certains couvrechefs, que portent surtout des archers dans les bas-reliefs de Nimroud, rappellent aussi de loin les bonnets qui nous occupent, mais ils ont une silhouette un peu différente ; la ligne sinueuse qui en dessine le contour indique que ce sont des casques de bois ou de métal.

(2) Voir plus loin, p. 159, note 4.

(4) Te

riox üpli, tiare droite, celle, disent-ils, qu

L xvpo0

s. v.). IL est évident pourtant que le haut bonnet pointu que décrit ici Hérodote n’est pas la même chose que la tiare

droite des rois Achéménides. Sur les monuments de Persépolis, les rois ont tantôt une tiare basse en forme de calotte,

tantôt une tiare en forme de toque d'avocat, assez haute, mais plus large au sommet qu’à la base, et qui est probable-

ment la iare droite. Denys d'Halicarnasse (4n1. rom., Il, 370) donne une définition plus exacte de la . Les Sa-

liens à Rome portaient, dit-il, méroue dx GLALX ouvayouévous rovoadèe, be "EXXnVES T0: bout upbaoias.

personnage barbu, la manche forme, au-dessous du coude, une pointe, une sorte d’appendice que l’on remarque aussi dans plusieurs figures de Boghaz-keuï (1).

La courte dague que portent nos deux figures se retrouve ailleurs, mais avec des différences. Ainsi, à Ninive, il n’y a pour la saisir et la manier qu'une espèce de boule ou de bouton, comme une pomme de canne, tandis qu'ici elle s’élargit en demi-lune. Cette forme caractéristique se retrouve également à Nymphi, à Ghiaour-kalé et à Boghaz-keuï (2).

Un trait sur lequel nous croyons devoir appeler l'attention, c’est la forme particulière de la chaussure, ce sont ces souliers à pointe relevée et recourbée en arrière, qui rappellent ce que l’on

appelait au quinzième siècle les souliers à la poulaine. Cette chaussure, on la remarque, en Cappadoce, aux pieds de tous les personnages des bas-reliefs de Boghaz-keui et d'Euiuk : on s’en assurera en parcourant les planches de cet ouvrage. À Nymphi, auprès de Smyrne, on la retrouve dans cette

figure où l’on avait d’abord cru reconnaître, sur la foi d’Hérodote, un guerrier égyptien, monument

du passage de Sésostris (3); un examen plus attentif a conduit à croire que, s’il y avait là quelque prétention à imiter l'Égypte, quelque velléité de donner au personnage représenté l'aspect d’une figt

n'est point composé de

ire de Pharaon, rien ici n’était égyptien, ni le style, ni le costume, ni le cartouche. Ce dernier ignes qui appartiennent à l'alphabet hiéroglyphique, et il ne se prête point

à une explication régulière (4).

Cette même particularité de costume se rencontre encore dans plusieurs autres monuments qui appartiennent à la péninsule et qui ont un caractère assez marqué pour qu'on ne puisse les mettre purement et simplement au compte de l’art grec. Ainsi, dans ce bas-relief d’Iconium à qui M. Texier a donné le nom de Guerrier lycaonien (5), aux pieds de plusieurs des figures féminines qui décorent un monument lycien trouvé à Xanthos, et que l’on connaît sous le titre de Tombeau des Harpies, les souliers présentent cette même saillie, cette même courbure de la pointe; seulement, dans ces derniers bas-reliefs, ce trait est moins marqué, la courbure est moins forte qu'à Ghiaour-kalé, à Nymphi, à Boghaz-keuï ou à Euïuk (6).

(4) V. pl. 42 et 43.

(2) V. pl. 44, 47, 50.

(4) Voir un article de M. Kiepert dans l’Archologische Zeitung, X, 33, et ce qu'y ajoute M. Gerhard d’après une communication de Rosellini; l’article est accompagné d’un dessin exécuté par M. Kiepert. Cf. Texier, 4sie Mineure (Univers pittoresque), pp. 261, 262, et pl. I. Il y a aussi une représentation du guerrier de Nymphi, dessinée sur bois d’après une photographie, dans le Voyage de Constantinople à Éphèse, par M. A. de Moustier (Tour du monde, t. IX, p. 266 échelle qu’il est impossible d’y distinguer aucun détail. La figure a des proportions bien plus courtes, bien plus ramas-

). M. Le Bas (Voyage archéologique, pl. 59) donne du rocher de Nymphi une vue où la figure est à une si petite

sées dans le dessin de Kiepert que dans cel dans le second. La photographie rappelle p ne parait pas avoir été prise de face ni d’un mation dont il faut tenir compte, et qui a

ne pouvons trancher la question de style ni leurs tout lieu de croire que c’est bien là

il se sera laissé tromper par les renseigneme

égyptienne est flagrante. On voit pourtant c

ui de Texier; elle a l'air plus assyrienne dans le premier, plus égyptienne utôt le dessin de Texier que celui de Kiepert; mais il faut remarquer qu'elle point placé sur le même niveau que le bas-relief. Il y a donc eu une déforpu changer tous les rapports. N°

yant point vu nous-mêmes la figure, nous prononcer entre deux reproductions qui différent sensiblement. Il y a d’aille bas-relief qu'a vu Hérodote; mais il ne s

avait pas lire les hiéroglyphes, et

nts qu’on lui avait donnés dans le pays et par certains détails où l’imitation ue le costume l'avait un peu étonné, puisqu'il nous donne comme explica-

tion que c’est un costume moitié égyptien, moitié éthiopien. On voit aussi que l’origine égyptienne de cette figure n’était 8) ? E À 5 8) 6

pas universellement acceptée, puisque plusieurs auteurs, nous dit Hérodote, y avaient vu une statue de Memnon, c’est-

à-dire d’un prince assyrien.

(8) Asie Mineure (Univers pittoresque), p. 653 et pl. 5.

(6) Le monument de Xanthos a été reproduit plusieurs fois ; ainsi dans les recueils suivants

drchäologische Z eitung,, 1. 48, et pl. 4; Znstitut de correspondance archéologique, Monuments, t. IV, pl. 3; Falkener, Museum of classical antiquities, p. 253. C’est dans la planche de l'Institut de correspondance archéologique qu'est le plus nettement indiquée la forme des souliers et la courbure de leur extrémité antérieure. Quelques-uns de ces groupes, ceux où se trouve le détail en question, ont été aussi figurés dans l'ouvrage de Layard, Vineveh and its remains, t. H, P- 293.

Cette chaussure, avec ce qu’elle a de caractéristique et de singulier, paraît donc avoir été en usage, à une époque assez reculée, d’un bout à l'autre de la péninsule. Ce n’est point de l’Assyrie ou de l'Iran que venait cette forme, puisque, dans les nombreux bas-reliefs qui nous ont été conservés soit à Ninive, soit à Persépolis, les pieds sont presque toujours nus comme dans les statues grecques, ou chaussés de simples sandales. Le soulier à pointe recourbée se trouve pourtant sur les monuments assyriens, mais exceptionnellement. Dans plusieurs bas-reliefs représentant des combats, des chasses ou des marches triomphales, on voit figurer des soldats ou des écuyers chez qui une guêtre lacée, qui monte jusqu'au mollet, semble s'ajuster à un soulier dont la pointe se relève d’une manière sensible (1). Cette courbure se marque plus nettement encore chez des prisonniers enchaînés qui, dans un bas-relief de Khorsabad, se prosternent devant un roi ass

rien (2), chez des prisonniers ou des

députés de peuples soumis qui, dans un bas-relief de Nimroud, apportent le tribut (3); dans ces dernières figures la courbure de la pointe est au moins aussi accusée que dans les bas-reliefs cappadociens.

En Perse, dans les sculptures qui décoraient les palais où l’on a reconnu, avec toute vraisemblance,

les édifices de cette cité royale des Achéménides que les Grecs désignaient sous le nom de Persépolis, cette chaussure n’apparaît aussi que fort rarement; nulle part on ne l’aperçoit ici, pas plus que dans

les monuments assyriens, aux pieds des dieux et des génies, ou du roi, ou des grands officiers de la

couronne ; mais on la reconnaît, dans la longue procession qui se déroule sur les rampes du grand escalier du palais, chez des serviteurs conduisant des chevaux ou des chameaux, et chez des personnages qui représentent des peuples soumis apportant des présents (4). Le mème détail se retrouve chez plusieurs de ces figures d'esclaves ou de peuples vaincus qui supportent sur leurs bras et leurs têtes le trône du roi (5).

Par une singulière coïncidence, cette chaussure que nous trouvons ainsi adoptée, à une époque reculée, dans toute la péninsule de l'Asie Mineure, nous la rencontrons également dans des monuments d’une origine toute différente, dans des œuvres qui appartiennent à l'Occident et que nous a léguées la civilisation étrusque. Dans la plus ancienne probablement de toutes les grottes funéraires qui aient été ouvertes en Toscane, dans les sculptures etles peintures, aujourd'hui déposées au Louvre, de cette sépulture d’Agylla ou Cæré qui nous a donné le célèbre tombeau généralement connu sous le nom de tombeau lydien, tous ceux des personnages représentés, hommes ou femmes, qui n’ont pas les pieds nus, portent un brodequin lacé sur le pied et se terminant par une pointe recourbée

(1) Voir Botta et Flandin, Monuments de Ninive, architecture et sculpture, pl. 123-133. Cf. Layard, Nineveh and its remains, t. I, pp. 137, 184, 337, 393, 433; du même auteur, Monuments of Nineveh, #, pl. 60. La plupart des person-

nages qui, sur les dessins, présentent cette particularité, paraissent être des conducteurs de chevaux ou de chameaux. (2) Botta, t. I, pl. 81.

(3) Layard, Monuments of Nineveh, #, pl. 4oet#1. Ces personnages portent des bonnets qui se rapprocheraient tout à fait de ceux que nous rencontrons à Nymphi, à Ghiaour-kalé, ainsi qu’à Boghaz-keui, s'ils n'étaient plus arrondis au som-

met. Nous serions disposés à reconnaître dans ces personnages des habitants de l’Asie Mineure, s'ils ne conduisaient

des singes, animal qui fait songer plutôt à l'Asie centrale, et si, par leur costume, ils ne semblaient être parents du

peuple qui, sur l’obélisque de Nimroud, amène l'éléphant, le rhinocéros, le chameau à deux bosses. Il faudrait admettre alors que le soulier à pointe relevée aurait été en usage, pendant le cours des âges qui nous occupent, à la fois dans

l'Asie Mineure, où nous le montrent de nombreux monuments, et dans l’Asie

entrale, d’où proviennent les animaux qu’accompagnent et que viennent présenter au roi les figures qui se signalent à Nimroud par ce détail de costume.

(4) Coste et Flandin, foyage en Perse, f°, Perse ancienne, planches 105, 107, 108.

(8) PL 155 et 156. Les personnages qui ont cette chaussure dans ces bas-reliefs portent différentes coiffures ; chez

quelques-uns d’entre eux on croirait voir un bonnet de laine, comme celui de nos pêcheurs, rabattu sur la nuque; ce

pourrait être le même bonnet que dans les bas-reliefs de l'Asie Mineure, seulement posé d’une manière différente, rejeté en arrière. C’est ainsi que les marins de l’Archipel portent le fez tout autrement que les Albanais ou les Turcs, quoiqu'il n'y ait là que des variétés d’une même coiffure qui appartient également à toutes les populations de la Grèce et de la Turquie.

en arrière, comme dans nos bas-reliefs d'Asie Mineure. Si, comme le veut la tradition classique, tradition que l’érudition moderne tend aujourd’hui à accepter et à appuyer sur de nouvelles mductions, les Étrusques sont venus de Lydie, on comprendrait qu'ils eussent apporté d'Asie Mineure l'habitude de cette singulière chaussure (1).

Nous ajouterons un dernier fait, dont peuvent témoigner tous ceux qui ont voyagé en Orient : c’est que le soulier à pointe saillante et repliée sur elle-même y est encore d’un usage général dans certains pays et surtout chez certains peuples. C’est le zarou/: albanais, et on peut en trouver dans tous les bazars de la Grèce et de la Turquie. Cette forme ne paraît pas moins usitée en Perse; nous ne saurions dire quel nom porte cette chaussure à Ispahan; ce qui est certain, c’est qu’on la voit souvent représentée dans les sculptures et les peintures modernes de la Perse, aux pieds de personnages des deux sexes (2). On a là une curieuse preuve de la persistance avec laquelle, à travers toutes les révolutions religieuses, politiques et sociales, certains détails de costume peuvent se transmettre obstinément pendant des milliers d'années, dans cet Orient surtout qui change si lentement, et où le présent diffère si peu du passé.

L'attitude, le mouvement des deux personnages de Ghiaour-kalé se retrouvent, sans variantes notables, dans la plupart des figures de Boghaz-keuï. C'est de même le corps porté en avant, les jambes assez écartées, un bras étendu, avec la main plus ou moins levée, l'autre replié devant la poitrine, de manière que l'avant-bras forme avec le bras un angle aigu et dessine une ligne à peu près parallèle au sol. C’est ainsi que se présentent notamment toutes ces figures armées qui, à Boghaz-keuï, soit dans la grande enceinte, soit dans le couloir voisin, exécutent une sorte de danse ou de marche militaire (3).

À part même toutes ces concordances d’attitude et d'ajustement, il y à comme un air de famille entre ces figures et celles des bas-reliefs cappadociens. La ressemblance avec les figures assyriennes, quoique moins frappante au premier abord et plus lointaine, ne saurait être contestée ; elle serait sans doute plus sensible encore si les bas-reliefs sculptés au flanc des rochers de l'Asie Mineure n'étaient pas incomparablement moins bien conservés que ceux qui ont été retrouvés sur les rives du Tigre. Tandis que les premiers, exposés au froid, au vent, à la pluie, ont subi ainsi une action qui a émoussé tous les contours et enlevé au modelé tout ce qu'il pouvait avoir de finesse et de détail, les autres se sont gardés sous le sable tiède et sec comme des bijoux dans un écrin. Autant que l'on peut juger aujourd’hui du style de figures si frustes, il y à ici la même simplicité que dans la sculpture assyrienne, le même art d'indiquer les choses largement et par grandes

(1) Voir, sur la question des origines étrusques, le bel ouvrage de M. Noël Des Vergers, l’'Étrurie et les Étrusques, ou Dix Ans de fouilles dans les Maremmes toscanes, Paris, Didot, 1862-1864. On trouvera là (2° partie, ch. I) discutés tous les textes anciens relatifs à l’origine des Étrusques, examinées avec une sûre critique toutes les théories modernes qui ont été construites sur ces étroits fondements. M. Des Vergers montre d’abord que l'antiquité presque tout entière s’est accordée à rattacher les Étrusques à l'Asie Mineure, puis il cherche surtout la solution du problème dans l'étude des monuments figurés, de tous ces riches débris de la plastique étrusque qui nous ont été fournis par les nécropoles toscanes. C’est en suivant cette voie qu'il arrive à reconnaître la vérité de la tradition qu'Hérodote nous a transmise en

la chargeant de détails évidemment apocryphes et fabuleux. Voir, pour la description du tombeau dit lydien, trouvé dans la nécropole d’Agylla ou C

ré, les Cataloghi del Museo Campana, classe IV, série 1x; ce même monument est figuré dans les Monuments inédits (Institut de correspondance archéologique), END" 59:

Serait-ce de chez les Étrusques que cette chaussure aurait passé chez les Latins leurs voisins, et y aurait été adoptée au moins dans quelques cités? Ce qui semblerait l'indiquer, c’est que la Junon lanuvienne aurait eu, d’après Cicéron, une chaussure tout à fait analogue à celle que nous décrivons : « Juno sospita cum pelle caprina, cum hasta, cum scutulo, cum calceolis repandis. » N. D., I, 29. C’est d’après cette phrase qu’a été restaurée une belle Junon du Vatican, dont les pieds étaient brisés. Visconti, Museo Pio Clementino, t. U, pl. 21.

(2) Coste et Flandin, Voyage en Per

, Perse moderne, pl. XXIX. II s’agit des bas-reliefs sculptés auprès de Téhéran, et qui représentent, accompagné des princes ses fils, Feth-Ali-Shah, le second roi de la dynastie des Kadjars, aujourd’hui régnante.

(3) V. pl. 39, 40, 43, 44, 47, 52.

AT

masses. Avant que des milliers d'hivers eussent usé les saillies et effacé les détails, à Ghiaour-kalé comme à Bogha-keuï et à Euïuk, il devait, à ce qu’il semble, y avoir ici un peu de dureté et quelque chose de trop accusé dans certains mouvements des muscles et des draperies, mais point cette froideur hiératique qui caractérise en général les monuments de l'art égyptien.

Maintenant, comment se trouvent et que font ici ces deux figures colossales? À quelle époque et avec quelle intention les a-t-on sculptées dans cette roche, sous la puissante enceinte à qui elle servait d'indestructible fondation? Quelles générations les ont laissées là comme la marque ineffaçable de leur passage? Nous ne savons, et en l'absence de toute inscription et de tout document historique, il ne nous paraît pas que personne puisse répondre à ces questions, Veut-on des hypothèses ? Voici la première qui nous était venue à l'esprit, en face de ces personnages dont la coiffure rappelait d’une manière frappante le w/ah persan; ce bonnet de feutre ou de fourrure, de forme haute et pointue, est aujourd'hui, pour tous les enfants de l’Zrak-Adjemi, la partie la plus invariable et la plus nécessaire du costume national; peut-être l'usage en remontait-il, dans l'Iran, à une très-haute antiquité.

Dans ces longues guerres entre les rois de Lydie et les rois de Médie, sur lesquelles Hérodote ne nous donne malheureusement que si peu de détails, les rois mèdes franchirent l'Halys et s’avancèrent au-devant de leurs ennemis(1). Peut-être, nous disions-nous, fut-ce dans le cours de l'une de ces campagnes que les Mèdes fortifièrent cette hauteur ; comme prise de possession et comme pour marquer cette terre de leur sceau, ils auraient alors taillé dans le roc, à la porte de leur citadelle, l'image de deux généraux ou princes mèdes, du roi peut-être et de son fils et successeur désigné; l'absence de barbe chez un personnage revêtu d’ailleurs du costume militaire ne peut guère indiquer que l'extrême jeunesse du personnage. Il semble que la main droite des deux guerriers, étendue vers l'Occident, montre les vastes plaines qui se déploient à perte de vue de ce côté et en promette la conquête.

Quoi qu'il faille penser de cette interprétation, si, comme nous l’avions cru, c'était le costume de l'Iran que l’on devait reconnaître ici, nous aurions sur ces rochers la signature de quelque conquérant venu de l'Orient, de Ninive ou de Babylone, ou plutôt encore d'Ecbatane ou de Suze. Malheureusement pour cette conjecture, nous n’avons trouvé ni dans les textes anciens, soigneusement étudiés, ni dans un attentif examen de tout ce que l’Assyrie, la Médie et la Perse nous ont conservé de monumen

l'indication des détails de costume qui sont ici les plus caractéristiques. Ainsi, les historiens nous l'apprennent, les Mèdes tenaient dans l'empire le premier rang après les Perses, avec qui, en Occident, on les confondait ordinairement; des officiers, des grands seigneurs mèdes figurent certainement dans les bas-reliefs de Persépolis; or on n'y voit aucun des personnages de quelque importance, aucun des princes ou chefs qui entourent le roi, revêtu de la tunique courte, coiffé du haut bonnet pointu, chaussé du soulier à la poulaine que nous avons remarqués dans nos figures de Ghiaour-kalé. Il y a donc tout lieu de croire que le costume de nos figures n’a rien de commun avec le costume médique; aucune induction fondée sur des analogies scientifiquement constatées ne nous conduit à reconnaitre des Mèdes dans les deux guerriers sculptés au seuil de l'antique citadelle.

Au contraire, tous les traits que nous cherchons en vain à Ninive et à Persépolis se reproduisent, avec de très-légères variantes, dans des sculptures que séparent d'assez vastes espaces, mais qui appartiennent pourtant toutes à la péninsule; nous retrouvons ces traits en Lydie, à Nymphi; en Phrygie, à Ghiaour-kalé; en Cappadoce, à Boghaz-keui; malgré de plus notables différences, on en reconnait encore quelque chose en Lycaonie, à Konich, dans cette figure de guerrier encastrée dans le mur de la ville. La constatation de toutes ces ressemblances nous amène à trouver plus vraisemblable une autre hypothèse, que nous suggère l’illustre voyageur, le docteur H. Barth, aussi remar-

(1) Hérodote, 1, 16, 74.

quable par son grand tact archéologique que par la calme intrépidité dont il a fait preuve dans tant de lointaines explorations. D’après lui, ce serait à des conquêtes poussées de l'Occident vers l'Orient age d’une armée et d’un prince vic-

qu'il faudrait attribuer ces monuments destinés à rappeler le p: torieux. Alyattes avait déjà fait la guerre aux Mèdes; mais il était, à ce qu’il semble, resté plutôt sur la défensive, et ce fut Crésus qui, le premier des princes de sa race, sortit en conquérant de la Lydie proprement dite, et étendit jusqu’à l'Halys le domaine de la royauté lydienne. «Il subjugua, dit l'historien, toutes les nations en-deçà du fleuve Halys, excepté les Ciliciens et les Lyciens, savoir : les Phrygiens, les Mysiens, les Mariandyniens, les Chalybes, les Paphlagoniens, ete. » (1). Cette forteresse aurait pu être élevée par le monarque lydien, dans l'expédition qui lui soumit la Phrygie, et les deux grandes figures auraient été alors sculptées par son ordre sur le rocher. L'une d'elles repré- , que le roi chérissait si tendrement, et qui, pendant toute la

senterait le roi, l’autre ce fils, Aty première partie de son règne, l’avait accompagné ou remplacé à la tête de l’armée (2). S'il faut, comme il paraît naturel de le croire, attacher quelque importance à la direction des figures, au point de l'horizon qu’elles regardent, on peut penser qu’arrivé au terme de sa course victorieuse, le conquérant se faisait représenter dans l'attitude du retour, et déjà en marche pour cette capitale dont il reprenait le chemin avec son butin et ses captifs. C’est ainsi, à en croire M. Texier, qu'est figuré le guerrier de Nymphi; il est tourné non vers Smyrne et ses fertiles plages, non vers la mer et ces îles grecques que les Lydiens convoitèrent et que les Perses conquirent, mais vers l’est, vers l'intérieur du continent. Si l'on avait quelques autres exemples analogues, si quelque texte historique venait confirmer ces inductions, il y aurait donc lieu de voir dans les remparts et dans les figures de Ghiaour-kalé les monuments d’un vainqueur qui s'était avancé de l’ouest à l’est; or, Crésus étant le

seul des conquérants asiatiques que l’histoire nous montre poussant ses succès et étendant sa domination de ce côté, ce serait à Crésus qu’il conviendrait, en l'absence de toute donnée positive, d’attribuer la vieille citadelle de l'Haïmaneh et ses gardiens de pierre.

Ce qui rend d’ailleurs ici la conjecture plus incertaine encore, c’est que nous ne savons rien de l'art lydien et de la manière dont il comprenait et rendait la forme humaine. Tout ce qui, sur le sol de l’ancienne Lydie, paraît appartenir à la civilisation lydienne, ce sont des restes de murailles ou de tombeaux, de frustes débris qui ne nous renseignent guère sur le génie de cette nation et sur le caractère de sa plastique. L'hypothèse de l’origine lydienne de ces sculptures reste done une pure conjecture qui ne peut s'appuyer sur aucune comparaison, sur aucune analogie décisive. Ce qui ne paraît pas douteux et ce qu’il importe de constater, c’est la ressemblance marquée, c’est l'air de famille que nous avons signalé entre des sculptures situées toutes dans la péninsule, quoique les unes soient à l’est, et les autres à l’ouest de cet Halys, qui la divisait dans l'antiquité en deux régions habitées par des peuples de race différente. Que ces sculptures taillées dans le roc se trouvent en Lydie, en Phrygie, ou en Cappadoce, nous y avons signalé assez de traits communs pour être conduits à leur attribuer peut-être une même origine, ou tout au moins à les regarder comme les produits d'un même art, que l’on pourrait appeler lydo-phrygien ou de tel autre nom que l’on voudrait, mais qui mériterait d'être classé à part et étudié de près. Cet art, branche secondaire de l’art assyrien, aurait été le véritable intermédiaire entre la Grèce et l’Assyrie, et c’est lui surtout qui aurait transmis des traditions, offert des modèles dont les Grecs ont tiré le parti que l’on sait. Nous verrons, en étudiant les monuments de Boghaz-keui, qui nous offrent des symboles bien plus divers, des figures bien plus nombreuses et dans des attitudes bien plus variées, si nous ne -ce à un même peuple que nous devons ces sculptures éparses

pouvons pas faire un pas de plus; es d’un bout à l’autre de l’Asie Mineure, et quel était ce peuple, voilà la question qui se présentera à nous et qu’il faudra essayer de résoudre.

(1) Hérodote, I, 73.

(2) Hérodote, L, 27.

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