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LES SOURCES DU SANGARIOS

GORDION ET GHIAOUR KALEÉ-SI.

Trois heures de marche séparent le pied de la dernière colline boisée et le village de Tchifteler, qui est situé au milieu de la plaine, à cinq heures environ à l’ouest de Siwri-hissar. Ce bourg, assez considérable pour le pays, vit surtout de l'élève des bestiaux ; il doit sa prospérité à la présence d’un grand haras impérial, auquel appartiennent d'immenses terres et plusieurs fefmes. Attachés, d'une manière où d’une autre, à l'exploitation de ce domaine, les paysans se sont enrichis ; il ÿ en a plusieurs qui possèdent maintenant jusqu'à deux ou trois mille moutons. Tout autour du village règne une étroite zone de terre cultivée.

La carte de Kiepert (1858) n’est point tout à fait satisfa tombeau de Midas et Siwri-h

ante pour le terrain qui s'étend entre le sar. Ainsi elle ne porte pas le nom de Tchifteler, et la configuration du sol y est inexactement indiquée. De lasili-kaïa à Siwri-hissar, nous n’avons nulle part rencontré

cette rivière, affluent du Sangarios, qui viendrait du sud, et que notre route, d’après la carte, aurait dû couper non loin de l'endroit où nous trouvons Tchifteler. M. Kiepert la fait d’ailleurs couler entre des collines nettement dessinées , tandis que tout cet espace depuis la colline qui borde à l’est la petite plaine de Koulapa, n’est qu'un plateau très-uni où il n’y a d’autre eau que celle des puits.

Près de Tchifteler au contraire, à une demi-heure au sud-sud-est du village, se trouvent les sources

que M. Kiepert indique sous le nom de Sarilar-sou « les eaux jaunes, » et que l'on appelle aussi dans le

pays la source du Sakharia, Sakharia-souinoun-bachi (1). Ce n’é

aitévidemment pas ici que l'antiquité plaçait la source du Sangarios. « Ce fleuve, dit Tite-Live, vient du mont Adoreus, et coule à travers la Phrygie (2). » Nous ne savons où est le mont Adoreus; mais, commeil n'y a point autour de Tchifteler la moindre montagr

il faut croire que les géographes anciens regardaient comme la source du fleuve soit quelque ruisseau qui sortirait del Zmir-dagh, dansle voisinage d’Amorium, soit peut-être lasource de la branche orientale du fleuve, del’ Znguru-sou. Ce qui est certain, ce’

st que maintenant, dans cette contrée, on distingue très-nettement l'Znguru-sou, ou rivière d’Angora, du Sakharia-tchaï ou fleuve Sakharia, et que l’on regarde les sources de Tchifteler comme la tête de ce grand cours d’eau. La vue des lieux nous explique cette manière de parler et cette opinion populaire. En effet, dans un espace de 2,000 mètres environ, jaillissent, l’une à la suite de l'autre, des sources assez nombreuses et assez abondantes pour former tout d’abord une rivière qui pourrait porter bateau. C’est quelque chose comme

(1) Elles ont été indiquées, sur le rapport d’un paysan, par M. Mordtmann, dans sa dissertation intitulée Gordium, Pessinus, Sivri-hissar. D'après le témoignage qu’il a recueilli , il place Tchifteler à moitié chemin environ entre Zur: daktchili et Alekiam, à quatre heures environ de chacun de ces deux villages.

(2) Liv. XXXVIIL, 18.

le Loiret auprès d'Orléans, comme la Touvre auprès d'Angoulême. L'eau est bien au-dessus de la température ordinaire des sources ; dans les différents endroits où nous plongeons notre thermomètre, nous trouvons entre 15 et 20 degrés. Forcés de gagner la route de Siwri-hissar, nous ne pouvons suivre la rivière, qui coule dans la direction de l’est; elle va sans doute se joindre à ces ruisseaux marqués sur la carte de Kiepert comme jaillissant auprès d’A/ekiam et de son iaïla. C'est la réunion de toutes les eaux que fournit ce canton qui donne au Sangarios, dans les environs de Pessinunte, à une

douzaine de lieues de Tchifteler, assez de largeur pour que Manlius ait été obligé d'y jeter un pont, et n'ait pu le franchir à gué. Nous signalons ici un phénomène intéressant qui mériterait d'être étudié

de plus près; si le cours supérieur du Sangarios est bien tel que nous nous le figurons d'après ces

données, ce serait là une singularité de plus dans cette Phrygie, qui présente aux géographes et aux ; Le] J816, QU F 8e05

géologues tant de curieuses particularités encore imparfaitement étudiées.

Tchifteler ne paraît pas occuper l'emplacement d’une ville ancienne ; on n’aperçoit dans le village, en fait de débris antiques, que quelques stèles de petite dimension, qui peuvent avoir été apportées des environs. Sur l’une d'elles on distingue une inscription funéraire assez fruste, et qui ne semble pas d’ailleurs présenter grand intérêt.

Près de la mosquée.

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Il semble, à étudier d’après Tite-Live l'itinéraire de Manlius Vulso, que, depuis l'antiquité, la forêt n’ait que peu ou point perdu de terrain, et que la limite des deux zones n'ait guère varié , au moins de ce côté. Manlius, qui, après avoir fait un détour vers la Lydie et la Pisidie, a repris sa marche vers la Galatie, vient du sud-ouest, de Synnada, dont on a reconnu les débris à A/iounkara-hissar. Une marche le conduit ensuite à Beudos vetus, que l'on place à Beiad (1). Les stations suivantes n’ont pas encore été retrouvées, et Tite-Live n’indique pas avec toute la précision que nous aurions désiré trouver dans son récit le nombre d'étapes qui sépare du Sangarios l’extrème frontière du pays boisé. Il semble pourtant que ce soit deux jours après avoir quitté la forêt, ou dans le cours du moins de la seconde journée, que Manlius arrive au Sangarios; il aurait, comme tout semble l'indiquer, traversé ce fleuve quelque part vers le sud-est de Pessinunte, non loin de Tchander. Sa route aurait été parallèle à la nôtre, mais un peu plus méridionale; il a dù passer dans le voisinage de Husrew-pacha-khan, auprès duquel s'arrêtent les bois de pins. Or, de ce point à l'endroit où nous croyons que l’armée romaine a franchi le Sangarios, il y a une douzaine d'heures de marche.

ie, il faut dire un mot d’une question de géographie historique

Avant de quitter la Phry que nous ne pouvons encore résoudre d’une manière définitive, mais à laquelle nous pensons faire faire un pas; il s’agit de la situation de cette ville de Gorpron, que Pline appelle l’ancienne

(1) M. Waddington a éclairci, par la numismatique, quelques points douteux de l’Itinéraire de Manlius (Mélanges de

numismatique et de philologie, pp. 107-112, Paris, 1861, in-8°) ; dans cette courte et substantielle dissertation, il ne

s'occupe pas de la dernière partie de l'itinéraire, des étapes qui séparent Synnada d’Ancyre.

capitale de la Phrygie (1), et dont le nom a passé dans notre langue, grâce à la célèbre anecdote dn nœud gordien tranché par Alexandre. Cette anecdote nous est connue par Arrien, Plutarque, Quinte-Curce et Justin; mais on n’a pas encore déterminé la situation de la ville où avait eu lieu la scène tant de fois racontée. Le premier, M. Mordtmann a discuté ce problème ; il a réuni et analysé toutes les données que nous a laissées l'antiquité, et qui peuvent conduire à une solution. Dans certaines parties, nous nous bornerons à résumer très-rapidement son intéressant travail; dans d’autres, nous y ajouterons quelques arguments qu'il n’a point aperçus, ou sur lesquels il n’a point insisté; enfin nous montrerons que, dans le canton même où, d’après M. Mordtmann, on doit chercher les vestiges de la ville qui nous occupe, et à peu près à la place qu'il indique, se trouvent des ruines qui sont très-probablement celles de Gordion (2).

Ritter (3), Forbiger (4) et Kiepert s'accordent pour identifier Gordion avec Juliopolis, et ce dernier, dans sa carte d'Asie Mineure (1858), place Gordion ou Juliopolis au nord du Sangarios, entre ce fleuve et la route de Nicomédie à Angora, à quelques heures au sud de Nali-khan. Nous avons signalé plus haut (p. 60), d'après des renseignements recueillis à Nali-khan et à Muderlu, l'existence de ruines considérables, qui n’ont encore été visitées par aucun voyageur, et qui se trouvent bien à peu près à l'endroit où M. Kiepert a écrit le nom de Gordion. Mais, s’il paraît y avoir toute probabilité qu'il faut chercher Rà Juliopolis, M. Mordtmann démontre que Gordion n'était pas ainsi sur la frontière bithynienne (5), et que cette ville se trouvait dans un tout autre pays, sur le haut Sangarios, au cœur même de la Phrygie, dans la partie de cette contrée qui semble en avoir été le centre politique et religieux, dans la région qui contenait les palais etles tombeaux de ses rois, les plus anciens sanctuaires de son culte national.

Il résulte des textes de Quinte-Curce et de Tite-Live que Gordion passait pour être à peu près au centre de la péninsule, pour se trouver à égale distance de trois mers, l'Hellespont, le Pont-Euxin et la mer de Cilicie (6). Plus on reculera Gordion vers le nord, et moins l'emplacement proposé satisfera à la condition ci-dessus énoncée. En plaçant Gordion là même où, selon nous, on doit le chercher, dans le voisinage de Pessinunte, Gordion restera encore beaucoup plus rapproché de la côte septentrionale que de la côte méridionale; mais des erreurs de cette nature sont fréquentes chez les géographes ancie

s, et s'expliquent aisément par l'absence de cartes dont le tracé reposât sur des mesures géodésiques exactement relevées. On sait notamment que Strabon et surtout Pline croyaient l'Asie Mineure beaucoup plus étroite sous le méridien de Sinope qu'elle ne l’est réellement; ils donnaient, en ce point, à la côte de la Paphlagonie une concavité bien trop marquée; ce n’est que de nosjours qu'a été corrigée cette erreur, que paraît avoir adoptée toute l'antiquité (7). Quoi qu’il en soit, si, partant de cette fausse

évaluation, on a pu croire qu'une ville située auprès de Pessinunte était à peu près à égale distance des

deux mers, on n’a jamais pu tomber dans la même erreur pour une ville voisine de Nali-Khan ; que

(1) Simul dicendum videtur et de Galatia, quæ superposita agros majori ex parte Phrygiæ tenet, caputque quondam ejus Gordium. Z, N. V. 42.

(2) La dissertation intitulée : Gordium, Pessinus, Sivré-Hissar, se trouve dans le Bulletin de l’Académie de Munich zungsberichte der kônigl. bayer. Akademie der issenschaften), séance du 7 juillet 1860. (3) Erdkunde, t. XNUI, De 567.

(4) Real-Encyclopædie, s. v. Gordium et Juliopolis.

(8) Juliopolis était comptée par Pline parmi les villes bithyniennes, et indiquée par lui comme la première que rencontrent les voyageurs qui entrent dans cette province. C’est évidemment en venant de l’intérieur que l’on trouvait tout d’abord Juliopolis sur sa route, car aucun des textes relatifs à Juliopolis ne la donne comme un port de mer.

(6) Curtius, II, c. 1. Livius, XXXVIII, 18.

(7) Voir, sur cette erreur des géographes anciens, Vivien de St-Martin, Æistoire des découvertes géographiques des nations européennes, ©. 1, 377, t. IL, 8 et 83. Trompé par ces guides, notre grand géographe, d’Anville, n’attribue, à la fin du siècle dernier, que trois degrés de latitude à un intervalle qui est d'environ quatre et demi à vol d’oiseau; je veux parler de ce que les anciens appelaient le col de l'Asie, entre le golfe d’Issus et le golfe d'Amisus.

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