‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 14 sur 54 · A SN SR · texte numérisé non relu

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ment viable, la mère de Dzan-You se trouvait dans le camp du moribond et s’opposa à notre départ. Elle n’eut pas plutôt contemplé son fils aîné, alors âgé de vingt ans etqui était marié, père de deux enfants, bon chasseur, excellent voyageur et homme adroit en bien des choses, qu’elle se prità se lamenter en conjurant Dzan- You de venir demeurer avec elle, pour la faire vivre; parce que, disait-elle, son second mari étant mort et l’ayant laissée chargée de trois autres enfants, elle ne pouvait les nourrir.

La pauvre mère pleurait, suppliait; elle redoublait ses prières, mais rien ne semblait toucher mon serviteur. Il ne regardait seulement pas la vieille femme décrépite et hideuse. Alors elle se traina à ses pieds, priant son fils de lui pardonner son crime. Ses sanglots me fendaient l’âme. Elle s’excusait sur son ignorance de la religion chrétienne, sur la coutume, générale à cette époque, de l'exposition des enfants, sur la persuasion où étaient toutes les mères que l’infanticide leur était permis et qu'il ne renfermait rien de délictueux.

— « Vois, lui disait-elle de sa voix la plus caline, je te portais ainsi dans mes bras en allant t’exposer. Je te pressais sur mon cœur, j'embrassais tes petits yeux, tes petites mains, ta petite bouche. Je te trouvais si beau ! Je pleurais beaucoup à la pesée de t’abandonner; mais que pouvais-je faire puisque ton père le voulait? Force m'était bien de lui obéir. »

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Je sentais les larmes me gagner et je pressais Hyacinthe de consoler au moins sa vieille mère, de l’assurer de son pardon, de lui faire quelques promesses pour l'avenir. Il fut aussi sourd à ma voix qu'aux prières de sa mère. Il nous Opposa un visage impassible, et, par unserrement énergique des mâchoires, il exprima sa résolution d'en finir au plus vite etde la repousser sans pardon. Il ne fit pas entendre un soupir, il ne lui adressa pas une seule parole ; mais se tournant vers les jeunes gensde son âge:

— « Que de rennes nous venons de voir dans le steppe! s’écria-t-il avec joie. Vrai, il y en a autant que d'arbres dans la forêt que voici. »

Puis, comme nous étions tout prêts à partir, il donna la main à tous les Indiens qui nous entouraient, excepté à sa mère et à ses frères, et fouetta mes chiens sans même adresser un regard à la pauvre vieille, plus étranger à son propre sang qu’à celui d’un ennemi.

J'en fus indigné pour son caractère de chrétien, et je promis, à son insu, à la vieille tiséankwi que je ferais revenir son fils à de meilleurs sentiments.

En route, je saisis la première opportunité pour exprimer à mon jeune serviteur la peine profonde que m'avait causée l’insensibilité de sa conduite envers sa mère. Je savais cet homme bon, aimant, fidèlement attaché à ma personne. Quel démon l’avait donc poussé à se montrer tout à coup aussi cruelet barbare ?

— « Tu appelles cette femme ma mère ? me

dit-il avec sarcasme. Appelle-la donc ma marâtre. Penses-tu qu'elle selamente parce qu’elle m'aime; parce que son cœur souffre loin de moi, parce qu'elle voudrait réparer son infanticide en m’entourant de soins maternels? Ah!

tu nous connais encore bien peu. Si elle avait eu pour moide la tendresse, ne m’aurait-elle pas repris, à la mort de mon père, le chasseur du tortGood-Hope, Michel 76, au lieu de me laisser aux mains étrangères qui avaient sauvé ma vie et recueilli mon enfance? Pourquoi ne l’a-telle pas fait? Mon père! Elle le calomnie. Jamais il ne lui avait ordonné de tuer ses enfants, du moins les garçons. On m'en a assuré. Elle devrait confesser qu'elle à toujours été folle, paillarde et ribaude; qu'elle répugnait à la peine d’éleverdes gosses. Et maintenantqu’ellese voit vieille, laide à faire peur au diable lui-même, fanée et décrépite, elle voudrait bien me charger les épaules de ses enfants en bas-âge. Elle cherche encore à me tromper en me barytonant des complaintes, et sa Jalousie voudrait que j'abandonnema mèreadoptive, la Grosse-Truie, pour voler à son secours.

« Eh bien, qu’elle s'arrange ! Quant à moi je redoute les services et jusqu’à l’hospitalité de ceux qui en voulurent à ma vie. Je n’ai pas de confiance en elle. Qu'elle s’arrange ! »

Et il garda toute la soirée un morne silence, comme si cet aveu, que mon affection de père lui avait arraché, eût emporté la dernière illusion de sa vie. Ah! c’est que ce malheureux

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n'avait jamais goûté les douceurs ni la suavité des caresses maternelles. Celle à laquelle il avait donné le nom de mère étaitune étrangère, et il ne voyaitdans l'auteur de ses jours qu’une vile esclave des passions dissolues et de l’intérêt, marâtre jusqu’au bout et versant sur son fils des larmes de crocodile. Il redoutait justement la mauvaise foi d’une peuplade qui lui était devenue hostile, en sacrifiant sa vie et en le banissant injustement de son sein. « Quippé « domum timet ambiquam Tyriosque bilin- € QUES. »

Et mon cœur, revenant par un retour paternel à l’orphelin que j'avais déjà si sévèrement jugé, je me dis : « Pauvre enfant, il connaît ses parents mieux que toi. Il a raison de douter des sentiments de ceux qui l’abandonnèrent jadis. Pour que l’homme püût placer dans le cœur d’un autre homme sa confiance et sa joie; pour que, sur cette base naturellement si vaccillante, son cœur dilaté se reposât à l'aise, il a fallu qu’un amour surhumain descendit du ciel et se révélât à la terre; qu'il tranformât les sentiments de l'homme à ce point que le nom de l'humanité devint dès lors le synonyme decharité etd’amour du prochain, comme si cet amour il l'eùt connu naturellement et ne l’eût pas recu du Verbe de Dieu incarné. Et c'est ce même sentiment, si peu naturel aux hommes de la nature, qui, révélé aux sauvages les plus barbares, a faittout à coup vibrer en eux des fibres qui, jusque là, avaient som-

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meillé; a réveillé dans leur cœur des sensations inconnues ; y a allumé la foi, y a rappellé l'espérance, les a assurés de la paix et les a transformés en chrétiens, c'est-à-dire en saints.

Il est si doux d'aimer, si consolant de se sentir aimé !

La belle conduite ultérieure de Dzan-You envers sa mère le prouva amplement; car, lorsque l'amour de Dieu eût touché son cœur et qu'il eût pardonné à sa mère, il vint la chercher au Grand Lac des Ours avec ses trois enfants, la garda auprès de lui et la soigna jusqu’à son trépas, lui rendant le bien pour le mal et assurant par le baptême le salut de son âme. Voilà ce que, seul, un chrétien pouvait faire ; ce que n'eut jamais fait le meilleur Indien dènè, circoncis ou non.

Dans nos grandes cités, où l’individualité est absorbée par la société dont elle n’est qu'un des infimes éléments constitutifs, les bienfaits de lareligion chrétienne sont peu appréciables, si ce n’est par leur épar Juissement dans les œuvres pies. L'action de Dieu sur l’âme échappe à la multitude, parce que cette action est se-

‘crète et qu’elle n’est connue seulement que de l’âme qui est l’objet de ses faveurs. Elle est, en quelque sorte, remplacée par la Providence dans son contrôle, son influence et ses jugements sur les nations elles-mêmes.

Mais dans le désert, où la société toutentière se résume en quelques individus disséminés

sur des espaces immenses, en de misérables

groupes dépourvus de liens sociaux autres que celui de la famille, et où, hors d'elle, tout est laissé à la liberté privée, c’est là que la divinité de la religion du Christ Jésus devient évidente et palpable; c'est là qu’on lui voit produire des changements radicaux, transformer des brutes en agneaux, et des misérables en vases d'élection. Ces changements sont de telle nature qu'ils n’échappent à personne, et que les yeux des plus prévenus ne peuvent se refuser

. à reconnaitre ces effets miraculeux de lagràce.

Le 10 mai 1866, eut lieu, sur l'emplacement de l’ancien fort Franklin, une cérémonie indienne que l’on croirait renouvelée des Grecs ou des Latins: la fête des morts et le repas des mânes. Le trépas d’une pauvre fille, Néfsonkfwô, que j'allai accompagner à sa dernière demeure, fut l’occasion de ces silicernsæ danites. La température était calme, le ciel d’une pureté toute provençale, le soleil radieux etchaud, presque brûlant, la neige aux trois quarts fondue, et les pelouses qui y maculent la jaune arène, parfaitement étanches.

Après la cérémonie religieuse, la population dènè se groupa autour d’autres tombes quicontenaient des morts de l’année précédente. Les parents arrachèrent les plaques de gazon, ils déplacèrent les pièces de bois qui fermaient les grossiers sarcophages, et tous se mirent à contempler avidement les restes d’ailleurs très peu putréfiés de ce qui avait été un fils, une fille, une épouse ou un mari.

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Respectant la douleur de mes sauvages ouailles, je m'étais retiré sur les ruines du fort Franklin, d’où j'observais cette scène de deuil, qui d’ailleurs n’est guère explicable, à moins qu’elle n’ait pour but de faire faire aux vivants de sérieuses réflexions sur la fragilité des choses humaines.

Cette curiosité fiévreuse étant satisfaite, éclatèrent ces étranges clameurs mêlées de chants, qui constituent la lamentation chez les Peaux-Rouges. Je n’ai jamais pu entendre pleurer ces gens-là sans frissonner de tout mon être. C’est une plainte funèbre, coupéede sanglots convulsifs, qui ressemble aux glapissements du coyote dans les mornes bocages, à la douleur sans adoucissement et sans espérance des païens. Ce ne sont pas des pleurs chrétiens, doux, silencieux, pleins d'espérance et de foi.C’est un déchirement qui vise à l’effet et qui, spontané ou artificiel, demande à être entendu et se fait entendre; c’est une douleur sauvage dont les hullulements cadencés montent et descendent comme des cris de loups, différents chez l’homme et chez la femme.

Assis à terre, la tête sur leurs genoux, leur noire et épaisse chevelure leur voilant le visage, ces Dènè me rappelaient Israël en deuil, se lamentant sur les bords des fleuves de Babylone.

Jadis, ou même de nos jours encore mais chez d'autres peuples, les Cris par exemple, les ossements des morts eussent été retirés de

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leur froide demeure, nettoyés, lavés, recueillis dans des peaux neuves, et portés processionnellement dans chaque loge, pour y être exposés solennellement; puis replacés avec la même pompe dans une fosse commune. Mais les Dènè n'ont plus ou n’ont jamais eu assez de vaillance ni de vénération pour les cendres de leurs aïeux, pour oser descendre à ces horribles détails. Loin de tenir à conserver chez eux les reliques de leurs parents morts, ils considèrent, à l'instar des Hébreux, le contact d'un cadavre comme une souillure qu'ils évitent avecsoin.Je ne puis même expliquer ce que j'ai vu au Grand Lac des Ours que par le peu derelations qu’avaient encore eues ces Indiens avec les Blancs; car, ies années suivantes, je ne vis plus se renouveler cette fête funèbre.

Lors donc que le tribut des larmes eût été payé aux morts de l’année, mes Peaux-de- Lièvre commencèrent tristement le repas des âmes, au bord de ces tombes ouvertes. Chacun’ tira-de sa gibecière la viande qu'il avait apportée, et tous se mirent à manger en silence, repaissant leur vue de la contemplation de leurs chers défunts.

Puis les pièces de bois furent de nouveau placées sur les sarcophages, les tombes furent recouvertes de rondins, de pierres et de plaques de gazon, et chacun, après avoir soulagé son cœur par l'hommage des larmes et réconforté son courage par la nourriture prise en com-

munion avec les défunts, s’en retourna dans sa demeure.

N'y aurait-il pas, dans cet usage tartare, général en Amérique, une souvenance du culte chinois des ancêtres ? De petits drapeaux, des banderolles d’étoffevoyante,soñtsuspendus au-dessus de chaque tombe, dans le dessein

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