CHAPITRE PREMIER. Exploration de la rivière des Peaux-de-Lièvre
Reconstruction du fort Franklin.— Départ pour le Grand Lac des Ours. — [La Roche-aux-Aigles, — La Peaude-Lievre et ses dangers. — Le Siege de là vie. —. Capture d’un ours noir. — Danse de l'ours. — Le Glacier-fondant et la montagne Ti-deila. — Camp du chef Le Brûlé. — Coutume judaïque. — Traversée du lac de l'Eau renaissante. — Mon premier exploit de Pathfinder. — Chasse au renne. — Lac du Grand- Vent, source de la Peau-de-Licvre. — Arrivee au Grand Lac des Ours.
Du fort Good-Hope ou Bonne-Espérance, que
j'habitais en 1866, on compte généralement
330 milles anglais ou 531 kilomètres, jusqu’à ‘ancien fort de la Compagnie du Nord-Ouest, jue le célèbre navigateur Franklin reconsruisit, en 1825, sur les bords du Grand Lac des lurs, pour y passer l'hiver, lors de sa seconde ixpédition par terre à la recherche du fameux assage au Nord-Ouest.
Cela fait près de 133 lieues françaises.
Pour corriger cette évaluation de toute
cause d'erreur, vu qu’elle n’est pas le résultat d’un calcul astronomique, mais une simple
estime approximative, je n'en admets que 110, |
et je ne crois pas être au-dessus de la vérité (1).
Depuis que l'Expédition de sir John Franklin avait quitté le lac des Ours, en 1827, le fort avait été abandonné, puis brülé pièce par pièce par les Indiens et par les pêcheurs de harengs, que la Compagnie de la Baie d'Hudson y envoyait chaque automne. Ce fut dans la cabane d’un de ces pècheurs que le lieutenant Hooper, del’Expédition Pullen, passa l'hiver de 1849-50.
En 1863, sur la demande d’un petit noyau de
Flancs-de-Chien et de Peaux-de-Lièvre, dont
le territoire de chasse se trouvait situé sur les bords du Grand Lac des Ours, la Compagnie de la Baie d'Hudson délégua un Savanois chrétien
et civilisé, nommé John Hope, pour recons-h
truire une seconde fois le fo"t lranklin, sous
le nom de fort Norman; parce qu’il avait été
décidé dans le conseil de la Compagnie que ce poste de troque, qui jusqu'alors avait été situé sur différents points du fleuve Mackenzie, serait transféré au Grand Lac des Ours.
(1) Le mille anglais est de 1609 metres, tandis que le mille marin ou geographique en mesure 1852. En faisant
mon calcul sur la belle carte de Brueë, je trouve, à vol!
d'oiseau, 5 degrees de longitude dans l'Est, entre Good-Hope et la baie Smith, du Grand Lac des Ours: et un degré et demi de latitude dans le Sud, de la baie Smith à la baie Keith, où se trouvait le fort Franklin: ce qui donne en tout 210 milles géographiques ou 389 kilometres, soit 97 lieues francaises. En y ajouta
13 lieues pour les sinuosités de la route, je suis cert
nemcnt au-dessous de la realite.
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he Cercle polaire, Paris, 1889, E. Dentu, 3
Dès l’année suivante, son post-master ordinaire, M. Nichol Taylor, allait y fixer ses pénates inconstants.
Descendu moi-même au fort Good-Hope pendant l’automne de cette même année, 1864, j'avais conçu le projet de visiter les Indiens qui devaient approvisionner le nouveau comp— toir, et d'explorer en même temps les alentours du Grand Lac des Ours. A cette fin, je devais remonter jusqu’à sa source la rivière des Peaux-de-Lièvre,queles Indiens medisaient voisine du Grand Lac. Il me fallait des guides. un traineau, des chiens de trait et des provisions pour une quinzaine de jours de marche.
C'était une véritable expédition arctique.
Plusieurs voyages encore plus pressants et attrayants, que j'entrepris chez les Dindjié, les Bâtards-Loucheux et les Esquimaux (1), m’obligèrent à la remettre au printemps de 1866.
A cette époque, l'abandon du fort Anderson, en } m'obligeant d'orienter ma voile vers un autre point de l'horizon, me permit de mettre le cap sur le Grand Lac des Ours, que jamais Français ni missionuare d'aucune dénomination n’avaient encore vu ni foulé.
J'y retournai en 1867,68,69,71,72,77et 78., J'y fis même deux voyages en 1867. Je partais ordinairement à pied et à la raquette, au com-
(1) Voyez mes deux volumes intitulés: Quinze ans sous . Place de M'alois : ec Chez les Grands Esquimauæ, Paris, 1887,E, Plon, Nourrit et Cie, 10, Rue Guürancicre.
mencement du mois de mars, chargé du courrier du Nord que me confiait l'officier en charge du fort Good- Hope; et je ne revenais dans ma résidence à ce dernier poste qu’à la mi-juin, en canot d'écorce et par le fleuve Mackenzie, alors rouvert à la navigation. En 1869, je me rendis au Grand Lac des Ours dès le mois de décembre et y passai six mois seul avec un serviteur peau-de-lièvre.
Mais en 1866, il n’y avait point encore, au fort Bonne- Espérance, de guides capables de me conduire à travers cette région iointaine et nouvelle pour moi. Les Peaux-de-Lièvre qui fréquentaient Good-Hope ne franchissaient jamais la ligne de faite qui sépare les eaux tributaires du Mackenzie d’avec le Lac des Ours. Ils savaient seulement que le plus court chemin, pour atteindre cette mer d’eau douce, était de remonter la rivière des Peaux-de- Lièvre, dans le haut de laquelle jamais Blanc n’avait pénétré. À en croire sir John Richardson, ce cours d’eau sortait mème du Grand Lac des Ours, aussi bien que le fleuve Anderson, la rivière du lac la Martre et la déverse du lac des Ours dans le Mackenzie; ce qui donnait quatre déversoirs à cette mer d’eau douce.
Cette théorie était trop absurde pour être vraie. Mes voyages devaient lui donner un complet démenti en nereconnaissant àce grand lac qu'un seul et unique débouché; ce qui est beaucoup plus confcrme aux lois de l’hydrostatique.
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Mais j'avais appris, par les officiers de la Compagnie d'Hudson, que les Gens-du-Poil
tou Peaux-de-Lièvre du lac des Ours avaient
ouvert à la sape un sentier neuf, entre la baie
Smith, que je devais atteindre par la Peau-de- A Licvre, et la baie Keith, sur les bords de M} laquelle était situé le nouveau fort Norman.
Sur ces données, à !a vérité un peu vagues,
je n'avais pas hésité à me mettre en route “avec deux Indiens encore plus jeunes et plus “Minexpérimentés que moi. Ni l’un ni l’autre
‘ayant vu ces parages, je comptais beaucoup
plus sur ma boussole que sur leur savoir. J'avais lors 26 ans.
Mon premierserviteur, Hyacinthe Dzan-You,
1e Linge souillé, était marié et servait la mis-
‘ion depuis deux ans. Il remplissait les fonc-
ons de guide, en ce sens qu'il marchait ou
courait devant les chiens pour leur tracer le
hemin. Je le suivais immédiatement, chaussé
omme lui de raquettes de voyage. Il n'était
amais allé au Grand Lac des Ours.
| Mon second domestique, Arsène Béh-foulé, Traineau vide, était un Kha-tchô-gottinè de
intérieur, aux gages du fort Good-Hope, où
"on me l'avait cédé pour trois mois, à raison de
+ 25 francs par mois, nourriture et iogementnon compris. C'était une bonne pâte d'homme, doux, dévoué à toute épreuve, cordial et fonciè-
rement moral et honnête. Mais il ne connaissait pas plus le Lac des Ours que son compagnon.
Arrivé au fort Norman, je devais renvoyer
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à Good-Hope Hyacinthe avec mon traineau à chiens, et garder Arsène avec moi jusqu'au mois de juin.
Nous partimes le 4 mars, traversimes les
lacs des Brochets, des Poissons-bleus, Allongé Mi
et de la Cache-à-viande, en cotoyant le plateau des Bœufs-musqués, Yakkray-dié, au pied duquel nous passämes la première nuit. La neige
était très épaisse, et, comme il n'avait pas venté 1
de longtemps, les arbres en étaient chargés;
mais cette partie de la route était connue de ;
mes serviteurs.
Le 5 mars, je débouquai sur la Rivière des
Peaux-de- Lièv re, un peuplus hautquel'affluent # V des Poissons-bleus, T/16- -niliné, jusqu’ où j'étais BA allé par deux fois en reconnaissance, pendant #8 l'été de 1865. À cause de l'élévation de ses M berges, la Peau-de-Lièvre est toujours couverte À d’une neige dense et molle, excepté lorsque %s
l’eau en inonde la glace, ou lorsque des vents violents en ont tassé la surface. Nous en remontâmes le cours entre des rivages bordés de sapins touffus. Sa largeur n'excède pas celle de la Seine en aval de Saint-Germain-en-Laye;
mais elle est encaissée, moins tortueuse et .#
beaucoup plus plate. D'ailleurs, je dois m'em-
presser de dire que ce cours d’eau n'est pas Mn à cause des blocs
même navigable en pirogue,
qui en parsèment lethalweg et des nappes ou 1 des cascades qui le coupent fréquemment. Les k
Peaux-de-Lièvre, qui, chaque printemps, se
rendent au fort Good-Hope par son intermé- ÈS
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diaire, trouvent beaucoup plus sûr et plus commode d’en descendre lecourantsurdes radeaux, qu'ilsabandonnentensuite en débouquant dans le Mackenzie.
A son embouchure, la rivière des Peaux-de- Lièvre n'a pas moins de 700 mètres de large.
Sa direction générale est de l'Est à l'Ouest.
Nous campmes, cette seconde nuit, sur la rive droite, par une température de 32° centiorades. Jusqu'ici mes deux serviteurs se trou-
| vant entièrement en pays connu et tout à fait
chez eux, m’avaient guidé et conduit avec assurance etsans hésitation.
Le 6, nous allâmes déjeuner sur un ilot situé au pied de la Roche-aux-Aigles, falaise de calcaire ocreux, haute de 450 à 500 pieds et dont
| le précipice tombe à pic dans la rivière, sur la } rive droite, à deux milles en amont du déver- 4 soir du beau et grand lac des Loches ou Lac-à- 2 Jacques.
Getterochesauvage et pittoresque est l’éperon occidental d’une série de falaises qui resserrent la Peau-de-Lièvre, à sa rencontre avec une chaine de Montagnes également rougeûtres, qui vient du sud, les ÆKfwé-tchô-détellé ou Grands-Rochers-rouges. ‘
La Roche-aux-Aigles, Fwaë-K/fwéè, est la limite extrème des plus longs voyages à la viarde, qu'entreprennent les Voyageurs du fort Good-Hope, dans cette direction. Au-delà de ce point de repère, dont l’encolure se remarque de très loi par-dessus la forêt de