Je crois ns jeunes
J'avais aussi constaté le même fait chez les Tchippewayans, sans avoir pu me l'expliquer.
Quand j'en avais demandé la raison aux garçons, ils m'avaient répondu : « Les jeunes filles ne sont bonnes à rien, il faut tout leur dire, tout leur apprendre; elles rechignent à tout et ne pensent qu’à jouer. De plus, elles aiment à se parer pour se faire aimer et rechercher par les garçons. Les femmes faites sont déjà rompues aux travaux du ménage, elles ont de l’expérience, savent tout faire, nous soignent, nous dorlotent, nous aiment pour nous-mêmes, et nous sont fidèles jusqu'à la mort.»
C'était donc l’amour-propre, l’égoisme et l’intérèt personnel qui portaient les jeunes Dènè à convoler avec des veuves. L'amour y était entièrement étranger. Il n’est pas moins vrai que c'était une pratique d'autant plus ridicule que, conformément aux anciens usages de ce peuple, il était admis qu’un homme adoptàt et élevât une petite fille de 11 à 12 ans, et qu'illa dressât à l'obéissance, au respect, au travail et aux soins du ménage, jusqu’à ce qu'elle fût nubile et qu'elle pût devenir sa femme. Mais nous nous étions tellement élevés contre un usage si immoral et abusif, que la jeunesse chrétienne était tombée dans l'excès contraire.
Le 16 novembre 1871, je partisdonc de Piérééghéavec Charles, pour le lac des Bois-flottants. Nous mimes six heures au galop de nos chiens pour gagner l'extrémité méridionale du lac Colville; ce qui donne à ce bassin un degré géo-
graphique, sousle 67° 30° de latitude nord. Sa direction est du N.-0. au S.-E. Ce lac se divise en trois larges baies vastes et profondes, et en deux autres de moindres dimensions. La chaine grauitique des Bedzi-ajyoué le borne au sudouest; celle des Pièré-ajyoué ou des Truites, à l'Est; la chaîne Éyounné-khin ou Loge des âmes, au nord. Ces collines ont de mille à douze cent pieds d'altitude au-dessus du lac.
Je ne traversai pas le lac Colville dans toute sa longueur, mais en biais. Il est situé entre le le 126° et le 127° degré de longitude ouest de Paris. Longeant le rivage sud de pointe en pointe, nous passàmes devant la vaste baie du nord etobliquâmes vers l'ile Ndou-tchô-kka et autres ilots dépourvus de végétation, qui ne se composent que de sable et de galets roulés par les eaux, indices évidents de l’abaissement considérable du niveau de ce lac; car ces îles ne sont autres que des bancs maintenant émerg'és.
Un portage assez court, composé de landes de lichen et de sapins clairsemés, sépare le lac Colville du lac T'a-tchini. J'y campai avec Charles, et, le lendemain matin, ce second lac diroula sous mes yeux ravis son immense surface, qui reténtissait alors des sourds mugissements de la glace en travail de dilatation, sous la pression d’un froid de —35° centigrades.
Aussi, au fur et à mesure que nous parcourions cette petite mer, dont la croûte glacée tremblait sous nos pas comme agitée par le
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vent, vimes-nous se former de longues et larges fissures que notre passage y déterminait, et qui couraient en capricieux zigzags jusqu’au rivage opposé, avec le fracas et les grondements du tonnerre.
Ce phénomène me fournit l'explication la plus naturelle et la plus plausible de le cause et des effets des tremblements de terre. Perforez, fissurez les terrains sujets aux trépidations volcaniques, et les tremblements causés par l'expansion des protocarbures d'hydrogène cesseront aussitôt que ces gaz auront trouvé une issue de dégagement.
La traversée en diagonale du beau lac des jois-flottants nous demanda également six heures de course en traineau. Il a donc les dimensions du lac Colville. Charles le baptisa de mon nom, parce que j'étais le premier Blanc qui l'eut vu et traversé. Mais j'y suis revenu plusieurs fois ensuite.
Un portage d’une journée de marche sépare, paraît-il, le lac Petitot de la baie Smith du Grand Lac des Ours. Ses eaux en sont tributaires par le moyen de la Xk'a-tsé-yé-dié ou rivière des Saules secs. Elles s’engouffrent sous terre àl’extrémité d’un appendice du lac nommé
L'oué=tchôni, le Lieu des Truites, comme celles
de tant d’autres lacs de la mème région granitique, passent sous la montagne L'é-pése, qui relie Piéré-ajyoué à Nonl'yen-kfiwé, et en ressortent sous le nom de rivière des Saules secs,
Je ne suis pas éloigné de croire qu'à une cer-
| taine époque les grands lacs L'oughé-tchô ou | Maunoir, L'oughé-naivouttonné ou Colville, et |T'atchini ou Petitot faisaient partie inté- |grante du Grand Lac des Ours, dont ils auraient été ensuite séparés par le soulèvement des bourrelets Zi-della et Ti-dé'ay, qui sont trachytiques et n'ont pu s'effectuer que très faiblement; si faiblement, que ce ne sont que de petits cônes qui ont eu grand'peine à percer les couches terrestres en les redressant un peu, et laissant entre elles une foule de solutions de continuité. Voilà ce qui peut expliquer le grand nombre de rivières souterraines à orifices caverneux, qui caractérisent cette région.
Le lac Petitot est ovale. Sa direction est du N.-N.-0. au S.-S.-E. Il a une petite baie au nord, une seconde à l’ouest, et deux autres au sud, qui en sont séparées par un chenal étroit. Vers le milieu de sa longueur, il est comme divisé par une longue et étroite pointe caillouteuse qui est submergée à l’eau haute; car ce lac éprouve des fluctuations que les Indiens n’ont pu m'expliquer. On y voit apparaitre périodiquement des arbres flottants sans qu'on sache d’où ils proviennent, la forêt qui bordait jadis le lac étant actuellement distante de cent à deux cents mètres de ses rivages, et ceux-ci formant un steppe comme ceux du lac des Ours. Il existe donc une communication souterraine entre le lac Petitot et quelque autre grand lac
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voisin, le Maunoir ou le Colville probablement, et peut-être même avec tous les deux. Mais les Indiens, qui partagent mon avis à cet égard, m'ont dit n'avoir pas cherché le point où se trouve ce siphon ascendant; ce qui ne se pourrait d’ailleurs qu'en été, et en été ils n’habitent pas ces rivages.
Dans les environs de mon lac se trouve un | maraisasphaltite que je traversai avec Charles. Bien que les Peaux-de-Lièvre m'en eussent parlé comme d’une merveille, c’est à peine une curiosité, et elle n’est pas rare dans l’extrème Nord-Ouest. Ces dépôts de naphte liquide sont même abondants dans le pays qui avoisine Ti-della, et le fort Bonne-Espérance va s'en pourvoir autour du lac Laporte, source de la rivière Lockhart, un pays que j'ai entièrement parcouru quatre tois, entre1665 et1868. \
Les dimensions du iac des Bois-flottants ou | Petitot sont celles du beau lac la Biche, dansla | Saskatchewan : dix lieues de long en y com- | prenant les deux baies du sud, ou six lieues ! sans elles. Sa largeur est de une à quatre !
lieues. Sa cuvette m'a paru assez large, mais ses rivages sont peu élevés. .
N'ayant trouvé personne, le soir du 18 novembre, au lac Petitot, nous dûmes opérer une conversion vers le sud et prendre terre audelà de la baie L'oué-ichôni.
Que de villes florissantes s’étaleraient sur les bords d’un aussi grand bassin, s’il se trouvait situé sous des cieux plus fortunés!
Que de gracieux et nombreux bateaux à vapeur sillonneraient ses eaux limpides! Ici, cependant, il git inutile, morose et glacé, au milieu des épaisses brumes que cause l'évaporation des neiges, entouré d’une solitude presque absolue où règnent le silence et l’immobilité spectrale du tombeau!
Nous primes terre dans un steppe de lichen peu élevé au-dessus du lac, sur une langue de terre sans buissons, sans arbres ni traces du passage ou du séjour de l’homme. Pour horizon, vers le nord, le ciel bleu et sans n'iage, Evidemment l’homme n’a rien à faire dans un pays si mal doté par la nature. Vers le sud, le jour, en se couchant, empourprait quelques sapins nains, tors et cacochymes, qui s'étiolaient en étendant bien loin ànos pieds leur ombre grêle et ridicule. Quand cette lueur rouge eut disparu et que le ciel eut pris une teinte violacée, l'horizon du nord-est nous découvrit une étroite et faible lisière noire, de l'épaisseur d’un fil qu’on aurait dit tendu entre le blanc mat du lac et le blanc gris du firmament.
C'était la terre, la forêt, le rivage. Des lieues nous en séparaient encore. À jeûn depuis le matin et dépourvu de provisions, j'envisageai cette perspective d’une mauvaise humeur manifeste. Est-ce que Charles Petit-Lièvre allait m'offrir une seconde édition revue, corrigée, et considérablement augmentée des égarements stupéfiants du Loup-céleste, mon guide de
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novembre 1865, de noctambule mémoire? (1).
Est-ce qu'il n'aurait pas pu m'engager à prendre des provisions pour trois ou quatre jours, puisqu'il connaissait les distances ?
En co moment je me sentis beaucoup plus disposé à revenir sur mes pas qu’à renouveler mes exploits de ce voyage mémorable. Mais Charles, en bon Peau-de-Lièvre bien résolu et courageux, n'était pas décidé à reculer, et je lui en sus gré par la suite.
— « Nous allons nousdiriger versla baie de Non‘èni ou du Dégel-hâtif, me dit-il; une petite marche de deux ou trois heures; à peine de quoi en parler. S’il n’y a personne à Non'éni, eh bien, nons irons plus loin. Belle affaire! Nous passerons jusqu’à mon lac, Tcharly-l'oué, la véritable source du fleuve Anderson. Nous irons, s’il le faut, à £'A-dékk'alé, le lac des Ecluses-blanches, ou au lac des Poissons-blancs ; toujours aux sources de l’Anderson. Là nous trouverons assurément du monde, et tu feras du bien tout en contentant ta curiosité. C'est tout près d'ici. Vois, il n’y a point de montagnes qui nous en séparent. »
Je savais depuis longue date ce que ces assurances signifient dans la bouche d’un Peau-de- Lièvre bon marcheur. Cela voulait dire que nous n’en aurions pas pour la nuit tout entière d'une marche forcée et sans sommeil. Je con-
(1) Voyez mon ouvrage intitulé : Quinze ans sous le Cercle Polaire. Paris, 1889. E. Dentu et Ci*, 3, place de Valois, pp. 209 et 233.
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tinuai donc à courir sur le lac derrière mes chiens, après avoir franchi la pointe du steppe susdit. Mais, à cette époque de l’année, les nuits n’ont pas moins de dix-huit heures. On voit qu’il y avait de la marge.
Tout à coup, le cielse rembrunissant davan-
tage, à mesure que la nuit tombait du nord, il se détacha de l'horizon, en face de nous, un petit panache blanc qui se mit à onduler au gré de la brise.
— « Tiens! s'écria Charles avec joie, voilà de la fumée. Les Dènè sont là. Encore quelques pas et nous y sommes. »
Il n’y avait cependant pas à s’y fier. Il n'y a rien qui se voie de si loin que la fumée. Elle apparaît alors même que son foyer est situé sous l’horizon, à plusieurs journées de marche. Et tel me semblait ici le cas; car l'horizon était ou paraissait aussi étendu que celui de la mer. Je perdis courage, criai à Charles, qui courait en tètedes chiens, de s'arrêter; et nous allumâmes du feu, au crépuscule. Il n’était, après tout, que 2 heures et demie de l’aprèsmidi. Mais nous marchions depuis 4 heures du matin. Nous nous réchauffâmes l’estomac avec une tasse de thé sucré, tout ce qui me restait en fait de provisions ; puis nous nous remimes en route, en dépit de l'obscurité de la nuit et d'un froid de 37° centigrades et 1/3, qui descendait rapidement vers la quarantaine.
La nuït faite, nous vimes un petit point brillant piquer le firmament au même endroit où
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ère mes Lu steppe inée, les ures. On
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nous avions aperçu la fumée blanche. C'était, d'après Charles, la lueur du camp, qui se réfléchissait sur la fumée, Il entendait déjà les hurlements des chiens ; il voyait voltiger des tourbillons d’étincelles; mais, plus nous avancions du but, plus le feu semblait s’éloiyner, Charles n’en percevait pas moins l'odeur ; il voyait des ombres de danseurs passer et repasser en tournoyant devant ce feu qui grossissait sans cesse ; et le panache de fumée onduler au vent et s’arrondir, s’arrondir comme le dos d’un nuage. C'est, disait-il, que le vent soufflait du nord-ouest. Mais j’interrompis toute cette épopée du guide par un éclat derire qui lui fit pousser un gros soufflement guttural de mystification. Dans ce prétendu feu qui grossissait en s’arrondissant, je venais de reconnaître la face de la lune, coiffée d’un petit nuage blanc, son bonnetde nuit, probablement. Hélas! oui, ce n’était autre chose que la lune, rouge comme une rascasse provençale, bouillie avec du safran, ou comme le visage sphérique de feu mon professeur bossu et gascon, Saquet de Montjoux, lorsqu'il était en colère. J'en voulus de tout mon cœur à la déesse des bois et des nuits, de me remémorer ces temps peu héroïques de mon existence marseillaise.
— « Et maintenant, dis-je à Charles, en me laissant tomber de faim et de fatigue sur la neige congelée, cours donc après tes chazoa et
tes drafwen illusoires! Pour moi, je campe ici, »
è fl: