‹ Exploration de la région du Grand lac des Ours [microforme]Chapitre 35 sur 54 · RE · texte numérisé non relu

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rien, qui s’est confié à eux pour en être guidé, dirigé et piloté dans leur propre pays.

Il ne faut pas l’oublier, le grand Stanley luimême, Barth, Trivier, Mungo Park, Brazza, et tous les grands explorateurs africains, ne sortent pas de cette catégorie. Je n’en excepte pas mème les anciens navigateurs qui ont fait la découverte du Nouveau-Monde. Qu'on lise attentivement l’histoire de leurs découvertes, et l’on se convaincra qu'ils eurent tous et toujours des guides et des pilotes étrangers, qui les dirigèrent dans leurs expéditions, et leur tracèrent le plus souvent la carte de ces contrées. Christophe Colomb seul fit exception.

Donc, Louison Sida-Khaya avait été guide de sir John Richardson, en 1848, et ce fut lui qui lui apprit le nom du fleuve dont le docteur découvrit l'embouchure à l’est du Mackenzie, le fleuve des Inconnus, en peau-de-lièvre, Sitchô-niliné; en dindjié, Sio-tch'6-ondjig; un nom que le docteur préféra traduire, je ne sais trop pourquoi, en dialecte tchippewayan dulac Athabasca, Bé'oullè-dèssè; ce qui n’a pas la moindre raison d’être. Il aurait pu aussi bien le dénommer en langue siouse ou tupinamba.

Pourquoi pas ?

La maison de Maitre Petit-Lièvre, chefd'œuvre de patience et d'ingéniosité indiennes, avait été construite à l’aide d'outils que ses trois fils avaient dû fabriquer avant tout : un piochon à bois, qui, là-bas, remplace notre bisaigué, une varlope, un ciseau à mortaisesetun

marteau. D'un vieux canon de fusil fendu dans le sens de sa longueur en étroites baguettes, puis coupé par morceaux d'égales dimensions, les trois frères avaient fait des clous. Des cercles de barils en cuivre avaient été métamorphosés en gonds, en charnières et en clanches de portes.

Dans cette maisonnette, munie d'un parquet et d’un plafond en planches équarries, comme une isba russe, ils avaient construit une cheminée en maçonnerie, fabriqué &es lits chauds et commodes, une table, des escabelles, voire même un sofa; parce qu'ils en avaient vu un chez nous, dû à l'adresse de mon compagnon, M. Seguin. Et Jeannet avait mis le clou à toutes ces merveilleseuropéennesen fabriquant un violon de toutes pièces.

Malheureusement, tout ce que ces chrétiens de cœur et de tête exécutèrent, pour se relever aux yeux de leurs compatriotes, par l’imitation fidèle des hommes civilisés, ne leur avait acquis que peu ou point de prestige. Ces petits messieurs avaient eu beau abdiquer la vie nomade et sauvage, déserter le séjour froid et incommode des loges pour habiter une maison chaude et confortable, coucher séparément dans autant de lits, manger à table dans de vraies assiettes et à l’aide de couverts en fer battu ; ils avaient eu beau adopter un seul nom familial et patronimique, se laver tous les jours avec du savon, et faire usage d’un water-closet; beau être constitués pêcheurs attitrés du fort

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Good-Hope et pourvoyeurs des Blancs de ce poste : rien n'avait été capable de les blanchir aux yeux prévenus ou envieux de la gent léporine et khatchôtière. On ne les considérait pas moins comme des hommes proprement dits, des Dénè-1wa, circoncis comme tous leurs compagnons du fleuve, et on leur déniait avec entètement la glorieuse épithète de Bénè-ounllay, ou Français. « Louison est un vaniteux, un orgueilleux, me disaient les rares Indiens qui habitaient près de sa demeure. Il nous regarde en sauvages depuis qu'il loge sous un toit d’écorce ; mais il n’est ni plus ni moins que l’un d’entre nous. » Sida-Khaya savait bien ce que l’on pensait et disait de lui.

— « Tu conçois, me disait-il, que je ne pouvais souffrir un pareil affront. Choisi par M. Gaudet, commis du fort Good-Hope, pour son homme de confiance, son chef de langue au milieu de tous ces chawa (1), de ces drafioén,(2) moi, l’ancien compagnon de Richardson et de Raë, je devais affirmer ma supériorité.

Allons, dis-je à mes fils, nous voilà devenus sérieusement des Français, des commis, des engagés de la grande Compagnie de la Baie d'Hudson; adieu donc maintenant les coutumes de nos ancêtres, les antiques observances,

(1) Sauvages, en jargon esclave.

(2) Drap fin; terme de mépris des Canadiens pour désigner es Peaux-Rouges dènè; parce qu'ils ne veulent que des étoffes superfines et de première qualité, du drap fin.

les tabous ou gofiwen, et toute la défroque des loges et des voyants, nalkohin. Tout cela est bon dans les bois. Avec les Francais, il faut vivre en Français. Soyons à la hauteur de notre position élevée. »

. Pour lors, Monsieur Petit-Lièvre ne parla plus à ses enfants qu'en français, ou plutot dans un charabia abominable qu’il avait appris dans les barques en voyageant avec les Anglais et les Canadiens, et qu’il baptisait tel. Il fit usage de chandelles, qu'il coulait lui-même dars un véritable moule obtenu du fort. Il ne se moucha plus avec ses doigts, mais conserva précieusement dans des carrés de coton imprimés à Manchester ce que jadis il rejetait loin de lui avec dégoût; et il mit sa gloire à trôner sur une chaise curule, papiers en mains, entre les quatre murs d’un petit cabinet. C'était pousser l’amour de lacivilisation et l’imitation des Blancs jusqu’à leurs dernières limites.

Dignes émules d'un tel père, les trois messieurs Petits-Lièvres s’ingénièrent à inventer des originalités bien françaises, et il en était résuilté le sofa et le violon; mais un violon pour de bon, quoiqu'il fût en bois blanc, un violon si bien fait qu’il arrachait des cris d’admiration à tous les sauvages. Il ne lui manquait que la couleur et le polidel’acajou, ainsi que de véritables cordes de boyau pour en faire un stradivarius. Malheureusement, les cordes et l’archet étaient faits de nerf de renne, et ça ne rendait pas des sons très harmonieux. Mais, tel qu'il

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Quant à moi, je fus si réjoui de les voir entrer sérieusement dans cette voie, et revendiquer letitre de Français comme la plus haute expression de la civilisation, que je ne leur ménageai pas les louanges tant en particulier qu’en public, engageant vivement tous les Indiens à les imiter, ce dont ils étaient capables avec un peu de bonne volonté et de courage.

J'ai dit qu’il y avait là quelques nomades, un malade entre autres. J'obtins qu'ils se réunissent tous chez Louison pour prier et conférer avec moi.

J'eus le plaisir de soulager considérablement le malade par mes médicaments. Depuis mon départ de Good-Hope, en 1878, j'ai appris que le pauvre Norbert Za-ti-koyé-tay, Celui qui est assis dans la terre, est mort de son affreuse infirmité, la dysurie. Il avait une fille de vingt ans, que j'avais baptisée tout enfant et vue grandir sous mes yeux. Je l’avais aussi mariée l'année précédente; mais depuis son mariage elle s'était séparée de son mari, sous prétexte que Dieu lui avait révélé qu'elle serait mère de son fils Jésus, réincarné de nouveau pour le salut du monde. En d’autres termes, la malheureuse, hypocrite ou hallucinée, jouait le role de Sainte Vierge, tout comme Xoundatak-

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{si, la jeune veuve dindjié des steppes de l’Anderson, dont j'ai parlé ailleurs (1).

Son père me l’amena par la main avec un respect religieux et une foi robuste, en m'avertissant qu’elle voyait la Vierge Marie et était appelée à la remplacer bientèt, pour la plus grande gloire de la ‘tion danite en général et de la tribu léporine en particulier. Voyant que j'avais affaire à des théomanes, je les reçus avec la pitié et les railleries qu’ils méritaient. La jeune femme me contirma avec un aplomb imperturbable les déclarations de son père, et demanda aussitôt à m’entretenir en particulier, afin de me raconter par le menu les hautes révélations dont elle avait été, disait-elle, l'objet. Mais aussitôt que nous fûmes seuls, la malheureuse se jeta dans mes bras en me demandant un autre genre de révélation que ma conscience d’'honnête homme se refusa à lui donner.

Je compris alors tout à fait quelle sorte de Sainte Vierge elle voyait et de qui elle voulait concevoir son Fils de Dieu réincarné. Je lui demandai de me décrire l’être dont elle recevait les visions sous le nom de Vierge Marie.

— « Il est grand comme ça, me répondit-elle en levant sa main à la hauteur d'un mètre. I! a des oreilles pointues etune queue, et du poil gris par tout le corps comme celui d’une souris,

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(A; Emile Petitot. Quinze ans sous le Cercle polaire, Paris, 1889. E, Denitu, 3, place de Valois. p. 189,

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Je vis que la pauvre créature était folle et je lui recommandai le repos de l'esprit; car de soins, nul ne pouvait lui en donner daris cet affreux désert. Elle mourut moins d'un an après, sans avoir mis au monde son dieu réincarné, mais aussi sans. être guérie de sa théomanie.

Le lendemain de mon arrivée, 16 novembre, je célébrai le saint sacrifice dans la maison de Sida-Khaya et donnai la communion à cinq personnes. À la suite de mon allocution en peau-de-lièvre, Louison se tourna vers l’assemblée et dit à ses compatriotes :

— «Vous voyez maintenant, arékhé, que ma demeure vient d’être sanctifiée par la présence de Dieu. Il est aussi vrai qu’il y est venu qu’il est vrai qu'Il habite dans le ciel. Eh bien, désormais, n'y proférez jamais aucune parole que mes oreilles ne voudraient pas entendre; et lorsque je vous y convoquerai pour la prière, les Dimanches et Fêtes, ne vous défendez pas d'y venir, disant : « Ah! mon grand-père, tu « n’es pas prêtre, pour nous convoquer ainsi; « mon grand-père, pourquoi te mêles-tu de « nous faire prier chez toi? »

Puis, sa tirade achevée, le petit vieux me regarda sans rien ajouter, mais d’un air qui attendait de ma bouche la confirmation de ses paroles. J'approuvai hautement ce que venait de dire le bon vieillard, et recommandai aux

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assistants de se réunir pour prier et chanter en commun, dans cette maison, les Dimanches et Fêtes.

Des Indiens m'avaient dit qu'il existait, au sud du lac Colville, un lac encore plus vaste, que l’on appelait T'a-tchini-l'oué, lac des Boisflottants, que jamais Blanc n'avait visité ni exploré. En partant de Good-Hope, je m'étais

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vais en trouver le moyen. Le hasard et la Providenee me servirent à souhait. J'appris chez Sida-Khaya qu'il y avait présentement dans ces parages un gros Camp indien où J'aurais un mariage à ratifier et deux affligés à consoler : Enna-k'ay, le Blanc-des-Yeux, surnommé la Grillade, qui par inadvertance venait de tuer son beau-frère à la chasse; et un fils d'Essagolla,l' Engoulevent, qui venait de se fracasser le genou en jouant avec un fusil chargé, un Dimanche, au lieu de prier avec ses parents.

Aussitôt je pris mes dispositions pour me rendre dans ces lieux encore ignorés des géographes et même de tous les Blancs du pays.

Ennak'ay était parti, un matin, pour la chasse aurenne en compagniede son jeune beau-frère, âgéde 13 à 14ans, et de Æl/a-odénihay, la Pointe du canot. Séparés les uns des autres dans l’ardeur de la chasse, ils ne rentrèrent au camp que la nuit et sans s'être rencontrés. Comme la Grillade approchait du logis, il aperçut, sur un lac qu'il avait à traverser, une forme noire couchée dans la neige et qui fit mine de se lever

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à son approche. Sans faire réflexion qu’il était peu probable qu'un renne rôdàt si près d’un camp populeux et bruyant, mon homme coucha en joue la forme inconnue et fit feu. Un cri déchirant retentit, et Ennak'ay reconnut la voix de son jeune beau-frère. Il accourut en toute hâte, mais il ne recueillit qu’un mourant. La balle avait traversé le corpsde l’enfant de part en part dans la région précordiale. Le malheureux expira dans d'atroces souffrances, et la Grillade, emporté par la véhémence de son désespoir, voulait se détruire sur le champ, si l'on ne s’y fût opposé en le surveillant étroitement. Tout ce qu’on lui permit de faire fut de mettre son fusil en pièces, séance tenante.

On craignit alors qu’il ne devint fou de douleur et de regret (1). Je ne balançaï donc pas à me rendre auprès du malheureux, pour le réconforter et essayer surtout d’amadouer les parents du défunt, qui ne cessaient d’invectiver Ennak'ay touchant son imprudence. Louison me confia son second fils, Charles, pour me servir de guide et de compagnon.

— « Je suis bien aise que tu l'emmènes, me dit-il, Il y à ici une assez jeune veuve qu'il aime et qui lui fait perdre tout son temps, alors que je l’ai assuré qu’elle ne deviendrait jumais sa femme. Elle est sa cousine au cin-

(1) Ennak'ay ne devint pas fou, mais il mourut de chagrin et de langueur moins d'un an apres ce douloureux événement. C'était un homme doué d'excellentes qualites et d'une grande douceur de caractere.

quième degré, tu conçois bien que je ne puis tolérer un tel inceste. »

Vainement j'avertis le vieillard qu’il était dans l'erreur, que dans de telles conditions un mariage peut se contracter sans inceste; que d’ailleurs je possédais le pouvoir du Saint- Siège de dispenser même entre cousins germains. Il ne voulut pàs entendre raison. Levant les bras au ciel avec stupéfaction :

— «Jamais, au grand jamais! s’écria-t-il.

Ces choses-là sont bonnes pour les Blancs. Nos coutumes nationales nous les défendentexpressément. Je n’ai pas envie que cette méchante femme fasse mourir mon Charles. D'ailleurs, elle est paresseuse, bonne à rien, maladroite, veuve avec deux enfants, et plus âgée que Charles de dix ans. N'est-ce pas une chose insensée que d’épouser une vieille, alors qu'il y a de jeunes et jolies filles dans notre tribu”? Mais nos enfants deviennent fous; nous nous en apercevons bien. Ils ne veulent plus des jeunes filles, ils ne courent qu’après les veuves, les femmes seules et d’un âge mûr. Comprendstu cela ? »

Il est à remarquer que le savant M. Élie Reclus observe que, dans l'Inde, chez les Iroulas, peuple aborigène, les veuves sont également recherchées par les jeunes gens, de préférence aux jeunes filles (1).

(1) Les Primitifs, Paris, 1888, Chamerot. p. 228. Je crois fort que Livingstone en dit autant de certains jeunes Africains qu'il évangélisait,.

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