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mieux pourvueen vivres. Je m'y installai sur le champ.
— «Méchant, me dirent ces bonnes gens, voilà deux ans que nous ne t’avons vu au Grand Lac des Ours. Nous avons faim de ta parole, soil d'instruction religieuse. Nous as-tu donc abandonnés? Faut-il que nous brülions ta maison ? Que nous retournions à nos anciens fétiches ? Que nous invoquions de nouveau les sorciers ? Que nous nous donnions derechef au Piedfourchu? »
Avant de prendre mon repos, je visitai les malades et leur distribuai les médicaments nécessaires à leur état, Je m'étais monté une bonne petite pharmacie, au fort Good-Hope, ct Je ne faisais pas un seul voyage de quelque durée sans me munir des principaux remèdes, ainsi que de quelques instruments de petite chirurgie. Ah ! que n’avais-je des connaissances médicales autres que celles que m'indiquaient froidement mon traité de pathologie et le Formulaire magistral ?
Le lendemain, je célébrai la messe dans la loge du Petit-Chien, fis douze baptèmes et bénis deux mariages. Puis j’entendis les confessions de toute la peuplade. Mais mon minis: tère fut troublé inopinément par un arrivage sur lequel je ne comptais pas. Dix jours auparavant, deux jeunes gens de ce camp étaient allés porter de la viande sèche chez M. Taylor, au fort Norman-Franklin, et on les attendait d'un instant à l'autre. C’étaient eux qui reve-
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naient, mais non pas seuls. Ils amenaient avec eux deux serviteurs du fort, l’Ecossais Taylor, (non pas le commis), et le Tchippeway Kènè, qui venaient faire dans ce camp une rafle de tout ce qu'ils pourraient trouver en fait de victuaiiles. Ces deux hommes furent aussi ctonnés de me trouver chez ces Indiens, éloionés du fort Good-Hope d'au moins 80 lieues, que je l’étais mo'-même de les y voir accourir du fort Norman, qui en est bien à 35 ou 40.
« Hélas! medis-je en ce moment, c’en est fait de ma gloire d'explorateur. Jusqu'à ce jour j'ai été le sou: Européen, le seul Blanc qui ait parcouru ces steppes septentrionaux et découvert la source même du fleuve Anderson, après avoir descendu ce cours d’eau jusqu'à son embouchure, en 1865. Et maintenant je ne serai plus le seul, puisque voici un Ecossais qui m'y rencontre, sans se douter du préjudice qu'il va porter à ma renommée. » Je n'avais, en effet, sur lui que dix-huit heures d'avance.
Toutefois je n’eus pas conversé cinq minutes avec le pauvre diable sans me convainere qu’il ne me ferait aucun tort. L’excellent garçon était un pêcheur illettré. Ilavaït suivi servilement le sentier qui l’avait conduit avec son compagnon dans ce camp, sans savoir où il aboutirait, ne se préoccupant d'aucune découverte et ignorant même l'existence du fleuve Anderson et de sa véritable source.
Je respirai largement et me gardai bien de lui en parler.
Le soir de ce même jour, il arriva deux Indiens Peaux-de-Lièvre de Good-Hope, de ceux que je m'étais proposé de visiter. Ils m’apprirent qu’ils se promenaient de camp en camp, pour apprendre les nouvelles ; qu’ils venaient de chez Monsieur Petit-Lièvre et qu'ils avaient suivi mon chemin. Leur camp se trouvait sur les bords du grand lac L'oughé-tchô où Maunoir, un gros affluent du Haut-Andefson.
Ainsi, en me dirigeant vers le lac Petitot, je leur avais tourné le dos. La rencontre que j'avais faite des gens de L’in-ya-bét'a était donc providentielle, sans quoi nous aurions été obligés, Charles et moi, de manger un de nos cuens etde nous en revenir Gros-Jean comme devant, après avoir peut-ètre poussé une pointe jusqu’au Grand Lac des Ours,
En vertu du besoin qu’éprouvent tous les sauvages de faire sensation par quelque récit épatant, et de poser pour la galerie, ces deux Jeunes gens, dont l’un n’était autre que le mari répudié de ma Sainte Vierge du lae Colville, nous raCcontèrent qu'ils avaient vu, sur un lac, des empreintes de sabots de renne qui se terminaient en pas humains.
Cela était dit avec le plus grand sérieux.
d'un air convaincu et avec des expressions de gens effarés. Mais une bande de jeunes geus qui venaient précisément de passer par les mêmes parages, ce même Jour, démentirent formellement ces propos extravagants, en apprenant aux deux Kha-tchô-Gottinè que les
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Mon hilarité blessa la susceptibilité de l’un desauditeursde cette fantaisie littéraire, Alfred Tazin-a, le Petit Cygne.
— «Il ne faudrait pas croire, cependant, mon Père, medit-il respectueusement, que ces cas de métamorphose soient rares parmi nous. Sans parler de la persuasion que nous tenons de nos ancètres que les rennes sont d'anciens hommes, nos ennemis d'autrefois, il nous arrive fréquemment d’être encore victimes de ces transformations inexplicables. Tout le monde sait ici que j'en ai été le jouet, il y a peu de temps. Te rappelles-tu ma petite fille Æmérenkoulé ?
— «N'est-ce pas cette jolie enfant de huit ou neuf ans, que, par similitude de nom, j'avais appelée Emerentiana, en la baptisant?
— « Précisément. Eh bien, Père, l'hiver dernier, ma pauvre enfant a disparu sans que nous ayons su comment. Fille a été métamorphosée ex renne.
— « Allons donc! Comment peux-tu Ssupposer cela ?
— « Eh bien voilà : dès que nous nous apermes qu'elle n’était plus dans le camp avec nous. tout le monde se mit à sa recherche. Il v avait tant de sentiers tracés et battus autour du camp, que nous comprimes comment elle s'était égarée. En revenant de ses lacets à lièvre, elle n'avait pu retrouver la véritable piste,
au milieu de ce labyrinthe; un enfant est si peu observateur.
«Afin de ne pas manquer notre coup, nous agimes à son égard comme peur la chasse à l’orignal. Nous décrivimes un grand circuitautour du camp, marchantjusqu'’à ce que nous eussions rencontré les pas de mon enfant. De ce point, nous recommençames un autre grand cercle tangent au premier; et ainsi de Suite jusqu'à ce que les petits pas d'Émérenkoulé fussent sortis de l’inextricable la is de nos sentiers de chasse.
«Ses emp eintes distinguées et retrouvées, nous nous élançâmes alors à sa poursuite. Elle cheminait sans raquettes, se dirigeant résolument vers le Grand Lac des Ours, dans son ignorance de la position de notre camp, auquel elle tournait le dos. Arrivéesur le lac, elle en avait longé une baie, puis était de nouveau rentrée dans la forêt, où eile avait décrit des lignes incertaines. Puis enfin elle s’étaitencore dirigée vers le lac. Sans doute, sa tête était affolée.
« Cette fois, l'enfant devait être très affaiblie, car elle se servait d'un bâton pour cheminer, et elle marchait au hasard. Nous la suivimes au loin, sur le lac, jusqu’à ce que ses pas se mêlassent aux nombreuses empreintes d'un troupeau de rennes. Il y avait une quantité considérable de rennes sur le lac, cethiverlà, et le lac s’étendait devant nous dans toute son immensité. Nous aurions bien vu mon
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enfant si elle s’y était trouvée; n'est-il pas vrai? Eh bien, nous eûmes beau décrire de nouveaux cercles, il nous fut impossible de distinguer dorénavant la trace des petits pieds d'Émérentiana. Ma fille à été changée en renne. Que Dieu ait son âme d’angèle!
Ainsi s’exprima le pauvre père. J'aurais bien pu le faire revenir de sa douce erreur en lui suggérant qu'une bande de loups, poursuivant lesdits rennes, devait avoir eu plus beau jeu de happer sa malheureuse enfant que de s’écarteler les jambes à la poursuite des animaux au pied léger. Mais à quoi bon augmenter son chagrin par cette supposition ? Mieux valait le laisser dans sa douce illusion.
Le second Indien qui venait d'arriver avec Tépélé-ttsen-k'ayellé, Celui qui va uriner à l'encontre de ses rèves, était Dindjté-tchô, le Grand-Loucheux, un vieux chaman bête, borgne, maladroit et affreusement louche du seul œil qui lui restât. Il me raconta mystérieusement qu’en arrivant il avait éprouvé une grande frayeur, parce que, au milieu de la nuit, il avait vu le feu du diable.
— « Tu ne l'aurais pas volé, ce feu-là, Dindjié! » lui répondirent malicieusement quelques jeunes femmes. « Tu l’asbien mérité, ce feu-là, par tes nombreux péchés, »
Le sorcier ne leur répondit pas.
Je me rappelai la cause de notre erreur de la veille au soir, à la même heure, et je lançai un regard d'intelligence à Charles, qui, à son
tour, railla le chaman à ce sujet. Mais l’autre ne voulait pas en démordre.
— « Non, non, Tcharly, ce n'était pas la lune. Il étincelait, ce feu: il lançait des tourbillons de flammèches et de fumée. » — Nous nous rappelämes que nous avions vu la même chose. — « Si ce n’est le feu du diable, continua le Grand-Loucheux, c’est celui des âmes ou bien celui des morts. »
Nouveaux éclats de rire de tous les Indiens.
—.« Eh bien alors, ce doit être le feu des rennes, ou celuides gelinottes, ou encore mieux celui des martres; mais, à coup sûr, ce n'était pas la lune. La lune ne jette pas de flammèches ni de fumée, voyons! »
Je me tenais les côtes en écoutant ce galimatias, et je demandai à voix basse à Ralli, le Râle des rivages, mon voisin, si Dindjié-tcho était fou.
— «Il n'a jamais eu beaucoup d'esprit, me répondit l’Indien ; cependant ce qu’il dit-là est vrai. Tu ne saurais ignorer, Père, que pendant l'hiver toutes les bêtes se chauffent aussi bien que les gens. Comment voudrais-tu querennes, loups, renards, bœufs-musqués, perdrix, gelinottes, martres, etc., pussent passer neuf longs mois d’un froid intolérable, en plein air et sans feu, tandis que nous, hommes intelligents, ne pouvons pas y tenirunedemi-journée, malgré ños fourrures et nos chauds vêtements? Non, Père, il faut savoir comprendre les choses. Toutes les bêtes se chauffent, vois-tu, etles pauvres
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morts eux-mêmes, c'est-à-dire leurs âmes, passent confortablement leurs nuits auprès d'un bon feu. Seulement voilà : tout le monde ne voit pas ce feu mystérieux. Il n’y a que les Voyants, Nakohin, qui les aperçoivent, et si toi et Charles avez eu cet avantage, la nuit dernière, c'est que vous êtes des Nakohin sans vous en douter, »
Après ce compliment à brüle- pourpoint, allicroyait m'avoir convertiaux idées danites. Comme je branlaiïs la tète en souriant, d’un air rien moins que convaincu, il ajouta :
— « Je vois, Père, que tu doutes de ce que je te dis. Eh bien, je vais t'en fournir des preuves. Tu as traversé, ces jours derniers, le vaste espace compris entre le lac de l'Ile et celui du Soufre, n’est-ce pas? Qu'y as-tu vu?
— « Une forêtde triques noires etde grands manches à balai machurés, carbonisés, qui m'a joliment indisposé contre votre manie de tout détruire et de tout brûler, dans votre pays.
— « Bien. Seulement il faut que tu saches que je n'étais encore qu’un tout petit enfant que déjà cette forèt était dans le même état où tu l'as vue. Bien plus, de mémoire d'homme on n'a jamais vu, en ces lieux, autre chose que des triques et des gaules noircies par le feu. Il a dû pourtant y avoir des arbres verts, il y à bien longtemps, bien longtemps, n'est-ce pas? Eh bien, qui a détruit cette forêt’ Pas autre chose, Père, que les renards et les martres avec leurs feux nocturnes, allumés par lesdits
animaux pour s’y chauffer et y dissiper leur onglée.....n
J'allais objecter la tradition du feu du ciel, de la pluie de soufre et de bitume, dont m'avaient entretenu les Indiens de Good-Hope; mais quelqu'un appela Ralli, qui sortit aussitôt de chezle chef. Alorsle Petit-Chienet plusieurs autres pères de famille écartèrent sans s'en douter cette question, en se plaignant à moi hautement de ce qu’ils ne pouvaient venir à bout de faire sanctifier le Dimanche à leurs femmes.
— « Il y a longues années que nous nous reposons les Dimanches et Fêtes, me dirent-ils. Nous n’y chassons pas, à moins de famine; nous nous endimanchons ; nous nous réunissons pour prier,chanter descantiques et lire dans les livres que vous nous avez donnés. Quant à nos femmes,impossible deleur inculquer ce devoir. Elles ne peuvent demeurer en repos. Il faut qu'elles ratissent des peaux; qu’elles boucanent ou désossent de la viande; qu’elles pilent des os; ou bien, si c’est en été, qu’elles aillent toutes ensemble ramasser des baies de bruyère dans les steppes. Voilà de quelle manière elles sanctifient le dimanche, Et nous ne pouvons les convertir.
— « Cela est très mal, dis-je à ces dames.
Il ne nous est pas permis de travailler, le jour du sabbat, qui, depuis la résurrection du Sauveur, a été transféré du samedi au dimanche. Tout ce que vous pouvez faire, ce
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jour-là, — hors les cas où la nécessité s'impose, — c'est de faire toilette, de vous approprier, et d'apprèter votre nourriture. Cependant, je tolère que vous alliez ramasser des fruits, après que vous aurez prié, pourvu que ce ne soit pas pour en faire le commerce, mais seulement pour les consommer, vous et vos familles, ce jour-là, et à titre d'amusement.
« Ainsi l’ordonne la loi de Dieu. »
— « Bon, dirent les maris. Maintenant, écoutez bien, femmes, quand vouspilerez encore des os, le dimanche, nous vous forcerons à avaler tout ce que vous aurez pilé, afin de le faire servir à votre nourriture; puisque c’est la seule chose qui vous soit permise ce jour-là. Tenezvous-le pour dit. »
— « Ah! Père, si tu savais comme nos femmes ont la tête dure ! soupira l’Efflanqué, notre ancienne connaissance des steppes 7'a-tlattsoghé et de la Providence (1). »
— « Rien d'étonnant, lui riposta sa chère moitié, Victoire T'arenl'in-a, Y'Aiguille fine, sœur de Mnil'achié, vous autres, hommes, vous occupez vos loisirs à lire dans vos livres de prière, à chanter, à jouer à la main ou aux cartes, à danser, à visiter vos trappes. Mais nous, qui ne savons pas lire, que voulez-vous que nous fassions, après que nous avons dit
(1) Voir Émile Petitot. En roule pour la mer Glariale. Paris, 1887. Letouzey et Ane, p: 340; ot Autour du Grand Lac des Esclaves, Paris, 1891. Albert :avire, pp. 41 et suivantes,
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