CHAPITRE II
Le Grand Lac des Ours
a baie Smith, — Une armée de rennes, — Ja riviere de l'Arc-suspendu et la Grande-Pointe.— Le Fort Norman. — Topographie du Grand Lac des Ours. — Üne truite monstrueuse. — Le hareng, d'eau douce. — Steppes. = Massacre des T'ounè, Episode de Mackenzie Grand-Cou. — Expedition de Franklin, de I25-27, — Expedition de Dease et T. Simpson. — Expédition de Richardson et Raë, — Le lieutenant Hooper au Grand Lac des Ours,
— « Sa-lchô-h-l'oué! Le lac des Grands «Ours! » s’écrièrent avec enthousiasme mes deux compagnons danites, en débouquant sur Me steppe riverain de la baie Smith.
Au sortir des ténébreuses profondeurs de la empiternelle forêt de sapins où nous avions fcheminé pendant deux jours, depuis le lac de Dick; enémergeantde l’étroit cañon rocailleux de la rivière des Peaux-de-Lièvre, qui nous avait si longtemps retenus claquemurés, on éprouve, en arrivant sur l'immense surface de e lac gigantesque, la même sensation de liberté et de bien-être qu'au bord de la grande mer. Quel orguei!, d'avoir pu trouver par nous- Pmêèmes, au prix de longs jours de marche et Mie dure fatigue, cette belle nappe glacée ! Quel Pavissement, en sondant du regard ces vas- Mes espaces sans horizon dont le ciel bleu forme la seule limite, à l’est et au sud ! Quelle joie,
de pouvoir parcoufir au pas gymnastique cette
eau convertie en marbre brèche et dont les Bs
noires profondeurs décèlent les abimes !
Cette vastesurface n’est pourtant qu’une sim- À
ple baïe, ou, disons mieux, un golfe, la baie Smith ; qu’un simple fond de baie, la plage des Rochers-plats. Que penser alors du reste et comment le décrire ?
Pendant 126 milles géographiques, depuis le fort Good-Hope, nousavions toujours eu le cap sur le soleil levant jusqu’au lac des Ours.
Mais aussitôt arrivés sur ce lac, nous nous tournàmes à angle droit vers le sud-sud-est, pour atteindre le fort Norman, situé à 66 milles marins de là. Nous ne pûmes aborder à l'extrémité méridionale de la baie Smith, cette même journée. Nous dûmes camper à droite, sur la pointe Eyounnéè-nétchouy, en face de la presqu'ile du Faon qui tête; mais je doisavouer
que nous nous étions amusés en route, et voici
comment.
Je n'ai pas parcouru une seule fois la surface de la baie Smith, -- ce que j'ai fait pendant sept hivers, — sans en voir la surface couverte d'empreintes de pas de rennes. Dans la présente occurence, elle en était littéralement piétinée, labourée, défoncée par des milliers de ces gentils animaux. A peine nous étions-nous élancés sur la glace, que les clochettes de mes chiens y attirèrent, des steppes où ils broutaient leur lichen, une telle
armée de rennes, que le bruit de leurs petits
sabots bant « tout h de leu ment c une be Enh, connai aperce\ les gre grands des br leurs v:
intérêt, regard Insou salent, le tinte gneux d de ce pa; bles que marche ; élégants sure dé petits cr gente es dont les ment; Si si noble che d’iva vue les leur pen:
*ette
, les Es
sim- }
baie e des te et
uis le e cap Jurs.
nous 1-est, nilles x tré-
voici À
surpenirface Dans érale-
sabots faisait l'effet d’un orage de grêle tombant sur l’asphalte de nos rues. Mes Indiens, tout hors d'eux-mêmes, s’écriaient que jamais de leur vie ils n'avaient vu un tel rassemblement de cesruminants. Telles les étoilcs, dans une belle nuit arctique.
Enhardies par leur nombre, curieuses delier connaissance avec les êtres étranges qu’elles apercevaient peut-être pour la première fois, les gracieuses bêtes fondirent sur nous par grands bataillons, serrant leurs rangs comme des brebis, enchevêtrant et entrechoquant leurs vastes ramures, et nous considérant avec intérêt, de leurs grands yeux limpides, au regard innocent d'enfance ignorante et naïve.
Insouciants du danger auxquels ils s’exposaient, les rennes se laissaient charmer par le tintement des clochettes d'argent, dédaigneux de nos personnes, oubliant que les chiens de ce pays ont des crocs presque aussi redoutables que ceux des loups. Si svelte est leur démarche; si déliées sont leurs jambes rapides ; si élégants leurs petits sabots, dont la morsure découpe sur la neige durcie autant de petits croissants à l’'emporte-pièce; si intelligente est leur belle tête, en dépit d’une bètise dont les chasseurs danites profitent habilement; si douxet mélancolique est leur regard ; si noble et majestueux le port deleur panache d'ivoire, que je conçois comment à leur vue les Indiens se sentent émus, comment leur pensée encore dans les langes évoque le
souvénir d'hommes qui ne sont plus et dont les âmes auraient assumé ces formes animales si douces, si belles et si sympathiques.
Sans admettre cette métempsycose, je jugeai aussitôt que c’est réellement une pitié d'être dans la nécessité de détruire cette confiance innocente, de jeter l’alarme dans ces rangs paisibles, de porter le fer et le feu au milieu de ces nobles animaux; et je ne m'étonne plus que, jusqu’à l'époque du déluge, le Créateur ait fait défense aux hommes Ge verser le sang des ruminants et d’en faire leur nourriture.
— « Pauvres jolies bêtes, il ne faut pas «leur faire de mal, entendez-vous? »me disait sentimentalement, en 1875, un membre de l'Institut, un savant professeur d'Histoire naturelle au Museum. Mais l’Indien n’entendrienà cette sensibilité peu pratique, quand son estomac crie famine. Et, lors même qu'il n’a pas faim, il lui est difficile de se maitriser en présence d’une proie si facile. Mes compagnons brûlaient donc d’impatience, « leurs pieds se hâtaient pour la mort», leurs mains m’avaient dérobé mes armes, et il me fallut me fâcher pour les dissuader de tirer dans cette masse vivante et mouvante.
— « Mais vois, Père, impossible de les manquer. Un enfant de cinq ans les abattrait. La même balle va en transpercer trois à la fois. »
C'était exact; mais à quoi bon, puisque nous
avion pouvid quanti pas u Dieu, vres bé C'eit é l'avis ( «faite Mais, à par les la vie toutefo à mes tentatid ils ne s6 les jam sous Ja seuleme et se re un lou] tions CO tées par Le ler départ mité de déboucl NiRich
aperçue
rivière Sions tr droite.
it les es Si
AgeaI l'être iance "angs lieu plus ateur er le urri-
t pas e dire de e narien à esto-
pas
prérnOns ds se aient icher se Vi-
les rait.
à la
nous
avions assez de provisions pour le voyage et ne pouvions nous charger d’une nlus grande quantité ? Tuer pour le plaisir de tuer, n'est-ce pas une cruauté inutile, un abus des dons de Dieu, une injustice et un vol faits à de pauvres bêtes qui n’ont que la vie pour tout bien ? C'eût été le cas, alors, de mettre en pratique l'avis du bon professeur : « Et surtout, ne leur «faites pas 48 mal l» s’il me l’âvait déjà donné. Mais, à défaut, je puis affirmer que j'étais mû par les mêmes sentiments, et je fis respecter la vie de ces charmants animaux. Avouez toutefois qu’il fallait réellement de la vertu, à mes Jeunes gens, pour résister à une telle
| tentation. S'ils ne tirèrent pas dans le tas,
ils nese firent pas faute de jeter, par jeu, dans les jambes des rennes tout ce qui leur tomba sous la main: haches, fouets, bouts de bois, seulement pour leplaisir de les voir setasser et se refouler comme des brebis chargées par un loup; puis s'échapper dans toutes les directions comme un tourbillon de feuilles emportées par le vent.
Lelendemain matin, une heure après notre départ du bivouac, nous atteignimes l’extrémité de la baie Smith, où l’on m'avait dit que débouchait une large rivière venant du sud, Ni Richardson, ni Kendall, ni Dease ne l'avaient aperçue. Nous devions nous engager sur cette rivière et la remonter jusqu’à ce que nous eussions trouvé l'entrée d'un portage, sur la rive
droite, Les Indiens m'avaient assuré que, lors-
que nous aurions découvert ce sentier, nous ne le perdrions plus, parce qu'il avait été très bien fait et que celui qui l'avait ouvert, Yétta-nétel, dit le Soldat, avait pris la peine d’entailler le tronc d’une multitude de sapins, et d’élaguer des mais de joie, sur le bord de tous les lacs que le sentier traversait,
Il me parut d'autant plus facile de trouver l'embouchure de cette rivière, laquelle se nomme /nt'in-ta-fiwél'on-niliné, ou rivière de l'Arc suspendu, qu'il suffisait pour cela d'aller droit devant soi vers le sud. Eh bien, dans cette circonstance encore, Dzan-You se trompa par deux fois, pour avoir voulu faire à sa tête. Il renouvela piteusementsa prouesse du lac de l'Eau
renaissante, en me laissant sur le lac, pour se
diriger seul vers la droite et s'engager dans les steppes. Bèh-foulé eut le bon esprit, cette fois, de demeurer avec moi, et Je continuai à mar-
cher tout seul devant les chiens. Nous péné- |
trâmes ainsi sans hésitation dans le lit, à la vérité fort plat, de la rivière, et ne nous ar-
rètâmes qu’au bout d’une heure pour faire re-
poser les chiens. Dzan-You nous rejoignit alors, et il n’eut pas assez d’esprit pour accepter cette nouvelle école avec indifférence. I]
se fâcha de ce queje ne l’avais pas suivi dans | ses égarements, prétendant avec un aplomb k
imperturbable que sa qualité de faiseur de chemin lui donnait le droit de se faire suivre où bon lui semblait. Une telle raison, bonne tout au plus au régiment ou au collège, me
same le ch.
L'i baie :
elle 1 milie:
J'eUX.
Comp.
et de lés no dorm à une voit. ] 42 de trée tt résult qu'ell etqui Parci des D
jours
bonné lugub
as ne très Yétpeine pins, "d de
pouver le se re de aller cette a par
Ilre- à
l'Eau ur se
s les > fois, mar-
péné- À
, à la S ar-
re re-
bignit r acice. Il dans
blom b à
be chesuivre ponne >, me
mit ainsi qu'Arsène en si belle humeur, que le pauvre garçon en demeura tout décontenancé etinterdit.
Le premier portage fut très court. Nous remontâmeslarivière de l’Arcjusqu’à midi,avant de la quitter tout à fait pour nous engager dans les bois, à l'extrémité occidentale de la montagne des Groseillers, Zarwo-djiyé-nénè, sur les flancs ombreux de laquelle nous traversames dix-sept étangs ou marais, en suivant le chemin des Indiens.
L'intérieur de la grande pointe qui sépare la baie Smith d’avec la baie Keith est triste; mais elle n’est montagneuse que sur ses bords. Le milieu en est déprimé et presque marécaweux. Des steppes, des forêts clairsemées, se composant de mélèzes, d'épinettes de maskeg et de bouleaux-pleureurs de Sibérie, des brûlés nombreux et des étangs d’eau saumâtre qui dorment dans une cuvette de lichen semblable à une immense éponge: voilà tout ce qu’on y voit. La description en est vite faite. J'ai compté 42 de ces marais, sur ma route; mais la contrée tout entière doit en être couverte. Ils sont le résultat de la fonte des neiges, dans un pays qu’elles recouvrent pendant neuf mois d'hiver, etqui compte à peine deux mois de bellesaison. Par ci par là, des forèts, incendiées par l’incurie des Dènè, ont été transformées comme tou-
jours en une armée de gaules noircies et char-
bonnées. Cette nature morte est rendue plus lugubre encore par le contraste violent des
neiges qui en dérobent cependant les débris les le € plus aitristants. D pe Je dois reconnaître toutefois que nous avions cris un bon sentier bien battu, taillé à travers fo- fer rêts par une main intelligente qui avait fait la peti chose consciencieusement. Tous les arbresde M lom ce chemin étaient marqués à la hache, et les que entrées et sorties des portages, convenable- NY vièr ment indiquées au bord des lacs et des marais. A La bande du chef Dick avait passé par là, un ento mois ou quarante Jours auparavant, de sorte de que la neige n'avait pas eu letemps de com- À tem bler le sentier. 1 sile La seconde journée, nous retombâmes sur hype la rivière de l’Arc, à son confluent avec celle cons V des Gros-Poissons, Leoué-tcha-niliné, qui vient couv de l'Est. Nous la remontâmes jusqu al affluent quit des Lièvres, Kha-dié, qui sort d’un largelacde BW chau même nom, Kha-l'oué, lequel occupe la hau- et dé teur des terres et se relie à sept autres bas- de ni sins de dimensions respectables, par la même | vage, petite rivière. Celle- ci prend sa source au pied const d'une butte, par 65° 25’ de latitude nord, et la bai 125 55’ de longitude ouest de Paris. Le cours et la entier de la rivière de l’Arc-suspendu est de 42 milles géographiques, soit 20 lieues kilométriques, en chiffres ronds. Des steppes de lichen d'un aspect monotone alternent avec les lacs ; mais ceux-ci, ainsi que les cours d’eau, sont toujours bordés de sapins et de mélèzes. Le onzième jour après mon départ du fort Good-Hope, grâce au temps que me fit gagner
le chemin de la presqu'ile, j'atteignis par une pente rapide de 150 pieds, le lac des Oies crises, qui est un port naturel, clos et bien fermé, de la vaste baie ou golfe de Keith. Ce petit lac, quia nom 7'{attéh-l'oué, mesure 2 kilomètres 413 mètres, et n’est séparé de la baie que par un simple détroit. Il reçoit une rivière de même nom.
Au détroit même, sur une plage nue, et entouré de bas-fonds marécageux que l'eau de la fonte des neiges envahit chaque printemps, s'élevait le nouveau /ort Norman, s’il est permis d'employer une expression aussi hyperbolique pour désigner quatre basses constructions en troncs de sapin équarris, couvertes d’écorces et enduites de bousillage, qui trainaïent leur simple et modeste rez-dechaussée fort peu martial sur cette rive plate et dénndée. Si peu saillante est la différence de niveau entre le Grand Lac des Ours et lerivase, en cetendroit, que le fort Norman semble construit sur la glace même. Au midi, s'étend la baie Keith; à l’ouest, des steppes immenses et la déverse dudit lac; au nord, les hauteurs boisées d’où je descendais abriteraient le fort s’il en était plus rapproché; enfin à l'est, se trouve le petit lac des Oies grises et l'emplacement de l’ancien fort Franklin.
Ce dernier est un coteau sablonneux de 2» pieds d’élévation au-dessus d’un marais qui s'étend le long du détroit, et dans lequel se montrent quelques rares sapins rabougris.
Des espaces vides y indiquent seuls les ruines de l’hivernement du célèbre navigateur; car de ces ruines il ne reste pas même de traces ; tout a été employé ou brûlé.
Comme je n'avais point encore de pied-àterre au Grand Lac des Ours, en 1866, je fis appel à l'hospitalité du commandant du fort Norman, auquel merecommandait chaudement une lettre d'introduction de M. W. L. Hardisty, chef du district Mackenzie. Je fus reçu à bras ouverts par le chef du poste, M. Nichol Taylor, bon Orcadien âgé de près de soixante ans, qui était entré dans le pays à la suite des expéditions pour la découverte du passage du Nord- Ouest, et qui y était ensuite demeuré à titre de pêcheur. Il avait presque toujours habité au Grand Lacdes Ours pour l’approvisionnement du fort Simpson, chef-lieu du district. Puis enfin, son intelligence et ses services lui avaient mérité d’être élevé au grade de postmaster, et la Compagnie de la Baie d'Hudson lui avait confié le petit fort Norman, après le départ de M. Brisebois, commis de ce poste.
Ce fort, M. Taylor l'avait changé cinq ou six fois de place, gràce à la liberté et à l’indépendance dont jouissent les chefs de factoreries, dans le Nord-Ouest. Il l'avait trainé sur tous les rivages et sur toutes les îles du Mackenzie, entre le Castor-qui-déboule et l'embouchure de Ja rivière du Lac des Ours. Finalement, il était venu l’échouer sur cette plage reculée et sauvage dudit lac. Mais le fort Norman n'y
mic mè!
gra rec.
ines car Ces ;
d-àje fs fort ment isty, bras ylor, , qui pédirord— titre
demeura pas longtemps; car, en 1869, le petit bonhomme le transportait derechef à l’'embouchure de la rivière susdite, où il se trouve encore aujourd’hui.
— « Père, s'écria le petit Orcadien, en me secouant la main tout en bavant le jus de son éternelle chique, tu es ici chez toi. Pas de facons, avec moi. Je suis un ancien pêcheur de la Compagnie. J'ai été homme; j'y vais donc rondement, et j'aime qu’on me traite de même. »
Son français de Métis-canadien était très tolérable, et parfaitement compréhensible. Sa manière bon enfant et toute gauloise de mettre les gens à l'aise, me plut beaucoup. Il avait une façon de vous regarder d’un air goguenard et en guignant de l'œil, qui était très drôle. Ce brave homme partagea aussitôt sa maison avec moi. Cette maisonnette, exigüe et proportionnée à la petitesse du personnage qui l’habitait, ne se composait que de trois pièces, avec une petite cuisine située par derrière.
De la pièce du milieu, qui n’était qu’une antichambre, une sorte de corridor, il fit sa salle de réception des sauvages. Il conserva une pièce donnant à l'ouest, et me céda celle qui regardait l’est, et où se trouvait une entrée indépendante. Elle prenait jour au midi et à l'est par deux fenêtres de 80 centimètres carrés, et 1l s’y trouvait une de ces grandes cheminées américaines qui peuvent recevoir toute une brassée de bois de chauf-
TR SRE Re ARR CE